‹ Les rayons du Nord, poésies canadiennesChapitre 26 sur 38 · I-EU DE PIî.UniK VX · texte numérisé non relu

I-EU DE PIî.UniK VX

Et le feu, qui bondit à travers le grand foin,

Du groupe qui le suit est déjà loin, très loin.

Toujours aussi bruyant, toujours aussi rapide,

11 plonge dans la nuit sombre comme un bolide

Dont le vol lumineux raserait le gazon.

La flamme cependant pâlit à l'horizon,

Et semble n'y jeter qu'une clarté de lune .

Et la profonde trace, à la fois blanche et brune,

Qu'elle creuse en fuyant sous l'azur obscurci,

Rapidement décroît. Le feu décroît aussi.

Le vent a tout à cou-p redoublé de vitesse...

Le feu décroît toujours, le feu décroît sans cesse,

Et dans l'ombre n'est plus qu'un point rouge, imprécis.

Qui vacille et tremblote au bord des cieux noircis.

Et maintenant s'élève un solennel murmure : Les trappeurs, à genoux sur la plaine dpre et dure. Rendent grâces au ciel qui les garde aux déserts. Et la fumée épaisse ondoyant dans les airs, Où palpitent encordes lambeaux de rafale, Semble, vers l'orient, le nuage qu'exhale, Dans le recueillement religieux du soir, Le mobile foyer d'un énorme encensoir.

rEca m

A Louis Arnould

La foudre vient de choir dans la forêt obscure,

Et le feu déjà court à travers la ramure

Des grands arbres dressant leur tête dans les cieux.

Le naissant incendie, en tourbillons fougueux •

Et bruyants, de fourrés en fourrés se propage, \

Malgré l'eau qui jaillit des outres de l'orage.

La fumée est mêlée aux nuages grondants.

Le flux inextinguible on ses replis ardents

Enveloppe mélèze, orme, pin, cèdre et chêne.

Quelle averse éteindrait la nouvelle géhenne,

Qui déroule partout son gouffre dévorant?

Quelle digue pourrait arrêter ce torrent ?

Avec le flamboîment des sanglantes aurores

Et la rapidité du vol des météores

Rayant, la nuit, le bleu sombre du firmament,

L'embrasement affreux grandit incessamment.

Tels de rouges serpents glissant débranche en branche,

D'éblouissants tisons tombent en avalanche

Des crépitants rameaux des arbres ravagés ;

Et çà et là des fûts, à leur base rongés

Par les gueules d'enfer, en gémissant s'écroulent

Dans des flots embrasés qui bondissent et roulent

Avec la violence et l'échevèlement

De la mer aux abois sur le roc écumant.

Et d'instant en instant dans la fumée épaisse

Retentissent les cris d'horreur et de détresse

Des fauves poursuivis et cernés peu à peu

Par la meute hurlante et sinistre du feu.

Tantôt — scène à la fois effroyable et sublime —

De grands jets fulgurants partent de qiaelque cime,

FEU DE lOItKT i99

Montent jusqu'à la nue, éclatent dans les airs En aigrettes de flamme, en pétales d'éclairs, Puis retombent en pluie aveuglante d'étoiles. Tantôt — mouvant cratère éparpillant les voiles De la vapeur qui flotte autour du mont fumant — Un nouveau gouffre flambe et perce brusquement Un recoin ténébreux d'une horrible spirale.

A présent dans la nuit tombante le vent râle. Mêlant sa voix lugubre aux crépitements sourds Des troncs verts que la dent du feu ronge toujours. La forêt agonise, et devant le désastre On sent qu'un frisson court peut-être d'astre en astre, Et dans l'air les oiseaux, envolés des massifs. Regardent en tremblant les courants convulsifs De la rouge marée envahir chaque faîte. Le bois est l'océan qu'assaille la tempête. Et d'où montent de longs appels désespérés ; Et les pins, balançant leurs grands bras torturés. Entre lesquels la flamme en rugissant circule, Sont ks mâts fulminants d'une flotte qui brûle,

200 PANOHAMAS

Illuminant d'éclairs sanglants l'immensité. Par moments on dirait un temple illimité Qui vient de s'embraser sous des torches sans nombre, Et dont maints piliers d'or, restés debout dans l'ombre, Déversent maintenant des torrents de rayons. Bien souvent à travers d'étouffants tourbillons Quelque grand cerf râlant passe comme une flèche ; Et parfois, au-dessus d'arbres que le feu lèche, Haletant, un hibou tourne, erre, au gré du vent, Ferme son aile et choit dans le gouffre mouvant.

Et le sinistre éveille en notre âme angoissée Des souvenirs qui font tressaillir la pensée, Rappelle des tourments et des maux inouïs ; Et l'on songe, fébrile, et les yeux éblouis, A Moscou dans la nuit projetant sur la neige Les reflets du brasier qu'une main sacrilège Alluma pour chasser l'Empereur aux abois. Dans le vertigineux flamboîment du grand bois Que le vaste cyclone incandescent dévore On voit l'enfer vomir sur Sodome et Gomorrhe,

FEU DE FOnÈT 201

Disparaître en un gouffre ardent Herculanum, On aperçoit Néron, aux abords du Forum, Regardant, radieux et l'ivresse dans l'àme, Rome s'ensevelir sous des torrents de flamme.

Tout à coup l'incendie envahit un enclos

Où d'une mer d'épis le vent berce les flots,

Et d'où l'on voit s'enfuir éperdument des ailes.

Déjà sur la moisson volent des étincelles.

L'enfer mouvant partout laissera son sillon.

Et voici que du champ monte un noir tourbillon :

Le blé s'embrase et flambe. .. En un clin d'oeil l'emblave

S'enfonce, disparaît sous l'aveuglante lave,

Qui, déroulant sa vague au creux d'un frais vallon,

Enflammera bientôt la hutte du colon

Qu'une lueur blafarde et sinistre illumine.

En vain, prompts et hardis, à la source voisine.

Hommes, femmes, enfants, sans trêve puisant l'eau.

Tentent de maîtriser le terrible fléau ;

En vain tous livrent-ils une rude bataille,

Le toit est consume comme un fétu de paille.

Et l'ouragan de feu sous le firmament noir

Sème toujours l'effroi, la mort, le désespoir.

202 Panoramas

Il ne s'arrêtera que lorsqu'une rivière

Aura mouillé son aile et noyé sa colère,

Ou bien qu'un autre orage, encor plus violent,

Flagellant de son fouet sifflant le flot hurlant,

Courbant les bois voisins aux ramures compactes,

Aura fait tout un jour crouler ses cataractes.

Où donc va s'abriter ce soir le défricheur ? Tout est brûlé, détruit; tout est ruine, horreur. Le vent râle toujours ; le ciel est toujours sombre, Et l'ange de la mort semble planer dans l'ombre, Où vibrent vaguement des cris et des sanglots.

Mais au bois, où la flamme a déchaîné ses flots,

— O résurrection éternelle des choses ! —

L'an prochain, fleuriront myrtils, bluets et roses.

Au champ, d'où les épis dorés sont disparus,

Onduleront au vent des blés plus lourds, plus drus,

Inondés de soleil ou baignés de rosée;

Et sur l'emplacement de la hutte rasée

Les pans coquets d'un blanc logis rayonneront;

Et, le soir, le colon, calme, tendant le front

FEU DE FORKT 203

Au souffle frais et pur de la brise qui chante, Assis devant sa porte, où tout rit, tout l'enchante. Promènera des yeux étincelants d'orgueil Sur lor de la moisson autour du nouveau seiril, Elèvera son cœur vers Dieu qui nous envoie Tantôt famine et deuil, tantôt richesse et joie. Tandis qu'à son côté, lasse du poids du jour, Sa femme sourira, contemplant tour à tour, L'espoir dans le regard, la fraîcheur sur la joue. Son jardin qui prospère et son enfant qui joue.

Comme le Passant de Coppée,

Je vais en chantant des chansons.

Je suis un vagabond, je rôde, Je marche devant moi rêvant.

J'ai ce'lébré les saintes choses, Avec mon souffle, avec ma foi.

Clovis Hugues

Je chevauchais, perdu dans l'insondable Plaine Du Nord-Ouest. C'était le soir. Le vci>t à peine Berçait les hauts foins verts du grand désertdormant. Ma monture, épuisée, avançait lentement.

Je me sentais tomber aussi de lassitude. Depuis de longs instants, scrutant la solitude. Je cherchais du regard, au fond de quelque val,

208 AU HASARD DU SONGE j

Une source où j'irais abreuver mon cheval,

Où, pour passer la nuit, je déplirais ma tente.

Et j'allais m'arrêterau bord d'une eau chantante.

Quand soudain j'aperçus, au détour du chemin,

Une Crise tenant son enfant par la main.

Et tout près d'eux un blanc à la mine farouche,

Et dont un rire amer parfois crispait la bouche.

Ils étaient arrêtés, et parlaient bruyamment.

Avec un frénétique et fauve emportement

Trahissant tout le feu d'une ardente dispute.

Un outrage allait-il provoquer une lutte?

Le gazon du désert serait-il teint de sang?

Je pressentais, fébrile, un drame saisissant

Comme il s'en dénouait si souvent dans les Plaines

Quand les Anglais prenaient pour femmes les Indiennes,

Et que, foulant aux pieds le solennel serment

Prêté devant l'autel d'azur du firmament,

Ils les abandonnaient pour épouser des blanches.

La Crise, qui venait de parler de revanches, Haussait la voix dans l'ombre indécise du soir. Et, m'étant approché quelque peu, pour mieux voir Le groupe qu'à demi cachaient de longues herbes. J'entendis nettement ces paroles acerbes

OVVONTHA 209

Dont le poignant écho, malgré tant de longs jours, Dans le fond de mon cœur vieilli frémit toujours :

— Retournecheztoi, traître ! Oui, rentre au logis, lâche ! Va retrouver Dora !... Regarde ! elle se cache, Là-bas, derrière un tronc d'arbre, d'un œil jaloux Nous guettant, pour savoir si, tombée à genoux, Rampante devanttoi, comme un chien qu'on repousse, Je vais te supplier, de ma voix la plus douce. Les bras levés au ciel, de ne pas expulser La mère et son enfant. Va-t'en. Cours embrasser Ton épouse, et dis-lui que mon âme recèle Cent fois plus de fierté qu'il n'en survit en elle, Dis-lui qu'en me forçant à déserter ton seuil Elle est l'autour qui prend la place du bouvreuil, — Cessede moutrager ! Oses-tu dire, infâme !. . . Non, je ne tairai pas. Rupert, ce qu'une femme, Qui baisa si souvent les chaînes du vainqueur. Peut nourrir à la fois d'amour et de rancœur... Mais crois-tu donc, naïf, que l'esclave nouvelle,' Pour ton fils et pour moi si lâche et si cruelle, jamais t'aimera comme Owontha sut faimer ? ... Tais-toi ! Je ne veux pas t'entendre blasphémer.

Accourt-elle, le soir, de tendresses prodigue, Baiser tes pieds meurtris, qu'alourdit la fatigue De tout un jour de marche à travers le désert? je t'aimais d'un amour inlassable, Rupert. Loin de toi, je trouvais tout maussade et futile. Chaque mot qui tombait de ta lèvre virile Délicieusement me faisait frissonner, Et quand ton verbe avait cessé de résonner, Mon oreille d'amante et de fidèle esclave En retenait longtemps encor l'écho suave, Semblable au coquillage, endormi près des flots, Qui garde en ses replis leurs chants et leurs sanglots. Oui, je te chérissais d'un amour sans mesure. Si tu saignais, mon cœur saignait de ta blessure. Pour toi j'ai tout souffert, et lorsque, l'an passé. Le scorbut torturait ton beau corps terrassé, j'ai veillé douze nuits à côté de ta hutte, Gisante sur le sol glacé, comme une brute, Sans manger et sans boire, affaissée, aux abois. Cherchant à percevoir quelques sons de ta voix A travers les soupirs des brises de la Plaine, Parlant au Manitou, retenant mon haleine. De crainte que Dora dans l'ombre ne guettât....

OWONTIIA 211

Et pas un ne vint dire à la pauvre Owontha

QueRupert, triomphant un matin, de la fièvre,

Déposerait encor un baiser sur ma lèvre.

J 'étais folle. Voulant contempler un moment

Quelque chose de cher au cœur du cher amant,

Je suis allée, un jour, voir Derby dans sa stalle.

Je lai flatté, j'ai mis, songeant à ma rivale,

Mes deux bras nus autour de son col si soyeux.

Et le noble cheval, l'œil morne et soucieux.

Comme pour consoler la triste délaissée,

De son visage presque humain m'a caressée.

Et toi, pour obéir à Dora, tu consens

A nous bannir, ton fils Daniel et moi ! Je sens,

Devant ta dureté, ta lâche complaisance

Tressaillir en mon sein l'Esprit de la Vengeance!

Arrière, misérable instrument de Dora !

Arrière, séducteur ! arrière, scélérat!

Et tu me dis : — Mon Dieu par son pasteur ordonne

Que je ferme mon âme et que je t'abandonne ! —

Alors le dieu des Cris n'est pas aussi cruel

Que le Dieu des Anglais. Non, non, jamais le ciel.

Jamais Kitcheouab, si sombre et si sévère.

Ne voudrait faire ainsi souffrir un cœur de mère.

Non, il ne voudrait pas qu'après avoir dix ans

Répandu tous les pleurs des repentirs cuisants,

Je subirais le sort des viles adultères.

Eh bien, s'il est moins dur que le Dieu de tes pères,

Viens, allons adorer, tous trois, le dieu des miens !

Laisse à Dora ton or et tes troupeaux ! Viens ! viens !

Suis-moi, Rupert, suis-moi dans l'infini des plaines.

Nous dormirons sur l'herbe et boirons aux fontaines,

Tu mangeras avec Daniel ma part du pain

Qu'en quittant ton foyer j'ai reçu de ta main.

Et tu me soutiendras quand je serai trop lasse.

Mais je divague... Non, n'écoute pas, de grâce,

Ces mots fous échappés à ma lèvre, Rupert.

Ce n'est pas moi qui parle. Oui, ma raison se perd.

Va-t'en ! Dis à ton Dieu cruel que je l'abhorre.

Toi-même, je te hais, je te hais plus encore,

Et je me réjouis, crois-moi, que de tes biens.

De tes champs labourés, de tes bœufs, de tes chiens.

De tout ce qui te mit au front l'orgueil de l'aigle.

J'emporte seulement quatre ou cinq pains de seigle ;

Et je jure, Rupert, que n'était mon Daniel,

Je jetterais ce pain plus amer que le fiel.

Et dont le seul contact me révolte et me glace.

()\VONTll\ 213

Je pars, Rupert, je pars en maudissant ta race.

je pars... Mais ta richesse avec moi partira,

Mon enfant au désert farouciie grandira.

Ses pieds seront légers comme sont ceux du renne. I

Il sera tireur d'arc et chasseur dans la Plaine, j

Et ses flèches jamais ne manqueront le but. j

Il deviendra le chef d'une grande tribu ,

Et, gardant aux Anglais la rancœur du sauvage.

Sèmera dans l'Ouest épouvante et ravage, j

Egorgera ta femme et mêlera son sang |

Au sans de ton cadavre encor tout frémissant. —

Et pendant que tombait des lèvres de l'Indienne Ce discours où vibrait la rage de l'hyène, Les astres, s'allumant aux plaines de l'azur. Rayonnaient d'un éclat plus brillant et plus pur. Comme si Dieu touché d'une telle démence. Voulait illuminer sur le désert immense Le sentier solitaire ouvert aux deux bannis. Et dans ces malheureux, confusément punis. Victimes du mépris et de l'ingratitude.

Je croyais voir, au fond d'une autre solitude, Chassés par Abraham obéissant au ciel, La pauvre esclave Agar et son fils Ismaël.

Page 1