‹ Les rayons et les ombresChapitre 17 sur 54 · DOUZIÈME · texte numérisé non relu

DOUZIÈME

Car toi, la muse illustre, et moi, Tobscur apôtre, Nous avons dans ce monde eu le même mandat, Et c'est un nœud profond qui nous joint Tun à Taulre, Toi, veuve d'un héros, et moi, fils d'un soldat!

Aussi, sans me lasser, dans cette Babylone, Des drapeaux insultés baisant chaque lambeau. J'ai dit pour l'empereur : Rendez-lui sa colonne! Et je dirai pour toi : Donnez-lui son tombeau !

Fôrrier 1840.

%rtxzximt.

Puits de rinde ! tombeaux ! monuments constellés \ Vous dont rintérieur n'o£Fre aux regards troublés Qu'un amas tournoyant de marches et de rampes, Froids cachots, corridors où rayonnent des lampes. Poutres où Taraignée a tendu ses longs fils, Blocs ébauchant partout de sinistres profils. Toits de granit, troués comme une frêle toile, Par où Pœil voit briller quelque profonde étoile, Et des chaos de murs, de chambres, de paliers, Où s'écroule au hasard un gouffre d'escaliers! ' Cryptes qui remplissez d'horreur religieuse Votre voûte sans fin, morne et prodigieuse!

Cavernes où l'esprit n'ose aller trop avant ! Devant vos profondeurs j'ai pâli bien souvent Comme sur un abîme ou sur une fournaise,

TIEIZIÈME. 71

Effrayantes BabeUque réyait Piranèse !

Entrez si vous Tosez !

Sur le pavé dormant Les ombres des arceaux se croisent tristement ; La dalle par endroits, pliant sous les décombres, S^entr^ouvre pour laisser passer des degrés sombres Qui fouillent, vis de pierre, un souterrain sans fond ; D*autres montent là-haut et crèvent le plafond. Où vont-ils? Dieu le sait. Du creux d'une arche vide Une eau qui tombe envoie une lueur livide.

Une voûte au front vert s*égoutte dans un puits. Dans Tombre un lourd monceau de roches sans appuis S*arréte retenu par des ronces grimpantes; Une cordé qui pend d'un amas de charpentes S'offre, mystérieuse, à la main du passant; Dans un caveau, penché sur un livre, et lisant, Un vieillard surhumain, sous le roc qui surplombe, Semble vivre oublié par la mort dans sa tombe. Des sphynx, des bœufs d'airain, sur l'étrave accroupis. Ont fait des chapitaux aux piliers décrépits ; L'aspic à l'œil de braise, agitant ses paupières, Passe sa tête plate aux crevasses des pierres. Tout chancelle et fléchit sous les toits entr'ouverts. Le mur suinte, et l'on voit fourmiller à travers De grands feuillages roux, sortant d'entre les marbres, Des monstres qu'on prendrait pour des racines d'arbres.

Partout, sur les parois du morne monument.

Quelque chose d'affreux rampe confusément ; Et celui qui parcourt ce dédale diffèrme.

Comme s'il était pris par un polype énorme.

Sur son front effaré, sous son pied, hasardeux, Sent vivre et remuer Tédifice hideux !

Aux heures où Tesprit, dont Tœil partout se pose, Cherche à voir dans la nuit le fond de toute chose, Dans ces lieux effrayants mon regard se perdit. * Bien souvent je les ai contemplés, et j'ai dit :

— O rêves de granit ! grottes visionnaires !

Cryptes! palais! tombeaux, pleins de vagues tonnerres! Vous êtes moins brumeux, moins noirs, moins ignorés. Vous êtes moins profonds et moins désespérés Que le destin, cet antre habité par nos craintes, Où rame entend, perdue en d'afiPreux labyrinthes. Au fond , à travers Tombrex, avec mille bruits sourds, Dans UQ gouffre inconnu tomber le flot des jours! —

ÀTril 1839.

<!Iittat0ritè«e.

DANS LE CmiSnÈBE; DE ***.

La foule des vivants rit et suit sa folie, Tantôt pour son plaisir, tantôt pour son tourment; Mais par les morts muets, par les morts qu'on oublie, Moi, rêveur, je me sens regardé fixement.

Ils savent que J« suis Themme des solitudes, Le promeneur pensif sous les arbres épais, L*esprit qui trouve, ayant ses douleurs pour études. Au seuil de tout le tnMil)ie, au fo^ de tout la paix!

Ils savent Tattilude atlenUve et peiicbée Que j'ai parmi les liuis, les fosses et les croix;

74 LIS RWOnS ET LES OMBRES.

lis m'entendent marcher sur la feuille séchée ; Ils m'ont vu contempler des ombres dans les bois.

Ils comprennent ma voix, sur le monde épanchée, Mieux que vous, 6 vivants, bruyants et querelleurs ! Les hymnes de la lyre en mon âme cachée.

Pour vous ce sont des chants, poureux ce sont des pleurs.

Oubliés des vivants, la nature leur reste.

Dans le jardin des morts où nous dormirons tous. L'aube jette un regard plus calme et plus céleste. Le lis semble plus pur, l'oiseau semble plus doux.

Moi, c'est là que je vis ! —cueillant les roses blanches, Consolant les tombeaux délaissés trop longtemps, Je passe et je reviens, je dérange les branches, Je fais du bruit dans Therbe, et les morts sont contents.

Là je rêve! et, rôdant dans le champ léthargique. Je vois, avec des yeux dans ma pensée ouverts. Se tranformer mon âme en un monde magique.

Miroir mystérieux du visible univers.

Regardant sans les voir de vagues scarabées, Des rameaux indistincts, des formes, des couleurs. Là, j'ai dans l'ombre, assis sur des pierres tombées. Des éblouissements de rayons et de fleurs.

Là, le songe idéal qui remplit ma paupière, Flotte, lumineux voile, entre la terre et nous ; Là, mes doutes ingrats se fondent en prière; Je commence debout et j'achève à genoux.

Comme au creux du rocher vole rbumble colombe, Cherchant la goutte d'eau qui tombe avant le jour. Mon esprit altéré, dans Tombre de la tombe, Va boire un peu de foi, d'espérance «t d'amour!

Van 1840.

^nxmximt.

Mères, Tenfant qui joue à votre seuil Joyaux, Plus frêle que le9 fleiirs, plus serein que les cieux, Vous conseille Tamour, la pudeur, la sagesse. L*enfant, c'est un feu\)ur dont la chaleur caresse; G*est de la gaitë sainte et du bonheur sacré; C'est je nom paternel dans un rayon doré; Et vous n'avez besoin que de celte humble flamme Pour voir distinctement dans Tombre de votre âme. Mères, Tenfant qu'on pleure et qui s'en est allé, Si vous levez vos fronts vers le ciel constellé, Yerse à votre douleur une lumière auguste; , Car l'innocent éclaire aussi bien que le juste! Il montre, clarté douce, à vos yeux abattus,

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