‹ Les Récentes Théories Monétaires en France: Idée Quantitative et Conflit des MéthodesChapitre 56 sur 59 · SOU · texte numérisé non relu

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c’est-à-dire permettant l'interprétation intégrale des faits qui se déroulent sous nos yeux et fournissant la base d’une politique économique. Nous avons vu encore que les partisans d’une méthode « composite » s'ils s'efforcent d'utiliser à la fois les ressources de l'induction et de la déduction, de la théorie et de la statistique, ne parviennent pas à faire triompher sans contexte l’une ou l’autre des interprétations qu'ils proposent.

Nous sommes done en présence d’un double conflit : un conflit de méthodes et un conflit d’interprétations. Il nous semble que ce dernier pourrait être résolu en insistant sur la distinction des problèmes, et l’autre par une prise de conscience de l'originalité de la science économique et de la complexité nécessaire de sa méthode.

Nous n’en sommes plus chez nous, au temps où les fluctuations des prix, sous tous leurs aspects, divisaient les économistes en deux camps : les partisans et les adversaires de la théorie quantitative. Il est très généralement admis qu'il n'y à pas un problème du mouvement des prix, mais plusieurs : d’une part le problème du mouvement général des prix de longue durée, d'autre part les problèmes des mouvements de prix de courte durée, cycliques ou accidentels, généraux ou partiels. Cependant beaucoup d'auteurs ont encore tendance à donner une trop grand extension aux solutions qu’ils ont dégagées par rapport à un problème particulier. C’est là, croyons-nous, que réside la source du conflit entre les partisans des méthodes composites sur le problème des mouvements des prix de longue durée.

Par rapport à ce problème, M. Aflalion n’accorde qu'avec une certaine hésitation à la production de l’or le rôle de facteur causal, parce que son étude des mouvements accidentels de courte durée lui a révélé le rôle prépondérant, par rapport à ceux-ci, des facteurs psychologiques. M. Nogaro et M. Les-

cure refusent d'utiliser l’idée quantitative dans le même problème parce qu'ils ne vérifient pas, sur une période limitée, l'existence d’un véritable mouvement général des prix et en même temps parce que l'influence de l'offre et de la demande leur est apparue essentielle sur de courtes périodes. M. Rist et M. Marjolin ne parvenant pas à une démonstration parfaitement décisive de l’explication monétaire, le conflit subsiste.

Pourtant il nous semble que la méthode et les travaux de Fr. Simiand devraient le résoudre, en réconciliant, si l’on peut dire, les adversaires. Simiand ne part point de la conception simpliste d’un mouvement rigoureusement général des prix, mais il montre que certaines convergences entre les mouvements particuliers révèlent l'existence d’un phénomène spécial. Il trouve la cause de ce phénomène dans les faits monétaires, mais le lien qu’il établit entre la cause et l’effel est assez souple pour ne pas contredire l'influence, à une moindre échelle, des modifications purement psychologiques de la valeur de la monnaie.

De plus, l'interprétation donnée dans Le Salaire et l'évolution sociale et la monnaie, de la liaison entre la monnaie et les prix est extrêmement complexe et elle inclut l’action de la variations des moyens monétaires et des mouvements de prix eux-mêmes sur la production : elle tient compte par conséquent de l'influence de l'offre et de la demande des marchandises : là réside, croyons-nous sa supériorité sur l'explication fondée sur l’idée quantitative. Elle devrait done réaliser l'unanimité qui n’a pu se faire autour de celle-ci.

Par contre la méthode « positive », conduite dans l'esprit de l’auteur des Recherches sur le mouvement général des prix du xVr° au xix° siècles, nous paraît impuissante à réaliser ses ambitions dans le domaine des mouvements de prix

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de courte durée. Simiand recherche des enchaînements réguliers et invariables entre les éléments de la vie économique. Mais on doit douter que l’évolution économique, sur une courte période, soit réductible à une explication de cette nalure : les crises dites cycliques sont-elles bien la reproduction invariable d’une même suite de relations ? Chaeune n’a-t-elle pas ses traits originaux ? Et d'autre part, un moment donné de l’évolution économique serait-il suffisamment caractérisé et expliqué par la place qu'on lui attribuerait dans le cycle ? Non sans doute, et si nous considérons par exemple, tel mouvement du niveau des prix au cours d’une année ou d’un groupe d'années, il faudra au moins le considérer comme un phénomène pour une part historique dont il y a lieu de rechercher les causes particulières.

C’est alors que les méthodes composites vont reprendre leurs droits et cette fois peut-être, les explications monélaires, psychologiques, organiques ne s’opposeront plus mais se complèteront.

Cet accord est sans doute réalisé pour une grande part d'une manière plus ou moins implicite : lorsque M. Aftalion, par exemple, étudie plus spécialement l'influence des facteurs psychologiques, il n’entend point nier l’action des modifications monétaires, ni celle de l'offre et de.la demande. De même ni M. Nogaro, ni M. Rist ne négligent les facteurs psychologiques, encore que le premier se soit principalement intéressé à l'influence de l'offre et de la demande sur des groupes de prix, et le second à l’action de l'or. Pourtant on pourrait souhaïiler que des travaux de synthèses montrent plus clairement la coexistence et l’enchaînement des divers ordres de causes des mouvements de prix de courte durée.

I faudrait montrer sans doute que, sur une courte période, il ne convient pas de s’attarder trop à discuter de la

généralité du mouvement des prix. Toute cause que l’on serait porté à croire générale, par exemple un phénomène d'inflation, provoquera peut-être une hausse moins forte sur une catégorie de marchandises, à raison de l'existence de stocks ou d’une concurrence accrue à ce moment, par rapport à cette catégorie. Au contraire une cause partielle, par exemple l'établissement d’un impôt, peut se répercuter sur tout un ensemble de prix par la modification qu'elle entraîne dans la répartition des revenus. Nous aboutirions ainsi à une conclusion voisine de celle de M. Divisia, disant qu'il n’y a pas grand intérêt à distinguer à priori des causes générales et des causes partielles du mouvement des prix. Mais où nous nous séparons de cet auteur, c'est lorsque nous pensons qu'il est tout à fait insuffisant de prendre dans l’histoire économique un certain nombre de moments où l'équilibre des niveaux des prix esl supposé réalisée, et d'étudier le passage de l’un à l’autre. Il nous paraît essentiel d'analyser les raisons pour lesquelles telle cause « générale » n’a pas produit tous ses effets, ou pour lesquelles une cause « partielle » a généralisé son influence.

Pour cela il faudra tenir compte de toutes les catégories d'explications proposées par les méthodes réalistes mais en essayant de les hiérarchiser, de déterminer leur cadre d’application.

Des explications purement psychologiques seront souvent indispensables. Mais la détermination psychologique de la valeur de la monnaie ne peut se réaliser, indifféremment, dans toute structure économique : elle est un phénomène lié principalement à l’inconvertibilité du billet de banque et à la liberté des changes. Il faudrait déterminer dans quelle mesure des conditions différentes l'empêchent d’apparaître.

D'autre part, si les phénomènes psychologiques provoquent un « déclanchement » du mouvement des prix, ils n’introduisent pas moins des modifications réelles dans la cireulation monétaire et dans les échanges de marchandises. Ces modifications doivent être à leur tour étudiées comme des causes véritables du mouvement des prix, c’est-à-dire que l’on retombe dans les explications monétaires ou organiques.

Entre ces deux dernières catégories d'explications, un pont pourrait être jeté, si l’on considérait, à la suite de M. Baudin, que la vitesse de circulation de la monnaie dépend du mode d'emploi des revenus. Une modification dans les quantités de monnaie en circulation peut ne-pas avoir la même influence sur les prix, suivant que les revenus qui ont été accrus par les nouvelles émissions sont ceux de telle ou telle catégorie sociale et donc employés différemment. Mais le même phénomène pourra se traduire en termes d'offres et de demandes des marchandises puisque l'emploi des revenus est le facteur déterminant de la demande et aussi de l'offre, par l'intermédiaire de la capitalisation.

On peut concevoir de cette manière, que l'explication d’un mouvement de prix de courte durée ne soit pas donnée par le déroulement d’une seule chaîne de relations de cause à effet, mais en dégageant divers aspects complémentaires de l’évolution économique. Diverses interprétations pourraient être valables en même temps, construites du point de vue de la circulation monétaire, des revenus, de la psychologie sociale, de l'offre et de la demande, etc. Cela ne dispenserait pas de rechercher, dans l’un ou l’autre de ces aspects, le point de départ du mouvement des prix considérés, mais les oppositions seraient déjà fortement atténuées entre les théories.

Les vues que nous nous permettons d'exposer sur l’évolution désirable de la théorie monétaire, attribuent sans doute à la science économique un caractère moins rigoureux que dans la conception de M. Rueff ou de M. Simiand. Nous croyons pourtant qu’il faut consentir à ne point exiger de notre connaissance des faits économiques autant que de notre connaissance des phénomènes de la nature. Si l’on s’obstine à voir dans la vie économique un objet aussi homogène que celui de la physique ou de la chimie, on aboutit à des explications insuffisantes.

C'est bien ce que nous a montré notre étude des théories monétaires récentes. Les uns ont voulu réduire l'économie à la mécanique : mais cette méthode s’est révélée beaucoup moins féconde que dans les sciences de la nature, parce que la vie économique est soumise à des influences psychologiques, qui ne peuvent être intégrées dans une définition de. l'équilibre des forces. Un autre auteur, conduit par l'esprit sociologique, a conçu la vie économique comme la répétition invariable de certains déterminismes. Mais en dehors, peut-être, des fluctuations de très longue durée, cette vue se révèle insuffisante en raison de la modification incessante des tendances sociales.

Cela ne veut pas dire qu’il faille donner raison à ceux qui voudrait dénier toute valeur pratique à la recherche économique, en raison de l'apparition imprévisible des facteurs psychologiques, ni qu'il faille concevoir l’évolution économique comme purement historique, c’est-à-dire comme une succession d'accidents. La compréhension des faits actuels doit être basée sur une connaissance objective des expérien-

ces « passées », pour laquelle la méthode « positive » est indispensable et la méthode « rationnelle » utile peut-être.

L'emploi de la méthode positive est évidemment le seul moyen de parvenir à connaître les bases psychologiques réelles de la vie économique, les liens de cause à effet et les régularités qui se sont réalisés dans les faits. On pourrait faire état aussi de certaines tendances à l'équilibre apparaissant sous certaines conditions. Mais il faut sans doute renoncer à rechercher exclusivement dans l’évolution économique la réapparition des mêmes déterminismes. Il faudrait faire apparaître au contraire, des déterminismes multiples, relatifs, en particulier, aux diverses structures de l’économie. Ainsi seraient réalisées de véritables expériences, mais essentiellement relatives.

De là on pourrait passer à une application, mais non directement comme peut le faire un ingénieur. Les expériences réalisées sur les faits passés ne peuvent nous procurer, en matière économique, une connaissance strictement analogue à la connaissance scientifique, parce que nous ne sommes jamais sûrs que les mêmes causes seront rigoureusement suivies des mêmes effets. La science économique peut nous donner une compréhension très large des faits qui se déroulent sous nos veux, mais qui ne peut être faite seulement de la croyance au déterminisme invariable des phénomènes sociaux: il doit y entrer, pour une part, l’intuition des modifications qui se produisent aujourd'hui dans ce déterminisme, et qui s’y produiront demain. À mesure que la part d’intuition grandit dans l'esprit de l’économiste, il cesse d’être un savant pour se transformer en un homme politique. Aucun progrès de la connaissance, croyons-nous, ne parviendra à résoudre cette dualité.

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La liaison des méthodes qui nous paraît souhaitable se réalise d’ailleurs de plus en plus sous nos yeux : un bon exemple nous en est fourni par l'ouvrage récent de M. le Professeur J.-M. Jeanneney : Essai sur les mouvements des prix en France depuis la stabilisation monétaire (1). La partie principale de cet ouvrage est bien une étude positive. Pourtant l’auteur ne semble pas penser que l’expérimentation dispense de la théorie, mais plutôt que la théorie se construit au contact de l’expérimentation et par l’aliment que celle-ci lui fournit (2).

La théorie monétaire où, si l'on veul, la théorie des modifications de la valeur de la monnaie, doit done poursuivre sa carrière et par la liaison des méthodes nous procurer des éléments de connaissance toujours plus précieux: elle doit être à la fois la base et le couronnement de la théorie économique générale, guidant les diverses recherches par la connaissance des principales influences qui modifient la valeur de la monnaie dans une certaine structure économique, et les résumant, puisque tout, dans la vie économique, se traduil par une certaine modification des prix.

Sur cette base théorique pourrait s'appuyer une compréhension meilleure des faits qui se déroulent sous nos yeux et une politique sinon exempte d'erreurs, du moins capable de reconnaître celles qu’elle a commises.

(1) Sirey, 1936.

(2) Telle semble être également l'opinion de M. le professeur Gaétan Prrou, dans la préface qu’il a donnée à cet ouvrage.

Vu ET PERMIS D IMPRIMER :

Le Recteur de l'Académie :

A. ROUSSY Mur Le Doyen de la Faculté : E. ALLIX Vus

Le Président de thèse :

G. PIROU

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