‹ Les Réactions intellectuelles élémentairesChapitre 18 sur 23 · Cf. La Valeur de la science. Chap. vi · texte numérisé non relu

Cf. La Valeur de la science. Chap. vi

ont élevé, pour la première fois, leurs esprits à l'idée de la constance et de la régularité de certains phénomènes naturels. Admettons qu'H. Poincaré ait raison sur ce point. Comment un sauvage, qui, par hypothèse, ne possède encore aucune idée scientifique va-t-il être amené à concevoir cette loi rudimentaire : le soleil se lève tous les jours à l'est, et tous les jours se couche à l'ouest ?

Notre personnage constate, un jour, que, quand il regarde dans une certaine direction, par exemple, celle d'une montagne située à l'horizon, le soleil semble sortir de terre à sa droite, et, après la journée écoulée, rentrer sous terre à sa gauche. Ce n'est là qu'un simple fait d'observation particulière. Ce fait pourrait être isolé. Il pourrait ne se rattacher à aucune constance. Si c'est la première fois que notre homme fait une constatation de cet ordre, elle ne lui suggère rien. Mais supposons notre même personnage amené à une constatation identique, le lendemain, le surlendemain, dix jours, vingt jours à la file. Il se peut qu'il en reste là, qu'il ne réfléchisse pas sur ce qu'il a vu, et que, par suite, il ne s'élève pas plus à l'idée d'une régularité naturelle, d'une constance, d'une loi, que ne s'y élève un très jeune enfant. Mais il se peut aussi qu'il se dise : « Hier, j'ai vu le soleil se lever à ma droite et se coucher à ma gauche quand je regardais dans telle direction. Aujourd'hui, j'ai fait exactement la même constatation. Demain sera un jour analogue à celui d'hier et à celui d'aujourd'hui. N'y a-t-il donc pas lieu de croire que je constaterai demain des phénomènes analogues à ceux que j'ai constatés hier et aujourd'hui ? N'y a-t-il donc pas lieu de croire que le soleil se lèvera demain encore à ma droite, comme il s'y est |evé hier, et comme il s'y est levé aujourd'hui V Que l'expérience vienne maintenant à vérifier l'idée ainsi

suggérée par le raisonnement analogique, elle invitera, par là même, notre personnage, à attendre après-demain, et les jours suivants, et tous les jours, le même phénomène. Et si ce phénomène se reproduit, en effet, et après-demain, et les jours suivants, et tous les jours, notre individu finira par se dire : «le soleil se lève chaque jour à ma droite et se couche à ma gauche quand je regarde telle montagne ». Une induction sera établie à ses yeux. Or pourquoi le sera-t-elle, si ce n'est parce que notre individu aura raisonné par analogie ?

Sans prononcer le mot de « raisonnement analogique », M. Binet (1) a fait une analyse équivalente, dans sa Psychologie du raisonnement. Je jette une pierre dans un étang. Il en résulte un certain bruit, des éclaboussements, des plissements réguliers de la surface de l'eau. Si je m'apprête à jeter, de nouveau, une autre pierre dans un étang, le souvenir de ce qui s'est passé ainsi renaît en moi : je me rappelle le bruit, les éclaboussements, les plissements. Intervient alors le raisonnement par analogie. Je me dis : je vais créer des circonstances analogues à celles dans lesquelles j'ai constaté ces différents phénomènes. J'en conclus, par analogie, que je vais voir se produire les mêmes phénomènes qu'il m'a été donné de constater antérieurement dans ces mêmes circonstances. J'attends donc, au bout de mon acte, un certain nombre de phénomènes. Ceux-ci viennent-ils à se produire ? Si je jette ou vois jeter, de nouveau, une pierre dans un étang, je vais en attendre le retour, en me fiant à un raisonnement analogique fondé sur deux expériences réussies au lieu d'une seule. Que l'expérience réussisse dix fois, vingt fois, cent fois, et je résumerai ma confiance et mon

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