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Névroses et idées fixes. T. II, p. 160, sqq

En fait, il n'est pas rare que les idées fixes d'ordre intellectuel et d'ordre émotif servent, à leur tour, de cause occasionnelle à des interprétations délirantes. Tel malade, hanté par certaines idées obsédantes, se demande d'où vient l'obsession qu'il subit ainsi, et il construit, pour se l'expliquer à lui-même, le plus bizarre des romans imaginatifs. Par exemple, hanté par l'idée du baromètre, de ses variations et de leur rapport avec le temps, il finit par se persuader qu'il est une sorte d'envoyé de Dieu, chargé d'assurer la pluie et le beau temps et d'accomplir certains rites spéciaux pour amener l'un ou l'autre. Tel autre, sous l'empire d'un résidu d'émotion fixé, s'explique à lui-même sa propre nervosité, son propre malaise local ou général par des hypothèses saugrenues. Il admet qu'on a changé son estomac en un morceau de bois, introduit, dans son tube digestif, un rat qui le ronge, qu'il a, dans la tête, un insecte qui se promène, que des persécuteurs le poursuivent de mille manières, que des démons sont les maîtres de ses paroles, de ses mouvements, de ses gestes. Bref il cristallise, autour de son idée fixe ou de son résidu d'émotion fixé, tantôt un petit nombre d'idées délirantes, tantôt une franche folie.

Eh bien, autant il est impossible, dans fétat actuel de la science psycho-physiologique, d'expliquer, avec tous leurs détails, les diverses sortes de rêves et de délires, autant il semble possible, quand on se rappelle ce que nous avons déjà dit du travail des raisonnements analogiques inconscients, de faire comprendre comment se constituent, dans ce qu'ils ont de plus essentiel, les rêves et délires d'mterprctation.

Nous avons dit comment se forment nos illusions perceptives. Voyant, de loin, une tour, nous nouj

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imaginons qu'elle est cylindrique, alors qu'elle est carrée. Une erreur de cet ordre procède d'un mécanisme à deux temps. Au premier temps, la sensation visuelle que nous avons, en regardant la tour, évoque en nous l'image visuelle d'autres tours analogues aperçues antérieurement, image à l'occasion de laquelle reparaît en nous le souvenir des impressions de tous nos sens que nous avons ressenties à leur propos. Au deuxième temps, nous raisonnons inconsciemment par analogie ; nous constatons la similitude des aspects visuels de la tour que nous apercevons et des tours cylindriques que nous avions perçues auparavant : nous concluons que, si nous exercions nos différents sens sur elle, nous constaterions qu'elle est cylindrique comme celles que nous connaissons déjà. Résultat : un jugement de perception faux. Mais, si ce jugement est faux, ce n'est pas en raison du mécanisme qui nous suggère notre affirmation. Car ce même mécanisme nous fait prononcer une infinité de jugements de perception qui se trouvent justes. C'est parce que nous le prononçons trop vite, sans défiance et sans contrôle.

L'analyse des rêves et délires d'interprétation suggère la même conclusion. C'est le même mécanisme qui détermine leur formation. C'est parce qu'il fonctionne sans contrôle que ce mécanisme crée des édifices d'idées plus ou moins étranges. L'étude de quelques exemples suffira pour l'établir.

Maury est endormi ; son aide lui laisse tomber une goutte d'eau sur le front ; Maury rêv*e qu'il fait très chaud, qu'il est en Italie et qu'il boit du vin d'Orviète. Le processus de formation d'un rêve de ce genre ne ressemble-t-il pas, point par point, à celui dont procèdent nos illusions perceptives ? La goutte d'eau qui glisse sur le front de Maury pro-

voque une sensation qu'il ne remarque pas clairement. Cette sensation n'en sert pas moins de centre de cristallisation à une série d'images, tout comme la sensation visuelle que nous ressentons, en regardant, de loin, notre tour carrée. La goutte d'eau qui descend sur le front du dormeur évoque en lui, par ressemblance, le souvenir de gouttes d'eau analogues coulant sur sa face d'une manière analogue, tout comme la sensation visuelle que j'ai, en regardant ma tour, me rappelle les images visuelles d'autres tours analogues aperçues antérieurement. Intervient alors l'association par contiguïté ; le souvenir évoqué appelle, à sa suite, les images des circonstances accessoires dans lesquelles il s'est formé ; le dormeur se rappelle une goutte de sueur, de la chaleur, des pays ensoleillés et brûlants, comme s'évoque l'image des propriétés cylindriques de tours aperçues auparavant à l'occasion de celle que je vois. Alors se déclenche le raisonnement analogique inconscient. Pour s'expliquer à lui-même la sensation qu'il ressent, le dormeur, qui se rappelle en avoir éprouvé auparavant d'analogues quand il faisait très chaud, qui se souvient qu'en Italie la chaleur est extrême, et que, quand il a très chaud, il boit pour se rafraîchir, intègre le tout en un tableau unique : guidé par l'analogie, il se représente qu'il a très chaud, ce qui explique la goutte d'eau sur le front, qu'il est en Italie, ce qui explique qu'il ait très chaud et qu'il boit du vin d'Orviète, ce qui est naturel du moment qu'il a très chaud. En quoi il procède exactement comme celui qui, voyant une tour, la croit cylindrique, alors qu'elle est carrée. La sensation donnée met tout en mouvement ; elle occasionne des flux d'idées et d'images, matière de raisonnements par analogie possibles. Puis le raisonnement analogique entre en jeu : il fait la synthèse

des matériaux épars mis ainsi à sa disposition.

Un personnage a la plante d'un de ses pieds insensible. Il s'imagine qu'un coussin est attaché sous ce pied et qu'il le promène partout avec lui. L'analyse est exactement du même ordre. Notre individu, en marchant, n'éprouve plus les sensations de contact normales, mais des impressions atténuées, et, pour ainsi dire, émoussées. D'où, conformément aux lois de l'association des idées par ressemblance, la souvenir de sensations atténuées analogues ; ce souvenir entraîne, à sa suite, par contiguïté, celui des circonstances dans lesquelles des sensations atténuées de ce genre ont été ressenties ; intervient alors le raisonnement analogique ; c'est lui qui opère la synthèse des éléments épars ; l'individu se figure, pour s'expliquer sa sensation tactile émoussée, qu'il marche toujours sur un coussin, puisqu'il a éprouvé des atténuations de ce genre, autrefois en y marchant quelquefois. Et assurément, un individu parfaitement sain trouverait son hypothèse contredite par ses autres données sensorielles. Il ne s'y tiendrait pas. Le contrôle de l'idée ne s'exécute pas ici : du moins est-ce le raisonnement analogique qui la fournit.

Un homme sommeille. Par suite du mauvais état de son cœur, il ressent de l'oppression, de l'étouffement. Il se rappelle, par ressemblance, des impressions du même ordre éprouvées jadis. Il se rappelle, en même temps, que ces impressions ont été déterminées par quelque objet lourd pesant sur sa poitrine. Il n'en faut pas davantage. Le raisonnement analogique intervient : notre homme s'imagine, pour expliquer sa sensation pénible, que quelque chose de lourd est installé sur lui ; seulement l'interprétation s'achève en caprice ; l'un s'imagine qu'un chat est assis sur son thorax; un autre, qu'il est enterré

vivant; un autre, qu'un démon accroupi boit sa respiration. L'hypothèse hallucinatoire change. Mais c'est un seul et même mécanisme qui en amène chaque fois la formation.

Et c'est encore la même analyse qui rend compte, par exemple, des délires que font les individus en proie à un résidu d'émotion fixé. Ils se sentent une disposition constante, l'un, à la terreur; un autre, à l'hésitation ; un autre, au vertige; un autre, à l'angoisse. Ils cherchent instinctivement à s'expliquer cette disposition qu'ils se sentent. D'où, associations par ressemblance et raisonnement par analogie. Pour s'expliquer à lui-même sa peur, l'un se croira environné d'ennemis qui le persécutent ; pour s'expliquer son vertige, un autre se figurera voir, à ses côtés un gouffre sans fond ; pour s'expliquer son angoisse physique, un autre s'imaginera qu'un animal lui ronge le cœur, l'estomac ou le cerveau. C'est que chacun se rappelle, par ressemblance, des états pénibles analogues à ceux qu'il ressent actuellement ; c'est qu'il se souvient, par contiguïté, des circonstances dans lesquelles il a éprouvé lui-même ou d'autres ont éprouvé, à sa connaissance, des états pénibles du même genre, c'est qu'il raisonne par analogie et se dit instinctivement : « si je ressens ces états pénibles c'est que je me trouve dans des circonstances analogues à celles où je les ai antérieurement déjà ressentis, ou bien où je sais que d'autres les ont éprouvés. »

Inutile de multiplier les exemples. Rêves et délires d'interprétation se construisent, dans leurs lignes essentielles, par le même jeu d'associations et de raisonnements analogiques dont dépendent les perceptions d'objets et L'idée que nous nous faisons des autres esprits. Comment s'en étonner ? Percevoir, n'est-ce pas interpréter par un jeu d'imagination

spontanée une sensation qui sert de signe ? Comprendre un esprit, n'est-ce pas interpréter, par un jeu analogue, un signe matériel, attitude, expression, geste ou parole ? Rien d'extraordinaire donc à constater le même genre de travail mental dans des opérations aussi profondément analogues ?

Prenons un sel. Faisons en une solution sursaturée. Elle reste liquide. Si nous y laissons tomber un fragment, même infime, du cristal dissous, toute la masse se prend. L'esprit de chacun de nous est, grâce à sa mémoire, une sorte de milieu sursaturé d'images prêtes à renaître et à se combiner entre elles. Une circonstance se produit-elle ? A son occasion, les images surgissent et cristallisent. En pareil cas, le raisonnement analogique n'est certes pas le seul facteur en jeu ; il est, du moins, le principal auteur de la synthèse qui s'opère. L'association des idées fournit les éléments nécessaires de l'interprétation. Mais c'est le raisonnement analogique qui, au moins dans la plupart des cas, les groupe et les réadapte entre eux.

Le travail de l'imagination réfléchie est si différent, en apparence, de celui de l'imagination spontanée, qu'on a, en passant de l'un à l'autre, l'impression de sortir d'un monde pour pénétrer dans un univers tout différent.

L'imagination spontanée opère « en nous, sans nous, et même malgré nous ». Rêvasseur éveillé, rêveur endormi, délirant, halluciné, fou, sont des hommes qui ne dominent pas leurs mouvements psychologiques et ne font rien pour les diriger. Leur esprit est entraîné par le cours de ses représentations. Il va où le flot le porte.

On observe, au contraire, l'imagination réfléchie au travail, chez quiconque, après s'être posé un problème, essaye volontairement d'en découvrir la solution ; chez le savant qui, placé devant une difficulté d'ordre théorique, en cherche l'explication vraie ; chez l'ingénieur qui, placé devant une question d'ordre pratique, s'efforce de réaliser une combinaison utile; chez l'artiste qui rêve d'exécuter, avec des pierres, des couleurs, des sons, des mots, une œuvre belle; chez l'homme le plus ordinaire du monde, lorsque, devant un parti à prendre, il se demande ce qu'il vaut le mieux faire, au double point de vue du bien sensible et du bien moral. Dans tous ces cas, la volonté de l'individu est tendue dans un effort caractéristique. Il fait tout pour appeler dans sa conscience des idées en rapport avec le problème qu'il s'est posé, pour les amener au degré de précision nécessaire, pour en contrôler la valeur. L'esprit ne laisse plus les idées suivre leur cours ; il tente de les discipliner. •

Quoi de plus dissemblable que ces deux attitudes mentales ? Et pourtant, plus on étudie le rapport de l'imagination spontanée et de l'imagination réfléchie, plus on s'en aperçoit. Ces deux formes de l'imagination se distinguent plutôt par les opérations qui entourent la construction des idées que par le mécanisme même qui en amène la formation.

La volonté du chercheur joue, assurément, un rôle de premier plan dans le travail de l'imagination réfléchie. Mais, si important que soit ce rôle, il se réduit, en dernière analyse, à l'exécution de deux opérations : 1° la volonté de l'homme qui réfléchit prépare le terrain pour la formation des images fictives, mais ce n'est pas elle qui les crée ; 2° elle exige, de l'intelligence, qu'elle examine la valeur

des idées qu'elle a conçues et qu'elle suspende son jugement tant qu'elle ne l'a pas fait ; mais ce n'est pas elle qui les juge. Son emploi s'arrête là.

Considérons un individu qui s'est posé un problème précis. Ce savant se demande comment se forment, chez les êtres vivants, les particularités que la sélection conserve ; cet ingénieur, comment il pourra fabriquer un moteur à explosion d'une puissance et d'un poids déterminés ; ce sculpteur, quelles proportions, quel costume, quel geste, quelle expression il doit concevoir pour une statue d'Hercule ; ce jeune homme, quelle carrière il doit vouloir embrasser. Tous se livrent au même travail mental. Ils réfléchissent. Que signifie donc ce mot ?

Il signifie, avant tout, que les uns comme les autres font un effort qu'ils sentent, pour faire surgir, dans leur conscience, des idées en rapport avec la question posée. Cet effort, nul ne saurait en nier l'importance ; mais il ne produit pas des effets équivalents chez tous les individus. .

Certains personnages privilégiés sont faits de telle sorte que, au moins quand des problèmes d'un certain ordre leur sont posés, ils conçoivent, dès la première tentative, des idées en rapport avec eux, et, parfois même, immédiatement, des idées justes. C'est là le propre des imaginations faciles ; c'est très souvent, celui des imaginations fortement exercées à l'étude d'un ordre de questions déterminé. D'autres personnages sont faits de telle sorte que, au moins quand des problèmes d'un certain ordre leur sont posés, malgré toute leur application , ils ne réussissent à concevoir, à leur sujet, aucune idée, d'aucun genre. Ceuxlà restent, par rapport à ce qu'ils voudraient imaginer, dans un état de sécheresse analogue à celui de quiconque cherche, sans y parvenir, à se rappeler un nom qui le fuit. Mais, le plus souvent, les choses

ne se passent ni de l'une, ni de l'autre de ces deux façons. Le personnage qui s'est posé une questiou réfléchit pendant un certain temps sans rien découvrir. Puis il cesse un travail stérile. Après un intervalle, il revient au même sujet, recommence à n'y plus penser, y réfléchit de nouveau, s'en éloigne encore. Il n'est pas rare qu'à la longue l'idée, d'abord rebelle, apparaisse. Elle surgit alors, parfois, brusquement, toute faite, des profondeurs de l'inconscient où elle s'est formée par une incubation inexpliquée. Celui qui la crée a souvent l'impression qu'elle lui vient du dehors d'une manière surnaturelle. C'est l'inspiration, l'éclair du génie, le trait de lumière de la découverte.

L'effort volontaire de la réflexion n'est donc pas l'auteur direct des représentations imaginatives. Sans quoi, chaque fois qu'il s'exerce, il produirait son effet. Sa puissance est infiniment plus limitée. Elle se réduit, semble-t-il, à un art de préparer le champ à la naissance des idées. La réflexion nous ferme les yeux, nous bouche les oreilles ; elle atténue nos sensations fortes ; elle nettoie notre conscience ; elle l'apprête à se représenter des images intenses. Elle fixe noire esprit, d'autre part, sur ce qui intéresse la question posée ; elle le détourne de tout ce qui n'est pas en rapport avec elle ; elle ne retient que certaines des idées suggérées par l'associât ion. Mais son rôle s'arrête là. Il est, on l'a dit, exactement comparable à celui d'un charmeur d'oiseaux : celui-ci s'isole ; il jette du pain ; il produit un sifflement spécial ; après quoi il est réduit à attendre ; les oiseaux viennent ou ne viennent pas. Le plus grand génie de l'univers ne peut rien de plus sur ses idées. Il dépend de lui de cultiver, en réfléchissant, les dispositions favorables à leur formation. Cela fait, comme l'oiseleur, il doit

attendre que les idées veuillent bien voler jusqu'à lui ; son attente est souvent comblée ; elle reste parfois vaine ; il n'y peut rien.

Mais ce n'est pas là le seul rôle de l'effort dans l'imagination volontaire. Il en joue un autre dans l'acte par lequel notre esprit choisit, parmi ses idées, celle qui lui semble la meilleure.

Le savant, disions-nous, cherche à faire une œuvre vraie ; l'ingénieur, une œuvre utile; l'artiste, une œuvre belle; l'homme qui délibère, une œuvre bonne au point de vue sensible et au point de vue moral. Si l'un ou l'autre se confie, sans critique, à la première idée qui lui semble pouvoir satisfaire ses aspirations, il a bien peu de chances d'avoir rencontré la meilleure et beaucoup de manquer son but. C'est pourquoi, avertis par l'expérience, nous ne nous contentons pas de chercher des idées sur un sujet ; nous nous efforçons de faire, entre elles, un choix judicieux. Ici, pour la seconde fois, le rôle de notre volonté apparaît.

Ne nous y trompons pas : ce n'est pas la volonté qui fait connaître une idée comme vraie, utile, belle ou bonne. Seule, notre intelligence est capable d'un tel discernement. C'est grâce à elle que nous constatons que notre idée, ou bien s'accorde avec les faits que l'expérience établit , avec les conventions quenotre raison pose, ou bien, au contraire, est en désaccord avec eux. C'est grâce à elle que nous comprenons, à force de calculs, qu'une certaine machine doit pouvoir marcher avec tel ou tel mécanisme et produire tel ou tel rendement. C'est grâce à elle que tel jeu de couleurs, tel groupement de sons, telle attitude, telle expression de physionomie, telle combinaison de moyens, nous semblent de nature à donner à notre œuvre l'aspect qui nous paraît souhaitable. C'est grâce à elle que, d'après nos souvenirs

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du passé, nous nous rendons compte des conséquences qu'un de nos actes ne manquera pas d'avoir, soit pour nous, soit pour les autres, et que nous jugeons nécessaire, en dernière analyse, de le faire ou de l'éviter. Ce n'est donc pas notre volonté, mais notre intelligence qui nous fournit l'appréciation, soit exacte, soit erronée, que nous portons, après examen, sur les idées que notre imagination nous a fournies.

Mais, si grand que soit ici le rôle de l'intelligence, il ne supprime pas celui de la volonté. Notre esprit, en effet, ne juge bien qu'après avoir examiné avec soin et méthode les idées qu'il a conçues. Or d'où vient qu'il le fasse ? Ici l'intervention du vouloir réapparaît, décisive.

Nous avons tous une disposition remarquable à la paresse. Nous avons donc tous aussi une disposition remarquable à nous contenter, en toute matière, de la première idée qui nous vient à l'esprit. Cette disposition est d'autant plus forte que chacun de nous a, pour les idées que son esprit produit, une indulgence de père. Nous admirons nos pensées parce qu'elles sont nôtres, comme nous nous imaginons nos enfants supérieurs, parce qu'ils sont les nôtres. Si nous nous laissons aller à notre impulsion, nous allons donc croire, tout de suite, que nous avons trouvé ce que nous cherchions, bien que nous n'ayons enfanté que chimère.

Ce qui nous sauve, c'est l'intervention de notre volonté. L'homme vraiment remarquable est celui qui est assez maître de ses impulsions pour ne pas se laisser entraîner à des jugements hâtifs, d'après sa première impression. C'est celui qui se contraint lui-même, par esprit de défiance volontaire, à suspendre son jugement. C'est celui qui se livre à une autocritique rigoureuse. S'agit-il du vrai ? Il ne

cédera à la tentation de croire une proposition qu'après avoir tout fait pour se démontrer à luimême sa fausseté, a priori et a posteriori. S'agit-il de l'utile ? Il n'admettra la valeur de ses conceptions qu'après avoir tout tenté, non seulement pour s'assurer que son idée n'est pas irréalisable, mais encore pour vérifier s'il n'est pas possible de l'améliorer davantage, au point de vue du prix de revient, de l'organisation, du rendement. S'agit-il du beau ? Il fera vingt esquisses avant de passer à l'exécution définitive de son œuvre ; il laissera écouler du temps pour mieux se juger ; il s'efforcera de regarder son ouvrage avec les yeux qu'il a quand il examine celui d'autrui. S'agit-il d'un parti à prendre ? Il poursuivra longuement sa méditation sur les moyens à employer, sur les conséquences plus ou moins lointaines de l'acte, sur ce qu'elles pourront avoir de bon ou de mauvais pour lui ou pour les autres ; il tâchera de se faire, par l'imagination, une représentation intense de tout cela, et de déterminer ainsi, chez lui, une sorte de prélibation de l'avenir qui l'attend, s'il prend, soit l'un, soit l'autre des partis qu'il conçoit. Bref, quel que soit le sujet de sa méditation, il se comportera, vis-à-vis de lui-même, comme un contrôleur volontairement sévère. Il exigera, de son intelligence, les délais et les réflexions dont dépend le maximum de chances d'éviter l'erreur.

La volonté joue donc, dans le travail de l'imagination réfléchie, un rôle énorme, mais indirect. Elle l'aide à concevoir, en préparant le terrain à la venue des idées. Elle contraint l'entendement à la surveillance et au contrôle. Quant aux produits de l'imagination, c'est-à-dire aux images fictives, ils naissent d'ailleurs. Comment donc naissent -ils ?

Il semble que, sinon dans tous les cas, du moins,

dans un très grand nombre d'entre eux, ils proviennent, comme la plupart des produits de l'imagination spontanée interprétante, d'un jeu de raisonnements analogiques quelquefois conscients, mais très souvent inconscients.

La chose est extrêmement sensible pour quiconque analyse ce qu'on pourrait appeler Vinvention par limitation du réussi ou de ce qui passe pour tel. Ce mode d'invention est extrêmement fréquent. Il joue un rôle capital dans les sciences, l'industrie, les arts, la vie. Il est dominé tout entier par les réactions du raisonnement analogique.

Commençons par les sciences ; leur histoire met en lumière un phénomène remarquable. Il y a eu, tout le long de leur développement, de véritables familles cl 'inventions . Certaines découvertes sont une fois faites ; elles restent isolées. Certaines sont, au contraire, de telle nature qu'elles deviennent le point de départ d'une quantité d'autres. Or l'analyse le prouve : celles-ci se forment par une série de raisonnements analogiques. Une idée a réussi sur un point. Voici un point analogue. Essayons donc, à propos de ce second point, une idée analogue à celle qui a réussi à propos du premier. Voilà le raisonnement secret qui fait naître les questions, à l'occasion de celles qu'on a eu raison de poser, les méthodes, à l'occasion de celles qui ont donné des résultats, les hypothèses, à l'occasion de celles dont la valeur a été vérifiée. On dirait l'esprit des savants perpétuellement à l'affût des analogies, et c'est parce qu'il l'est que les idées naissent à propos des idées.

Veut-on des exemples ? Aucun n'est plus typique que l'histoire des découvertes exécutées par Pasteur et ses disciples. Ces découvertes portent sur une suite d'idées directrices en rapport avec l'ex-

plication de certains phénomènes pathologiques, sur une suite de procédés expérimentaux susceptibles de fournir la preuve de ces idées, sur une suite de tentatives destinées à découvrir les remèdes appropriés à la guérison des maladies étudiées. Sur tous ces points, l'observation révèle les mêmes faits : la première découverte une fois réalisée, c'est le raisonnement analogique qui suggère les idées dont les autres procèdent.

On se le rappelle : l'idée directrice qui a guidé ensuite Pasteur et ses disciples est née, d'abord, chez lui, à l'occasion de l'étude des fermentations. La science faisait, pour rendre compte des phénomènes de cet ordre, les suppositions les plus inexactes. Pasteur l'établit : c'est à la présence de microorganismes, dans les corps qui fermentent, que la fermentation est due. Il le prouve à propos de cette fermentation lactique qui développe, dans le beurre, l'acide butyrique, avec son goût rance. Les altérations des vins sont des fermentations anormales : guidé par l'analogie, Pasteur devine, puis prouve qu'elles aussi « sont corrélatives de la présence et de la multiplication des végétations microscopiques ». Le branle est donné. Les bières fermentent bien ou mal ; le caractère de leur fermentation doit donc procéder de la présence d'organismes favorables ou défavorables qui figurent dans les levures et dont il convient de protéger les uns, d'éliminer les autres. Le charbon, la furonculose, la fièvre puerpérale, le choléra des poules sont des maladies ; ces maladies ressemblent à des fermentations. N'y a-t-il donc pas lieu de penser, en raison des analogies constatées, qu'elles aussi proviennent de végétations microbiennes ? Les expériences probantes réussissent. Il ne reste donc qu'à étendre l'idée à tous les cas analogues. « Cherchez le microbe » ; voilà le mot

d'ordre. Et, successivement, Pasteur et ses disciples découvrent, en raisonnant par analogie, la nature du rouget des porcs, celle de la rage, celle du choléra, celle de la diphtérie, celle de la peste, celle de la tuberculose, celle de la fièvre typhoïde. La série n'est pas interrompue. Une maladie infectieuse et susceptible de se communiquer se déclare-t-elle quelque part ? Fort des analogies qu'il connaît, aucun physiologiste n'hésite. Il croit à la présence d'un microbe, soit visible, soit invisible. De la ressemblance des symptômes, il infère celle de leur cause. L'expérience prouve qu'en fait il a souvent raison d'envisager les choses ainsi. Or pourquoi le fait-il, si ce n'est parce qu'il raisonne par analogie ?

Ce n'est pas seulement un mode d'interprétation des fermentations et des maladies que Pasteur a inventé. Il a trouvé tout autre chose : une méthode propre à déceler l'existence des microbes. Cette méthode consiste à fabriquer des bouillons où l'on cultive un microorganisme donné, dans des conditions favorables à son évolution et à sa multiplication, puis à communiquer, à l'aide des cultures ainsi obtenues, la maladie qu'on veut étudier à des animaux susceptibles de la prendre, de manière à pouvoir en analyser commodément le développement, les crises, les atténuations. Cette méthode, d'abord tâtonnante, atteint un certain degré de perfection, dès les premières découvertes pastoriennes. Depuis, elle sert de modèle. Soupçonne-t-on la nature microbienne d'une maladie ? On est orienté. On sait comment il faut chercher les conditions les plus favorables pour la culture du microbe supposé. On sait comment il faut découvrir un animal chez lequel puisse naître, par inoculation, la maladie étudiée. On sait comment il faut procéder à toute une suite d'observations microscopiques et bactériolo-

giques. Or on sait tout cela, parce qu'on raisonne par analogie.

Et n'est-ce pas aussi parce qu'on raisonne par analogie qu'on cherche, à propos de chaque maladie microbienne, à la combattre de diverses façons ? D'abord, à protéger, contre l'ensemencement, les terrains où le microbe est susceptible de se développer, comme on essaye d'éviter que la graine des mauvaises herbes ne vienne contaminer un carré de plantes précieuses. Ensuite, à tuer, par la pratique de l'antisepsie, les microbes dangereux, comme on tue les chenilles qui dévorent les récoltes. Enfin, à combattre le microbe par la vaccine soit préventive, soit curative. On connaissait la vaccine de Jenner et ses effets, dans la variole, sans y rien comprendre. Un hasard permet à Pasteur de constater l'existence de vaccines immunisantes autres que celle de Jenner. Il étudiait le choléra des poules. Il inoculait divers sujets pour leur communiquer la maladie. Un de ces sujets est inoculé à l'aide d'un vieux bouillon de culture oublié à l'air pendant un certain temps. Non seulement il ne prend pas le choléra, mais encore il devient inapte à le prendre, malgré diverses inoculations pratiquées avec un bouillon de culture normal. Ce fut le trait de lumière. Ce fut aussi le point de départ de toute une filière de raisonnements analogiques. A propos de chaque maladie, on ne cherche plus seulement le microbe, on cherche le vaccin préservatif et curatif : vaccin contre le charbon, vaccin contre la rage, vaccin contre la diphtérie, vaccin contre le choléra, vaccin contre le peste, vaccin contre la fièvre typhoïde. On va ainsi, de recherche heureuse en recherches qui le sont, tantôt plus, tantôt moins, avec, comme guide, l'analogie.

L'histoire des sciences fourmille de faits du même

ordre. Les problèmes ont appelé les problèmes, les solutions ont suggéré les solutions, les méthodes ont dicté les méthodes, tout cela par analogie. C'est au point qu'à l'heure actuelle devant tout ordre de question inexploré, l'esprit du savant est immédiatement orienté jusqu'à un certain point. Mathématicien, astronome, physicien, chimiste, biologiste, psychologue, sociologue même ne savent-ils pas tout suite, même dans un sujet nouveau, et le sens dans lequel il convient qu'ils dirigent leur recherche, et les méthodes qu'ils auront raison d'essayer pour réussir, et les précautions qu'il leur est indispensable de prendre ? Or pourquoi sont-ils ainsi prêts à réagir utilement devant l'inconnu, sinon parce qu'ils se rappellent les questions, les procédés et les précautions qui ont été utiles à une époque antérieure et parce qu'ils concluent, en raisonnant par analogie, que ce qui a réussi à leurs prédécesseurs, dans des circonstances analogues, leur réussira aussi ?

Nous retrouvons exactement le même phénomène, en matière d'arts techniques et industriels. Là aussi, à côté de découvertes qui restent isolées, il y en a d'autres qui, comme on dit, font tache d'huile. Or, si elles font tache d'huile, c'est, là aussi, qu'elles fournissent, avec un modèle à imiter, l'occasion d'une multitude de raisonnements analogiques. Un instrument nouveau, la machine à vapeur, apparaît. On constate, d'abord, qu'il est possible d'utiliser le vaet-vient du piston pour faire marcher une pompe comme on la fait marcher avec la main. Mais pourquoi, par un procédé ou par un autre, ne pas essayer de transformer un tel mouvement de va-et-vient de manière à obtenir par lui la rotation d'une roue ? L'expérience réussit. Un bateau à vapeur devient donc possible. Mais pourquoi, si une machine à va-

peut* fait tourner la roue d'un bateau, ne pourraitelle pas faire tourner aussi les roues d'une voiture, de manière à produire des effets comparables à ceux de la traction chevaline ? Sur une route ordinaire les résultats obtenus sont médiocres. Mais pourquoi ne pas essayer l'expérience, en employant des rails analogues à ceux sur lesquels roulent déjà les wagonnets des mines anglaises ? Et pourquoi la même machine à vapeur qui met tant de choses en mouvement ne pourrait-elle pas, d'une manière analogue, mouvoir des métiers à tisser la laine, le coton, la soie, des moulins de toute espèce, des machines-outils de toutes les sortes, bref tout ce qui a besoin d'être animé d'un mouvement régulier ? — Nouvelle découverte : celle de l'aimantation et de la désaimantation instantanée du fer doux entouré d'une spirale dé cuivre dans laquelle on fait passer et on interrompt alternativement un courant électrique. On va donc pouvoir, avec cet instrument nouveau, l'électro-aimant, et un système de ressorts ou de volants convenablement disposé, obtenir des mouvements de va-et-vient analogues à ceux que l'on produit à l'aide de la machine à vapeur. Pourquoi donc n'obtiendrait-On pas, par analogie, à l'aide de l'électricité, ce qu'on obtenait jusque-là à l'aide de la vapeur ? — Nouvelle découverte encore. On peut, grâce à des explosions habilement ménagées, tantôt d'un côté d'Un piston, tantôt de l'autre, communiquer à ce piston un mouvement de va-et-vient beaucoup plus rapide que celui qu'on obtient par la vapeur, et cela, avec un instrument beaucoup moins encombrant, beaucoup plus léger et beaucoup moins coûteux que les machines courantes. D'où, par analogie, l'idée de faire marcher des voitures, des bateaux, des ballons, des avions, par ce procédé. — Ce mode de raisonnement, combien de fois le discernerions-nou

LE IlAl-oNM \IK\T ANALOGIQUE INCONSCIENT [K,

si nous suivions l'histoire des familles d'inventions industrielles et techniques ? Un procédé quelconque a-t-il fourni des résultats heureux dans un ordre de question quelconque ? L'esprit des inventeurs se demande : est-ce qu'il ne va pas être possible d'obtenir, par un procédé analogue, des résultats analogues dans un ordre de question plus ou moins analogue ? Une première découverte en suggère, par analogie, une seconde, qui en suggère une troisième, et ainsi de suite, pour la plus grande satisfaction des besoins humains.

Mais ce n'est pas seulement dans les sciences et dans l'industrie que se manifeste l'invention par imitation du réussi. Elle joue un rôle. au moins égal dans le développement des arts proprement dits et dans la formation des idées d'après lesquelles nous orientons nos actions volontaires.

Arts littéraires et beaux-arts ont aussi leurs familles d'inventions, produits du raisonnement analogique. Qu'on examine, à cet égard, soit les sujets traités, soit les procédés de composition employés, soit la technique des œuvres, style, manière de peindre, dessiner, sculpter, construire, on en est frappé ; la plupart des œuvres de l'art humain ont été bâties d'après l'analogie d'un très petit nombre d'entre elles. N'est-ce pas par analogie avec les tragédies de Sophocle et d'Euripide que Corneille et Racine ont conçu, et les sujets de leurs propres œuvres, et la manière de les composer, et le ton sur lequel il était bon de les écrire ; et n'est-ce pas parce que, guidé par l'analogie. Racine a construit ses pièces comme il l'a fait, que nous avons vu, au xvme siècle, fourmiller les tragédies en cinq actes et en vers alexandrins où rois et reines dissèquent leurs ambitions et leurs amours devant des confidents aussi patienté qu'attentifs ? N'est-ce pas

parce que Raphaël a peint ses vierges célèbres que s'est manifesté cet art poncif qui ne tend à rien, si ce n'est à reproduire par analogie, et ses procédés de composition, et ses procédés d'expression, et ses procédés de dessin, et ses procédés de peinture ? Combien de colonnades, de frontispices, de portails géométriques, de frises, sont sortis, par analogie, du Parthénon et des temples antiques ? Combien d'oeuvres wagnériennes se sont bâties de nos jours, par analogie avec celles du maître, sur l'histoire des ridicules dieux germaniques, à l'aide de « leitmotiv » plus ou moins adroitement réunis ? Dans tous les arts, il en va de même. Une œuvre littéraire, plastique ou musicale a obtenu du succès ; elle devient un centre d'imitation. La foule des auteurs secondaires prend exemple ; une école se forme, par analogie. Seulement, ce qui vivifie la science et l'industrie est un poison pour l'art. La découverte du rôle des microbes dans une maladie occasionne celle de leur action dans beaucoup d'autres. La réussite d'un moteur à explosions entraîne la construction d'autres moteurs du même ordre. Rien de plus heureux. Mais en littérature et dans les beaux-arts, la reproduction à l'infini des mêmes sujets, des mêmes procédés de composition, des mêmes moyens d'exécu* tion, supprime l'art lui-même, pour ne laisser que le convenu, le banal et la fadeur.

Considérons maintenant la manière dont se forment nos idées d'actions, même dans les cas les plus ordinaires. D'où vient que naisse, chez un jeune homme qui n'a pas encore de métier, l'idée de se faire officier, magistrat, commerçant ? D'où vient que se forme, chez celui qui est célibataire, la pensée qu'il pourrait se marier ? D'où vient, d'une façon plus générale, qu'un individu conçoive par l'imagination, comme un but possible pour lui, qu'il pourrait

faire ce que, jusque-là, il n'a jamais fait ? L'analyse dégage, ici encore, l'intervention du raisonnement analogique. Ce qui soulève l'imagination de notre personnage, c'est qu'il sait l'existence et la conduite de certains de ceux qui l'entourent. C'est qu'il s'imagine lui-même réussissant par certaines actions, analogues à celles qu'il voit ou qu'il sait avoir réussi à d'autres autour de lui. D'où cette pensée exprimée ou sous-entendue : Pourquoi ne pas me faire oiïicier , « comme un tel » ? Pourquoi ne pas me marier, « comme un tel » ? Pourquoi ne pas fonder un comptoir aux colonies, « comme un tel » ? Et la chose s'étend à une quantité de nos actes même les plus ordinaires, par exemple, chez une femme, la pensée de commander des souliers, une robe, un chapeau « à la mode ». Sous tout cela une seule et même opération se cache : le raisonnement analogique. Telle profession a réussi à un tel, je le sais : pourquoi ne me réussirait-elle pas d'une manière analogue ? Le mariage a réussi à Pierre dont j'ai entendu vanter le bonheur : pourquoi ne me réussirait-il pas d'une manière analogue ? Voilà le travail d'esprit, sourd ou explicite, qui préside à la formation non pas de toutes nos idées d'action, mais de toutes celles qui procèdent d'une imitation de ce qui semble avoir réussi aux autres.

N'y eût-il donc que cela, la conclusion s'imposerait : dans un très grand nombre de cas, c'est le raisonnement analogique conscient ou inconscient qui fabrique, chez ceux qui les cherchent, les idées qu'ils conçoivent. Mais il y a autre chose, et ce n'est pas seulement dans le développement des familles d'inventions par imitation du réussi que se manifeste le jeu du raisonnement analogique. Il est déjà visible non pas, peut-être, dans toutes les inventions originales, mais assurément dans la plupart d'entre elles.

C'est ce qu'on peut constater, d'abord, dans beaucoup d'inventions scientifiques où l'imitation du réussi ne joue point de rôle.

Considérons, par exemple, la théorie moderne du système solaire. Le dogme de l'immobilité de la terre a prévalu jusqu'à Copernic. Copernic n'est cependant pas le premier astronome qui ait essayé d'expliquer les mouvements apparents du ciel en décentralisant la terre. Plusieurs anciens l'avaient tenté avant lui. Il serait donc difficile de discerner la part exacte qu'ont eue, dans sa découverte, l'imitation des doctrines anciennes et ses constatations personnelles. Le point de départ de la théorie, chez tous ceux qui l'ont conçue, n'en est pas moins net. « Tout déplacement qui se manifeste à notre vue, écrit Copernic, provient, soit de l'objet perçu, soit du sujet qui perçoit, soit du mouvement inégal de l'un et de l'autre ; car un mouvement égal et simultané de l'objet et du sujet ne donne aucune idée du déplacement. » C'est là une vérité d'expérience. Celui qui se trouve sur un vaisseau immobile, au milieu de vaisseaux en marche aperçoit leur mouvement avec un certain sens et une certaine vitesse. Mais celui qui se trouve sur un vaisseau en mouvement, parmi d'autres vaisseaux en marche, ne voit plus leurs mouvements avec la même apparence. Voilà la base d'un raisonnement analogique décisif. Les astres offrent, à la vue de l'observateur, certains mouvements dirigés dans une direction définit et pourvus d'une vitesse déterminée. Or, en supposant la terre immobile, aucune des apparences du ciel ne s'explique simplement. Les mouvements que nous apercevons dans le^cielnie sont -ils donc pas aussi différents des mouvements Jréels des astres, quelles mouvements apparents des vaisseaux, que nous voyons d'un navire en mouvement, sont difîé-

rents de leurs mouvements véritables ? Et, par suite, à supposer la terre, non plus immobile au centre de l'univers, mais en mouvement autour du soleil, comme une simple planète, ne sera-t-il pas possible de faire comprendre pourquoi le firmament nous apparaît comme il nous apparaît ? De là est née toute la doctrine astronomique moderne ; de là, c'est-à-dire d'un raisonnement analogique. Et c'est aussi le raisonnement analogique qui suggère à Copernic l'explication du mouvement des planètes. L'expérience le lui apprend ; quand divers corps décrivent, avec la même vitesse, des orbites inégales autour d'un même corps, « plus une orbite est grande, plus la durée de la révolution est longue ». Par exemple, divers individus décrivent des cercles de rayon différent autour d'un même arbre, dans le même sens, avec une vitesse égale ; celui qui parcourt un cercle de faible rayon aura, depuis longtemps, achevé sa révolution, alors que ceux qui décrivent des cercles plus étendus n'auront pas encore terminé la leur. Il aura, par suite, vu, alternativement, ceux-ci paraître marcher dans le même sens que lui, puis en sens inverse, après un instant de quasi immobilité. C'est sous cet aspect que se montre à nous le mouvement des planètes. En faut-il plus pour déclencher le raisonnement analogique? Les planètes nous apparaissent, tantôt en progression tantôt en régression, tantôt en station; n'est-ce pas parce que, comme nos individus autour de leur arbre, et la terre, et chacune d'elles, tournent autour du soleil avec des vitesses sensiblement analogues, dans le même sens, mais en décrivant des orbites inégales? Considérons la théorie de la pesanteur de l'air. La tradition expliquait l'ascension de l'eau dans les corps de pompe par « l'horreur du vide ». Survient la célèbre déception des fontainiers de Florence,

Pourquoi l'eau qui monte dans un corps de pompe jusqu'à 10 m. 33 s'obstine-t-elle ensuite à ne pas s'élever davantage? Toricelli devine la vraie cause du phénomène. Il l'attribue à la pesanteur de l'air. C'était se représenter, par un raisonnement analogique plus ou moins formulé : 1° que l'air, qui est, comme l'eau, un fluide, est pesant comme elle ; 2° que nous nous agitons au fond de l'air, comme certains animaux se déplacent au fond de l'eau ; 3° que l'air se comporte, dans le phénomène à expliquer, comme le fait un poids dans une balance. Car, si l'on met un poids dans un des plateaux d'une balance, l'autre plateau s'élève. Pour le ramener à sa position primitive, il faut placer un poids égal dans l'autre plateau. N'est-ce pas un phénomène analogue qui se produit ici ? En faisant le vide au-dessus du niveau du liquide dans le corps de pompe, on le décharge, en ce point, du poids de l'air qu'il supportait. Poussé par le poids de l'air sur les autres points de sa surface, il doit donc inévitablement s'élever assez pour contre-balancer la pression atmosphérique. D'où, un nouveau raisonnement analogique et cette conséquence remarquable : ce qui arrive pour l'eau doit arriver, dans des conditions analogues, pour tous les liquides analogues; en répétant l'expérience avec des liquides, soit plus légers que l'eau, soit plus lourds qu'elle, on doit donc constater le même jour, à la même heure, au même endroit, que les colonnes de liquide, soutenues par la même pression atmosphérique, doivent être de poids égal, et, par suite, d'élévation inégale.

Considérons la manière dont se sont formées les idées de Darwin sur l'origine des espèces vivantes. Nous possédons, ici, des documents instructifs (1).

1. Voir : Voyage d'un naturaliste. Origine des espèces. Descendance de l'homme. Correspondance, t. I et II.

Darwin a expliqué lui-même l'histoire de sa pensée. On admettait généralement, dans sa jeunesse, que les espèces animales et végétales étaient fixes et indépendantes les unes des autres. Déjà, au cours de son célèbre voyage autour du monde, Darwin constate les plus remarquables analogies entre les flores et les faunes fossiles de certaines régions, et les flores et faunes actuellement vivantes dans ces mêmes régions. Il constate les homologies frappantes des diverses formes d'un même type vivant ; par exemple, chacune des sept îles Galapagos possède sa flore et sa faune particulières ; mais celles de chacune de ces îles sont analogues à celles du continent voisin, et ressemblent à celles des îles voisines. Faut-il supposer que la nature, après avoir fait vivre des tatous gigantesques en Argentine, les a détruits pour créer ensuite à nouveau des tatous minuscules ? Faut-il admettre qu'il est intervenu une création spéciale pour chacune des espèces des sept îles Galapagos ? La question se pose à l'esprit de Darwin. Toutefois il n'ose pas répondre encore. Rentré en Angleterre, il s'occupe de l'élevage. Voilà une série de pigeons domestiques ; ils sont profondément différents les uns des autres; cependant, des raisons décisives suggèrent qu'ils descendent tous d'une espèce initiale unique. Même constatation à propos des poules, des canards, des lapins, des chiens. Ce sont des produits différents d'une sélection, soit volontaire, soit involontaire, pratiquée par les éleveurs depuis des siècles. Des formes animales, bien que très divergentes, descendent donc, dans certains cas, d'une espèce unique et sont, par suite, des formes cousines. Regardons maintenant des animaux sauvages : des chevaux, des ânes, des onagres, des zèbres, par exemple. Diffèrent-ils les uns des autres plus que ne diffèrent entre eux un pigeon paon,

un pigeon culbutant, un pigeon voyageur et un pigeon ramier ? Et s'ils ne diffèrent pas davantage, n'est-il pas naturel de raisonner par analogie ? N'est-il pas naturel de se demander si, les divers types de pigeons étant issus, par sélection, d'un type de pigeon unique, les divers types d'animaux et de végétaux sauvages, plus ou moins analogues entre eux, n'ont pas dû sortir, eux aussi, d'un même type par un travail de sélection analogue ? Reste à savoir comment un tel travail de sélection a pu s'exécuter, sans éleveur, dans la nature. Là encore, le raisonnement analogique fournit à Darwin la solution qu'il cherche. On sait comment, en lisant Malthus, il apprend que les hommes croissent en progression géométrique et les substances alimentaires en progression arithmétique seulement ; d'où cette suggestion : les hommes devront un jour limiter leur reproduction, ou s'entre-dévorer ; d'où aussi, en étendant l'idée, par analogie, à tout l'univers, la vision d'un monde où s'exerce une concurrence vitale de tous les instants, où les mal adaptés périssent, où les mieux adaptés seuls se conservent, font souche, et transmettent héréditairement leurs particularités.

Nous pourrions multiplier les exemples. Presque tous le montrent ; c'est le raisonnement analogique qui intervient, comme facteur principal, dans la constitution des idées scientifiques, même les plus neuves.

p L'analyse fournit exactement les mêmes résultats quand elle s'applique à l'étude des inventions originales de l'ordre technique et industriel. •?Deux époques de l'humanité ont été fécondes en inventions pratiques. Nous en connaissons une c'est la nôtre ; elle a dû ses réussites au développement des mathématiques et des sciences de la nature dans les trois derniers siècles. Mais il en a existé une

LE RAISONNEMENT ANALOGIQUE INCONSCIENT lOfl

autre. C'est cet âge préhistorique dont les limites nous échappent, et pendant lequel se sont formés les germes des grandes découvertes. Que l'on songe à la légion anonyme de ces inventeurs inconnus qui ont trouvé le moyen d'entretenir et d'allumer le feu, de cultiver la terre, de greffer les arbres, d'améliorer les fruits, de domestiquer et de dresser les animaux, de fabriquer des bateaux, de les gouverner, de profiter du vent pour les conduire, d'utiliser les métaux, d'extraire, delà gangue des minerais, ceux qui s'y trouvent cachés, de les polir, de les travailler, de fabriquer des tissus avec du fil, de la laine, de la soie, de construire des édifices en bois, en pierres, en métaux, de faire du verre et de s'en servir, de fabriquer des chariots, des voitures, d'écrire, de se distraire à l'aide de chants, de danses, d'instruments de musique, etc. Nous ignorons la date, même approximative, de ces inventions lointaines. Nous ne connaissons paslesnoms de leurs auteurs. Mais si nous songeons à l'ignorance qui régnait alors dans l'humanité, si nous nous rappelons que les sciences n'existaient pas même à l'état embryonnaire, si nous pesons les inconvénients que présentent, pour le développement de l'esprit, l'absence de toute méthode traditionnelle et la difficulté de faire admettre, dans un milieu qui n'y est pas accoutumé, une idée nouvelle, nous ne pouvons éviter de penser que ceux auxquels nous devons ainsi les premières grandes idées pratiques, dont l'humanité a profité, ont possédé un génie au moins égal à celui des plus célèbres de nos ingénieurs contemporains.

Or, lorsque nous étudions les opérations psychologiques qui guident les inventeurs modernes, nous sommes amenés à le constater: ces inventeurs n'ont g 1ère fait qu'une chose! étant donné un bcsoiifou des désirs humains, déjà en partie satisfaits par des

procédés plus ou moins grossiers, appliquer à leur satisfaction des moyens nouveaux qu'ont rendus possibles les découvertes scientifiques. Par exemple, étant donné des besoins comme ceux de la locomotion, de l'éclairage artificiel, de la culture des plantes, de l'alimentation, de la construction des maisons, besoins déjà satisfaits en partie par la traction animale, les lampes à l'huile, le labourage traditionnel, etc., les inventeurs contemporains n'ont guère fait que se dire : voilà une propriété ou une loi que la science révèle ; est-ce qu'on ne pourrait pas obtenir, à l'aide de cette propriété ou par une application de cette loi, des effets analogues à ceux qu'on a obtenus jusqu'ici par tel moyen, mais meilleurs et moins coûteux? En ce sens, si originale qu'elle soit, une invention moderne est, presque toujours, plutôt qu'une création proprement dite, un perfectionnement dans l'art de produire certains genres d'effets déjà connus et appréciés, perfectionnement suggéré par un raisonnement analogique fondé sur l'imitation du réussi.

Les inventeurs qui ont été, dans le monde, vraiment tout à fait originaux ont donc dû être les premiers de tous, ceux qui ont créé les techniques initiales. Ce qui serait le plus intéressant pour nous, ce serait donc de savoir comment ils ont procédé. L'état des documents historiques sur un tel point ne nous le permet malheureusement pas. Du moins est -il possible de hasarder ici certaines conjectures ; car les vraisemblances sont toutes du même côté. Tout concourt, en effet, à le suggérer : les premières inventions techniques ont dû procéder de constatations faites par hasard, constatations devenues fécondes parce qu'elles ont suggéré des raisonnements analogiques décisifs. ^Voilà la découverte du|feu ; c'est, sans doute, à quelque incendie provoque par

la foudre que le plus ancien des Prométhées a allumé la torche du feu humain ; n'a-t-il pas fallu pour cela qu'il esquisse plus ou moins clairement le raisonnement suivant : « Le feu allumé par la foudre s'alimente quand il rencontre certains objets et s'éteint quand il en est privé ; ne pourrais-je donc pas l'entretenir, en lui fournissant des aliments analogues à ceux qui servent naturellement à sa conservation et à son extension ? » Voilà la découverte des instruments de navigation. Sans doute est-ce pour avoir aperçu, dans quelque inondation, quelque arbre flottant avec des animaux qu'un génie du temps passé s'est demandé : « Ne pourrais-je pas, par analogie avec ce que j'ai pu voir, fabriquer, pour me maintenir et me mouvoir sur l'eau, un radeau fait de troncs d'arbres réunis ? » Voilà la découverte des métaux ; sans doute, est-ce pour avoir constaté que, sous l'action du feu, certaines pierres avaient rendu un contenu métallique qu'un génial inconnu s'est demandé : « Ne pourrais-je pas, en chauffant des pierres analogues à celle-là, obtenir artificiellement un métal analogue ? » Et la même probabilité seretrouve partout. C'est, sans doute, pour avoir remarqué comment les hommes s'entendaient entre eux, à l'aide de signes conventionnels, qu'un de nos ancêtres a deviné l'usage possible de signes gravés sur de la pierre, du métal ou du bois. C'est, sansdoute, pour avoir constaté l'avantage qu'on tirait de certains animaux familiers et peu farouches, qu'on a eu, par analogie, l'idée d'en rendre familiers d'autres, dont on pouvait espérer un profit, une utilité ou un agrément analogues. C'est, sans doute, pour avoir constaté que des peaux d'animaux étaient chaudes et agréables aux épaules, qu'on a essayé de les imiter en tissant de la laine, de manière à fabriquer un tissu analogue à une fourrure, mais plus léger et

plus souple. C'est, sans doute, parce qu'on a constaté qu'on tirait plus facilement des objets lourds en les faisant rouler sur des galets arrondis ou des bûches de bois qu'en les traînant directement sur le sol, qu'on a eu, par analogie, l'idée de monter à demeure sur ces disques ronds qui ont été les premières roues, les assemblages de planches qui ont été les premiers chariots. Et assurément, il est seulement probable que les choses ont dû se passer ainsi. Mais on ne voit guère qu'elles aient pu se produire autrement ; et, si elles se sont faites comme nous venons de le dire, comment ne pas être frappé du rôle prépondérant que joue, dans l'opération, le raisonnement analogique ?

Phénomène semblable, avec un autre aspect, chez l'artiste et l'écrivain, même quand ils produisent en pleine originalité. Quels que soient les arts, leur but est toujours analogue : susciter, dans le public, des émotions esthétiques ; entendons par là des émotions qui comportent un élément d'admiration et un élément de plaisir, nuancés d'états affectifs accessoires, mélancolie, gaitée, surprise, et accompagnés de tout un cortège d'images concrètes, d'idées abstraites, de pensées obscures et de pensées claires. Les industriels de l'art et de la littérature vont, comme nous le disions plus haut, chercher, et leurs sujets, et leurs procédés de composition, et leurs moyens d'exécution, dans l'imitation des œuvres qu'ils savent avoir eu jusqu'ici du succès. Les vrais artistes ne procèdent pas ainsi. Et pourtant, ce qui les guide, c'est encore un raisonnement analogique exprimé ou tacite. L'artiste de tout ordre se dit : a Ceci me plaît, m'émeut, me suggère des pensées intéressantes ; ceci plaira donc aux autres, les émouvra, leur suggérera des pensées intéressantes, d'une manière analogue. »

Pourquoi un peintre décorateur conçoit-il l'idée de faire, de son tableau, un ensemble de variations sur la couleur rouge, sinon parce qu'il éprouve, en voyant cette couleur et en mariant ses nuances, un véritable plaisir sensoriel, et parce qu'il s'imagine que les spectateurs en éprouveront un, analogue au sien ? Pourquoi un musicien groupe-t-il certaines sonorités, de manière à composer un chant funèbre, sinon parce que, et les sons qu'il emploie, et les timbres des instruments, et les rythmes dont il se sert sonnent à son oreille, d'une façon qui lui paraît lugubre et poignante et parce qu'il suppose, par analogie, que les autres hommes ressentiront, en entendant son œuvre, quelque chose de semblable à ce qu'il ressent lui-même ? Pourquoi un sculpteur entreprend-il de reproduire, dans un grès flammé, les formes de quelque horrible crapaud, sinon parce qu'il pressent la possibilité d'ordonner, en vue de la représentation de cet animal, une série de moyens, de manière à donner, à lui-même, d'abord, et, par analogie, aux autres ensuite, l'impression prenante de la difficulté heureusement vaincue ? Et ce qui guide le littérateur, n'est-ce pas le même travail sourd de l'imagination ? Cette aventure de roman que j'imagine, cette situation dramatique que je conçois, ce mot si naturel que je viens d'entendre m'émeuvent en surprise, en tristesse, en joie ; ils toucheront donc l'âme du public comme ils touchent la mienne. Cette argumentation agit profondément sur mon esprit ; je n'y vois rien à répondre ; elle suffit à me persuader ; elle frappera donc ceux auxquels je m'adresse comme elle me frappe moi-même, telle sonorité verbale, ce mouvement de phrase, cette association de mois, mcboulevcrsciit le cœur et multiplient nerveusement mon émotion; ils doivent donc, par analogie, atteindre, dans ses profondeurs,

la sensibilité de ceux pour lesquels j'écris. N'est-ce pas là le raisonnement perpétuel et secret de quiconque compose une œuvre, si originale qu'elle soit ? Et c'est encore au raisonnement analogique que nous devons presque toutes les idées d'actes à faire qui occasionnent nos décisions volontaires, même lorsque, au lieu d'imiter les autres dans leurs actions, nous nous dirigeons d'après notre seule expérience personnelle. Un individu ressent un besoin. Cela signifie qu'il éprouve une impression lancinante : celle de la faim, de la soif, de l'engourdissement prolongé, de la lourdeur que cause l'inaction. Au début de la vie, ce besoin ne se traduit que par une seule réaction : le cri, qui n'aboutit à rien. Chez l'adulte, il est l'occasion d'une opération imaginative. Le sujet se représente qu'il pourrait faire une certaine action. Il se dit : « Si je mangeais un morceau de pain ? Si je buvais un verre d'eau ? Si j'allais faire une promenade ? Si je m'occupais à lire, à dessiner, à jouer à tel jeu? » Bref, il s'imagine lui-même, occupé à des actions différentes de celles qu'il accomplit actuellement. D'où vient donc qu'il s'imagine lui-même ainsi ? Ici encore, même quand l'imitation des autres n'intervient pas, ce que l'analyse retrouve, c'est le raisonnement analogique. J'ai déjà éprouvé le lancinement spécial de la faim, de la soif, de l'ennui. J'en ai été soulagé, jadis, en mangeant certains objets, en buvant certains liquides, en me distrayant d'une certaine manière, et j'ai éprouvé du plaisir en le faisant. Le sentiment que je ressens actuellement est analogue à l'un de ceux que j'ai éprouvés jadis. D'où, conformément aux lois d'association par ressemblance, le souvenir qui en renaît en moi. Mais ce souvenir ne reparaît pas seul. Je me rappelle, à son occasion, et ce que j'ai fait quand j'ai éprouvé ce sentiment, et les soulagements

que j'en ai ressentis, et les plaisirs qui les ont accompagnés. Résultat : un raisonnement analogique plus ou moins conscient. Je me dis instinctivement : «est-ce que, en faisant ce que j'ai fait jadis dans une situation analogue, je n'éprouverai pas un soulagement et un plaisir analogues à ceux que je me rappelle avoir déjà éprouvés ? » Voilà née l'idée d'un acte possible et souhaitable, et, à sa suite, le désir, la délibération, la décision. Or d'où tout cela est-il venu, si ce n'est d'une analogie guidée par le souvenir d'une expérience passée?

Et, assurément, une telle opération mentale exige souvent un certain effort conscient, un certain temps, un certain choix. C'est ce qui arrive lorsqu'il s'agit, soit d'actes qui ne réclament pas une décision immédiate, soit d'actes que nous apprenons à faire et auxquels nous ne sommes pas encore habitués. Mais quand l'habitude est intervenue, la réaction imaginative qui fournit l'idée de l'acte à faire et amène son exécution, s'opère avec une rapidité et une inconscience en tout comparables à celles des opérations perceptives. Le joueur de lawn-tennis qui combine automatiquement les gestes nécessaires pour renvoyer une balle forte à son adversaire, le bicycliste qui exécute les mouvements indispensables au maintien de son équilibre, le coureur qui saute par-dessus une barrière, en adaptant? ses mouvements pour éviter une chute, l'homme'*' qui écrit sous la dictée et dessine, à propos, les lettres qu'il faut, dans l'ordre qu'il faut, et, en généralisant, quiconque accomplit automatiquement un acte auquel il s'est dressé par l'habitude, font-ils autre chose, en exécutant les mouvements qui les mènent au succès, que d'agir comme s'ils raisonnaient par analogie, d'après leur expérience passée, pour choisir et organiser les gestes utiles à l'instant présert ?

Nulle part, le travail psychologique qui domine la réaction en lui fournissant l'idée par rapport à laquelle elle se développe n'échappe plus complètement à la conscience. Nulle part, l'importance vitale de ce travail n'est plus évidente. N'est-ce pas, en effet, parce que l'habitude nous permet de faire, au bout d'un certain temps, automatiquement, ce que nous faisions, d'abord, en réfléchissant, que nous pouvons libérer notre esprit des problèmes élémentaires de la vie et l'appliquer aux œuvres importantes qui réclament des réflexions de plus en plus complexes ?

En allant au fond de l'analyse, on aboutit donc à cette conclusion. Lorsque nous concevons un acte à faire, même quand nous ne nous dirigeons pas par le souvenir et l'imitation de ce qu'ont fait les autres, l'imitation continue cependant à jouer un rôle. Seulement, ce que nous imitons alors, c'est nous-mêmes, c'est telle ou telle de nos actions passées. Si l'idée d'un acte à exécuter surgit en moi, à un instant donné, en raison de mon expérience personnelle, c'est que, placé dans des circonstances analogues à celles dans lesquelles j'ai déjà été placé, je pense, en raisonnant plus ou moins inconsciemment par analogie, à faire des gestes analogues à ceux que j'ai jadis exécutés, de manière à en tirer des avantages et des émotions analogues à ceux que je connais déjà.

Le mécanisme de l'imagination réfléchie ressemble donc à celui de l'imagination spontanée. Le raisonnement analogique n'est, sans doute, ni dans l'une, ni dans l'autre, l'unique réaction intellectuelle grâce à laquelle se produisent les idées. Du moins est-ce la plus importante de celles à l'aide desquelles elles se fabriquent.

Résumé et conclusion.

Récapitulons.

Nous ne percevons le monde extérieur que parce que, à l'occasion de certaines données sensorielles et grâce à certaines associations, tout se passe, dans notre esprit, comme s'il procédait, à chaque seconde du jour, à des raisonnements analogiques qui échappent à notre attention.

Nous ne nous représentons que d'autres êtres perceptibles ont des états de conscience, comme nous, et nous ne croyons comprendre leurs idées et leurs sentiments que parce que notre esprit travaille, sans cesse, d'après certains signes et indices extérieurs, comme s'il exécutait des raisonnements analogiques, que nous ne remarquons pas davantage.

Enfin, d'une manière générale, si notre imagination ne fabrique pas toutes les idées qu'elle crée, à l'aide du seul raisonnement analogique, c'est en s'aidant de lui, qu'elle produit la plupart d'entre elles.

Phénomène remarquable et qui vient se situer curieusement parmi les phénomènes ordinaires des

réactions vitales. Nous digérons, nous respirons, nous marchons, par des réactions biologiques qui se font en nous, sans que nous les apercevions. Nos échafaudages d'idées se construisent, d'une manière analogue, pour la plupart, grâce à des réactions psychologiques qui n'attirent pas notre attention davantage. En sont-elles, pour cela, moins réelles, moins fréquentes ou moins importantes ?

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