Nouveaux essais. Gerh., t. V, pp
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moire. La perception présente que j'ai du pont et des actes que j'accomplis est évocatrice d'une image. Je reconnais cette image. Mais je ne m'attends pas du tout pour cela à rencontrer lami en question, et, si je me trouvais, de nouveau, face à face avec lui, j'en serais fort surpris. Il y a ici évocation d'images, selon les lois de l'association, mais il n'y a aucune attente, aucun embryon de raisonnement par analogie.
Je suppose maintenant qu'en raison de mes occupations je sois obligé de traverser le même pont, tous les jours, à neuf heures. Je suppose qu'une autre personne, pour une raison analogue, traverse le même pont, à la même heure, en sens inverse, de sorte que je la rencontre, chaque jour, au milieu du pont. Chaque fois que, vers neuf heures, je m'engagerai sur le pont, il est probable que le souvenir, l'image de cette personne s'évoquera en moi : simple phénomène de mémoire. Mais, en même temps que cette image réapparaîtra dans ma conscience, je m'attendrai à voir surgir la personne en question avant que j'aie achevé de traverser le pont. Or d'où viendra mon attente ? Est-elle explicable par la seule mémoire, par le seul jeu de l'association des idées ?
Il semble qu'un autre élément d'appréciation entre ici en scène. Je m'attends à rencontrer la personne en question ; c'est évidemment parce que : 1° fai remarqué que je l'ai rencontrée tous les jours à la même heure depuis un certain temps ; 2° je constate que l'heure à laquelle je l'ai rencontrée chaque jour est sonnée ; 3° j'en conclus, grâce à un raisonnement analogique, que, Y heure étant analogue, il va se produire, pour moi, une rencontre analogue. Je n'attends donc ma personne que parce que je raisonne par analogie. Et c'est bien ce raisonnement qui détermine l'attente. Car si je viens à repasser sur le même pont à une autre heure, je me rappellerai très certai-
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nement la personne que j'ai pris l'habitude d'y voir à neuf heures. Mais je ne m'attendrai pas du tout à la rencontrer, et, si le hasard la mettait, à ce moment-là, sur mon chemin, mon étonnement serait grand.
Qu'est-ce à dire ? Que l'évocation d'un souvenir à la mémoire conformément aux lois de l'association des idées, est une chose, et que l'attente analogique qui, dans certains cas, suit cette évocation, en est une autre, très différente. Pour que je me rappelle certains événements qui se sont produits pour moi dans telle circonstance, il suffit que je me retrouve dans des circonstances analogues. Mais pour que, non seulement, je me rappelle ces événements, mais encore je m'attende à les voir se reproduire, il faut deux choses de plus. Il faut que j'aie remarqué par un acte intellectuel la similitude des circonstances dans lesquelles je me trouve aujourd'hui avec celles dans lesquelles je me trouvais auparavant, quand tels événements se sont produits pour moi. Il faut que je réagisse mentalement, comme si j'admettais ce principe cependant des plus douteux : dans des circonstances analogues, des événements analogues se produisent. Bref, il faut que, plus ou moins inconsciemment, j'esquisse un raisonnement analogique.
Et assurément ce sont bien la mémoire et l'association des idées qui fournissent à l'esprit les matériaux indispensables à l'exécution de ses raisonnements analogiques. Mais elles ne font que mettre des éléments à sa disposition. Elles jouent le rôle de l'aide qui passe à l'ouvrier maçon les instruments, les pierres, les pelletées de mortier dont il a besoin pour exécuter une tâche difficile. Sans son aide, cet ouvrier est, parfois, hors d'état de venir à bout de sa besogne. Ce n'est pourtant pas l'aide qui organise entre eux les matériaux et fabrique l'œuvre. De la
même façon, c'est le raisonnement analogique qui détermine l'attente de phénomènes semblables dans des circonstances semblables. Il ne le pourrait pas si son aide, la mémoire, ne mettait pas à sa disposition le souvenir de ce qui s'est produit dans ces circonstances. Mais, réduite à elle seule, la mémoire ne saurait pas faire ce qu'il fait. Les effets qu'il produit dépassent de beaucoup les siens. Car la mémoire rappelle seulement le passé, tandis que le raisonnement analogique conclut pour l'avenir d'après le souvenir du passé.
Et rien, dans la conduite des animaux supérieurs, n'interdit de leur attribuer les capacités nécessaires à l'exécution de ce mode de raisonnement. Il n'en est pas de plus rudimentaire. Il n'en est pas de plus trompeur. Il suffît d'une intelligence fort médiocre pour se dire empiriquement : tel fait s'est produit dans tel cas particulier ; un cas analogue se présente ; un fait analogue va donc se reproduire. La capacité d'apercevoir une ressemblance entre des cas, la disposition à penser que le semblable va réapparaître dans des cas semblables, suffisent pour déterminer la conclusion et l'attente. Nul besoin, pour cela, d'une raison organisée.
En somme, l'attente analogique ne se confond nullement avec le travail automatique de l'association des idées. L'association des idées ne produit que des flux de représentations qui se succèdent et se juxtaposent d'une façon mouvante. L'attente analogique suppose, en plus, une inférence du passé à l'avenir fondée sur la constatation positive d'une ressemblance et sur le préjugé d'après lequel le semblable accompagne naturellement le semblable. Ce genre d'inférence se fait immédiatement, conformément aux vues de Stuart Mill, du particulier au particulier. Il conclut, du fait observé hier dans
telle circonstance, au fait observé aujourd'hui dans des circonstances analogues. C'est par là qu'il est rudimentaire et animal. Il n'en imite pas moins la raison. Et ce n'est pas seulement chez les animaux qu'il l'imite, mais chez tous les hommes. Leibnitz l'a déclaré en termes pittoresques : «Nous ne sommes qu'empiriques dans les trois quarts de nos actions. » Cela est incontestable. Les adultes les plus civilisés eux-mêmes ne se dirigent que rarement à la suite d'opérations rationnelles méthodiquement contrôlées. Que dire, dès lors, des enfants, des primitifs et des simples dont le nombre surpasse, de beaucoup, celui des cultivés ? A tous ceux-là, c'est l'art de raisonner grossièrement par analogie qui tient lieu de raison.
Le raisonnement analogique inconscient et sa signification vitale.
Si la disposition à procéder à des raisonnements analogiques instinctifs ne se réduit, ni à un art secret d'exécuter des inductions et des déductions logiques inconscientes, ni à un simple travail automatique d'association d'idées, une conclusion s'impose donc. Le raisonnement analogique inconscient forme, par lui-même, une réaction psychologique distincte, un réflexe mental propre à certains esprits.
Rappelons-nous, disions-nous plus haut, la manière dont nous nous tenons en équilibre, dont nous marchons, dont nous courons. Des actes de ce genre sont impossibles à l'enfant nouveau-né. Il lui faut un développement général de son être physique et une période d'éducation pour qu'il puisse les accomplir. Mais les mécanismes physiques dont ils dépendent sont des mécanismes naturels. L'exercice ne fait que les consolider et les mettre en branle. Après quoi, il suffît que nous voulions marcher ou courir, pour que notre machine se mette en mouvement et se meuve, automatiquement, grâce à toute une série
de réactions qui s'opèrent, pour ainsi dire, d'ellesmêmes. Ces réactions sont bien des réflexes naturels, puisque le corps était prêt à savoir et à pouvoir les exécuter ; mais il fallait un apprentissage pour les mettre au point.
La disposition mentale à réagir intellectuellement comme s'ils raisonnaient par analogie, c'est-à-dire à chercher les ressemblances, et à attendre le semblable à propos du semblable, pourrait bien être, chez les vivants qui l'ont, analogue à ces réflexes qui interviennent dans la marche et dans la course. Elle pourrait bien dépendre de certaines prédispositions natives, comme le sont celles des membres, prêts à fonctionner suivant une certaine méthode et une certaine loi. Seulement, ici encore, l'éducation et l'exercice sont nécessaires pour que la réaction s'affermisse, s'opère d'une façon régulière et produise tous ses effets. Le système cérébro -mental est préadapté, chez nombre de vivants, de manière à réagir comme s'il raisonnait par analogie. Il ne l'est pas assez complètement pour qu'un apprentissage ne lui soit pas nécessaire.
Quelle peut bien être l'origine d'une telle préadaptation ? Poser cette question, c'est soulever, une fois de plus, à propos d'un cas particulier, le vaste problème de l'origine des organes, des réflexes et des instincts. On le sait : la discussion de cette question se poursuit, à l'heure actuelle, entre fixistes et transformistes, d'une part, néo-Lamarckiens, et néo- Darwiniens, de l'autre. On le sait également : si Ton a trouvé certaines des raisons pour lesquelles une disposition favorable à la survie des individus et de leur type dans un certain milieu se conserve et se développe, on discute encore sur la première formation des particularités qui se conservent ensuite. La discussion générale du problème est,
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encore aujourd'hui, trop tâtonnante, pour que nous puissions découvrir, à propos du cas très particulier qui nous intéresse, une solution qui s'impose comme certaine.
Du moins y a-t-il un point que nous pouvons souligner. Parmi les dispositions physiques, intellectuelles et morales que l'on trouve toutes formées ou prêtes à se développer chez les jeunes des diverses espèces, et au sujet desquelles se poursuit la dispute des fixistes et des transformistes, il en est de deux sortes. Les unes (par exemple, les nageoires des poissons) se présentent avec des traits de finalité si remarquables qu'elles ont l'air d'avoir élé combinées tout exprès en vue de la réalisation d'une fin bien définie : survie de l'individu ou de sa descendance. Les autres (par exemple, la plume frisée de la queue du canard domestique mâle) ont l'air d'être franchement inutiles, et à l'individu, et à son espèce. Les premières sont d'une explication moins difficile que les autres parce que le jeu de la sélection naturelle fait comprendre jusqu'à un certain point, sinon leur naissance, du moins leur conservation. Or la disposition des esprits à réagir comme s'ils raisonnaient par analogie doit être rangée parmi celles qui présentent, chez les individus qui l'ont, une utilité vitale de premier ordre.
La comparaison des êtres vivants entre eux met en lumière quelques propositions importantes ici. Quelle que soit la manière dont la vie se soit développée dans l'univers, les êtres vivants n'y ont pris, en effet, qu'un petit nombre de formes caractéristiques.
Il s'en est constitué qui semblent n'être pas autre chose que de simples machines, dénuées de toute conscience et d'elles-mêmes et de leur milieu. Telles sont les plantes. Tels sont, peut-être, aussi, certains animaux très inférieurs. La vie est entretenue, chez
les vivants de cet ordre, par des réactions réflexes entièrement physiologiques. Un végétal respire et se nourrit, sans même savoir qu'il a des besoins et qu'il travaille pour les satisfaire. Il produit, pour la conservation de son espèce, des gamètes femelles et des gamètes mâles, sans le vouloir, dans l'inconscience entière. Le monde fournit donc, à notre observation, cette merveille : le vivant, pur automate.
Il nous en fournit une autre, plus mystérieuse pour nous. Dans la vie de certaines espèces, intervient ce que nous appelons l'instinct, sans bien savoir ce que cela peut être. Certains animaux semblent faits de telle manière qu'au moment où certains besoins surgissent chez eux, leur esprit, si ce mot a ici un sens, leur fournit immédiatement le sentiment des actes qu'il est nécessaire d'exécuter pour les satisfaire. Par exemple, l'araignée la plus ordinaire sait, à point nommé, et sans expérience, tisser sa toile. La femelle de certains sphex sait, de même, paralyser, sans la tuer, une proie qui servira de nourriture à sa larve. Tout se passe ici comme si le besoin instinctif s'accompagnait d'une révélation non moins instinctive des actes voulus pour le satisfaire. La conscience semble jouer, en pareil cas, un rôle dans l'action. Mais elle ne calcule pas. Le besoin paraît s'accompagner d'une idée fixe d'acte à accomplir ; l'acte se déroule, sous l'empire de cette idée fixe, comme un acte de somnambule.
Enfin, à côté des vivants pures machines et des vivants, machines dominées par les illuminations de l'instinct, l'observation nous fait connaître des animaux d'un autre ordre. Ceux-ci continuent bien de vivre par le jeu de réflexes physiologiques inconscients. Quelques-uns d'entre eux continuent bien d'agir, dans certains cas, d'après les révélations de l'instinct. Mais la plupart de leurs actes sont réglés
tout autrement. Ces animaux-là ne dirigent guère leur conduite que d'après les données de leur expérience propre et ce qu'ils savent de l'expérience acquise par ceux avec lesquels ils vivent. Ici, la vie proprement dite reste indépendante de la conscience ; car, même décérébrés, les animaux de cet ordre persistent, si quelqu'un prend soin d'eux. Seulement, lorsqu'ils sont privés de toute protection étrangère, ils ne durent et ne font durer leur espèce que s'ils ont assez d'intelligence pour sentir leurs propres besoins, pour apprendre par l'expérience les moyens de les satisfaire et pour se diriger ainsi avec quelque connaissance, et d'eux-mêmes, et de leur milieu.
C'est chez les animaux de ce dernier type et chez les hommes que se rencontre la disposition instinctive à raisonner par analogie, que nous venons d'étudier. Rappelons-nous les conditions générales de leur vie et de la nôtre ; nous en comprendrons la signification vitale.
On peut concevoir ce que serait, pour des êtres ainsi faits, l'adaptation intellectuelle idéale. Un être qui aurait : 1° une notion parfaitement exacte et de ses propres besoins, et de ceux de son espèce ; 2° une connaissance très précise et très bien classée des lois de son milieu, serait dans des conditions excellentes pour se diriger avec sûreté, dans la vie, par des calculs rationnels et conscients. Encore faudrait-il qu'il fût, dans une quantité de cas, doué du pouvoir de comprendre instantanément quelles sont les lois dont il doit tenir compte pour calculer sa réaction et quels sont les gestes qu'il doit faire pour la réussir. La vie a des besoins impérieux et qui n'attendent pas. Les opérations rationnelles bien faites et sérieusement critiquées sont lentes, souvent difficiles, mal adaptées aux nécessités de la réaction immédiate. Il faut
une vision mentale rapide pour attraper une proie, parer un danger, manier des objets, concevoir, apprécier et prendre la décision brusque que réclame la minute qui passe.
C'est à ce besoin-là que semble correspondre, chez ceux qui la possèdent, la disposition qu'ils ont à réagir intellectuellement, comme s'ils raisonnaient par analogie. Assurément une disposition de cet ordre est scientifiquement très inférieure à l'art de faire des inductions critiquées et de procéder à des déductions méthodiques. Elle est peu sûre ; elle nous fait commettre bien des erreurs, prendre bien des partis maladroits. Mais elle est rapide, instinctive, presque intuitive. Qu'on veuille bien mesurer, d'autre part, la proportion des cas où elle nous nuit, par rapport à celle des cas où elle nous sert. Que sont, par exemple, les quelques erreurs de perception que nous commettons en interprétant nos sensations d'après nos souvenirs, à côté des milliers de cas, où, grâce aux mêmes opérations qui nous trompent parfois, nous voyons immédiatement juste sur les diverses qualités des choses, pour notre plus grand bien ? Que sont les contre-sens que nous commettons, parfois, en interprétant les gestes et les paroles des êtres vivants et conscients parmi lesquels nous évoluons, à côté des cas innombrables où, grâce à nos raisonnements par analogie, nous nous orientons par rapport à eux de la manière la plus favorable? Les erreurs que nous font commettre nos réactions analogiques inconscientes sont un mal relativement petit. Elles sont largement compensées par tous les biens que ces mêmes réactions nous procurent. Cellesci nous fournissent l'art d'utiliser sans délai, sans hésitation, le meilleur et le plus immédiatement pratique de l'expérience acquise. C'est, pour une bonne part, fournir à la vie son salut.
Et sans doute, constater cela, ce n'est pas avoir «xpliqué la disposition de tant d'animaux à réagir intellectuellement comme s'ils fabriquaient de perpétuels raisonnements analogiques.
Assurément, l'utilité que présente, pour le salut de la vie, chez ceux qui la possèdent, cette disposition à attendre le semblable à propos du semblable, permet de comprendre, jusqu'à un certain point, comment, une fois apparue, elle s'est conservée et développée, chez beaucoup d'esprits, comme elle l'a fait. Mais d'où est venue sa formation première ? Après ce que nous avons dit de leurs rapports, nous ne nous risquerons pas à penser que la disposition à l'attente analogique ait pu se développer passivement sous l'action du milieu, comme un simple effet de l'association desidées. Nous nous y risquerons d'autant moins que le milieu où nous évoluons nous montre, presque aussi souvent, le dissemblable lié au semblable que le semblable joint au semblable. Va-t-il donc falloir faire, de la disposition à l'attente analogique, quelque monstruosité qui s'est trouvée heureuse, que l'exercice a développée, que le double jeu de l'hérédité et de la sélection a protégée ? Peut-être. Mais admettre une telle hypothèse, n'est-ce pas laisser de côté le plus important de la question ? Car d'où a pu venir cette monstruosité originelle elle-même ? S'est-elle formée chez un seul individu ou chez plusieurs ? Si, chez un seul, comment l'hérédité l'a-t-elle protégée? Si, chez plusieurs, d'où vient qu'elle soit apparue d'une façon si générale? D'où vient que ceux qui l'ont présentée se soient retrouvés et croisés entre eux ? Toutes ces questions restent, fatalement, aujourd'hui, sans réponse. Elles sont aussi insolubles que celle-ci : d'où sont venus les réflexes premiers sans lesquels la vie des cellules élémentaires n'aurait pas duré un seul instant ?
Ne demandons donc pas aux observations précédentes les éléments d'une explication complète de notre prédisposition à réagir comme si nous raisonnions par analogie. Contentons-nous d'en tirer ce qu'il est possible d'en tirer : le moyen de la classer, ou, si l'on veut, de l'encadrer à sa place normale au milieu d'une quantité de prédispositions plus ou moins analogues. Qu'est-elle, en effet, si nous avons vu juste ? Est-elle autre chose qu'une de ces innombrables réactions inconscientes ou à demi conscientes grâce auxquelles, partout où elle existe, la vie dure, s'entretient et se reproduit ? Est-elle autre chose que le réflexe intellectuel minimum sans lequel l'expérience demeurerait inutile et la conscience ne serait, chez la plupart de ceux qui la possèdent, que le plus déplorable des luxes ?