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LA C. G. T. ET L'ÉCHELLE MOBILE

Pour l'étude de la position prise par la Confédération Générale du Travail à l'égard de l'ajustement automatique des salaires au coût de la vie, il y a lieu de distinguer d’une part l'attitude des dirigeants au sommet de la hiérarchie, d’autre part celle des syndicats qui, sans appartenir à la F.S.F., groupent de nombreux travailleurs des Services Publics, enfin l'attitude des autres syndicafs. |

En ce qui concerne les fonctionnaires des Services Publics adhérents à la C.G.T., ils ont été réunis en un Cartel confédéré des Services Publics, qui groupait la Fédération postale, la Fédération des Services de Santé, la Fédération des Cheminots, la Fédération Nationale des Travailleurs de l'Etat, la Fédération des Services Publics, le Comité Intersyndical de la Ville de Paris, la Fédération des Tabacs, etc.

Un cartel semblable avait été formé sous l'égide de la CG.G.T.U. par les Syndicats unitaires.

Il serait vain de chercher à distinguer par la profession les organisations adhérentes à la C.G.T. et à la F.S.F. L'une et l’autre groupent des travailleurs dont le contrat de travail et la nature de la profession sont en certains cas identiques. On peut dire cependant que les fonctionnaires et travailleurs des Services municipaux sont réunis autour de la G.G.T. et que les fonctionnaires de l'Etat adhèrent à la F.S.F. Celle-ci a décidé à la fin de l’année 1926 de rentrer au sein de la C.G.T. et dès mars 1927 elle faisait partie du Cartel Confédéré des Services Publics. Depuis cette époque,

l'adhésion à la C.G.T., décidée en principe, soulevait des difficultés d'application qui viennent d'être aplanies au récent congrès de septembre 1929 de la C.G.T.

L’attitude des diverses organisations constituant le Cartel Confédéré des Services Publics à l'égard de l'échelle mobile ne diffère pas dans l’ensemble de la position prise par la F.S:F.

Dès octobre 1919, le Conseil de la Fédération des Cheminots décide de réclamer, entre autres revendications, l’ajustement automatique de l’indemnité de vie chère de 720 francs.

En novembre 1920, le Cartel des Services Publics, qui groupe alors la plupart des Syndiqués, la scission ouvrière ne s'étant pas encore faite, demande une indemnité de vie chère mobile et dégressive, maintenant l'intégralité du pouvoir d'achat des traitements inférieurs. Cette proposition est présentée par lettre à tous les parlementaires et les Commissions des Finances de la Chambre et du Séna en sont saisies, de même que le Ministère des Finances. Mais aucune suite n’y est donnée.

Cette revendication est reprise à la fin de 1922, au moment où il est question de la suppression de l’indemnité de vie chère de 720 francs. Le Cartel des Services Publics opère par là une contreattaque. Il présente un projet d’indemnité mobile dégressive, assez bien étudié et inspiré du système anglais.

A la suite de la crise du change de janvier 1924, il organise le 3 février des manifestations dans tout le pays ; il réclame la constitution immédiate d’une Commission paritaire permanente chargée d'ajuster périodiquement les salaires et traitement au coût de la vie.

I1 maintient cette revendication durant les années 1925 et 1926.

La Fédération des Services Publics la réclame encore à son congrès de Toulouse, tenu du 8 au 10 septembre 1927.

La Fédération Postale Confédérée qui est un des plus importants groupements du Cartel a suivi celui-ci. Elle s’est particulièrement intéressée à l'échelle mobile dans son congrès de mai 1926 : le rapport de M. Barthe, le secrétaire fédéral, y consacre une large part. Mais les postiers ont surtout eu le souci de rétablir le classe-

ment de leurs fonctions et traitements dans l’ordre hiérarchique qu'ils occupaient jusqu’en 1919. Ils s’estimaient lésés par la revision de 1919 au profit des instituteurs et des fonctionnaires des contributions indirectes. D'où une rivalité incessante, parfois hargneuse, entre les uns et les autres. Nous aurons l’occasion d’effieurer ce problème plus loin en étudiant l’action de la Fédération des Fonctionnaires. Il faut bien dire que la sortie de cette dernière de la C.G.T. au moment de la scission n’a pas facilité une vue d’entente ; les représentants de la C.G.T. aux diverses commissions officielles de révision des traitements étaient naturellement enclins à favoriser les postiers, leurs adhérents.

La Fédération des Cheminots a également réclamé sans résultat une indemnité mobile de 740 francs à partir de la fin de 1925, et durant l’année 1926 (1).

Seule la Fédération des Services Publics a vu son action couronnée de quelques succès ; nous étudierons plus loin les quelques cas d'application du système aux traitements du personnel de certaines münicipalités.

at

Quant à la position des dirigeants de la C.G.T. en face de l'échelle mobile. nous pouvons dire qu’elle a été hostile. Jusqu’en 1926 cette hostilité, il est vrai, était masquée par une prudente réserve. On peut en juger par les citations suivantes empruntées aux résolutions officielles de ses congrès et comités :

La Commission Administrative de la C.G.T. réunie le 15 janvier 1924 au moment de la brusque chute du franc, déclare que :

«Les travailleurs en ont assez de lutter continuellement pour leur salaire ; ils sont fatigués de discuter des barêmes toujours faussés, toujours humiliants du coût de la vie : ils ne supporteront pas sans colère et sans action les conséquences d’une politique qui aboutit à la dépréciation constante et angoissante de leur salaire ».

(1) Mentionnons pour mémoire que le Conseil National de la Fédération des Cheminots a demandé, le 17 mars 1923, que l'indemnité de vie chère fût ajustée bi-mensuellement d’après la valeur du franc-or.

Le Comité National, tenu le 23 mars, déclare que :

« Le travail conservant toujours sa valeur, le salaire doit conserver son même pouvoir d'achat. Irresponsables des causes qui amoindrissent la valeur du franc, les travailleurs doivent obtenir les rajustements qui s'imposent ».

Mais au Comité National des 16, 17, 18 mars 1925, le Secrétaire Fédéral Jouhaux s’élève contre les multiples allocations instituées par les employeurs à côté du salaire. Eïles représentent, selon lui, «une conception antisociale, antiscientifique de la rémunération des producteurs ». Il ajoute que :

«le salaire ne peut être fonction du coût de la vie. Il a une valeur en soi, il est l’un des éléments de l’évolution des sociétés ».

Au congrès des 26-30 août 1925, une résolution est votée par : laquelle le congrès

«considère que le salaire le moins élevé perçu par le salarié le moins qualifié doit présenter là somme nécessaire pour satisfaire tous les besoins d’une famille vivant dans une société civilisée. Il constate que ce salaire doit être établi, dans son principe, nationalement par le Conseil Economique du Travail et, régionalement, adopté par les Conseils Economiques régionaux aux fluctuations dues à une situation économique instable.

«Pour parer aux fluctuations du coût de la vie, il importe, en effet, de déterminer un système, une forme d'indice qui permettent au travailleur de rajuster son salaire aux conditions d’existence du mo-

ment ».

Si cette dernière résolution semble plus favorable à l'égard de l’échelle mobile, c’est qu’elle était l’œuvre d’un militant de la Fédération des Services Publics.

Dans l'attitude fuyante de la C.G.T. qui évite de se prononcer ouvertement et définitivement sur l'échelle mobile, il faut voir plusieurs raisons : la première est qu’elle a sans doute souvenir des essais malheureux des nombreuses conventions collectives conclues en 1920, qui ont soulevé de violents incidents au cours de la baisse des prix de l’année 1921. La C.G.T., qui n’est pas tentée par la démagogie facile de sa rivale la C.G.T.U., voit avec déplaisir ses

adhérents rompre un contrat sans raison valable.

£lle est d'autre part hantée par l'exemple des ouvriers allemands, autrichiens, polonais, qu'aucun système d'ajustement automatique n’a pu préserver de la misère.

Enfin, et c’est là la raison principale, les dirigeants de la C.G.T.N. reprochent au système de l'échelle mobile de n'’envisager le salaire que du seul point de vue de la consommation, et de ne pas accorder une considération suffisante au produit du travail de l’ouvrier. Cette conception du salaire n’est d’ailleurs pas clairement définie. Mais en ce qui concerne l'ajustement automatique. un des plus distingués collaborateurs de la C. G. T., Dubreuil, a exposé son opinion d’une façon énergique dans un chapitre de sa « République Industrielle » intitulé le salaire-ration.

« Il n’est pas admis que le prix de la collaboration ouvrière puisse être évalué dans son produit, ni que la valeur réelle du travail fourni doive entrer en ligne de compte pour le paiement de l’ouvrier. On déclare même nettement depuis peu que le salaire doit être seulement proportionné à la seule importance des besoins qu'on lui accorde ».

« Depuis quelques années, en effet, depuis surtout le déséquilibre économique considérable apporté par la guerre, des Commissions du coût de la vie ont établi avec sérénité que l’ouvrier avait besoin pour subsister de tant de pain, de graisse, de creuse sures, voire de cinéma, ou même de tant de calories ».

Et après avoir énuméré la liste des denrées de l'indice des prix de détail de la Statistique Générale de la France, l’auteur s’écrie :

« Autant dire que l’on détermine scientifiquement la ration ouvrière comme on détermine la ration du bétail.

« Pendant ce temps les travailleurs contemplent les possibilités de gain illimitées du monde des affaires, pour lequel il n’est nullement question de limiter l'intérêt du capital et aucun client ne songe à discuter un prix d’achat sur la ration alimentaire dont a besoin son fournisseur ».

. Je n'ai jamais eu pour ma part d'enthousiasme pour cette façon mathématique de résoudre les problèmes les plus pressants de

notre existence ouvrière ! J'ai toujours pensé que nous devions élever le débat que le patronat s'efforce d’abaisser et justifier nos légitimes réclamations par des arguments d’un ordre plus honorable que la proportion des haricots qui peuvent nager dans notre pitance ! Et nous avons bien le droit de dire que nous ne sommes plus au temps du « brouet clair » ni à celui des muselières des esclaves d'Amilcar Barca ! Nous avons même l'audace de penser que le moindre des balayeurs rend un service social dont la valeur dépasse celle de la nourriture dont il a besoin. »

Comme l'influence de M. Dubreuil à la C. G. T. n’est pas douteuse, c'est là, croyons-nous, qu'il faut voir l'opposition au système de l’échelle mobile qui, répétons-le, était loin d’être une solution du problème des salaires, mais qui, en femps de crise, était un remède modeste ne mettant nullement en danger les conceptions du syndicalisme. La C. G. T. a porté son attention sur des conquêtes élevées En dehors de la journée de huit heures, elle a combattu sans répit pour les assurances sociales, le Conseil National Economique. le contrôle ouvrier, les vacances payées, pour ne citer que les revendications d'ordre strictement professionnel. La lutte pour chacune d'elles lui paraissait avec raison une tâche plus noble qu’une question de rajustement de salaires.

Mais lorsqu’en 1926 la dépréciation du franc s’accentua, elle ne put se maintenir plus longtemps dans sa réserve vis-à-vis de l'échelle mobile. Elle dut prendre parti devant la vigoureuse campagne de la C. G. T. U. en faveur de ce système en janvier-février. Elle lança alors son retentissant manifeste en faveur de la stabilisation, qui avait la lacune de ne donner aucune solution financière du problème, (1) mais qui était un document courageux dans lequel elle ne dissimulait pas les difficultés de la restauration monétaire, en particulier une crise des prix et une crise de chômage. Ce manifeste était l’occasion pour la GC. G. T. d'émettre son opinion sur le salaire-or qu’elle repoussait pour les raisons déjà émises par la

(1) La C.G.T. se contentait de dire : « La stabilisation est possible. Il suffit de la vouloir fermement ».

GC. G T. U. et en outre parce que par ce système les salaires étaient déterminés indépendamment de la monnaie nationale et en fait contre elle. Le salaire-or ne pouvait donc que hâter l'inflation. En ce qui concerne l'échelle mobile, la G.G.T. reconnaissait que cette revendication était légitime et indispensable, mais elle attirait l’attention des travailleurs sur le fait que ce système ne valait que pour des périodes de dépréciation relativement lente et qu’en période de dépréciation rapide ses effets étaient rapidement détruits. Elle estimait l'ajustement automatique dangereux car il pouvait donner l’illusion de la stabilité du salaire réel ; les Syndicats devaient tout naturellement y recourir, si l'inflation devait s’aggraver, mais il fallait faire tout l'effort possible pour éviter d'y avoir recours, en d’autres termes pour obtenir la stabilisation du franc.

Quelque temps auparavant la Fédération des Métaux adhérente à la C. G. T. avait, par opposition contre la campagne de la C.G.T.U., affirmé dans son Comité National de janvier « le droit des ouvriers à élargir sans cesse leurs conditions de vie en rapport avec le développement du progrès social ».

La C. G. T. est muette sur la question de l'échelle mobile dans son manifeste à l’occasion du 1% mai 1926. Mais lorsque le cabinet d'Union nationale est constitué, elle proteste vivement contre les mesures préconisées de restriction de la consommation, la prolongation de la journée de travail, les impôts indirects et par dessus tout contre un nouvel ajournement du vote de la loi sur les assurances sociales. Aussi croyons-nous que c’est plutôt par dépit que par un changement d'opinion que la C. G. T. déclare à ce moment dans un manifeste que le salaire doit être périodiquement réajusté.

Quelques jours avant ce manifeste, M. Jouhaux, dans un article du « Peuple », écrivait que « cette nouvelle hausse du coût de la vie proclame la légitimité du rajustement des salaires, de l’application de l’échelle mobile ». L’ « Humanité » et la « Vie Ouvrière » en poussèrent des cris de triomphe, et déclarèrent que le front

unique allait enfin être réalisé, mais comme nous l’avons vu, elles s’empressèrent de porter leur revendication sur un autre terrain. À partir de la fin de juillet, on voit donc apparaître la récla-

mation de l'échelle mobile dans quelques congrès confédérés, tels que celui du Textile. La Fédération Confédérée des travailleurs du sous-sol la revendique dans une lettre du 29 juillet adressée au Président du Comité des Houillères, mais le mouvement ne dure pas.

Il ne faudrait pas, malgré l'opposition ou la répugnance des dirigeants de la C.G.T. au système de l'échelle mobile, sous-estimer l'influence et le rôle du nombre-indice dans les discussions ,de salaires, au cours des années passées. D’un côté comme de l’autre il a été largement employé ; c’est lui qui a été le point de départ des demandes d'augmentation et des tentatives de réduction de salaires, c’est lui encore qui a facilité aux ouvriers la résistance aux baisses de salaires commandées par des changements dans la situation économique des industries.

Mais quelle qu’ait été son importance comme facteur dans les négociations libres de salaires, il nous a paru nécessaire de ne pas nous en tenir aux réticences de ia C.G.T. vis-à-vis de l’échelle mobile et de procéder parmi les Syndicats Confédérés à une petite enquête. En réalité le mot est bien gros, il s’agit de quelques sondages effectués en décembre 1926, janvier et février 1927 auprès des Unions Départementales de Syndicats Confédérés. Il résulte des réponses que nous avons recueillies que loin d’être hostiles à l’échelle mobile la plupart des syndicats en étaient partisans.

1°) Le Secrétaire de l’Union Départementale des Syndicats Confédérés de la Loire Inférieure nous a répondu que l'échelle mobile était appliquée dans la métallurgie, le bâtiment, l’industrie du meuble, chez les ouvriers charbonniers, les travailleurs du port, l'imprimerie. Dans la plupart des cas, on n’avait pas recours au nombre-indice de la Commission Départementale, mais les diverses industries avaient institué des Commssions spéciales.

« Du fait de discuter tous les deux ou trois mois la prime de vie chère dans les commissions mixtes composées des délégués des syndicats patronaux et ouvriers, elle (l'échelle mobile) a contribué à maintenir notre influence et à résister à la campagne dé démagogie menée par

les dissidents. Et en même temps elle à permis aux industriels de travailler avec tranquillité. Les grèves ont été évitées dans bien des cas ».

« Si l’on veut que l'échelle mobile maintienne le pouvoir d'achat des travailleurs, il faut compter pour établir les salaires tout ce qui est nécessaire aux travailleurs, y compris les distractions, les économies que doit réaliser un ouvrier, ce qui n’est pas le cas actuellement dans l'établissement des primes de vie chère. De plus l’échelle mobile, ou la prime de vie chère, a son utilité dans une période instable, maïs dans une période où le coût de la vie est à peu près stable, il faut que le salaire soit déterminé de façon que le travailleur tire une partie des bénéfices de la production (ce qui ne veut pas dire participation aux bénéfices) » (1).

?°) Selon le Secrétaire de l’Union Départementale des Bouchesdu-Rhône, l’échelle mobile était appliquée dans la région marseillaise à de nombreuses corporations et celles qui n'avaient pu l'imposer à leur patronat désiraient pouvoir en bénéficier. Le système fonctionne dans quelques corporations depuis 1920.

« Tous nos Syndicats sont partisans et désireux d'adopter la base de l'indice de la Commission départementale préfectorale qui fonctionne d’une façon régulière et qui se réunit à date fixe tous les deux mois ».

« L’échelle mobile repose sur les chiffres établis par la Commission préfectorale où sont désignés 5 délégués ouvriers par la Bourse du Travail de Marseille, la même commission fonctionne à Aix-en-Provence sur les mêmes bases que celle de Marseille. Il n’y a aucune autre commission spéciale à une industrie donnée...

«Nous ne pensons pas que l’automatisme soit dangereux tant du point de vue de la situation économique de l’industrie qui l’a adopté que du point de vue de l’autorité syndicale. Quant à être imposée par de fortes corporations, je crois plutôt à une question de bonne foi de part et d'autre et l’on ne peut pas dire que les industriels qui ont adopté ce principe, du moins dans notre région, y ont été contraints et forcés ; c’est surtout pour leur tranquillité personnelle et pour éviter à chaque instant des discussions oiseuses qu'ils ont accepté le principe de l’échelle mobile.

« Pour nous résumer, nous pouvons affirmer que l'échelle mobile donne satisfaction aux travailleurs qui en bénéficient, nous en sommes partisans et nous conseillons à tous nos syndicats d’en réclamer l’application à leurs employeurs ».

(1) Réponse du 15.1.27.

3°) Le Secrétaire de l’Union des Syndicats ouvriers Confédérés de Rouen et de la région, nous a répondu que l'échelle mobile était apliquée depuis un an par les Industriels du Textile et les Entrepreneurs des travaux du port, mais que dans les autres établissements les salaires n'avaient pas suivi la hausse du coût de la vie, et que c’est le principe des indemnités de vie chère qui a prédominé.

«Les industriels ont cependant un intérêt marqué à accepter l'échelle mobile, car la commission du coût de la vie est composée de telle sorte que les représentants ouvriers sont en minorité (seuls les confédérés y participent) ce qui explique que les indices sont inférieurs dans la Seine-Inférieure à ceux des autres départements. C’est l’indice de la commission du coût de la vie de la préfecture qui est retenu par les industriels du Textile et du Port ».

«Avantage ou inconvénient pour l'autorité syndicale ? Pour ma part, je ne vois que des avantages. Il suffit d'orienter l’activité des militants vers les statistiques et la documentation de façon à être armé devant les Commissions et faire prévaloir autant qu'il est possible le point de vue des ouvriers.

«Dans notre région, la classe ouvrière « peu frondeuse » s’accommoderait très bien de l'application de l'échelle mobile. Les industriels, en bons normands, croient plus profitable de ne pas l’appliquer » (1).

4°) Réponse du secrétaire des Syndicats du Hâvre :

« L’échelle mobile n’existe pas et n’a jamais existé en principe dans notre région. Quelques industries, comme par exemple le textile, les entrepreneurs de déchargement de navire, ont appliqué une sorte d'échelle mobile, mais qui ne répondait pas aux indices sortant des Commissions du coût de la vie et cette échelle n’a été appliquée que sur le tard et suivant le bon plaisir des industriels ou entrepreneurs. Ce n’était pas la conséquence d’un contrat passé entre ouvriers et patrons » (2).

«L’échelle mobile bien comprise et appliquée suivant un contrat passé entre ouvriers et patrons pouvait donner de très bons résultats, mais elle n’a été appliquée que suivant le bon plaisir des patrons dans la presque totalité des industries. Pour moi, elle ne présente aucun danger pour les Syndicats, même si ces Syndicats n’ont pas la puissance désirée » (3).

(1) Réponse du 9.2.27.

(2) Sauf pour les typographes.

(3) Réponse du 22.2.27.

5°) Selon le Secrétaire de l’Union des Syndicats ouvriers de Meurthe-et-Moselle, deux organisations seulement ont obtenu l'échelle mobile, celle de la chaussure et celle de l'éclairage et des forces motrices.

«Quelques difficultés ont surgi quant à la façon d'établir les indices, mais on a tenu compte des observations présentées par les délégués ouvriers ».

«Les corporations qui bénéficient de l'échelle mobile n’ont pas lieu d’être mécontentes. La chaussure l’a obtenue après une grève englobant 2.000 ouvriers et ouvrières, qui a duré environ un mois. Ce sont les patrons qui l’ont proposée, elle a été acceptée et a permis le rajustement automatique des salaires. Cela n’a pas nui à l’organisation syndicale.. Si nous n’avions pu réaliser ces revendications, il aurait fallu néanmoins réclamer le relèvement des salaires et nous n’aurions jamais obtenu ce que nous a donné l'échelle mobile. Il se peut que les industriels aient agi dans un but intéressé de prime abord ; je crois qu’ils ont voulu surtout éviter une nouvelle grève et avoir plus de sécurité pour l'exécution du travail, mais, répétons-le, les ouvriers ont obtenu une certaine satisfaction » (1).

6°) D'après le Secrétaire de l’Union Départementale des Syndicats ouvriers du Rhône, l’échelle mobile était encore appliquée en janvier 1927 dans diverses industries et services publics : confection, gant, corset, chapellerie, livre, marine fluviale, gaz, hospices, tramways municipaux et en partie dans la chaussure. L’ajustement s’est fait d’après les nombres-indices des commissions paritaires et non d’après celui de la Commission départementale.

«A notre avis dans la période présente, l’échelle mobile fut utile. Nous sommes heureux que, dès 1920, certains de nos syndicats y aient pensé. Le premier fut celui des typographes, d’autres suivirent, surtout à partir de 1922 : l’on peut dire qu'ouvertement c’est-à-dire par commissions syndicales ou de façon cachée, c’est-à-dire par la seule décision patronale les calculs de ces commissions ont été pris en considération. Le réponses patronales aux demandes d'augmentation le .

prouvent. Elles s'appuient sur ces indices pour montrer que le nécessaire a été fait » (2).

(1) Réponse du 11.1.27.

(2) Réponse du 14.1.27,

7°) Pour la région de Strasbourg, nous nous étions adressé au Président du Conseil des Prudhommes industriels de Strasbourg qui nous à confirmé que dans les quelques industries qui l’avaient adopté, l’échelle mobile n'avait eu que des résultats heureux. Il avait bien voulu puiser ces renseignements auprès d’un syndicat ouvrier. Celui-ci indiquait dans sa réponse que le système était appliqué dans l’industrie du bois, de l’habillement, chez les tailleurs, dans la chaussure, la passementerie, les tramways de Strasbourg, les typographes et pour les employés de certaines caisses locales d’assurance.

En parlant de l’application de l’échelle mobile dans l’industrie du bois où elle fonctionne depuis 1923, le Syndicat mentionne qu'il n'y eut qu’une seule contestation, réglée d’ailleurs par l'arbitrage de M. le professeur Oualid.

«Les patrons ainsi que les ouvriers se sont très bien entendus sur le système de l’échelle mobile et ils ont seulement regretté que ce système ne se soit pas introduit partout » (1).

8°) Le Secrétaire Général de l’Union des Syndicats Confédérés de la Gironde nous a fait savoir que dans la région bordelaise l’échelle mobile était appliquée chez les boulangers, les typographes, les litographes-papetiers, commis et comptables et les déménageurs. Pour toutes ces corporations l’ajustement automatique fonctionnait en vertu d’un contrat collectif, tandis que pendant un certain temps les ébénistes et les tonneliers l’avaient obtenu, mais sans contrat.

En dehors ge la corporation du Livre qui, grâce à son Syndicat puissamment organisé, avait le bénéfice d’une commission spéciale, les autres corporations s’appuyaient sur les résultats de la Commission Départementale.

«Sur cette question, mon opinion reste celle de la C.G.T. qui a été vérifiée par les:faits. L’échelle mobile ne vaut que dans une période d'augmentation lente, elle peut s'appliquer à la fois dans les corporations ayant des organisations syndicales puissantes et dans les indus-

(1) Réponse du 4.12.26,

tries ou commerces qui peuvent, avec assez de facilité, appliquer l’échelle mobile aux prix de vente de leurs produits ».

« Mon opinion sur l'échelle mobile, c’est qu’elle ne peut être qu'un palliatif, car j'estime que le travail doit recevoir une rémunération en rapport avec sa valeur, c’est-à-dire que l’on doit tenir compte que l’ouvrier, créateur de la richesse publique, a droit à toutes les joies de la vie, que l'on doit lui donner les moyens nécessaires pour se les procurer. Cela ne se fera que par une transformation économique qui donnera aux travailleurs un droit de gestion et de responsabilités dans la production nationale. L’échelle mobile, c’est mon opinion, ne peut être considérée comme une réforme ouvrière importante (1) ».

Mentionnons également qu’au cours d’une entrevue que nous avons eue à la fin de l’année 1926 avec les secrétaires de divers syndicats confédérés de la région parisienne, nous avons retenu qu’en dehors de la chapellerie où l'ajustement automatique était prévu par contrat, dans certaines branches de l’industrie du bâtiment les salaires étaient fixés par voie de négociations où le nombreindice jouait une grande part. Les prix des tarifs devaient être multipliés par le nombre-indice des prix de détail du Ministère du Travail. Citons les contrats conclus entre la Chambre Syndicale des ouvriers parqueteurs de la Seine et la Chambre Syndicale des Entrepreneurs de parquets, ceux des replanisseurs de parquets. Citons également les contrats des miroitiers-vitriers qui, sous une forme différente, prévoyaient que les salaires seraient revisés dans le cas où le nombre-indice dépasserait une limite convenue.

Nous aurions aimé pouvoir reproduire ici l'opinion des Syndicats Confédérés de la région du Nord d’une part en raison des nombreux incidents qui illustrent l’histoire de la Commission Départementale du coût de la vie et d’autre part en raison de la forte organisation patronale dans cetté région. Mais nous n'avons pas obtenu de réponse à notre questionnaire.

Selon les réponses qui nous ont été faites, l’échelle mobile, qui était au lendemain de la guerre accordée sous la forme d’une indemnité de vie chère, a gardé ce caractère dans de nombreux cas (Rouen, Lyon, Nantes). Par contre, à Bordeaux, pour toutes les

(1) Réponse du 11.1.27.

corporations une partie des augmentations résultant du fonctionnement du système a été incluse dans le salaire.

Nous avions demandé dans notre questionnaire si l'ajustement automatique avait soulevé des difficultés tenant à la situation économique des industries considérées. Seules les réponses de Bordeaux et de Marseille indiquent quelques difficultés du côté patronal consécutives au brusque changement amené par la reprise du franc, alors que le coût de la vie poursuivait sa marche ascendante. A Marseille, le syndicat ouvrier de l’'Imprimerie accepta que l’augmentation des salaires fût appliquée en deux paliers, ainsi que le demandait le Syndicat patronal. Le Syndicat des dockers qui devait bénéficier d’une augmentation de 2 francs par jour pour chaque hausse de 33 points de l’indice consentit à ce que l’ajustement ne jouât que pour des variations en hausse ou en baisse de 100 points entraînant un changement de 6 francs dans le salaire.

Nous demandions également si les syndicats étaient d’avis que l'échelle mobile pouvait être un facteur de consolidation de la hausse des prix.

«Nous ne pouvons croire que l’on puisse reprocher à l'échelle mo-

bile de consolider la hausse des prix, étant donné que l’augmentation des salaires suit l’augmentation du coût de la vie ».

nous a répondu le Secrétaire de l’Union Départementale des Bouches- du-Rhône.

Même réponse de l’Union Départementale du Rhône et de l'Union des Syndicats Confédérés de Rouen. Le Secrétaire de l'Union des Syndicats de Meurthe-et-Moselle est d'avis que :

«L'augmentation qui résultait de l’application de l'échelle mobile a dû jouer un rôle et devenir un facteur d'augmentation du prix des objets manufacturés ».

Le Secrétaire de l’Union des Syndicats de la Gironde estime que l'ajustement automatique a pu consolider la hausse dans certains cas, mais que :

«en appliquant des solutions hardies d'organisations modernes de travail, comme l’ont fait certains patrons, on peut, même malgré l’application de l’échelle mobile, éviter la hausse des prix »,

Que faut-il penser du résultat de notre petite enquête ? Si les Dirigeants des unions départementales ont dans l’ensemble une bienveillance marquée pour le système de l'échelle mobile, c’est qu'ils sont en contact quotidien avec la masse des travailleurs et . que pour ceux-ci le salaire reste, surtout dans des périodes d’instabilité monétaire, le premier objectif à atteindre.

Mais il nous faut reconnaître que les réponses qui nous ont été transmises datent d’une époque à laquelle les indices du coût de la vie allaient seulement commencer à décroître ; la baisse des salaires n’avait pas encore eu lieu. Or si nous nous reportons à l’année 1921, nous rencontrons plus d’une grève occasionnée par un ajustement des salaires à la diminution des indices. Telles furent la grève du Livre à Bordeaux en mai 1921, celle de la Métallurgie du Bas-Rhin en juin-juillet 1921 et surtout la grande grève du Textile de Roubaix-Tourcoing en septembre 1921. De nombreux contrats furent dénoncés ; les prétextes ouvriers étaient que la baisse des salaires n'était pas justifiée, car les salaires de base étaient ceux de 1914, par conséquent nettement insuffisants ou bien que la baisse des indices était provoquée par la diminution des dépenses d’habillement, alors que les dépenses d’alimentation renchérissaient (1).

Certaines commissions départementales ou locales du coût de la vie furent abandonnées durant un certain temps par les ouvriers, telles celles du Nord et de Nancy. Ce geste fut vivement critiqué

(1) En ce sens, le Secrétaire de l'Union Départementale des Syndicats de l’Aube déclarait : «Il est inadmissible qu’un objet de consommation annuelle balance par sa diminution un objet de consommation quotidienne et qui est en hausse. C’est un fait nouveau et dont il faudra tenir compte et qui provoque la protestation unanime de toute la classe ouvrière » (L'Information sociale du 18.8.21),

du côté patronal (1) et aussi du côté sympathisant à la cause syndicale (2).

Il n’est pas douteux, comme nous l’avons déjà remarqué, que ces difficultés en cas de baisse de l’indice ont fortement impressionné les dirigeants de la C.G.T. en dehors de toute question doctrinale. |

La baisse des prix de l’année 1927 n’a pas donné lieu à des conflits aussi graves et même il est significatif que la Fédération du Livre ait elle-même recommandé à la fin de l’année 1926 à ses

(1) Au sujet de la grève de Bordeaux :

«Il faut que le syndicalisme français choisisse. Ou il restera ce qu'il a été à peu près exclusivement jusqu'ici, une formation de combat, ou il deviendra une force d'organisation économique. S'il choisit la seconde voie, il doit d’abord se convaincre que la règle fondamentale des rapports entre hommes, dans une société organisée, est le respect des contrats et la fidélité à la parole donnée ». (B. Q. du 18.10.21).

(2) Au sujet de la décision des délégués ouvriers de se retirer de la Commission du coût de la vie de Nancy, l'Information Sociale du 12 mai 1921 déclarait :

«Il nous paraît que cette méthode n’est pas la meilleure que pourraient adopter les représentants des syndicats ouvriers. D'abord il n’est jamais habile de paraître fuir les responsabilités. Et lorsqu’on à accepté un débat contradictoire et le recours à l'enquête, il convient de ne pas abandonner la discussion parce que tous les faits ne viennent pas à l'appui de la thèse et des intérêts que l’on doit défendre. En restant au poste d'observation et de contrôle que les circonstances ont obligé le gouvernement à leur concéder, les délégués ouvriers contribueraient certainement à assurer l’impartialité et l’objectivité d’une enquête qui va de toute manière se poursuivre pour éclairer l'opinion sur les conditions de vie des travailleurs, et sur le rapport qu’il convient d'établir entre le coût de la vie et les salaires. Par leurs observations, par des remarques que leur expérience leur permettrait d'apporter aux conclusions des enquêteurs, les délégués des syndicats continueraient, bien mieux que par leur abstention, à servir et à défendre l'intérêt des

‘ ouvriers ».

adhérents d'accepter, sous certaines conditions, une baisse des salaires (1).

Ce n’est que dans les derniers mois de l’année 1927 que la diminution des indices devenant plus marquée, les protestations ouvrières se renouvelèrent contre une telle méthode de fixation des salaires.

(1) «Ne faites pas toucher à votre salaire. Vigoureusement, solidairement, défendez-le. Pour le défendre, vous avez un point d'appui : l’indice du coût de la vie. Plus ou moins exact, c’est possible. Mais nous n’avons que cela sous la main. Elément de principe et de bonne foi. Ne permettez pas les maquignonnages sur ce point. Rigoureusement exigez que le salaire de 1914 soit multiplié par cet indice pour déterminer le salaire d'aujourd'hui. Exigez aussi la révision périodique ».

«Mais, dira-t-on, cette révision périodique risque de nous amener une diminuiotn du salaire ? Rien n’est plus vrai, ce n’est point une révélation. Depuis 1919 le Comité de la Fédération du Livre ne s’est pas arrêté à la formule de l'indice du coût de la vie pour l'unique raison que cet indice a été à peu près constamment en hausse. I1 l’a accepté comme le pivot du salaire étant le plus près de la vérité. Il l’a accepté dans sa double conséquence : hausse et baisse. En dehors de cela, il n’y a que fantaisie et arbitraire. Nous laissons à d’autres le soin d’en user ».

«Autant nous devons agir vigoureusement pour ajuster le salaire à la valeur du franc lorsque cette valeur fléchit, autant nous devons accepter et recommander l'acceptation d’une rectification de chiffre lorsque la valeur du frane augmente. Avoir une autre attitude serait, de notre part, nier une vérité économique et s’insurger contre toute déflation pratique et possible. Mais ce serait aussi faire preuve d’une certaine lâcheté civique : ce serait démontrer que nous sommes seulement capables de griser nos mandats par des artifices, des gros chiffres de salaires. »

« Nous avons une idée plus haute de notre mission. »

«Estc-ce à dire que la moindre manifestation de baisse doit automatiquement réduire le salaire ? Nous demandons à voir. On ne doit toucher au salaire, pour une diminution, qu'avec toute la prudence, toutes les garanties exigées des patrons pour la hausse. Ajoutons en effet qu’il est des salaires de 1914 qui, à nos yeux, n’expriment pas une vérité économique absolue. Il en est qui ont été

fixés sans l’assentiment ouvrier. Nous demanderons. en cas de baisse, le droit à révision ». ;

(Extrait de l’Imprimerie française, organe de la Fédération du Livre. — Décembre 1926.)

Quelques militants ont à ce moment exprimé dans le « Peuple » leur aversion contre ce système (1).

(1) « Cette fixation de la rémunération du travail qui ravale le travailleur au rang de la matière première dont il s’agit de déterminer le prix de revient — le plus bas possible naturellement pour l’acheteur, le patron — est autant incompatible avec la dignité humaine que néfaste à la production ».

« Nos efforts doivent tendre à lui substituer une méthode plus rationnelle et plus humaine, tenant compte des différents facteurs en présence, les intéressant tous et déterminant le salaire selon la conception nouvelle de l’économie qui voit dans le travailleur salarié un consommateur en puissance dont l’accroissement des moyens d'achat, c’est-à-dire du salaire, est une condition du développement de la production ».

« À propos de contrats collectifs du travail », dans le Peuple du

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