SI
La critique de l’économie
politique.
Simiand fut d’abord un sociologue de l’école française, disciple de Durkheim et collaborateur de celui-ci à l'Année sociologique, revue fondée en 1898 (1) dans le but de « rapprocher de la sociologie certaines sciences spéciales qui s’en tiennent trop éloignées » (2). Dans cette intention la revue comporte une critique des ouvrages récents, concernant les sciences « morales », surtout du point de vue de la méthodologie. Simiand chargé de la section de « Sociologie économique » (3) est ainsi conduit à juger les diverses tendances de l'Economie politique au début du xx° siècle : il les rejette toutes catégoriquement dans leur point de départ et dans leur méthode.
La théorie marxiste de la valeur, pense-t-il, est « un puissant effort vers l’objectivation de la valeur » (4). Mais elle n'y parvient que par une réduction des travaux différenciés au travail simple, qui néglige les différences qualitatives. « Si l’on ne fonde ici, conclut-il, une méthode d’estimation en quantité de la qualité, l'évaluation de tous les travaux en
(1) Alcan, éditeur.
(2) L’Année sociologique, 1° année. Préface, p. II.
(3) Les principales analyses de Simiand à l’année sociologique opt été réunies en un volume : La méthode positive en science économique, Alcan, 1912. Il comprend en outre deux nouvelles études.
(4) Année sociologique, 1"° année, p. 464.
temps de travail simple n’est plus qu’une appréciation arbitraire et relative, et du coup l’objectivité recherchée disparaît » (5).
Simiand n’est pas moins dur pour la théorie de l'utilité finale, « ingénieuse et séduisante doctrine, dit-il, qui se dit nouvelle et se prétendit définitive » (6). Elle est une réintroduction du facteur psychologique individuel et concret; elle explique les phénomènes multiples de l’économie par dérivation et complication. Mais, à moins de donner à ces estimations affectives, où s’arrêtait l'analyse, une commune mesure, ou seulement une normale, toute valeur ne devaitelle pas être relative et arbitraire ? Et que fonder là-dessus que d’arüficiel dans le présent comme dans l’avenir » (7).
Notre auteur juge donc stériles les deux grandes tentatives qui ont été faites pour construire une théorie de la valeur. De la même manière, il considère que les méthodes courantes de l'Economie politique sont profondément viciées. Elles s'appuient, dit-il, « sur une ou plusieurs propositions générales touchant la psychologie de l’homme économique, qui jouent le rôle de postulats » (8). Ainsi les théories classiques sont fondées sur ce postulat que l'intérêt personnel est le mobile principal et ordinaire des actions humaines. Mais, dit Simiand, de ce même principe, plusieurs déductions sont possibles.
(5) Idem, p. 465.
(6) Idem, p. 459.
(7) Idem, p. 463. On trouvera une critique de fond de la loi suivant laquelle le besoin décroit à mesure que croit la quantité de la chose employée à la satisfaire dans : La méthode positive, p. 194-197.
(8) Cf. Déduction et observation en science économique. Rev. de métaphysique et de morale, juil. 1899.
La méthode positive, p. 9-39.
ITU
Le capitaliste, par exemple, peul être poussé par son intérêt personnel, soit à augmenter son capital en assumant un cerlain risque, soit à le conserver en renonçant à en tirer un gain. L'existence de cette alternative empêche de dégager une loi unique de l'intérêt. « L'analyse, dans les espèces trai- {ées. peut en réalité dégager deux ou plusieurs sens divergents qui sont également conformes au postulat général » (9). Si donc le sens adopté à été choisi, c’est qu’en réalité, «la prétendue déduction a été observation » (10). Lorsqu'on bâlit une lhéorie sur l'intérêt personnel, on observe sur soi ou sur son entourage, d’une manière plus ou moins Consciente, la manière dont l’homme suit ce qui lui paraît être son intérêt (11).
Dès lors la méthode traditionnelle ne peut se justifier scientifiquement que si elle transforme ses postulats en de simples hypothèses précédant une confrontation avec les faits, une « recherche essentiellement inductive » (12). Simiand doute que cetle voie soit féconde, que l’on arrive jamais à la confrontation des hypothèses avec les faits, car le fait ici étant social, el donne sous une forme relative et complexe, est « peu probablement explicable par une influence précise unique » (13).
Si au contraire l’économie politique renonce au contrôle des faits, son hypothèse de départ devient arbitraire, on peut fonder diverses théories contradictoires ayant une même valeur. On se lrouve dès lors en face d’une discipline « pure-
(9) La méthode positive, p. 21.
(10) Tdem: p'°238:
(11) et non ce qui est son intérêt; cela n'a pas de sens au point de vue de la science positive.
M2) Oprcit., p. 29.
(13) 7dem, p. 30.
ER lie
ment conceptuelle », qui ne peut prétendre interpréter scienüifiquement la réalité.
Les écoles déductlives modernes tombent sous le coup de la même critique, par exemple l’école marginaliste. Analysant le livre de M. Landry « l'intérêt du capital » (14). Simiand qualifie la méthode employée de « conceptuelle ou idéologique », parce qu'elle part d'idées préconçues sur l’attitude de l’homme dans la vie économique, d’ « empirique », parce que, parmi les nombreuses hypothèses qui peuvent être déduites de ces bases de départ, l’auteur choisit d’après sa vague connaissance de la vie ou d’après les traditions, de « normative » enfin parce que l’auteur s'appuie sur une cerlaine arithmétique des plaisirs, une certaine morale, que manifestement, tous les hommes ne suivent pas.
Mais, en même {emps que les théories de l'utilité marginale, s’est développé l'usage de la méthode mathématique. Le livre de Jevons La théorie de l'Economie politique venant d'être traduit avec une importante préface de Painlevé, Simiand constate (15) que l’économie mathématique en est restée à peu près uniquement à l'étude statique, pour laquelle elle s'appuie sur la notion de l’équilibre. Même sur ce terrain, pourtant, il ne pense pas qu’elle soit arrivée à donner de véritables explications. « Ce que l'économie mathématique jusqu'ici, dit-il, appelle déterminer les conditions de l’équilibre de l'échange, ce n’est pas, comme on pourrait le croire, déterminer les phénomènes dont il dépend que cet équilibre soit possible, encore moins les phénomènes dont il dépend que cet équilibre se produise : c’est simplement énoncer des phénomènes dont on puisse dire qu'ils se trouvent réalisés là où cet équilibre se trouve réalisé. » (16). On ne dégage
(14) L'année sociologique, L. VIII, p. 572 el s.
{5} Idem: t. XI D. 518-ets.
(16) Idem, p. 538.
done pas les « conditions proprement dites, ni les causes », mais seulement des « caractères constants », des « éléments de la définition ». « C’est à peu près, ajoute notre auteur, comme si l’hydrostatique appelait condition de l’équilibre d’un liquide, le fait que la surface en soit horizontale » (47). Et non seulement nous n’atteignons pas les causes véritables, mais il n’est pas prouvé que les caractères dégagés ne soient pas seulement les conséquences de l'équilibre.
Au fond, pense Simiand, la stérilité de l'économie mathématique tient à ce qu’elle ne se distingue pas essentiellement de l’économie traditionnelle; elle lui superpose seulement un « vêtement quantitatif » suivant l'expression de Painlevé. La même critique fondamentale vaudra pour les deux écoles: « En voulant expliquer, les phénomènes économiques essentiels. par des phénomènes élémentaires de psychologie individuelle, l’une et l’autre vont à contre sens de la réalité parce que ces phénomènes de psychologie individuelle sont, au vrai, dépendants et dérivés de ces phénomènes économiques essen-
tiels que l’on veut expliquer ou déterminer par eux » (18).
La critique de la théorie quantitative.
La théorie quantitative nous le savons ,est un des terrains privilégiés sur lesquels se sont affrontées les écoles classique, marginaliste, mathématique. Dans chacune de ces écoles nous trouvons des partisans et des adversaires de l’illustre théorie. Simiand pourrait donc prétendre échapper sans plus de dis-
cussion à la controverse puisque toutes les constructions y
(17) idem, p. 539.
(18) Idem, p. 541.
sont viciées par une erreur de méthode. Ce sera, en effet, son attitude fondamentale; mais il n’est pas sans avoir parfois pris part lui-même à la querelle pour des raisons de critique ou d'enseignement.
Il prend position, d’abord, dans l’année sociologique, à l'égard du livre de Fisher The purchasing power of money (19). Ce qu’il reproche surtout à Fisher, c'est d’avoir remplacé une démonstration du rapport de causalité entre M et P (20), démonstration qui devait être faite en dehors de l'équation de l'échange ainsi que Fisher le reconnaissait, par une distinction entre les périodes normales et d'équilibre et les périodes de transitions auxquelles la théorie quantitative ne s’appliquerait pas. Simiand juge radicalement fausse la conception suivant laquelle les phénomènes « transitoires » (modifcation du rapport entre la monnaie et les dépôts, modification du volume des échanges), s’annuleraient pour qu'à la prochaine période d'équilibre les réactions des facteurs de l’équation de l’échange se soldent par une action proportionnelle de’ M sur P.
Fisher s'appuie à tort sur la constance des habitudes sociales car si peu que dure ce transitoire, il suffit à rendre impossible un retour exact à l’état antérieur: « toute modification psychologique laisse une trace, une habitude troublée ne redevient pas exactement la même » (21). De la simple existence de ces priodes transitoires Simiand déduirait plutôt que « d’une préiode normale à la période normale suivante, un doublement de la quantité de monnaie en circulation n'a pas pour effet, même en ce qui le concerne seulement, et par
(49) Idem, t. XII, p. 9138 et s.
(20) Symboles que représentent, nous le savons, la quantité de inonnaie en circulation ef l'indice des prix.