DEUXIÈME
Ici, voyant vers lui, d^un front plus incliné.
Se tourner doucement le vieillard étonné.
Il hasardait plus loin sa pensée inquiète.
Et, laissant de côté le drame et le poète.
Attentif, il sondait le dessein vaste et noir
Qu*au fond de ce roi triste il venait d'entrevoir.
Se pourrait-il? quelqu'un aurait celte espérance?
Briser le droit de tous ! Retrancher à la France,
Comme on ôte un jouet à Tenfant dépité,
De Tair, de la lumière, et de la liberté !
Le roi ne voudrait pas ! lui, roi sage et roi juste !
Puis, choisissant les mots pour cette oreille auguste,
Il disait que les temps ont des fiots souverains ;
Que rien, ni ponts hardis, ni canaux souterrains.
Jamais, excepté Dieu, rien n'arrête et ne dompte
Le peuple qui grandit ou Tocéan qui monte,*
Que le plus fort vaisseau sombre et se perd souvent
Qui veut rompre de front et la vague et le vent;
Et que, pour s'y briser, dans la lutte insensée.
On a derrière soi, roche partout dressée,
Tout son siècle, les mœurs, l'esprit qu'on veut braver,
Le port même où la nef aurait pu se sauver!
Il osait s'efifrayer. Fils d'une Vendéenne,
Cœur n'ayant plus d'amour, mais n'ayant pas de haine,
Il suppliait qu'au moins on l'en crût un moment,
Lui qui sur le passé s'incline gravement,
Et dont la piété, lierre qui s'enracine.
Hélas! s'attache aux rois comme à toute ruine!
Le destin a parfois de formidables jeux;
Les rois doivent songer dans ces jours orageux
Où, mer qui vient, esprit des temps, nuée obscure,
Derrière l'horizon quelque chose murmure !
A quoi bon provoquer d'avance, et soulever
Les générations qu'on entend arriver ?
Pour des regards distraits la France était sereine;
Mais dans ce ciel troublé d'un peu de brune à peine.
Où tout semblait azur, où rien n'agitait l'air,
Lui, rêveur, il voyait par instants un éclair!
Charles-Dix souriant répondit : — O poêle f
Le soir tout rayonnait de lumière et de fête. Regorgeant de soldats, de princes, de valets, Saint-Cloud joyeux et vert, autour du fier palais Dont la Seine en fuyant reflète les beaux marbres. Semblait avec amour presser sa touffe d'arbres. L'arc de triomphe orné de victoires d'airain, Le Louvre étineelant, fleurdelisé, serein.
Lui répondaient de loin du milieu de la ville; Tout ce royal ensemble avait un air tranquille. Et, dans le calme aspect d'un repos solennel, Je ne sais quoi de grand qui semblait éternel.
Holyrood! Holyrood! fatale abbaye.
Où la loi du destin, dure, a mère, obéie.
S'inscrit de tous côtés !
Cloître! palais! tombeau! qui sous tes murs austères Gardes les rois, la mort et Dieu ; trois grands mystères,
Trois sombres majestés !
Château découronné! Vallée expiatoire!
Où le penseur entend dans l'air et dans l'histoire,
Comme un double conseil pour nos ambitions.
DEIJXIÈISE. 35
Comme unç double voix qui se mêle et qui gronde ,
La rumeur de la mer profonde, Et le bruit éloigné des révolutions!
Solitude, où parfois des collines prochaines
On voit venir les faons qui foulent sous les chênes
Le gazon endormi.
Et qui, pour aspirer le vent dans la clairière, Effarés, frissonnants, sur leurs pieds de derrière
Se dressent à demi !
Fière église où priait le roi des temps antiques, Grave, ayant pour pavé sous les arches gothiques Les tombeaux paternels qu'il usait du genou ! Porte où superbement tant d'archers et de gardes Veillaient, multipliant Téclair des hallebardes, El qu'un pâtre aujourd'hui ferme avec un vieux clou !
Prairie, où quand la guerre agitait leurs rivages. Les grands lords montagnards comptaient leurs clans
Et leurs noirs bataillons; [sauvages
Où maintenant, sur l'herbe, au soleil, sous des lierres. Les vieilles aux pieds nus qui marchent dans les pierres
Font sécher des haillons !
Holyrood ! Holyrood ! la ronce est sur tes dalles. Le chevreau broute au bas de tes tours féodales. fureur des rivaux ardents à se chercher !
Amours! — Darnley ! Rizzio! quel néant est le vôtre! Tous deux sont là, — l'un près de l'autre; — L'un est une ombre, et l'aulre une tache au plancher !
Hélas ! que de leçons sous tes voûtes funèbres ! Oh ! que d'enseignements ou lit dans les ténèbres
Sur ton seuil renversé.
Sur tes murs, tout empreints d'une étrange fortune, Vaguement éclairés de ce reflet de lune
Que Jette le passé !
palais, sois béni! sois bénie, ô ruine!
Qu'une auguste auréole à jamais t'illumine!
Devant tes noirs créneaux, pieux, nous nous courbons,
Car le vieux roi de France a trouvé sous Ion ombre
Cette hospitalité mélancolique et sombre
Qu'on reçoit et qu'on rend de Stuarts à Bourbons !
Juin 1839.
"^rùmimt.