BoiiwG, Cours élémentaire de philosophie
sonnement composé. Il comporterait deux temps 1° une induction plus ou moins hâtive ; 2° une déduction plus ou moins exacte.
Soit, par exemple, ce raisonnement analogique. La Terre est une planète et elle est peuplée d'êtres vivants. Mars est une planète analogue à la Terre. Mars doit donc être peuplé d'êtres vivants. Un tel raisonnement devrait se décomposer de la manière suivante :
Premier temps : temps inductif ; nous partons de la constatation d'un fait : la Terre est une planète, et elle est peuplée d'êtres vivants ; nous en concluons par induction : « toutes les planètes sont peuplées d'êtres vivants ».
Deuxième temps : temps déductif ; nous avons posé inconsciemment cette proposition : « toutes les planètes sont peuplées d'êtres vivants », proposition susceptible de devenir la majeure d'un raisonnement syllogistique. Nous faisons maintenant une] constatation de fait. « Mars est une planète. » Nous] en concluons : « Mars doit donc être peuplé d' êtres j vivants. » I
On peut rédiger de cette façon-là tous les' raisonnements analogiques : on peut donc voir,dans le raisonnement par analogie, un raisonnement dérivé. Ce serait parce que nous aurions, successivement, induit, inconsciemment, et déduit, non moins inconsciemment, que nous aurions cru raisonner par analogie. Il n'y aurait donc pas de raisonnement par analogie ; il n'y aurait que des inductions et des déductions.
Quelle valeur faut-il attribuer à une théorie de ce genre ? Pour discuter cette question, il ne sera, sans doute, pas inutile de distinguer le point de vue de la pure logique et le point de vue psychologique.
Les points de vue logiques peuvent, sans inconvé-
nient, être des points de vue artificiels. Ils sont suffisamment justifiés, s'ils permettent, soit de raisonner plus exactement, soit d'organiser mieux les propositions d'une science, soit de présenter un groupe d'idées d'une manière plus claire et plus forte.
Voilà, par exemple, la logique moderne d'esprit mathématique. Admettons qu'elle finisse par réaliser le rêve de Leibnitz et par établir les règles d'une sorte d'algèbre plus générale que l'algèbre elle-même, à l'aide de laquelle on puisse discuter et résoudre, à coup sûr, tous les problèmes de pur raisonnement. Il n'en faudra pas plus pour légitimer ses points de vue. Elle ne pourra cependant arriver à ses fins qu'à l'aide d'une fiction que la psychologie ne connaît pas. Les raisonnements ordinaires ne peuvent être traités à la manière algébrique que si leurs propositions ont été réduites à des types divers d'équa lions. Or cela est bien certain ; lorsque l'un de nous formule cette proposition : « tout homme est mortel », ce n'est pas une équation qu'il pense. Il se représente, ou que tout homme fait partie de la classe des mortels, ou que tout homme possède les propriétés des mortels, ce qui n'est pas se représenter une égalité. Si l'on veut fonder une logique mathématique, il faudra donc, comme L'avaient compris Hamilton et ses disciples, user d'un artifice, pour écrire les propositions sous forme d'équations. Qu'un de ceux qu'on a proposés réussisse à nous fournir les éléments d'une logique mathématique, il sera, par là même, amplement justifié. Que demander, en effet, à la logique, sinon un groupe de règles de raisonnement, simples, utiles, commodes, et dont l'application fournisse les résultats désir;1. lies ?
Cela posé, plaçons-nous, d'abord, sur le terrain de la pure logique. Envisagé de ce point de vue, notre problème est immédiatement résolu. Un logicien
peut, en effet, sans inconvénient grave, s'amuser à parler du raisonnement analogique, comme s'il était composé d'une induction immédiatement suivie d'une déduction. Si artificielle que puisse être une telle analyse, elle n'est pas sans avantages. Elle permet, en effet, de mieux comprendre pourquoi un raisonnement analogique inexact est effectivement faux ; et, comme la logique fait connaître certaines précautions utiles, soit pour éviter les inductions hâtives, soit pour procéder à des déductions incontestables, celui qui s'habitue à traduire ses raisonnements analogiques en groupes d'inductions et de déductions coordonnées se met en situation de raisonner plus sûrement. Par exemple, dans le cas ci-dessus, on voit bien que, si la conclusion est suspecte, ce n'est pas en raison d'une déduction inexacte, mais en raison d'une induction hâtive. Rien ne prouve, en effet, que toutes les planètes analogues à la Terre contiennent des êtres vivants.
Mais si, du point de vue logique, la décomposition des raisonnements analogiques en inductions suivies de déductions peut se défendre, en est -il encore ainsi quand on examine le même problème du point de vue psychologique ? La question n'est plus du tout du même ordre. Il ne s'agit plus de savoir si nous avons intérêt à nous représenter le raisonnement analogique comme s'il était composé d'une induction et d'une déduction. Il s'agit de savoir si, en fait, quand nous croyons raisonner par analogie, nous faisons les opérations qu'on prétend. Or si, par hasard, nous constations que, ou la déduction, ou l'induction, ou toutes les deux supposent, comme leur condition, l'exécution d'un certain nombre de raisonnements analogiques, non seulement nous ne pourrions plus prétendre légitimement que le raisonnement analogique se ramène à des combinaisons d'inductions
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et de déductions, mais encore nous devrions avouer que ces modes de raisonnement procèdent, en dernière analyse, de l'opération même qu'on prétend expliquer par eux.
Et, assurément, les motifs les plus graves interdisent de considérer les raisonnements déductifs comme des formes particulières du raisonnement analogique. Le propre des raisonnements déductifs est, en effet, d'établir qu'une conclusion est absolument nécessaire, certains principes une fois admis. Le propre du raisonnement analogique est de ne créer, en faveur de sa conclusion, qu'une probabilité plus ou moins grande. Il y a donc, entre les deux modes de raisonnement, une différence tellement profonde qu'il serait puéril de prétendre les réduire directement l'un à l'autre. Si j'ai posé: «Tout homme est mortel » et que je pose ensuite. « Pierre est homme », je vois bien que je suis nécessairement obligé d'en conclure que « Pierre est mortel ». Si j'ai constaté que tel objet est sucré et que j'aperçoive un objet analogue, je vois bien qu'il est tentant d'en conclure que ce second objet est sucré, comme le premier ; mais je vois bien aussi que la conclusion est incertaine. Si la déduction dépend du raisonnement analogique, ce ne pourra donc être qu'indirectement.
Mais peut-on en dire autant de l'induction ? Pouvons-nous vraiment conclure du particulier au général sans raisonner par analogie ? — Précisons, d'abord, le sens du mot induction ; il désigne, en réalité, tantôt l'induction scientifique, tantôt l'induction vulgaire : deux aspects dune même chose.
L:i forme de l'induction la plus parfaite et la plus étudiée est l'induction scientifique. Un physicien affirme une loi ; par exemple, celle-ci : « Tous les corps tombent dans le vide avec la même vitesse. » Il n'en a assurément constaté la vérité, ni à propos
de tous les corps dont il parle, ni dans tous les temps, ni dans tous les lieux. Il ne la formule donc que parce qu'il conclut, d'un certain nombre de constatations particulières, une affirmation générale, parce qu'il opère, par conséquent, une induction qui ne va pas sans risques. Seulement, il a pris des précautions avant d'agir ainsi. Il a conçu sa loi à l'occasion de quelques observations qu'il a faites. Mais, avant de l'affirmer, il a procédé à un contrôle méthodique. Il a dressé un programme d'expériences susceptibles de fournir la preuve de son idée ; il a exécuté minutieusement ce programme d'expériences ; il a fait de son mieux pour se surprendre en faute, si l'induction qu'il venait de concevoir était fausse. C'est pour cela qu'il a tant de confiance dans son résultat final. Mais ne nous y trompons pas. Ce qui communique à l'induction scientifique son caractère effectivement scientifique, ce n'est pas qu'elle est une induction, c'est-à-dire une formule générale établie d'après des faits particuliers, c'est qu'elle a été vérifiée méthodiquement par quelqu'un qui a tout fait pour constater sa fausseté, si, par hasard, elle était inexacte. Et précisément, c'est seulement par là que l'induction vulgaire diffère de l'induction scientifique. Chacun admet et répète despropositionscommecellesci : « Le feu brûle, l'eau mouille, etc. » De telles propositions ressemblent aux lois scientifiques. Comme elles, elles sont générales. Comme elles, nous les affirmons par induction ; nous ne les avons vérifiées, en effet, ni sur tous les feux, ni sur toutes les eaux ; nous ne les croyons vraies que parce que nous nous fions à un petit nombre de constatations particulières. Elles ne diffèrent donc, des lois scientifiques, que par deux points : parce qu'elles sont vagues, tandis que les lois proprement dites sont précises ; parce qu'elles n'ont été soumises à aucun contrôle
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volontaire et méthodique, tandis que les lois l'ont été. D'où l'inexactitude de tant de propositions de ce genre qui courent le monde : proverbes ridicules, remèdes de bonne femme, superstitions puériles.
Induction vulgaire, induction scientifique ne sont donc finalement qu'une seule et même chose, dans la mesure où elles concluent, l'une et l'autre, de constatations particulières, à des vérités générales. Elles ne diffèrent que par les précautions et le contrôle qui précèdent le passage, de la conception de l'idée, à l'affirmation.
Cette constatation va faciliter grandement notre tâche. Le propre de l'induction n'est pas, en effet, le contrôle scientifique ; c'est l'acte de généralisation par lequel l'esprit affirme, comme constante, une proposition qu'il n'a vérifiée qu'un certain nombre de fois. Cet acte de généralisation, essentiel à l'induction, ne supposerait-il donc pas, par hasard, un raisonnement analogique ?
Considérons, d'abord, la raison pour laquelle, à V heure actuelle, un esprit averti conçoit, à propos d'une observation, la formule d'une loi qui s'y rapporte. Le phénomène qui se passe ici est exactement analogue à ceux que nous avons constatés plus haut à propos de la formation des familles d'inventions scientifiques.
Tout homme cultivé sait aujourd'hui, que des lois, ont été découvertes à propos d'une quantité de phénomènes naturels : lois modales, qui font connaître le caractère constant d'un fait ; par exemple, celle-ci : tous les rayons lumineux se propagent en ligne droite ; lois causales, qui font connaître l'existence d'un rapport constant entre un type de cause et un type d'effet ; par exemple, celle-ci: la fièvre typhoïde est déterminée par la présence, dans l'intestin du patient, de microbes virulents d'Éberth. Voilà, main-
IgO LES REACTIONS INTELLECTUELLES ELEMENTAIRES
tenant, un personnage instruit qui se trouve en présence d'un phénomène nouveau pour lui. Il se demande : est-ce que ce phénomène n'obéit pas à une loi ? Il cherche et croit trouver une formule de loi exacte ou qui, du moins, mérite vérification. D'où vient qu'il se pose la question qu'il se pose ainsi et sur laquelle il réfléchit ? D'où vient qu'il est disposé à croire, avant toute vérification, à la vérité de la loi qu'il conçoit ? N'est-ce pas parce qu'il est éclairé par l'expérience qu'il a du passé et de la nature de la science humaine ? N'est-ce pas parce qu'il sait qu'il y a des phénomènes soumis à des lois ? N'est-ce pas parce que, placé devant un phénomène analogue à ceux dont il connaît les lois, il se dit, en raisonnant par analogie : ce phénomène-ci doit avoir une loi, comme les autres en ont une, et cette loi doit être analogue à celles qui sont établies ? Qu'est-ce à dire ? Que l'imagination du savant devine, à l'heure actuelle, à l'occasion de chaque fait particulier, la loi qu'il vérifiera plus tard, de la même manière que celle du disciple de Pasteur devine, à l'occasion d'une maladie infectieuse et contagieuse nouvellement constatée, le microbe dont la présence doit expliquer le phénomène : en raisonnant par analogie.
Mais il faut déjà savoir qu'il y a des lois naturelles pour se dire, en raisonnant par analogie, à propos de chaque fait particulier : « Ce fait doit obéir à une loi». Les premières inductions exécutées par l'esprit humain ont donc dû naître d'autre chose que de l'analogie d'inductions antérieurement conçues et antérieurement vérifiées. D'où sont-elles donc venues ?
H. Poincaré, dans les admirables pages qu'il a écrites sur l'astronomie, a suggéré cette idée (1). C'est probablement en regardant le ciel que les hommes