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Les fluctuations des salaires du début de la guerre à la fin de l’année 1919 mettent donc en évidence un retard général dans l'adaptation des taux de salaires à l'augmentation du coût de la vie, et comme nous l’avons dit plus haut, un nivellement très marqué dans les taux de salaires des ouvriers qualifiés et des ouvriers non qualifiés. Il est d’ailleurs facile de comprendre que les salaires qui étaient avant la guerre le plus rapprochés du minimum d'existence n'étaient pas susceptibles de compression. À partir de 1919, vient s’ajouter une autre explication : les mouvements révolutionnaires ont été particulièrement favorables aux catégories inférieures. La même tendance au nivellement se traduit dans les fluctuations des traitements des fonctionnaires, des travailleurs intellectuels et autres groupes similaires. L'écart entre leur rémunération et celle des travailleurs manuels s’en trouve considérablement réduit.
Les revendications ouvrières allaient donc prendre une autre signification qu'avant guerre. Jusqu'en 1914, une grève pour une augmentation de salaires avait pour but une « amélioration » du niveau de vie atteint. Mais depuis la guerre la plupart des conflits du travail — quand ils sont dûs à une question de salaires — sont causés par la volonté de « maintenir » le « standard of living » et apparaissent bien plus sous un aspect « défensif » qu'auparavant. Du moins en est-il ainsi jusqu’en 1919, où d’autres facteurs tels que les énormes besoins des pays belligérants, en même temps qu’une crise de leur production et que l’effervescence sociale qui a caractérisé le lendemain de la guerre, entrent en ligne.
Il y a lieu, toutefois, d'ajouter qu’en dehors des pays de l’Europe centrale et orientale, où l’abaissement du niveau de vie peut être tenu pour certain, la diminution du taux des salaires réels a pu être compensée par une augmentation du revenu familial dû principalement à l'emploi, dans les usines de guerre, des femmes habituées auparavant à des gains modestes. Quant aux métiers féminins d’avant-guerre, leurs taux constituaient en 1914 de tels salaires de famine que leur pourcentage d'augmentation devint ra-
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pidement plus élevé que celui des professions masculines et que leur valeur réelle finit par dépasser celle d’avant-guerre.
Mais si l’on écarte ces considérations, on peut conclure d’une façon générale à l’abaissement des taux des salaires réels durant la guerre. A la différence du patron qui bénéficie en période de hausse des prix d’un écart entre le prix de vente et le coût de production sans avoir à fournir un effort supplémentaire, bien des ouvriers ne peuvent faire face à cette hausse, même au moyen d’un allongement de la journée de travail. L'augmentation du salaire nominal ne suffisant pas à remédier à l'élévation du coût de la vie, des remèdes s’imposaient.
Nous ne parlerons pas ici des mesures de taxation des prix des denrées de première nécessité et de contrôle des loyers qui permirent surtout aux gouvernements eux-mêmes de conserver aux ressources qu'ils tiraient des émissions de papier-monnaie un pouvoir d’achat supérieur à ce qu'il eût été autrement. Elles servirent cependant à ralentir l’élévation du coût de la vie et, par là, à réduire la dépréciation des salaires, car on sait qu'il est d’autant moins fàcile de les ajuster que la hausse est rapide.
I1 fallut avoir recours à d’autres moyens. L'année 1917 vit la création des indemnités de vie chère. A vrai dire, celles-ci ne constituaient pas une nouveauté, car elles existaient avant la guerre dans certaines administrations publiques et autres services d’intérêt général, où elles avaient été instituées pour surmonter les difficultés résultant de la hausse des prix qui se manifestait depuis 1896 et plus particulièrement depuis 1906.
Comme on espérait que la hausse disparaîtrait avec la fin de la guerre, on estimait préférable de ne pas réviser le taux de salaire en lui-même, ce qui eût entraîné à de délicates opérations de refonte de tarifs, susceptibles de traîner en longueur et de provoquer des conflits. On imagina donc de maintenir fixe le taux de salaire et de lui ajouter une indemnité de cherté de vie, modifiable selon le mouvement des prix. Il y avait alors un sentiment vague que l’augmentation des prix était, en quelque sorte, une partie du fardeau de guerre et qu’elle devait être supportée par tous,
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comme une sorte de taxation. Mais il apparut de bonne heure qu’une exception devait être faite en faveur des salariés des catégories inférieures, de la même façon qu'un système d'impôts progressifs prévoit des exceptions en faveur des petits revenus (1). C’est de la même idée que procède l'institution des indemnités de vie chère, calculées de manière à préserver les besoins essentiels de l’ouvrier et à sacrifier les besoins superflus. Elles furent accordées à l’origine à un taux uniforme, mais comme ce système conduisait à un nivellement par trop accentué des salaires, on eut recours assez souvent à des majorations proportionnelles au salaire, ou tout au moins grandissant avec lui. Mais en France le Ministre de l'Armement préféra une échelle des primes de cherté de vie calculée de manière dégressive, tout en maintenant entre les diverses catégories l'écart correspondant à la différence de valeur technique (2).
Un deuxième remède au retard dans l’adaptation des salaires à la hausse des prix fut la création des allocations familiales. Comme les indemnités de vie chère, elles existaient avant la guerre dans un certain nombre d’administrations et de services publics et particulièrement en France où, dès 1862, une décision impériale accordait le bénéfice d’une indemnité de 0 fr. 10 par jour et par enfant de moins de 10 ans aux marins, jusqu'aux quartiers maîtres ins-
(1) « De même qu’en établissant l’income-tax, le Gouvernement exempte «entièrement les petits revenus alors qu’il prend plus des trois «quarts du revenu du millionnaire, de même en ajustant les salai- «res, nous avons accordé aux manœuvres et aux aides une aug- «mentation pleinement suffisante pour faire face à la hausse du «coût de la vie, mais nous n’avons pas jugé opportun d’accorder «aux occupations mieux payées une augmentation correspondant à « l'élévation totale du coût de la vie... »
Décision du 1* octobre 1918 du Shipbuilding Labor Adjustment Board, p. 55 de «The use of cost of living figures in wage adjustments » par Elma B. Carr, Bulletin of the United States Bureau of Rs rs n° 369, Washington 1925.
ans le même sens, E. M. Burns « Wages and dres, P. $S. King and Son, 1926). à HÉSRESNSE
@) William Oualid et Charles Picquenard « Salaires et Tarifs. Convenue et grèves ». Publications de la dotation Carnegie, P. ;
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crits maritimes. Les allocations familiales ne sont à l’origine rien d'autre que des indemnités de vie chère proportionnées aux charges de famille. Mais dans les pays comme la France et la Belgique où elles prennent un grand développement et deviennent « l’innovation sociale la plus féconde de la guerre» (1), elles prennent rapidement une autre signification. Elles visent à la fois un but philanthropique, économique — en ce sens qu’en cherchant à enrayer la crise de natalité, les patrons veulent faciliter pour l'avenir le recrutement de [a main d'œuvre — et social en essayant d’attacher les ouvriers à l’entreprise.
Le système des allocations familiales connut un moindre succès dans les autres nations, bien qu’elles continuent à faire dans les pays anglo-saxons l’objet de discussions théoriques approfondies. Dans les pays de l’Europe centrale, elles furent instituées pendant la guerre et se maintinrent par la suite. En Allemagne, après avoir été établies uniformément sans distinction entre les ouvriers qualifiés ou non qualifiés, elles furent ensuite graduées d’après les salaires, mais elles ne prirent pas une importance considérable, sauf dans les entreprises de l’Etat. En Autriche, où elles existaient au profit des fonctionnaires depuis 1916, elles se répandirent dans l’industrie privée en 1921 ; l’Etat institua une caisse de compensation, mais à partir de 1922 le système perdit toute son importance du fait que les allocations pour enfants cessèrent d’être ajustés au renchérissement. En Pologne, en dehors de la Haute-Silésie où elles avaient été introduites du temps de l’Administration allemande, les allocations familiales ne se trouvent que dans un petit nombre de contrats collectifs (2).
Enfin, d’autres indemnités de vie chère, calculées sur une base locale, pour tenir compte des variations du coût de l'existence d’une ville à l’autre, apparurent aussi au cours de la guerre et se maintinrent dans les pays à change déprécié.
(4) Oualid et Picquenard, op. cit. p. 249.
(2) Sur 500 contrats collectifs examinés par l'Office Central de Statistique de Varsovie, 7 1/2 seulement prévoyaient l'institution de ces allocations.
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Sans nul doute ces mesures facilitaient l'ajustement des salaires au coût de la vie, mais comme les prix continuaient de monter, il fallut remanier à plusieurs reprises à la fois les indemnités et les taux de salaires. Ces modifications n’allaient pas sans difficultés. On chercha à remédier à ces discussions en liant d’une façon automatique l'indemnité de cherté de vie aux fluctuations des prix. Jusque-là le procédé d’ajustement de ces indemnités était assez empirique. Le nouveau système avait pour but d'éviter toute contestation à ce sujet en donnant une base objective aux augmentations de salaires et de prévenir ainsi les arrêts du travail que les nécessités de la production commandaient d’éviter.
C’est l’étude de ce système, plus connu sous le nom d'échelle mobile, qui fera l’objet de notre étude.