CONCLUSION GÉNÉRALE
L'avenir de l’échelle mobile
En France, dès les derniers mois de l’année 1926, l'échelle mobile cesse d’être revendiquée. Il n’est pas étonnant qu'il en ait été ainsi, puisque les prix baissent jusqu'au début de 1928. Mais à partir de ce moment, les prix poursuivent un mouvement de hausse et tendent à rejoindre le niveau mondial. Cette hausse est très sensible sur le marché de détail et cependant l’échelle mobile continue d’être délaissée.
Il y à à cela une première raison : c’est que le mouvement de reprise de l’activité industrielle en 1928, succédant à la dépression de 1927, est modeste en comparaison de la prospérité fiévreuse des années d'inflation. Une agitation ouvrière en faveur de l'échelle mobile serait donc partie dans des circonstances peu favorables.
Que cette revendication ait été abandonnée par la Fédération des Syndicats de Fonctionnaires, nous n’en sommes pas surpris. Aux plus sombres jours de 1926, les dirigeants de la Fédération ne l'avaient jamais réclamée avec beaucoup de conviction.
Quant à la C.G.T.U., elle ne pouvait tenter de remettre à la mode un mot d'ordre vieux de trois ans. Une organisation révolutionnaire se doit évidemment de rajeunir ses cris de guerre de temps à autre.
Enfin la C.G.T. qui n’avait jamais été partisan du système s’y est peut-être montrée encore moins favorable qu'auparavant.
En effet, le problème de la rationalisation qui, avec les assurances sociales, est passé au premier plan des questions ouvrières, s’accomode mal de l’ajustement automatique des salaires aux variations du coût de la vie.
La C.G.T.U. redoute que la rationalisation ne profite qu'aux
industriels et que la méthode de l'indice n’aveugle les ouvriers, en leur faisant accepter une augmentation nominale de leur rémunération en échange d’un accroissement de rendement.
La C.G.T. s’est prononcée à maintes reprises en faveur de la rationalisation. «La rationalisation, dit-elle, doit avoir pour objet dernier l'élévation de la capacité de consommation des masses qui, à son tour, facilitera une reprise de l’activité productive. D'où la nécessité d’une politique de hauts salaires et le recours, peut-être occasionnel, aux pratiques de vente à tempérament, généralisées aux Etats-Unis au point que certains articles, tels que les voitures automobiles et les phonographes, se trouvent vendus à crédit dans la proportion de 90 %. Encore faut-il que l’ouvrier trouve les loisirs nécessaires pour faire usage d’un pouvoir d'achat ainsi accru, ce qui implique une diminution progressive de la journée de labeur » (1).
I1 nous faut reconnaître que si les méthodes de production massive et à bon marché se développaient en France, l’échelle mobile constituerait une méthode de fixation des salaires indésirable, car une prospérité économique durable doit s'accompagner, comme le remarque justement la C.G.T., d’une augmentation du pouvoir d'achat de la collectivité, et quoique l'échelle mobile n'empêche pas l'élévation du salaire de base, elle n’est, avant tout, qu’une méthode de « stabilisation » du salaire réel. Ajuster les salaires au coût de la vie, qu’une politique d’abaissement des prix de revient ferait baisser, équivaudrait à interdire à la classe ouvrière de prendre sa part du bien-être général.
A cet égard, les enseignements de l'Amérique devraient être profitables aux pays européens. Grâce aux méthodes modernes de production et d'organisation du travail, le salaire réel de l’ouvrier s’y est accru de façon notable, en même temps que les prix diminuaient.
Le système de l’échelle mobile subsiste en France, en particu-
(1) Numéro spécial du « Peuple », sans date, des premiers mois de l’année 1928, intitulé « Le Programme de la C.G.T. ».
lier dans l’industrie du livre, dont les syndicats ouvriers sont particulièrement organisés. Leurs membres ont une culture et une connaissance de la vie économique beaucoup plus grandes que celles des autres travailleurs, ce qui leur permet de conserver la méthode de l’ajustement automatique, puisqu'ils sont capables d’en connaître les défauts et d’y remédier.
En Angleterre, le système est loin d’avoir disparu. La Labour Gazette indique qu’en 1928, les réductions de salaires se sont élevées à 182.000 livres par semaine, dont :
57.700 livres effectuées en vertu d’échelles mobiles par rapport
au coût de la vie (ce chiffre de 57.700 livres représente pour 47.100 livres le montant des réductions de salaires opérées en application d’échelles mobiles acceptées par des « Joint Industrial Councils » et pour 2.150 livres le montant de celles opérées par des « Trade Boards »).
pour celles dues à l’arbitrage et à la conciliation ; pour celles dues à des commissions permanentes ou à des Trade Boards en dehors des échelles mobiles ; pour celles dues aux échelles mobiles en fonction du prix de vente ;
pour les diminutions provenant de négociations directes.
Quant aux augmentations de salaires, elles se sont montées à 40.100 livres par semaine se décomposant en : 17.000 livres pour les augmentations dues aux échelles mobiles
en fonction du coût de la vie (dont 8.900 livres acceptées par des « Joint Industrial Councils » ou d’autres commissions permanentes de travailleurs et d'employeurs et 2.150 livres pour les augmentations décidées par les « Trade Boards ») ;
pour les autres augmentations convenues par les « Joint Industrial Councils» et les « Trade Boards » ;
1.700 — pour les augmentations dues aux échelles mobiles en fonction du prix de vente ; 200 — pour celles dues à l'arbitrage ; 12.500 — pour celles résultant de négociations directes.
En Belgique, la Revue du Travail mentionne encore de temps à autre, depuis la fin de 1926, quelques conventions collectives fixant les salaires d’après les index, mais le cas devient de plus en plus rare.
On ne peut que se féliciter de la disparition des fluctuations monétaires dues à la guerre, et en particulier des fluctuations du change. Mais, comme avant 1914, les prix sont instables et l’on s’est beaucoup préoccupé en Amérique des moyens de stabiliser le pouvoir d’achat de la monnaie. Si le but recherché pouvait être atteint, on pourrait prévenir les crises de surproduction précédées par des années de hausse et de prospérité, mais suivies d’une période de baisse, dans laquelle la classe ouvrière est malheureusement victime du chômage.
Les expériences de « monnaie dirigée » tentées par les Banques d'émission aux Etats-Unis au moyen des variations du taux de l’escompte, ou par des achats ou ventes de titres, ou des acceptations de banque, ne paraissent pas avoir donné tout le résultat qu’on en escomptait. La grande stabilité des prix au cours des dernières années semble être davantage l’effet de la politique de rationalisation. Il est permis d'espérer que ces expériences seront perfectionnées et permettront d’atténuer les variations du pouvoir d’achat de l’unité monétaire, à la disparition desquelles la classe ouvrière ne pourrait que gagner.
Vu : Le Doyen, Vu : Le Président, H. BERTHÉLEMY. William OUALID.
Vu et permis d'imprimer.
Le Recteur de l’Académie de Paris, CHARLETY.