DIX-NEUVIÈME
Avec un doux sourire o£Frait au jeune enfant. Ivre de liberté, d*air, de joie et de roses, Ses bancs de chêne noirs, ses longs dortoirs moroses. Ses salles qu*on verrouille et qu'à tous leurs piliers Sculpte avec un vieux clou Tennui des écoliers, Ses magisters qui font, parmi les paperasses, Manger Theure du jeu par les pensums voraces. Et sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruits mûrs, Sa grande cour pavée entre quatre grands murs.
L'homme congédié, de ses discours frappée.
Ma mère demeura triste et préoccupée.
Que faire? que vouloir? qui donc avait raison : Ou le morne collège, ou Theureuse maison?
Qui sait mieux de la vie accomplir Tœuvre austère : L'écolier turbulent, ou Tenfant solitaire?
Problèmes! questions! elle hésitait beaucoup. L'affaire était bien grave. Humble femme après tout , Ame par le destin, non par les livres faite.
De quel front repousser ce tragique prophète. Au ton si magistral, aux gestes si certains, Qui lui parlait au nom des Grecs et des Latins ? Le prêtre était savant sans doute; mais, que sais-je ? Apprend-on par le maître ou bien par le collège ? Et puis enfin , — souvent ainsi nous triomphons ! — L'homme le plus vulgaire a de grands mots profonds — «Il est indispensable ! — il convient ! — il importe ! <v Qui troublent quelquefois la femme la plus forte. Pauvre mère ! lequel choisir des deux chemins ? Tout le sort de son fils se pesait dans ses mains. Tremblante, elle tenait cette lourde balance. Et croyait bien la voir par moments en silence Pencher vers le collège, hélas ! en opposant
Mon bonheur à venir à mon bonheur présent.
Elle songeait ainsi sans sommeil et sans trêve.
C'était Télé : Vers Theure où la lune se lève. Par un de ces beaux soirs qui ressemblent au jour, Avec moins de clarté, mais avec plus d'amour, Dans son parc, où jouaient le rayon et la brise. Elle errait, toujours triste et toujours indécise, Questionnant tout bas Peau, le ciel, la forêt. Écoutant au hasard les voix qu'elle entendrait.
C'est dans ces moments-là que le jardin paisible,
La broussaille où remue un insecte invisible,
Le scarabée ami des feuilles, le lézard
Courant au clair de lune au fond du vieux puisard,
La faïence à fleur bleue où vit la plante grasse.
Le dôme oriental du sombre Val-de-Grace,
Le cloître du couvent, brisé, mais doux encor;
Les marronniers, la verte allée aux boutons d'or,
La statue où sans bruit se meut l'ombre des branches.
Les pâles liserons, les pâquerettes blanches.
Les cent fleurs du buisson, de l'arbre, du roseau,
Qui rendent en parfums ses chansons à l'oiseau,
Se mirent dans la mare, ou se cachent dans l'herbe.
Ou qui, de l'ébénier chargeant le front superbe.
Au bord des clairs étangs se mêlant au bouleau.
Tremblent en grappes d'or dans les moires de l'eau;
Et le ciel scintillant derrière les ramées.
Et les toits répandant de charmantes fumées,
C'est dans ces moments là, comme je vous le dis,
Que tout ce beau jardin, radieux paradis,
Tous ces vieux murs croulants, toutes ces jeunes roses.
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Tous ces objets pensifs, toutes ces douces choses,
Parlèrent à ma mère avec Tonde et le vent,
Et lui dirent tout bas : — «Laisse-nous cet enfant!
» Laisse*nou8 cet enfant, pauvre mère troublée!
n Cette prunelle ardente, ingénue, étoilée,
» Cette tête au front pur qu^aucun deuil ne voila,
» Cette âme neuve encor, mère, laisse-nous-la!
» Ne va pas la jeter au hasard dans la foule.
n La foule est un torrent qui brise ce qu'il roule.
» Ainsi que les oiseaux les enfants ont leurs peurs.
» Laisse à notre air limpide, à nos moites vapeurs,
t* A nos soupirs, légers comme Taile d'un songe,
» Cette bouche où jamais n'a passé le mensonge,
» Ce sourire naïf que sa candeur défend !
» O mère an cœur profond, laisse-nous cet enfant!
n Nous ne lui donnerons que de bonnes pensées.
» Nous changerons en jour ses lueurs commencées;
>' Dieu deviendra visible à ses yeux enchantés;
n Car nous sommes les fleurs, les rameaux, les clartés,
» Nous sommes la nature et la source éternelle
» Où toute soif s'épanche, où se lave toute aile;
» Et les bois et les champs, du sage seul comprfs,
» Font l'éducation de tous les grands esprits!
n Laisse croître l'enfant parmi nos bruits sublimes.
» Nous le pénétrerons de ces parfums intimes
» Nés du souffle céleste épars dans tout beau lieu,
» Qui font sortir de l'homme et monter jusqu'à Dieu,
» Comme le chant d'un luth, comme l'encens d'un vase,
n L'espérance, l'amour, la prière et l'extase !
» Nous pencherons ses yeux vers l'ombre d'ici- bas,
» Vers le secret de tout cntr'ouvert sous ses pas.
» D'enfant nous le ferons homme, et d'homme poète.
» Pour former de ses sens la corolle inquièle,
» C'est nous qu'il faut choisir; et nous lui montrerons
» Gomment, de Taube au soir, du chêne aux moucherons,
» Emplissant tout, reflets, couleurs, brumes, haleines,
» La vie aux mille aspects rit dans les vertes plaines.
» ifous te le rendrons simple et des cieux ébloui;
n Et nous ferons germer de toutes parts en lui
» Pour rhomme, triste e£Fet perdu sous tant de causes,
» Gett€ pitié qui nait du spectacle des choses !
» Laisse-nous cet enfant ! nous lui ferons un cœur
n Qui comprendra la femme; un esprit non moqueur,
» Où naîtront aisément le songe et la chimère,
» Qui prendra Dieu pour livre et les champs pour gram-
» Une âme, pur foyer de secrètes faveurs, [maire;
» Qui luira doucement sur tous les fronts rêveurs,
» Et, comme le soleil dans les fleurs fécondées,
» Jettera des rayons sur toutes les idées ! »
Ainsi parlaient, à Theure où la ville se tait. L'astre, la plante et Tarbre, — et ma mère écoutait.
Enfants! ont-ils tenu leur promesse sacrée?
Je ne sais. Mais je sais que ma mère adorée Les crut, et m'épargnant d'ennuyeuses prisons. Confia ma jeune âme à leurs douces leçons.
Dès lors, en attendant la nuit, heure où l'étude Rappelait ma pensée à sa grave attitude.
Tout le jour, libre, heureux, seul sous le firmament. Je pus errer à Taise en ce jardin charmant.
Contemplant les fruits d'or, l'eau rapide ou stagnante, L'étoile épanouie et la fleur rayonnante,
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El les prés et les bois, que mon esprit le soir Revoyait dans Virgile ainsi qu'en un miroir.
Enfants! aimez les champs, les vallons, les fontaines,
Les chemins que le soir emplit de voix lointaines.
Et Tonde et le sillon, flanc jamais assoupi,
Où germe la pensée à côté de Tépi.
Prenez-vous par la main et marchez dans les herbes ;
Regardez ceux qui vont liant les blondes gerbes;
Epelez dans le ciel plein de lettres de feu,
Et quand un oiseau chante, écoutez parler Dieu.
La vie avec le choc des passions contraires
Vous attend; soyez bons, soyez vrais, soyez frères;
Unis contre le monde où Tesprit se corrompt,
Lisez au même livre en vous touchant du front;
Et n'oubliez jamais- que Tâme humble et choisie
Faite pour la lumière et pour la poésie.
Que les cœurs où Dieu met des échos sérieux
Pour tous les bruits qu'anime un sens mystérieux,
Dans un cri, dans un son, dans un vague murmure.
Entendent les conseils de toute la nature !
Mai 1839.
iUtngttémr.