‹ Les rayons et les ombresChapitre 2 sur 54 · FONCTION DU POETE · texte numérisé non relu

FONCTION DU POETE

Pourquoi fexiler, ô poëte.

Dans la foule où nous te voyons?

Que sont pour ton âme inquiète Les partis, chaos sans rayons?

Dans leur atmosphère souillée Meurt ta poésie efFeuilIée ; Leur soufBe égare ton encens.

Ton cœur, dans leurs luttes serviles, Est comme ces gazons des villes Rongés par les pieds des passants.

Dans les brumeuses capitales ^^^entends-tu pas avec efiProi,

Gomme deux puissances fatales, Se heurter le peuple et le roi ?

De ces haines que tout réveille A quoi bon emplir ton oreille, po^le, ô maître, ô semeur !

Tout entier au Dieu que tu nommes, Ne te mêle pas à ces hommes Qui vivent dans une rumeur !

Va résonner, âme épurée.

Dans le pacifique concert !

Va répanouir, fleur sacrée, Sous les larges cieux du désert!

rêveur, cherche les retraites.

Les abris, les grottes discrètes, £t Toubli pour trouver Tamour, Et le silence, afin d*entendre La voix d'en haut, sévère et tendre.

Et Tombre, afin de voir le jour!

Va dans les bois ! va sur les plages !

Compose tes chants inspirés Avec la chanson des feuillages Et rhymne des flots azurés !

Dieu t^attend dans les solitudes ; Dieu n^est pas dans les multitudes; L'homme est petit, ingrat et vain.

Dans les champs tout vibre et soupire.

La nature est la grande lyre, Le poète est Tarchet divin !

Sors de nos tempêtes, d sage !

Que pour toi Temptre en travail.

PaCMlER. 19

Qui fait son périlleux passage Sans boussole et sans gouvernail.

Soit comme un vaisseau qu^en décembre Le pécheur, du fond de sa chanibre Où pendent ses filets séchés.

Entend la nuit passer dans Tombre Avec un bruit sinistre et sombre De mâts frissonnants et penchés !

— Uélas! hélàs! dit le pome,

J'ai Tamour des eaux et des bois ;

Ma meilleure pensée est faite

De ce que murmure leur voix.

La création est sans haine.

Là, point d'obstacle et point de chaîne;

Les prés, les monts sont bienfaisants;

Les soleils m'expliquent les roses;

Dans la sérénité des choses

Mon âme rayonne en tous sens.

Je vous aime, à sainte nature!

Je voudrais m'absorber en vous; Mais, dans ce siècle d'aventure.

Chacun, hélas! se doit à tous!

Toute pensée est une force.

Dieu fit la sève pour l'écorce.

Pour l'oiseau les rameaux fleuris.

Le ruisseau pour Therbe des plaines.

Pour les bouches les coupes pleines, Et le penseur pour les esprits !

âO . LES RAYONS ET LES OHBRES.

Dieu le veut, dans les temps contraires, Chacun travaille et chacun sert.

Malheur' à qui dit à ses frères :

Je retourne dans le désert !

Malheur à qui prend ses sandales Quand les haines et les scandales Tourmentent le peuple agité!

Honte au penseur qui se mutile Et s'en va, chanteur inutile, Par la porte de la cité !

Le poète en des jours impies Vient préparer des jours meilleurs.

Il est rhomme des utopies ; Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C'est lui qui sur toutes les tètes.

En tout temps, pareil aux prophètes^ Dans sa main, où tout peut tenir.

Doit, qu'on PinsuUe ou qu'on le loue.

Comme une torche qu'il secoue.

Faire flamboyer l'avenir! ^

Il voit, quand les peuples végétentf Ses rêves, toujours pleins d'amour.

Sont faits des ombres que lui jettent Les choses qui seront un jour.

On le raille. Qu'importe? il pense.

Plus d'une âme inscrit en silence Ce que la foule n'entend pas.

Il plaint ses contempteurs frivoles; Et maint faux sage à ses paroles Rit tout haut et songe tout bas!

PREHIER. 21

Foule qui répands sur nos rêve»

Le doute et Tironie à fiols.

Comme Tocéan sur les grèves Répand son râle et ses sanglots, L*idée auguste qui bégaie A celte heure encore bégaie; Mais de la vie elle a le sceau !

Eve contient la race humaine, Un œuf Taiglon, un gland le chêne!

Une utopie est un berceau !

De ce berceau, quand viendra Pheure, Vous verrez sortir, éblouis.

Une société meilleure Pour des cœurs mieux épanouis, Le devoir que le droit enfante, L'ordre saint, la foi triomphante.

Et les mœurs, ce groupe mouvant Qui toujours, joyeux ou morose.

Sur ses pas sème quelque chose Que la loi récolte en rêvant!

Mais pour couver ces puissants germes,

11 faut tous les cœurs inspirés.

Tous les cœurs purs, tous les cœurs fermes,

De rayons divins pénétrés.

Sans matelots la nef chavire;

Et, comme aux deux flancs d'un navire,

11 faut que Dieu, de tous compris.

Pour fendre la foule insensée.

Aux deux côtés de sa pensée

Fasse ramer de grands esprits!

Loin de tous, ointes théories,

Godes promis à l^avenir,

Ce rliéteur aux lèvres flétries.

Sans espoir et sans souvenir.

Qui jadis suivait votre étoile.

Mais qui depuis, jetant le voile

Où s'abrite Tillusion,

A laissé violer son âme

Par tout ce qu'ont de plus infâme

L'avarice et l'ambition !

Géant d'orgueil à l'âme naine,

Dissipateur du vrai trésor,

Qui, repu de science humaine,

A voulu se repaître d'or.

Et , portant des valets au maître

Son faux sourire d'ancien prêtre

Qui vendit sa divinité.

S'enivre, à l'heure où d'autres pensent,

Dans cette orgie impure où dansent

Les abus au rire effronté !

Loin ces scribes au cœur sordide, Qui dans l'ombre ont dit sans effroi A la corruption splendide :

Courtisane, caresse-moi!

Et qui parfois, dans leur ivresse.

Du temple où rêva leur jeunesse Osent reprendre les chemins, El, leurs faces encor fardées.

Approcher les chastes idées.

L'odeur de la débauche aux mains!

PBEMIER. 33

Loin ces docteurs dont se défie Le sage, sévère à regret.' Qui font de la ptiiiosophie Une échoppe à leur intérêt !

Marchands vils qu^une église abrite ! Qu'on volt, noire engeance hypocrite , De sacs d'or gonfler leur manteau.

Troubler le prêtre qui contemple.

Et sur les colonnes du temple Clouer leur immonde écriteau !

Loin de vous ces jeunes infâmes Dont les jours, comptés par la nuit.

Se passent à flétrir des femmes Que la faim aux antres conduit!

Lâches à qui, dans leur délire.

Une voix secrète doit dire :

Cette femme que Tor salit, Que souille Torgie où tu tombes, N'eut à choisir qu'entre deux tombes :

La morgue hideuse ou ton lit !

Loin de vous les vaines colères Qui s'agitent au carrefour!

Loin de vous ces chats populaires Qui seront tigres quelque jour!

Les flatteurs de peuple ou de trône !

L'égoïste qui de sa zdne Se fait le centre et le milieu !

Et tous ceux qui , tisons sans flamme.

N'ont pas dans leur poitrine une âme, Bt n'ont pas dans leur âme un Dieu !

24 LES RAYOIfS ET LES OMBRES.

Si nous n'avions que de tels hommes, Juste Dieu! comme avec douleur Le poëte au siècle où nous sommes Irait criant : Malheur! malheur!

On le verrait voiler sa face; Et pleurant le jour qui s'efface.

Debout au seuil de sa maison , Devant la nuit prête à descendre, Sinistre, jeter de la cendre Aux quatre points de Thorizon !

Tels que Tautour dans les nuées , On entendrait rire, vainqueurs , Les noirs portes des huées , Les Aristophanes moqueurs.

Pour flétrir nos hontes sans nombre, Pétrone, réveillé dans Tombre, Saisirait son stylet romain.

Autour de notre infâme époque L'iambe boiteux d'Archiloque Bondirait, le fouet à la main !

Mais Dieu jamais ne se retire !

Non ! jamais, par les monts caché, Ce soleil, vers qui tout aspire.

Ne s'est complètement couché !

Toujours, pour les mornes vallées.

Pour les âmes d'jombre aveuglées.

Pour les cœurs que Torgueil corrompt , Il laisse, au-dessus de Tablme,

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