INTRODUCTION
« Le caractere principal qui parail mus ques l'allitude présente des économistes français au point de vue méthodologique c'est le refus trés général dé prendre à cet égard wne posilion estréme el unilatérale 61 de 46 prononcer 40i1 pour une méthode abstraile où les fails ne jouerdient qu'un r6le effacé el secondaire, 4011 pour une inéthode positive d'où Wa déduction serail presque complétement bannie, » En écrivant ces lignes À, M. le Professeur Gaétan Pirou indiquait combien La querelle entre l'économie pure el l'économie historique, qui n'a jamais élé chez nous aussi violente qu'ailleurs, 41 aujourd'hui dépassée, Cela est vrai «urtoul si l'on regarde l'œuvre des snalres de nos Facultés de Droil: leurs inéthodes réalisent une synthèse de théorie el d'histoire, de stalistique el de logique;
elles sont des méthodes Fomposiles,
Pourtant le probléme méthodologique à été posé dans notre pays À une époque récente par deus auteurs qui ont consacré aus recherches économiques les [ruils d'une formation spécialement scientifique pour l'un, spécialement philosophique pour l'autre, Le premier est M. Rueff qui faisail paraître en 1922 son ouvrage Ves sciences physiques aux sciences morales. Le second 641 Francois Simiand dont les fravaur, trop tôt interrompus, constituent l'édificalion en même lenps que l'application d'une méthode nouvelle de la science éco-
noinique.
A, La méthode el l'ordonnänceement de La science économique chez les économistes français contempordins, (Revue d'Economie politique, 1928, p. 1487 el &.).
Les méthodes de M. Rueff et de F. Simiand ont un point de départ commun : elles veulent rapprocher l'économie politique des sciences de la nature. En cela elles s'opposent l’une et l'autre aux méthodes composites qui considèrent la vie économique comme une part du domaine des faits humains dont la connaissance relève autant de l'esprit de finesse que de l'esprit de géométrie. M. Rueff et F. Simiand, au contraire, sont amenés l'un par sa formation d'ingénieur, l'autre de sociologue, à penser que toute science vraie doit se constituer sur le modèle des sciences « exactes ».
Mais de cette base commune, l'effort de ces deux auteurs s'oriente dans des directions très différentes. M. Rueff voit dans la vie économique un système de forces tendant à s'établir en équilibre. Pour connaître les lois de la formation de cet équilibre et de son déplacement, il faudra, penset-il, appliquer à la vie économique les principes de la mécanique. Sur le modèle de la mécanique rationnelle on aura une science économique « rationnelle » (2).
Selon F. Simiand, au contraire, on ne peut établir aucune analogie entre les faits économiques et les phénomènes étudiés par la physique. Il faut les rapprocher plus tôt des phénomènes biologiques. L'effort devra consister seulement à déterminer les conditions d’une véritable expérimentation sur les faits économiques, en vue de la constitution d’une « science économique positive ».
Nous avons donc de nouveau chez les économistes francais une diversité de méthode, entre la « science économique positive », « l’économie politique rationnelle » et les méthodes composites. Nées d'efforts pleinement personnels, ces trois
(2) Un autre économiste, de même formation intellectuelle. M. Divisia, adopte exactement la même position.
tendances ne se rattachent pas directement à l’une ou l'autre de ces écoles étrangères dont le rayonnement est universel. Leur confrontation doit donc permettre de présenter un des aspects des plus originaux des recherches économiques en France.
Les discussions méthodologiques paraissent à beaucoup lastidieuses et vaines parce qu'elles se déroulent dans l'abstrait, Chaque méthode, en effet, choisit son terrain d'application dans une partie du domaine si vaste et si peu exploré des faits économiques en sorte que souvent ces résultats ne peuvent être confrontés avec ceux d'une autre méthode parce qu'ils ne concernent pas le même objet. Il est pourtant un terrain sur lequel les diverses tendances de la pensée économique française contemporaine se rencontrent dans leurs applications : c’est celui de la théorie monétaire (3).
Tout système économique un peu développé comporte l'usage d'instruments monétaires jouant le rôle d’étalon des valeurs d'échange. Et ce fut toujours une des orientations principales de la pensée économique que la réflexion sur la qualité de cet étalon. Les modifications de la valeur des biens, qui s'expriment dans le mouvement général des prix, prennent parfois une amplitude si grande et déchaînent de tels bouleversements, qu'on se demande si elles ne tiennent pas à l'étalon monétaire lui-même plutôt qu'aux marchandises. Les controverses autour de cette grande question constituent le domaine de la théorie monétaire.
(3) Dans son livre : De la théorie monétaire à la théorie économiîque (Rirey, 1930). M. A. Pose montrait précisément comment le renouvellement moderne des théories monétaires permet de dégager des notions plus précises sur le « concept de science économique ».
Le même problème se pose sous une forme différente si l’on s'attache, non plus aux modifications dans la valeur dès marchandises, mais à celle de la valeur de la monnaie. 1! fault entendre par là le pouvoir que possède l'unité monétaire d'acheter une quantité de telle ou telle marchandise, ou si l'on ne précise pas davantage ,une certaine fraction de toutes les marchandises échangées dans le cadre où cette unité monétaire circule. Cette fraction dépend évidemment de l'ensemble des prix des marchandises : mouvements des prix et modifications de la valeur de la monnaie sont donc deux aspects du même phénomène.
Lorsqu'on à voulu rendre responsable des mouvements des prix l’étalon monétaire lui-même, on s'est attaché avant tout à cette idée simple que le prix des marchandises étant l'ex pression de sa valeur en un certain nombre d'unités monétaires, les prix devaient varier comme le nombre de ces unités utilisées dans les échanges. C’est là le [fond de la théorie quantitative de la monnaîie qui est au rentre de toutes les discussions sur la valeur de la monnaie.
Mais aux préoccupations de théorie rnonélaire, se joint le plus souvent le souci de porter remède au bouleversement des valeurs d'échange. Si on l’attribue à des causes monétaires, on cherchera à réaliser la stabilité de l'étalon monétaire en agissant sur ses caractéristiques, el notamment sur la quantité d'unités monétaires en circulation. D'autres, au contraire, nieront que cette stabilité puisse être obtenue artificiellement. Ces controverses forment le domaine des doctrines monétaires.
Théories et doctrines monétaires évoluent le plus souvent d'une manière parallèle, tantôt suivant le courant quanfitaliviste et tantôt en réaction contre ce courant. Il est cependant des moments de l'histoire où les préoccupations théoriques
montrent un élan nouveau, parce que les conditions de la vie économique posent le problème avec plus d'insistance (4).
Un de ces moments est en France la période de hausse continue des prix du xVr siècle. Ce phénomène donne naissance à des controverses de théorie monétaire, notamment entre M. de Malestroit et Jean Bodin. Ce dernier, qui défend la théorie quantitative, est sans doute le premier auteur qui ail posé comme une branche particulière dans la connaissance des faits économiques, la relation entre la monnaïe et les prix.
Chez les mercantilistes et les physiocrates, la Lhéorie monétaire n'est pas une préoccupation centrale. Les doctrines monétaires s'échafaudent sans que soit profondément renouvelée la controverse sur les causes des mouvements généraux des prix. Mais bientôt la réaction contre lesprit mercantiliste déchaîne un renouveau puissant de la théorie quantitative, principalement dans l’œuvre de David Hume. Les événements qui se produisent en Angleterre au début du xix° siècle renforcent ce courant puisqu'ils conduisent David Ricardo à la lhéorie économique par la théorie monétaire. A côté de celui-ci, considéré comme le principal représentant de la théorie quantitative dans l'économie classique, des auteurs tels que Thornton, défendent des vues plus nuancées.
{4) De nombreux ouvrages récents sont consacrés, en France, à l'histoire des théories el doctrines monétaires. Voir principalement :
René GonNaRD : Histoire des doctrines monétaires dans ses raÿports avec l'histoire des monnaies, 2 volumes, Sirey, 1935.
Paul Harsin : Les doctrines moñétaires et financières en France du XVI° au XVIII* siècle. Alcan, 1928.
Charles Risr : Histoire des doctrines relatives au crédit et à la monnaie depuis J. Law jusqu'à nos jours. Sirey, 1938.
Toute la pensée économique du xix° siècle, peut-on dire, est en dépendance des grandes controverses anglaises du temps de Ricardo. Quoique des auteurs, tel que Tooke, aient apporté à la théorie monétaire des contribulions de premier intérêt, les préoccupations sont alors fixées avant tout, aussi bien en France qu'en Angleterre, sur l'application, sur la doctrine monétaire. Des controverses sur les banques d'émission, sur le mono ou le bimétallisme sortent les régimes monétaires modernes.
Ces régimes monétaires ont été profondément bouleversés par la guerre de 1914-1918 et depuis celle-ci, les valeurs d'échange ont subi des mouvements sans précédent par leur amplitude et leur aspect incohérent. C’est pourquoi la période qui s'étend de 1918 à nos jours montre dans tous les pays un renouveau de la théorie monétaire. Certes, ce renouveau n’est pas sans avoir des racines dans la période antérieure puisque l'ouvrage qui est encore le centre de toutes les discussions, The purchasing power of money d'Irving Fisher, date de 1907. Néanmoins, c’est surtout dans la période la plus récente que la controverse a pris toute sa généralité.
Toutes les écoles se sont attachées comme à un problème privilégié, à l'explication des mouvements généraux des prix ou des fluctuations de la valeur de la monnaîe. Toutes les méthodes ont été mises en œuvre pour sa solution, toutes les ressources de la dialectique et de la statistique.
En France, parmi les plus éminents représentants de l'enseignement économique dans nos Facultés de Droit, plusieurs ont consacré la meilleure part de leur effort scientifique à la recherche des causes des mouvements des prix : tels M. Rist, M. Nogaro, M. Aftalion. Ils y ont apporté toutes la souplesse, la subtibilité des méthodes composites.
D'autre part les deux auteurs qui ont voulu renouveler l'économie politique en lui donnant un caractère rationnel ou positif ont apporté directement ou indirectement des contributions très importantes au problème des modifications de la valeur de la monnaie.
Nous avons donc avec la théorie monétaire un terrain privilégié où peuvent être confrontées non seulement dans leurs principes mais dans leurs résultats, les diverses tendances de la pensée économique française contemporaine (5).
A première vue les récentes théories monétaires en France ne donnent point l'impression d'un ensemble de travaux convergents et dont les résultats puissent s'appuyer mutuellement ou même se concilier sans difficulté. Mais \ est également difficile d'établir entre elles des oppositions claires et bien tranchées.
La théorie monélaire moderne poursuit, en somme, la controverse entre partisans et adversaires de la théorie quantitative. Cependant le dialogue s'est singulièrement compli-
(5) Quoique souvent préparées par des travaux antérieurs à 1914, les théories que nous exposerons ont reçu leur expression la plus complète dans le cours des quinze dernières années.
Il va sans dire que nous n'avons retenu que les contributions fondamentales. Quantité d'ouvrages récents développent des vues de théories monétaires, mais d'une manière trop hâtive, croyonsnous.
De très nombreuses discussions politiques se sont également appuyées depuis la guerre, sur des arguments de théorie monétaire : elles ont donné lieu à une éclosion de brochures, rapports, elc… dont il eut été difficile de tenir compte et qui d'ailleurs trouvent leur source ou leur aboutissement chez les représentants principaux de la pensée économique française que nous étudie- Tons.
qué car la théorie quantitative a pris des formes extrêmement diverses el souples, et il est devenu très difficile «de déterminer si un auteur est ou non quantilativiste.
Dans son sens le plus rigoureux, la théorie quantitative peut s’énoncer ainsi : « À supposer que la quantité de marchandise échangées dans un certain cadre demeure constante, les variations du niveau général des prix seront toujours provoquées par l'augmentation ou la diminution de la quantité de monnaie en circulation ». Aucun des auteurs francais contemporains n'adopte entièrement cette conception absolue. Plusieurs représentants des méthodes composites l'utilisent comme base de discussion mais c'est pour la rejeter avec force et mettre en évidence par cette opposition l'originalité de leur construction. D'autre part les représentants des méthodes nouvelles prétendent la dépasser en raison même des principes de leur recherche.
La portée de ces attitudes, d'ailleurs, est souvent difficile à déterminer parce que diverses conceptions de la théorie quantitative peuvent, suivant les cas, se substituer les unes aur autres.
Nous ne négligeons pas sans doute, de rappeler la position que chaque auteur a cru devoir prendre en face de la théorie quantitative, mais ces positions étant souvent fort nuancées, nous ne croirons pas avoir ainsi établies des oppositions infranchissables entre les diverses théories.
En fait, aucun de nos auteurs, nous le verrons, n'échappe à la nécessité de discuter ni même à celle d'utiliser à quelque degré la conception première et fondamentale de la théorie monélaire que nous appelerons l’idée quantitative, c’est-àdire l'idée suivant laquelle la variation de la quantité de monnaie exerce parfois une influence dominante sur le mouvement des prix.
Nous renoncerons donc, faute d'un point de référence adoptée par tous, à ranger nos auteurs en partisans ou adversaires de la théorie quantitative. Mais, à côté de leurs déclarations explicites quant à cette théorie nous nous efforcerons de dégager quelle part effective est accordée dans leur œuvre constructive à l’action de la monnaie sur les prix, quelle place tient dans leur pensée l'idée quantitative.
Enfin ii nous faut indiquer qu'une dernière difficulté, pour la classification des récentes théories monétaires en France, tient à ce qu'elles ne restent jamais sur le plan de la théorie pure: si certains auteurs partent de considérations sur les phénomènes monétaires en général, ils en arrivent toujours à l'interprétation de faits concrets se situant d'une manière précise dans le temps et dans l'espace. Par rapport à l’espace, il s'agit tantôt des variations de la valeur d'une monnaie nationale et tantôt du mouvement des prir dans le monde. Par rapport au temps, les théories monétaires interprètent les faits de la période contemporaine ou bien ceux du xix® siècle et remontent même parfois plus haut. Les mouvements des prix considérés sont, suivant la distinction adoptée, tantôt des mouvements qui s'étendent sur une courte période, quelques années et au maximum la durée d'un cycle économique, et lantôt des mouvements de longue durée. Deux auteurs peuvent ainsi s'opposer par rapport à un certain cadre et se trouvaient d'accord dans un autre. Nous aurons soin de marquer toujours cette relativité des théories.
+ LE
Cette diversité des cadres de travail, ajoutée à l'absence d'une définition claire et adoptée universellement de la théorie quantitative, ainsi qu'aux différences de méthodes, suffit à montrer combien Ù eut été artificiel et vain d'établir dès
l'abord une classification de nos théories comportant des rapprochements et des oppositions absolues.
Aussi bien n'était-ce pas notre dessein d'opposer des théories par simple jeu d'esprit. Ayant trouvé dans la théorie monétaire un terrain où différentes conceptions de l'économie politique ont pu également faire leur preuve, nous nous sommes efforcés de mettre en évidence, dans leurs résullats, beaucoup moins les divergences de détail que les conflits profonds.
L'originalité la plus réelle d'une théorie économique comme de tout effort de pensée, est dans ses ambitions. Or celles-ci se révèlent sans doute le mieux au moment où chaque auteur définit les principes de sa recherche. Tout le cours de ses travaux, dans la suite, sera marqué par le souci d'une fidélité bien légitime à sa propre pensée.
Pour cette raison nous indiquerons toujours en premier lieu les principaux traits de la méthode de chaque auteur, puis nous analyserons son œuvre critique et constructive en indiquant la place accordée finalement à l’idée quantitative. Si nous avons soin, en outre, de marquer la portée relative à un certain cadre de chaque explication nous devrons aboutir à dégager les conflits les plus réels, qu'ils soient entre les méthodes ou entre les interprétations et peut-être à rendre plus claires, aux yeux de certains, des controverses fort subtiles et enchevétrées.
Mais le rôle de la clarté est de permettre ou le choix, ou l’utilisation commune de divers points de vue complémentaires. Dans la seconde partie de notre travail nous essaierons de montrer pourquoi cette dernière orientation nous paraît la meilleure dans l'état actuel de la science économique.