‹ Les Récentes Théories Monétaires en France: Idée Quantitative et Conflit des MéthodesChapitre 35 sur 59 · CROATIE · texte numérisé non relu

CROATIE

lui seul un doublement du niveau des prix » (22). L'ouvrage de Fisher est donc « un des plus flagrants témoignages de tout le mal qu'a pu faire à la théorie économique la métaphore de l'équilibre » (23).

C'est aussi le témoignage de l’échec de la méthode « à la fois conceptuelle et empirique » que Fisher a employée. En construisant les concepts dont.est formée l'équation de l'échange, il croit avoir déterminé l'intermédiaire obligatoire de tous les facteurs de détermination des prix. Mais, dit Simiand, « tels des facteurs, que M. Fisher place à un degré d’antécédence plus éloigné que la quantité de monnaie el... d’autres facteurs dont M. Fisher n'a pas fait état, apparaissent les antécédents les plus proches, les plus immédiats. de la variation des prix » (24).

L'auteur du Purchasing power of money semble s’orienter vers une méthode plus scientifique lorsqu'il tente de retrouver dans les faits les rapports entre quantité de monnaie et prix. Mais y arrive-t-il vraiment ? Une étude statistique des prix aux Etats-Unis de 1896 à 1909 aboutit seulement à montrer que l'augmentation de la quantité de monnaie a été la cause la plus forte du mouvement des prix, mais elle ne prouve aucune proportionnalité entre ces deux phénomènes. Une large revue historique du mouvement des prix depuis le xvie siècle aboutit seulement à constater qu'il y a une hausse des prix lorsqu'il se produit une brusque augmentation de la quantité de métaux précieux. Tout cela ne confirme pas la théorie quantitative, aux yeux de Simiand. Cette « prétendue vérification », dit-il, « n'est une preuve de la théorie quantitative, dans sa précision, dans sa rigueur,

(22) Idem, p. 715.

(23) Idem, p. 714.

(24) Idem, p. 719.

que pour ceux à qui la théorie paraît n’en avoir pas besoin pour être vraie. Pour ces esprits nous pouvons prédire le résultat de toute confrontation avec les faits; la confrontation est-elle entièrement négative ? C’est que l'effet déterminé par la théorie est balancé ou caché par le mélange d’autres influences; la confrontation montre-t-elle une correspondance se rapprochant de la (héorie, mais imparfaitement ? C'est que les autres influences n'ont pas été entièrement éliminées; mais si elles l’étaient, la correspondance serait parfaite » (25). Selon notre auteur, semble-t-il, l'ouvrage de Fisher, même dans sa partie «expérimentale », est dominé par la méthode concepluelle et c’est ce que lui enlève toute valeur.

Plus tard, Simiand sera conduit dans son enseignement au Conservatoire national des Arts et Métiers à parler de nouveau de la théorie quantitative et de nouveau à la rejeter (26). Il la définit, en s'inspirant loujours d’'Irving Fisher : une thèse suivant laquelle « les changements dans les quantilés de monnaie se répercutent immmédiatement et à proportion sur les prix ». Et il montre que les faits la contredisent au moins en deux points (après un examen sommaire) : tout d’abord, si l’on admet que le mouvement du stock des métaux précieux exprime suffisamment la variation des quantités de monnaie, on constate bien au xvie et Xvrr° siècles un mouvement de hausse des prix en même temps qu’une forte augmentalion du taux d’accroissement du stock des métaux précieux. Mais dans l’ordre de grandeur des deux phénomènes il y a une telle différence (décuplement pour le second, doublement ou triplement pour le premier) que la théorie quan-

(25)Mdem. D: A7 (26) Cours d'économie politique, 8° année, 1929-30, Domat-Montchrestien, p. 403-407.

titative se trouve évidemment en échec. Elle l’est en second lieu au xix° siècle, ou les mêmes phénomènes se reproduisent dans le même sens et en sens inverse, mais cette fois avec un décalage dans le temps d’une dizaine d'années. Tout cela montre que la correspondance n'est pas « automatique », algébrique, comme Irving Fisher le fait concevoir.

On pourrait reprocher à cette critique de partir d’une idée un peu étroite de la théorie quantitative. Mais ce qu'il importait surtout de noter ici, c’est la position de départ de notre auteur. Rien de bon, pense-t-il, ne peut être édifié sur les bases et suivant les méthodes ordinaires de l'Economie politique. La théorie quantitative, en particulier, même dans sa formulation moderne, doit être formellement repoussée.

La nouvelle recherche

économique.

L'aspect critique de la pensée de Simiand n’est que la préface d’une œuvre constructive considérable (27) dans le sens de ce qui est, à ses yeux, la véritable recherche économique.

Cette recherche d’abord portera sur des faits sociaux: l’erreur des économistes a été en premier lieu de partir de la psychologie individuelle, qui étant du qualificatif, ne peut être un objet de science. Le passage du qualitatif au quantitatif ne peut se faire qu'en prenant pour objet d'étude ce qu'il y a de social dans le processus économique. « Toute théorie de la valeur, dit Simiand, est au moins par le fondement, psychologique : si l’on veut qu’elle soit objective, il faut la faire dépendre d’un facteur psychologique objectif.

(27) La part la plus importante de cette œuvre et son couronneraent est représentée par l'ouvrage sur : Le salaire, l’évolution s0ciale et la monnaie, 3 volumes, Alcan, 1932.

Un facteur psychologique social, s’il en est de tels. remplirait cette condition » (28).

En second lieu la nouvelle recherche devra être rigoureusement scientifique : Les méthodes déductives, ou « conceptuelles » comme Simiand les appelle, sont opposées à l'esprit scientifique. « Il peut paraître raisonnable, dit-il, (si par ce mot l’on veut dire uniforme à un certain idéal intellectuel ou pratique) que les faits s'expliquent. (d’une certaine manière)… Mais la science positive s’interdit rigoureusement non pas même d'admettre, mais seulement de présumer que les choses sont comme notre esprit les conçoit, avant que l’expérience méthodiquement faite l'ait établi » (29).

Cela ne veut pas dire que notre auteur repousse toute idée d’une élaboration intellectuelle des données de l'expérience. Toute science, pense-t-il, doit utiliser l’abstraction (30). L’induction et la déduction sont l’une et l’autre nécessaires. Maïs il s’agit d’en faire une combinaison telle que les résultats dégagés en reçoivent le caractère de l'évidence scientifique. Pour cela le seul moyen est de se mettre à l’école des sciences de K nature et de prendre modèle tout à la fois sur ce qui, dans leur méthode, « est aujourd’hui le plus généralement tout à la fois reconnu par des compétences qualifiées et sanctionnées par la pratique courante et par les résultats n° (81):

Comme dans toute science on devra done tendre à expliquer, c'est-à-dire à découvrir la cause. Certains prétendent que la science se détourne de plus en plus des explications causales. Simiand démontre qu’elle est, au contraire, exigée

(28) Année saciologique. t. I, p. 472.

(29) Idem, t. I, p. 587.

(30) Le salaire, l'évolution sociale et la monnaïie, p. 14. (31) Idem, p. 15.

dans notre cas par la complexité même de l’objet (32). Il ne s'agit pas d'atteindre la causalité absolue, la relation substantielle entre les choses, mais de reconnaître l’antécédent immédiat ou le plus immédiat, non substituable ou le moins substituable. Là est la cause au sens positif. Les autres antécédents recevront le nom de: « conditions » (33).

(32) Idem, p. 18-20.

(33) Ces notions, Simiand les a dégagées par opposition à la inéthode historique courante : ff. Méthode historique et science sociale (Revue de synthèse historique, 1903); La Causalité en histoire (Bull. de la Soc. Fr. de phil., 1906 et 1907).

Les historiens, dit Simiand, voient l'originalité de leur science dans le caractère subjectif (Seignobos) et individuel (Bernheim) des faits étudiés. C’est une erreur. Les éléments sociaux sont comme les phénomènes naturels objectifs, c'est-à-dire « indépendants de notre spontanéité individuelle ». En outre, leurs causes se reproduisant exactement, ils réapparaîtraient de la même manière. Is ne sont done pas plus « individuels » que les phénomènes de la nature.

Expliquer les faits sociaux ce sera done en chercher Ja cause. Et cette cause ne sera pas la vague notion des historiens : antécédent vraisemblable, occasion, pouvoir d’un individu « Ici comme dans les sciences positives, dit Simiand, la cause d’un phénomène est et n’est pas autre chose que, selon la formule de Mill, le phénomène antécédent invariable et inconditionné. I'etablissement d'un lien causal se fait non entre un agent et un acte, non entre un pouvoir et un résultat, mais entre deux phénomènes exactement de même ordre; il implique une relation stable, une régularité, une loi ». (Rev. de synthèse historique, 1903, p. 17).

Etude d’une catégorie de faits sociaux dans un esprit rigoureusement scientifique, la recherche économique sera donc un aspect de la sociologie qui dans l’ordre des faits religieux, juridiques, moraux aussi bien qu'économiques, ne signifie rien d'autre que l'introduction du point de vue vraiment scientifique dans la connaissance. Simiand nous indique lui-même ce caractère. Cf. : La Méthode positive, p. 205 et 206. Et communication au 3 Congrès de Philosophie, Heidelberg, 1908. (Rev. de Métap. et de morale, nov. 1908).

I faut ajouter que lorsqu'il se réclame de la sociologie, ce n'est pas seulement dans le dessein d'envisager d'un point de vue plus

large les faits économiques, c'est pour approprier à l'étude de ces

La recherche économique sera, en lroisième lieu, de caracère expérimental. L'opinion générale réserve aux sciences de la nature la possibilité de soumettre les faits étudiés à l’expérimentation. Simiand va tenter d'établir au contraire que l’expérimentation est applicable également aux faits sociaux. Nommé en 1921 Président de la Société de Statistique de Paris, il prend pour sujet de son allocution: La statistique comme moyen d'expérimentation et de preuve.

La statistique, remarque-t-il, simplifie des ensembles complexes et dégage leurs relations, par exemple par élimination dans les données des variations saisonnières el étude de la variation à période plus longue en correspondance avec tel autre facteur. La différence de cette opération avec l’expérimentation dans les sciences de la nature est que, dans le second cas, l'isolement d’un élément et la recherche de la relation sont réalisés par des opérations matérielles tandis que, dans le premier, ils le sont par des opérations intellectuelles. Mais l'existence des opérations matérielles n'apparaît pas essentielle à Simiand (aussi bien, n’y a-t-il pas des expériences spontanées ?) et il propose de reconnaître « qu’il y a expé-

rience partout où et seulement là où il y a dispositions de

faits une méthodologie bien définie : celle de la sociologie de Purkheim ou de l'école sociologique française. On peut bien dire que l'essentiel de la méthode positive en science économique est déjà contenue dans « Les Règles de la méthode sociologique » de Durkheim. Considérer les faits sociaux comme des choses, expliquer le phénomène social par la cause efficiente qui le produit et la fonction qu'il remplit (la cause devant être un fait social antécédent — ct la fonction un rapport avec une fin sociale), administrer la preuve par la méthode expérimentale des variations concomitantes, toutes ces règles dégagées par Durkheim, pourront être transportées directement dans l'étude des faits économiques.

faits telle que l'esprit de l'homme puisse tirer une relation entre ces faits » (34).

La nouvelle recherche économique sera donc une science expérimentale portant sur une catégorie de faits sociaux. Simiand la dénomme « Science économique positive ».

Nous avons déjà rencontré une tentative pour rapprocher l'étude des faits économiques des sciences proprement dites. Soulignons immédiatement combien celle-ci est différente Simiand ne cherche pas à constituer ces faits économiques en objet de science en faisant appel à l’idée de loi statistique, mais il a recours à la notion nouvelle de la réalité du fait social. Il en résulte qu'il ne va pas chercher à transposer, comme MM. Rueff et Divisia, les méthodes des sciences les mieux constituées, physique et mécanique. Au contraire, déclare-t-il, « le domaine économique est. à mettre dans la série des connaissances à la suite et le plus proche des sciences biologiques (notamment anatomie et physiologie)

(34) Journal de la Sté de Stat. de Paris, février 1921, p. 40. Cette communication est développée dans une bruchure intitulée : Stalistique et expérience. On à dit encore pour opposer l'étude statistique à l’expérimentation que les faits dont elle s'occupe sont affectés par une multiplicilé des causes « peuvent varier sans règle assignable en toute rigueur ». Simiand s'élève contre une telle définition du fait social. Celui-ci, quoique non pleinement réalisé dans aucun des cas réunis dans les données statistiques, est bien une réalité existante qui peut être rattachée à une cause unique. N'a-t-on pas tenté de le faire, par exemple pour le mouvement général des prix ? « La recherche statistique, dit Simiand, n'est pas un type de recherche s'opposant à l'expérimentation, mais. apparaît plutôt comme une certaine sorte de recherche expérimentale, comme l'expérimentation s'appliquant à de certains ordres de fait, aux faits, pourrait-on dire, qu'on détermine quantilativement au moyen d'un nombre plus ou moins grand de constalations individuelles, mais qui sont distincts de ces éléments individuels et ne sont réalisés comme tels en aucun d'eux? » (Statistique el expérience, p. 19).

Ut; ue

et le plus distant de ceux des sciences chimique, physique (ou plus encore astronomique ou mécanique) » (35). Ce qu'il veut apporter surtout à l'économie politique, c’est l'esprit scientifique: Cela ne sera pas possible dans l'édification d'une méthode originale par bien des aspects.

Méthode de la science

économique positive.

La possibilité de la science économique paraît fondée en théorie. L’est-elle pratiquement ? c’est-à-dire peut-on donner de véritables preuves des relations causales entre les faits sociaux ? Si l’on n’y est pas parvenu jusqu'ici, répond Simiand, c’est qu'on a violé «les conditions de preuve les plus élémentaires de l’expérimentation générale, ou bien les conditions de preuve qui dans le cadre de l’expérimentation statistique sont indispensables à réaliser quelque équivalence avec celles de l’expérimentation physique » (36).

Définir la méthode positive en science économique, c’est donc dégager les méthodes pratiques d’expérimentation sur les faits sociaux. L'œuvre de Simiand devient ici entièrement originale et novatrice. Dès longtemps constituée dans ses grands traits (37), elle est pleinement développée dans l’Introduction à son grand ouvrage « Le salaire, l’évolution et la monnaie » (38).

La recherche positive comporte, en premier lieu, des constatations sur les faits. I faut que ces constatations se rapprochent le plus possible de celles qui sont effectuées dans les

(35) Le salaire, l’évolution sociale et la monnaie, p. 15.

(36) Journal de la $té. de Statistique de Paris, fév, 1921, p. 42.

(37) Statistique et expérience, 2° partie.

(38) « La méthode positive et la présente recherche », p. 28 à 50 et 68 à 114.

sciences de la nature (39). « La constatation scientifique, dit Simiand, vise à être, autant qu'il est possible: expressive de ce qui caractérise le fait étudié, objective (ou mieux quantitative) et de sens certain dans cette expression » (40).

Il faudra done déterminer avee méthode ,sans idée préconçue, les notions qu'il convient de prendre de l’objet d’étude, par exemple pour le salaire, « taux du salaire, coût de l'opération ouvrière, gain de la personne salariée ». Cette définition doit comporter autant que possible des éléments quantitatifs. Enfin il faudra avoir le souci de recueillir avec le même caractère, les « circonstances de l'observation » c’est-à-dire les faits voisins de l’objet d'étude parmi lesquels devront être cherchées les conditions et les causes. Afin de ne pas préjuger de ces conditions et de ces causes on dressera une double liste des circonstances à atteindre: liste empirique, d’après les opinions courantes touchant la détermination du phénomène par tel ou tel fait, liste systématique qui groupe en un tableau raisonné des faits économiques et exlraéconomiques (41).

Pour l'exécution de ces desseins, la recherche économique se trouve dans des conditions très défavorables. À l’opposé de la constatation de laboratoire, (qui d’ailleurs, note Simiand n'est pas le seul mode employé dans les sciences de la nature), elle doit se contenter de l’étude par documents. Elle leur appliquera la méthode pratiquée dans les sciences historiques : critique externe, critique interne (42). Ces méthodes pourront, suivant notre auteur, aboutir à une véritable cons-

Page 1