‹ Les rayons et les ombresChapitre 50 sur 54 · IV · texte numérisé non relu

IV

La séve qui s'épand dans les fibres des branches,

Tous les objets créés, vers un but sérieux.

Les rayons dans les airs, les globes dans les cieux.

Les fleuves à travers les rochers et les herbes,

Vont sans se détourner de leurs chemins superbes!

L'homme a seul dévié ! — Quoi ! tout dans Punivers,

Tous les êtres, les monts, les forêts, les prés verls,

Le jour dorant le ciel. Peau lavant les ravines.

Ont encor, comme au jour où de ses mains divines

Jéhova sur Adam imprima sa grandeur,

Toute leur innocence et toute leur candeur !

L^homme seul est tombé ! — Fait dans Tauguste empire

Pour être le meilleur, il en devient le pire.

Lui qui devait fleurir comme Parbre choisi,

Il n'est plus qu'un tronc vil au branchage noirci.

Que Page déracine et que le vice effeuille.

Dont les rameaux n'ont pas de fruit que Dieu recueille,

Où jamais sans péril nous ne nous appuyons.

Où la société greffe les passions !

Chute immense ! il ignore et nie, ô Providence !

Tandis qu'autour de lui la création pense !

honte ! en proie aux sens dont le joug Passervit,

l'homme végète auprès de la chose qui vit ! —

Gomme je m'écriais ainsi, vous m'entendîtes; Et vous, dont Pâme brille en tout ce que vous dites. Vous tournâtes alors vers moi paisiblement Votre sourire triste, ineffable et calmant :

— L'humanité se lève; elle chancelle encore.

Et, le front baigné d'ombre, elle va vers Paurore.

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Tout homme sur la terre a deux faces, le bien Et le mal. Blâmer tout c'est ne comprendre rien. Les âmes des humains d'or et de plomb sont faites. L'esprit du sage est grave, et sur toutes les létes Ne jette pas sa foudre au hasard en éclats.

Pour le siècle où Ton vit,— comme on y souffre, hélas !— On est toujours injuste, et tout y parait crime. Notre époque insultée a son côté sublime.

Vous l'avez dit vous-même, ô poète irrité! >-

Dans votre chambre, asile illustre et respecté, C'est ainsi que, sereine et simple, vous parlâtes. Votre front, au reflet des damas écartâtes.

Rayonnait, et pour moi, dans cet instant profond. Votre regard levé fit un ciel du plafond.

L'accent de la raison, auguste et pacifique, L'équité, la pitié, la bonté séraphique.

L'oubli des torts d'autrui, cet oubli vertueux Qui rend à leur insu les fronts majestueux.

Donnaient à vos discours, pleins de clartés si belles, La tranquille grandeur des choses naturelles, Et par moments semblaient mêler à votre voix Ce chant doux et voilé qu'on entend dans les bois.

Pourquoi devant mes yeux revenez-vous sans cesse^^ jours de mon enfance>t de mon allégresse?

Qui donc toujours vous rouvre en nos cœurs presque lumineuse fleur des souvenirs lointains? [éteints.

Oh ! que j*éUis heureux ! oh f que j'étais candide ! En classe, un banc de chêne, usé, lustré, splendide. Une table, un pupitre, un lourd encrier noir, Une lampe, humble soeur de Tétoile du soir.

M'accueillaient grayement et doucement. Mon matlre. Comme je tous Tai dit sourent, était un prêtre A l*accent calme et bon, au regard réchauffant. Naïf comme un savant, malin comme un enfant.

Qui m'embrassait, disant, car un éloge excite : — Quoiqu'il n'ait que neuf ans, il explique Tacite. — Puis, près d'Eugène, esprit qu'hélas! Dieu submergea. Je travaillais dans l'ombre, — et je songeais déjà. Tandis que j'écrivais, — saus peur, mais sans système. Versant le barbarisme à grands flots sur le thème, Inventant aux auteurs des sens inattendus, Le dos courbé, le front touchant presque au Gradus, — Je croyais, car toujours l'esprit de l'enfant veille. Ouïr confusément, tout près de mon oreille.

Les mots grecs et latins, bavards et familiers, Barbouillés d'encre, et gais comme des écoliers. Chuchoter, comme font les oiseaux dans une aire. Entre les noirs feuillets du lourd dictionnaire. Bruits plus doux que le bruit d'un essaim qui s'enfuit. Souffles plus étouffés qu'un soupir de la nuit. Qui faisaient, par instants, sous les fermoirs de cuivre. Frissonner vaguement les pages du vieux livre !

Le devoir fait, légers comme de jeunes daims, Nous fuyions à travers les immenses jardins.

Éclatant à la fois en cent propos contraires. Moi, d'un pas inégal je suivais mes grands frères; Bt les astres sereins s'allumaient dans les cieux. Et les mouches volaient dans l'air silencieux.

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Et le doux rossignol, cbantant dam roi&bre obscure,

Enseignait la musique à toute la nature,

Tandis qu*enfant jaseur, aux gestes étourdis.

Jetant partout mes yeux ingénus et bardis

D'où jaillissait la Joie en vives étincelles,

Je portais sous mon bras, nouées par trois ficelles,

Horace et les festins, Virgile et les forêts,

Tout roiympe, Thésée, Hercule, et toi,. Cérès,

La cruelle Junon, Lerne et Tbydre enflammée.

Et le vaste tion de la rocbe Némée.

Mais lorsque j'arrivais cbez ma mère, souvent, Grâce au hasard taquin qui joue avec Tenfant, J'avais de grands chagrins et de grandes colères. Je ne retrouvais plus, près des ifs séculaires. Le beau petit jardin par moi-même arrangé.

Un gros chien en passant avait tout ravagé.

Ou quelqu'un dans ma chambre avait ouvert mes cages, Et mes oiseaux étaient partis pour les bocages. Et, joyeux, s'en étaient allés de fleur en fleur Chercher la liberté bien loin, — ou l'oiseleur. Ciel! alors j'accourais, rouge, éperdu, rapide, Maudissant le grand chien, le jardinier stupide. Et l'infâme oiseleur et son hideux lacet.

Furieux! — D'un regard ma mère m'apaisait.

Aujourd'hui, ce n'est plus pour une cage vide. Pour des oiseaux jetés à l'oiseleur avide.

Pour un dogue aboyant lâché parmi des fleurs. Que mon courroux s'émeut. Non, les petits malheurs Exaspèrent l'enfant; mais, comme en une église,

Dans les grandes douleurs rhomme se tranquillise.

Après Tardent chagrin, au jour brûlant pareil,

Le repos vient au cœur comme aux yeux le sommeil.

De nos maux , chiffires noirs , la sagesse est la somme.

En réprouvant toujours, Dieu semble dire à Thomme :

•— Fais passer ton esprit à travers le malheur;

Gomme le grain du crible, il sortira meilleur. —

Tai vécu, j*ai souffert, je juge et je m*apaise.

Ou si parfois encor la colère mauvaise

Fait pencher dans mon âme avec son doigt vainqueur

La balance où je pèse et le monde et mon cœur;

Si, n'ouvrant qu'un seul œil, Je condamne et je blâme,

Avec quelquesmots purs , vous , sainte et noble femme,

Vous ramenez ma voix qui s'irrite et s'aigrit

Au calme sur lequel j'ai posé mon esprit;

Je sens sous vos rayons mes tempêtes se taire;

Et vous faites pour l'homme incliné, triste, austère,

€e que faisait jadis pour l'enfant doux et beau

Ma mère, ce grand cœur qui dort dans le tombeau!

Écoutez à présent. — Dans ma raison qui tremble, Parfois l'une après l'autre et quelquefois ensemble, Trois voix, trois grandes voix murmurent.

L'une dit — « Gourrouce-toi, poète. Oui, l'enfer applaudit Tout ce que cette époque ébauche, crée ou tente. Reste indigné! ce siècle est une impure tente Où l'homme appelle à lui, voyant le soir venu, La volupté, la chair, le vice infâme et nu.

La vérité, qui fit jadis resplendir Rome,

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