‹ Les rayons du Nord, poésies canadiennesChapitre 30 sur 38 · HH · texte numérisé non relu

HH

sous BOIS

A Georges Bellerive

Le premier gel d'automne a mordu la forêt.

Les feuillages sanglants ont la froideur des marbres.

Un lambeau de soleil à peine transparaît

A travers les rameaux échevclés des arbres.

Des frissons douloureux traversent le grand bois. On croirait que 1 écho redit des cris d'alarme ; Et d'instant en instant une feuille aux abois Tombe comme une larme.

Immense église en deuil ouverte à tous les vents, Et dont la bise aurait déchiré les tentures, Le grand bois est désert, et les arceaux mouvants Ont perdu leurs rayons, leurs chansons, leurs murmures.

Sous l'ogive des pins, des ormes, des bouleaux, Ainsi qu'un orgue ronfle et gémit la rafale, Et ses grands bruits voilés semblent les longs sanglots D'une ombre sépulcrale.

A travers la vapeur qui flotte entre les fûts Comme un crêpe onduleux voilant chaque ramure, Sur le sol ténébreux, dans les halliers touffus, Tout se métamorphose et tout se transfigure.

Des troncs d'arbres géants, çà et là renversés. Que la mousse et l'oubli couvrent de leur suaire, Sont les tombeaux verdis, mornes et délaissés D'un vaste cimetière.

Partout des taches d'eau rayonnent vaguement Sur les feuilles qui font un linceul à la terre : Devant leur froid éclat on dirait par moment Des étoiles d'argent sur un drap mortuaire.

sous BOIS 227

Brouillard nacré sorti d'un encensoir fumant, j

La brume des fourrés enveloppe les dômes, ^

Et dans ses longs replis silencieusement 1

Glissent de blancs fantômes. \

Et les feuilles du bois en pleurs tombent toujours ; Chaque massif se plaint, râle et tord ses branchages. Et la vaste clameur, frappant les échos sourds, Comme un Dies irœ monte vers les nuages.

nUIT DE MOED

A J.-B. Caquette

La nuit a déployé son voile.

11 fait froid ; mais le grand ciel bleu

Allume sa dernière étoile.

Il fait froid ; mais j'attise un feu

Qui fait chatoyer une toile

Où brille le berceau d'un Dieu,

Le vent glacé sur les toitures Râle et sanglote comme un glas.

Sous les pieds ou sous les voitures Crissent la neige et le verglas ; Emmitouflé dans ses fourrures, Plus d'un passant hâte le pas.

Là-bas, les églises rayonnent

Du vif éclat de mille feux.

Déjà les enfants papillonnent

— Malgré le froid — l'espoir aux yeux,

Autour des temples lumineux ;

Déjà les cloches carillonnent.

Et le son des bronzes pieux, Coupé de solennels silences, Répété sous nos bois immenses Comme un écho perdu des cicux, Réveille en mon cœur soucieux Un essaim de réminiscences.

Et loin, bien loin, rêveur, je vois La tant vieille église en ruine Où j'allai la première fois,

NUIT DK NOËL 231

Au milieu de la nuit divine, Incliner ma tête enfantine Sur le berceau du Roi des rois.

Je vois une voûte revêche Où l'on a voulu peindre un ciel.

Je vois au pied d'un humble autel Vaguement luire une humble crèche.

J'entends une voix jeune et fraîche Chanter : Noël .'Noël! Noël !

Je vois ma mère prosternée Et, près de moi, priant tout bas.

J'assiste à la mort d'une année Au milieu de joyeux ébats ; Et j'aperçois deux petits bas Dans une grande cheminée.

Toute mon enfance à mes yeux Reparaît, hantant ma demeure Comme un fantôme gracieux Dont l'aile avec amour m'effleure Et devant ce passé si vieux Mon regard se voile, et je pleure.

Je pleure, les sens apaisés, Avec un cœur que l'âge émousse,.

Sans déchirement, sans secousse, Et mes pleurs, à longs flots versés^ Ont 1 acreté suave et douce Des souvenirs et des baisers.

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