A UN POETE
Ami, cache ta vie et répands ton esprit.
Un tertre, où le gazon diversement fleurit; Des ravins où Ton voit grimper les chèvres blanches; Un vallon, abrité sous un réseau de branches Pleines de nids d^oiseaux, de murmures, de voix, Qu'un vent joyeux remue, et d'où tombe parfois, Gomme un sequin jeté par une main distraite, Un rayon de soleil dans ton âme secrète ; Quelques rocs, par Dieu même arrangés savamment Pour faire des échos au fond du bois charmant; Voilà ce qu'il te faut pour séjour, pour demeure ! C'est là, —que ta maison chante, aime, rie ou pleure, —
TINGT ET UNIÈME. 101
Qu*il faut vivre, enfouir ton toit, borner tes jours,
Envoyant un soupir à peine aux antres sourds,
Mirant dans ta pensée intérieure et sombre
La vie obscure et douce et les heures sans nombre,
Bon d*aiUeurs, et tournant, sans trouble ni remords,
Ton cœur vers les enfants, ton âme vers les morts !
Et puis, en même temps, au hasard, par le monde.
Suivant sa fantaisie auguste et vagabonde.
Loin de toi, par-delà ton horizon vermeil.
Laisse ta poésie aller en plein soleil!
Dans les rauques cités, dans les champs taciturnes,
Effleurée en passant des lèvres et des urnes,
Laisse-la s'épancher, cristal jamais terni.
Et fuir, roulant toujours vers Dieu, gouffre infini.
Calme et pure, à travers les âmes fécondées.
Un immense courant de rd^es et d'idées
Qui recueille en passant, dans son flot solennel.
Toute eau qui sort de terre ou qui descend du ciel !
Toi, sois heureux dans Tombre. En ta vie ignorée,
Dans ta tranquillité vénérable et sacrée.
Reste réfugié, penseur mystérieux !
Et que le voyageur malade et sérieux,
Puisse, si le hasard ramène en ta retraite.
Puiser en toi la paix, Tespérance discrète,
L'oubli de la fatigue et l'oubli du danger,
Et boire à ton esprit limpide, sans songer
Que, là-bas, tout un peuple aux mêmes eaux s'abreuve.
Sois petit comme source et sois grand comme fleuve.
ATril 1839.
lUmQMDeuirtème.