LA BEAUCE
J'entends sous sçs bosquets dont la fraîcheur m'enchante La brise qui murmure et le bouvreuil qui chante ; Au bord de ses chemins je contemple des croix.
Je contemple ses monts, ses lacs et ses rivières ; Je regarde fumer ses sources, ses guérets ; Je hume la subtile odeur de ses forêts ; Je toise les hauts fûts de ses érablières D'où le vol caressant des brises printanières M'apporte le parfum exquis du sucre frais.
Devant moi, sur le flanc d'onduleuses collines,
Dont les échos la nuit sonnent comme le cor,
Le blé se berce au souffle ardent de Messidor,
De gras troupeaux vont boire à des eaux cristallines ;
Devant moi des mineurs lavent, dans les ravines,
Un gravier miroitant qui recèle de l'or.
J'aperçois sur les bords d'étangs clairs et limpides Des bûcherons au cœur des pins plongeant leur fer, J'aperçois dans la brume un groupe mâle et fier, Un groupe de flotteurs, crânement intrépides, Qui guident de longs trains de bois sur des rapides Dont les flots ont des cris et des râles d'enfer.
A mes yeux apparaît, inondé de lumière,
Le logis paternel plein de confuses voix,
Qui me font soupirer et sourire à la fois ;
A mes yeux apparaît, tout près de la Chaudière,
La crypte de l'église où repose ma mère,
Bercée aux mêmes chants si naïfs d'autrefois.
Je redeviens enfant. Dans les champs, sur les grèves, Au sommet des coteaux, au fond des grands bois sourd: Avec des compagnons, échevelé, je cours ; i
Dans mes veines je sens tous les frissons des sèves ; j Je me laisse emporter aux bras de tous les rêves ; j
Je sonde avec espoir le mystère des jours. )
Et ma jeunesse en moi palpite, rit et jase ; Sur ma tête je vois le ciel bleu s'iriser ; Je bois l'enchantement, sans peur de l'épuiser ; Un doux fantôme ailé de son vol parfois rase Le seuil où je connus la tendresse et l'extase De la première amante et du premier baiser.
Mais, hélas ! tout cela n'est qu'un songe éphémère. Je suis vieux, mes cheveux sont blancs, mes pas sont lourd; Plus d'ébats ! plus d'élans ! plus d'espoirs ! plus d'amours
LA nEAUCE 219
A mon âge, on se sent pousser au cimetière : Quoi qu'on fasse, on ne peut retourner en arrière Le sentier parcouru s'efface pour toujours.
Je pleure ma jeunesse et je pleure ma Beauce. Depuis vingt ans je n'ai gravi ses tiers sommets, Ni foulé ses vallons, ni savouré ses mets ; Et peut-être qu'un jour, si le ciel ne m'exauce, Je ne pourrai dormir, quand s'ouvrira ma fosse, Dans l'ombre où sont couchés tant d'êtres que j'aimais.
J'espère cependant qu'au delà de la vie
Nous contemplerons tous de grands prés, de grands bois,
Comme ceux qu'en esprit par moments j'aperçois,
Que, bercés par les flots d'ineffable harmonie.
Nous causerons souvent de la terre bénie
Où nous avons aimé pour la première fois.
J'espère, d'un espoir enivrant et durable. Que pour l'éternité nous nous retrouverons, Que Tordu sol natal couronnera nos fronts. Que sans fin, éblouis devant la même table, Nous y dégusterons le blond sucre d'erable Qui parfume en avril tous les seuils beaucerons.
^ILEiELUSM I
A J.-B. BÉKARD
STÎS,
Alléluia ! La terre est libre du linceul Qui la cachait depuis tant de longs jours moroses. Tout renaît, tout brille, onde, arbre, gazon, glaïeul... Alléluia ! Partout ressuscitent les roses.
Sorti de son tombeau, partout le doux printemps Prodigue ses clartés, ses senteurs, ses murmures ; Des vols harmonieux effleurent les étangs. Et des frissons d"amour courent sous les ramures.
Le vent fait gazouiller la harpe des roseaux ; La sève bouillonnante enfle les jeunes pousses ; Des écharpes d'encens flottent sur les ruisseaux, Et le soleil teint d'or l'émeraude des mousses.
De la fontaine monte un joyeux trémolo, Et le bohème ailé, chantant à gorge pleine, Sous les arceaux du pin, de l'orme et du bouleau, Au frais babil des eaux mêle sa cantilène.
Dans les flammes de l'aube et les éclairs du soir Chaque feuille s'embrase et chaque fleur s'allume ; Sous les feux de midi, comme un vaste encensoir, A l'horizon serein le grand mont d'azur fume.
La glèbe fume aussi, sous le soc déchirant, Comme un sein entr'ouvert parle sabre ou la lance ; Des chauds guérets s'élève un effluve enivrant Comme le raisin mûr et comme l'espérance .
Et le semeur, jetant le blé d'or devant lui, A parfois le grand geste imposant du lévite, Qui, marchant à pas lents, dans le temple qui luit, Sur les fronts inclinés fait pleuvoir l'eau bénite.