LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C
RDE PIBRRB-SARBÀZIN, N" 14
Droit de traduction rrfaervd
<■ LE LIÈVBE BUNC
LE LIÈVRE BLANC
Concluons qne la Providence
Sait ce qu’il nous faut mieux qne nous.
(La Foxtai.ne, Ut. VI, f. n.)
« Merci, mon brave Hubert, disait une femme alitée, en rendant la lasse dans laquelle elle venait de boire. Merci, mon bon fils; que Dieu te tienne compte du bjen que tu me fais.... Ah! si nous étions en Bretagne, j’invoquerais les fées qui dansent sur nos bruyères ; elles exauceraient mes - vœux.... Mais je ne dois plus revoir ma Bretagne, ma douce Bretagne, ses échaliers et ses champs de genêt.
— Allons! ma mère, ma bonne mère, ne vous attristez pas comme cela sans raison, répondit le jeune homme en recevant le vase que lui tendait la malade. Nous prierons bien Dieu ; avec l’aide du curé et du médecin vous guérirez; alors nous re-
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tournerons au pays.... Je vous en prie, ma bonne mère, ne vous affligez pas. *
En disant, il plongea sa tasse dans l’eau, l’essuya soigneusement, la déposa sur une table auprès du lit, et, quand cela fut fait, alla s’asseoir au coin de la cheminée, au fond d’un vaste fauteuil de chêne, non sans avoir jeté auparavant tout autour de lui un regard attentif, pour s’assurer que dans la chaumière tout était à sa place.
On n’apercevait dans cette chétive habitation que • peu de meubles : encore étaient-ils vieux et usés ; mais si tout y dénotait l’indigence, tout aussi annonçait l’ordre et la propreté. Gela était pauvre, mais cela ne paraissait pas délabré. Il était facile de comprendre que celte misère honorable n’avait été le fruit ni de la paresse, ni de l’inconduite. Une lampe suspendue au manteau de la cheminée éclairait à peine de sa lueur rouge et vacillante les rideaux du lit où reposait la malade. Mais Hubert, assis au coin du feu, les pieds posés sur les tisons, suivait de l’œil tous les mouvements qu’elle pouvait faire ; il cherchait à prévoir ses besoins, à deviner ses désirs, et, quand son regard était fdtigué d’interroger le front pâle de sa mère, il le portait instinctivement sur les armes appendues au-dessus de la cheminée. Tantôt il l’arrêtait sur le fusil de chasse dont la platine brillante scintillait dans l’ombre, tantôt il le fixait sur le long fusil de prix
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enveloppé de son double fourreau de serge et de cuir. « Ah! se disait-il en lui-même, si demain je pouvais payer ma mise au tir, je gagnerais un prix, dont la valeur servirait à soulager ma pauvre mère; » et involontairement il laissait un soupir s’échapper de sa poitrine.
Il avait soupiré bien bas, mais les malades ont l’oreille fine. « Tu gémis, Hubert , lui dit sa mère d’une voix faible. Je gage que tu as encore regardé ces maudits fusils ; tu voudrais donc être garde comme ton père?... O mon bon Hubert 1 c’est un mauvais métier. Lorsque le garde fait son devoir, lorsqu’il prend les intérêts de son maître, on trouve qu’il se montre trop sévère, on l’accuse d’être dur et sans pitié. Les maraudeurs, les pillards le détestent. Ils vont excitant contre lui des sentiments de haine, et il ne lui reste pas même la consolation d’être défendu par les gens de bien, qui lui reprochent d’être sans miséricorde. S’il penche vers l’indulgence , on le taxe de faiblesse, on crie qu’il transige avec les coupaldes et qu’il s’enrichit d’une partie de leur butin. O mon fils! c’est un mauvais métier que celui de garde.
« Au milieu de la nuit, lorsque, en veillant pour conserver le bien de son maître, il rencontre des malfaiteurs ; si , pour défendre sa vie, il use de ses armes, on n’a pas assez de partdes énergiques pour réprouver sa cruauté, sa barbarie; s’il ne s’en sert
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pas, les braconniers l’assassinent comme ils ont assassiné ton pauvre père , comme ils ont assassiné mon pauvre Roblot !
— Ma mère, ma bonne mère, ne parlez pas comme cela, dit le jeune homme en .s’efforçant de cacher ses larmes ; ma mère, ne parlez pas, le docteur dit que cela vous fait mal.
— Oh! non, mon bon fils, cela me soulage au contraire; il faut que je dise ce qui me pèse sur le cœur ; si je ne parlais pas, cela me suffoquerait : car moi j’ai vu les meurtriers amenés devant leurs juges; alors j’ai entendu des gens qui n’ont pour les accusés que des paroles de compassion; à leurs yeux les assassins ne sont plus que des malheureux auxquels on voulait enlever l’industrie qui les faisait vivre, ce sont d’honnêtes voleurs de plant ou de gibier; mais pour la veuve de celui qu’ils ont tué, pour ses enfants, pas de miséricorde.... S’ils élèvent la voix, on crie qu’ils veulent spéculer sur leur malheur; qu’ils cèdent à des passions cupides.... . On absout les assassins, ou bien, lorsqu’on les condamne, on trouve des raisons pour atténuer et leur crime et leur peine; il semble qu’on veuille dire : « Après tout, ils n’ont tué qu’un garde. » El puis le maître, pour qui le garde s’était dévoué, se croit quitte avec lui : il lui a payé l’arriéré de ses gages ; mais il ne veut conserver à son service ni le flls ni la veuve : il craindrait de se compromettre, de s’alti-
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rer la haine des parents des condamnés. . Et cependant la pauvre veuve a épuisé toutes ses ressources; elle se meurt de chagrin et de misère; son fils s’excède de travail pour la soutenir, pour la sauver.... mais on n’a pas pitié d’eux. Pour avoir droit à la pitié, il faut être ou faussaire ou meurtrier.
— Ma bonne mère, je vous en prie, ne parlez plus ; cela vous fatigue.
— Est-ce que tu crains la fatigue, loi qui, après avoir, pendant toute la journée, travaillé à la terre pour nourrir ta pauvre mère , passes encore toutes les nuits auprès d’elle pour la soigner?
— Ma mère, si vous parlez encore, je ne vous écouterai plus, et je fermerai les yeux pour ne pas vous voir.
— Eh bien ! je parlerai pour t’endormir comme au temps où tu étais petit. Tu ne te rappelles pas comme je te berçais avec nos contes de Bretagne. Tu étais bien jeune quand, avec ton père, nous avons quitté les environs de Ploërmel pour venir nous établir sur les bords du Morin. Oh! dis-moi, mon bon Hubert, ne reverrai-je pas nos chemins creux et nos champs entourés de haies? Est-ce que je ne reverrai jamais, sur la bruyère, lés traces que laissent en dansant nos petites fées, si bienfaisantes pour les bons, si terribles pour les méchants ? »
Cependant Hubert avait exécuté sa menace, il avait fermé les yeux. Les pieds posés sur les mor-
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ceaux de bois dont l’extrémité se croisait au milieu du foyer, les coudes appuyés sur les bras de son fauteuil , il feignait de ne plus écouter ; mais la chaleur du feu , peut-être aussi la lassitude, avaient appesanti ses paupières ; il laissa bientôt .tomber sa tête sur sa pioitrine, et sa respiration , devenue plus bruyante, annonça qu’il sommeillait. « Dors ! dors ! mon bon fils, dit la malade en baissant doucement la voix ; et puissent les anges de Dieu t’apporter des rêves de bonheur ! »
Hubert dormait depuis quelque temps, lorsqu’il se sentit tiré par le pied. Une petite figure, qui de hauteur n’avait pas plus d’une coudée, vint s’asseoir sur son genou. « Hubert, lui dit-elle, j’ai fait pour toi un long voyage ; j’ai quitté les landes de Beaumanoir, où je dansais avec mes compagnes; mais j’ai entendu ta mère qui m’appelait, j’ai entendu tes souhaits, et je suis venue. Tu voudrais demain gagner un prix au fusil ; va le placer à l’affût : je traquerai et t’amènerai du gibier, pour que sa valeur puisse payer ta mise. « En disant, la petite fée se laissa glisser le long de la jambe d’Hubert, et disparut au milieu des flammes du foyer.
< La fée a ma foi raison, « dit le fils du garde. Il s’approcha du lit de sa mère, et, voyant qu’elle sommeillait, il prit, sans faire de bruit, le fusil de chasse, ouvrit doucement la porte, et descendit dans la vallée du Morin. Le jour ne pouvait tarder à pa-
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raîlre. Le chasseur se hâta de gagner le coin d*un petit hois ; il s’y plaça en embuscade pour attendre que les premiers rayons du soleil ramenassent quelque lapin au terrier, ou’que quelque lièvre revint du gagnage. Il ne tarda pas à apercevoir quelque chose de blanc qui courait dans la plaine , qui s’arrêtait, s’asseyait, levait les oreilles au vent, trottait menu, broutait, trottait de nouveau, et se rapprochait à chaque pas de son affût. En voyant ce pelage blanc , le fils du garde hésita pendant ^elques instants à tirer, mais il ne put méconnaître •un lièvre. Il lâcha son coup et le lièvre fit le manchon. Il le ramassait et le mettait dans son carnier, lorsque, du milieu d’une touffe dé chardons qu’il n’avait pas encore remarquée, il vit sortir la tête de la petite fée. « Eh bien! Hubert lui dit celle-ci, voilà qui te donnera de quoi payer ta mise ; mais avant de vendre ton gibier, tu lui couperas le pied droit de devant et tu le conserveras soigneusement : car, lorsqu’on possède uii pied de lièvre blanc , on réussit dans toutes ses entreprises ; tâche cependant d’user sobrement de ce pouvoir, et sou viens-toi que ce n’est pas la réussite , mais la modération dans nos désirs, qui seule peut nous rendre heureux. » En disant, la fée s’enfonça dans la touffe de chardons. Hubert voulut lui adresser un remercîmcnt ou lui faire au moins une révérence ; mais elle était déjà disparue.
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Il VOUS est sans doute arrivé plus d’une fois d’entrer sous la tente où se réunissent ceux qui se disputent un prix au fusil. Vous avez vu avec quel soin chaque tireur, après avoir fait feu, essuie l’intérieur de son arme ; comment, à l’aide d’une longue et forte baguette, il promène dans le canon un tampon d’étoupe ; comment il le tourne en tous les sens jusqu’à ce que le fusil soit parfaitement net ; vous avez vu avec quelle précision il mesure la quantité de poudre nécessaire pour envoyer sa balle au but; vous avez entendu le bruit du maillet qui enfonce le plomb à petits coups, pour qu’il descende au fond du canon sans perdre sa forme sphérique. Mais si vous-méme n’avez pas essayé votre adresse à ce jeu difficile, vous ne comprendrez pas l’émotion qui s’empare du tireur lorsqu’il envoie ses premières balles. Regardez-le s’approchant du tréteau, ou espèce de barrière qu’on appelle \e placet, car chaque exercice a son langage particulier. C’est là qu’il doit rester pour viser la ciblé. Son cœur bat, sa main tremble, son regard se trouble, et ne croyez pas que le novice soit seul soumis, à cette impression. J’ai vu de vieux garder, de vieux routiers; presque tous m’ont avoué qu’aux premiers coups leur main était moins sûre, et que toute leur expérience ne les exemptait pas de cette agitation qu’on nomme la fièvre du placet.
La compagnie des marchands de meules de la
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Ferté-sous-Jouarre , pour célébrer la fête de saint Léger, son patron, avait donné un prix à tirer. Donner n’est peut-être pas une expression exacte, car ce n’est qu’à beaux deniers comptants qu’on obtient le droit de conquérir les lots. Mais Hubert Roblot avait, le matin, vendu son gibier six fois la valeur d’un lièvre ordinaire. Sur le marché on s’était disputé l’animal au blanc pelage; chacun avait voulu mettre l’enchère , et le chasseur s’était retiré avec le gousset bien garni. Il avait donc pu payer sa mise; il était au placet. Suivant l’usage, en frappant sur un tambour déposé dans la tente, il venait d’annoncer qu’il allait tirer. Celui qui se lient près de la cible afin de marquer les coups, lui avait rendu ce salut et s’était retiré dans un trou creusé en terre pour se mettre à l’abri des balles que pourrait envoyer une main inexpérimentée. Hubert soulevait son fusil, mais son bras était tremblant.
« Oh ! mon garçon , lui disait un tireur, ta balle ne fera pas de mal au noir ; on dirait que tu veux semer du persil avec ton guidon.
— Ne voyez- vous pas, disait un autre, ne voyezvous pas à ses joues blêmes qu’il a l’estomac creux? Il aurait mieux fait de s’arrêter chez le marchand de vin, cela lui aurait donné de l’aplomb. >
Chacun lui adressait un brocard. Cependant Hubert avait serré la détente, puis le marqueur s’était approché de la cible, et, se tournant vers le tireur,
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il avait vivement porté la main à sa casquette. « Un coup de noir ! s’écria-t-on , un coup de noir ! » Et l’attention générale s’était portée sur les gestes du marqueur : celui-ci s’était découvert, il tenait sa casquette à la main , il l’abaissait lentement.
« Aura-Mi bientôt fini son salut? « disait un des assistants. Mais le marqueur se baissa jusqu’à ce que sa coiffure eût touché la terre. Puis il la lança en l’air.... Alors chacun d’applaudir : « C’est un coup de broche, répétait-oq.
— Morbleu ! ajouta celui qui le premier avait fait entendre des railleries, je m’étais bien douté que ce garçon -là suivrait les traces de son père, de ce pauvre Antoine Roblot. Bon chien chasse de race. Tu seras donc, comme lui, un brûleur de noirs.... C’est que c’est bien débuté. Prendre comme cela d’emblée le premier prix, trois beaux couverts d’argent. Mais cela vaut douze pistoles comme un liard. » Cependant Hubert, si pâle tout à l’heure, était devenu pourpre. Il lui semblait que srfs genoux allaient fléchir sous lui, tant sa joie était grande. <■ Quarante écus à porter à ma mère! » se disait-il. Quarante écus ! et, droit devant le placet, il attendait qu’au bruit du tambour qui battait au champ, le marqueur lui eût triomphalement apporté son marmot.
L’usage des marmots, s’il faut en juger par l’étymologie de ce nom , rémonte à la plus haute antiuité, aux jeux pylhiques peut-être, ou bien aux
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luttes d’Olympie. Je ne prétends pas dire par là que les Grecs fissent l’exercice à la prussienne, ni qu’ils tirassent le fusil; mais ils tiraient l’arc, ce qui revient au même. Souvent deux flèches , deux balles, pourraient frapper si près l’Une de l’autre, que leurs trousse confondraient. Dans ce cas, il serait parfois impossible de décider auquel des deux tireurs appartient le premier rang. Pour éviter cette difficulté, on masque le noir du panton , c’est ainsi qu’on appelle la grande cible, avec une carte beaucoup plus petite. C’est sur le noir de celle-ci que l’on vise , et on la remplace par une carte nouvelle chaque fois que le noir est touché. Elle prend son nom du mot grec mormô, masque.
Hubert prit son marmot, écrivit son nom au dos et le passa au greffier chargé de le conserver jusqu’au moment où les prix seraient distribués. Ensuite, il alla s’asseoir dans un coin de la tejite, en songeant à l’usage qu’il ferait de son argent. « Il faudra tant pour l’apothicaire et tant pour le médecin. Nous devons tant au boulanger, «Ainsi, tout en faisant son compte, Hiibert trouva que c’était bien peu de chose que cent vingt francs, et il se dit ; « Puisque, par mon premier coup de fusil, je me suis assuré le premier prix, pourquoi donc ne pas gagner le deuxième? Mon pied de lièvre blanc me fera réussir aussi bien cette fois que l’autre. « Le second prix qu’il emporta ne lui procura pas autant de plaisir
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que le premier. Il le trouva mesquin et voulut avoir le troisième, puis le quatrième, puis le cinquième, et, quand il eut ainsi la moitié des lots, il désira les gagner tous ; et en effet il y parvint, à la grande stupéfaction de tous les assistants , qui ne pouvaient comprendre une si prodigieuse adresse. On ne distribue jamais les prix avant le coucher du soleil ; aussi, la nuit était close quand Hubert se mit en route pour regagner sa chaumière, qui était à plus de trois lieues de la Ferté. Il emportait dans son carnier une somme de huit cents francs, c’était la valeur des dix prix qu’on avait tirés. Il suivait silencieusement le bord du Morin, en se demandant quel usage il ferait de son argent. « Huit cents francs, se disait-il, cela n’est pas beaucoup ; j’aurai bien de la peine à payer avec cela six quartiers de terre. Il faudrait encore que je pusse acheter une petite maison. » Il commença à se plaindre de ce que les prix n’eussent point été assez considérables. Il était plongé dans ces réflexions, lorsque, au détour d’une oseraie, un coup de fusil l’étendit à terre. Un homme se précipita sur lui. En voyant qu’il lui restait quelque sentiment, il lui asséna deux violents coups de crosse sur la tète, lui enleva les huit cents francs qui étaient dans son carnier, et prit rapidement la fuite.
Cependant Hubert n’était pas mort, et, bien qu’il lui fût absolument impossible de se mouvoir, il con-
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servait encore la faculté: de raisonner. « Voilà, se disait-il, à quoi nous conduit l’exagération de nos désirs. Si je me fusse borné à un seul prix, je n’aurais pas attiré l’attention. Je n’aurais pas excité la convoitise d’un assassin. Il ne serait pas venu m’attendre au coin de cette oseraie, et je ne serais pas couché sur le gazon. Je le vois bien ; souvent c’est pour notre bonheur que le ciel nous refuse ce que nous désirons le plus vivement. Je serai plus sage une autre fois. En attendant, je voudrais bien ne pas rester là pour y perdre tout mon sang. Le ciel ne m’enverra-t-il pas quelque bonne âme pour me relever ?» Il achevait à peine ce vœu, qu’il entendit le bruit d’une voiture qui s’approchait au grand trot... «Je voudrais bien que cette carriole ne me passât pas sur le corps, se disait-il. Je suis étendu au milieu du chemin; par l’obscurité, on- ne va pas m’apercevoir.... »
En ce moment, la petit» fée vint se placer auprès de lui. « Eh bien ! mon pauvre Hubert, le voilà dans un piteux état; mais, après tout, la vie humaine est si remplie de misères, qu’on doit se trouver heureux de la quitter. Si lu es raisonnable, dans quelques instants les roues de cette voiture l’auront débarrassé de tous tes maux, et tu seras déchargé de l’existence sans avoir épuisé tout ce qu’elle a d’amertume et de dégoûts.
— Bien, merci, madame la fée, soupira Hubert
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d’une voix éteinte ; mourir ! Vous en parlez bien à votre aise. Il vous sied bien vraiment de donner ainsi des avis, et l’on voit que vous êtes immortelle ; mais les conseilleurs ne sont pas les payeurs, et vous avez beau me sermonner, je m’arrange de la Vie, toute misérable qu’elle est.
— Tu fais une folie, reprit la petite figure ; mais tu le veux, et, puisque tu possèdes un pied de lièvre blanc, tes désirs doivent être accomplis. »
Elle se mit alors à' souffler sur la bourre qui était tombée du fusil de l’assassin. Ce papier brûlait encore. L’haleine de la fée en fit sortir la flamme qui se communiqua à une touffe d’herbes mortes et à un petit arbrisseau desséché. Alors la fée se relira en laissant le corps d’Hubert éclairé comme si on eût placé une lanterne à côté de lui. Celui qui conduisait la voiture put l’apercevoir de loin et arrêter facilement son cheval.
C’était un bon- fermier qui revenait de la fête avec sa femme et sa fille. « Oh ! dit-il, un homme « étendu en travers de la route.
— Il est ivre peut-être, reprit la fermière. Allons, Thomas, descends pour le traîner sur le bord du chemin, que nous ne l’écrasions pas. »
Thomas ne se le fit pas dire deux fois ; il sauta à terre. « C’est un homme assassiné I » s’écria-t-il en reculant. Puis un sentiment de pitié le rapprocha du jeune homme. < Il n’est pas encore mort, >
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dit-il. Et il souleva la tête du pauvre Hubert Roblot.
* Notre homme, notre homme ! ne va pas te compromettre en touchant ce cadavre, fit la fermière ; retournons au prochain village prévenir le maire et le garde champêtre.
— Oui, dit Thmnas, pour qu’il soit mort quand on reviendra.
— Mais tu vas te couvrir de sang ; puis on dira que c’est toi qui l’as tué.
— Dieu de Dieu 1 qui donc oserait accuser Thomas Le Tellier d’avoir tué son prochain? S’il était question de quelques raies labourées par lui . au delà de ses bornes, de quelques perches fauchées dans le pré voisin, de quelques gerbes récoltées par lui quand il ne les avait pas semées.... je ne dis pas.... Mais accuser Thomas Le Tellier d’avoir tué son prochain!... Allons donc.... on ne le croirait pas. j> Tout en parlant, il avait déboutonné le gilet du -blessé. «Voyons, Lise, jette-moi ton fichu, ton mouchoir, quelque chose, que j’étanche le sang qui coule de sa blessure. «Après avoir bandé la plaie, il prit Hubert entre ses bras, et, avec bien de la peine, le mit dans la carriole à §a propre place, et fit à pied le reste du cbemin, conduisant le cheval par la bride, afin d’éviter autant que possible tous les cahots.
Hubert était couché lorsqu’il reprit connaissance. Thomas Le Tellier et un médecin se tenaient près de
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son lit ; plus loin, il voyait la fermière et sa fille; enfin, assis auprès d’une labié, deux hommes vêtus de noir s’occupaient à consigner lesdéposilions des assistants. Hubert désigna si bien l’assassin qu’on ne tarda pas à l’arrêter encore porteur du produit de son crime. On remit au blessé la somme qui lui avait été enlevée. Il en envoya aussitôt le tiers à sa mère et fit deux parts du reste, l’une destinée à. payer les frais de sa maladie, l’autre à se procurer quelques ressources lorsque sa guérison serait complète ; mais il se passa bien du temps avant qu’elle fiit entièrement achevée.
Hubert était soigné par Lise, bonne et belle fillp aux yeux noirs, aux joues rebondies ; la pensée de recevoir des soins d’une jolie femme suffirait pour, donner l’envie d’être malade. Le patient avait donc bien garde de recouvrer entièrement la santé. U était si reconnaissant des attentions qu’avait pour lui la fille du fermier, qu’il n’osait songer au moment où il faudrait s’éloigner d’elle; il était reconnaissant, et dans ce cas le sentiment qu’on éprouve pour une jeune fille ressemble considérablement à de l’amour; il l’aimait, mais il avait -trop d’honneur pour chercher à la séduire, et voulait l’épouser.flr Thomas Le Tcllier estimait avant tout les écus bien cordonnés et de bon aloi. « Il faut donc que je gagne du bien, se dit-il. Je tra- .vaillerai ; ce n’est pas toujours le moyen le plus sûr et le plus prompt de réussir ; mais c’est le plus ho-
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norable. » Avec le peu d’argent qu’il possédait, U se mit à faire le commerce des laines, et ses opérations réussirent si bien qu’il acquit en peu de temps un crédit immense. On s’étonnait de la justesse de scs prévisions ; jamais il ne s’était trompé dans les appréciations qu’il avait faites. II joignit à ce premier commerce celui des grains, et eut bientôt réalisé une énorme fortune. Mais alors il rencontra des envieux qui le décrièrent ; on l’accusa de s’étre enrichi par l’usure et par le jeu ; on le calomnia de cent façons différentes. 11 acheta des terres, ses voisins lui firent des procès. Scs juges se trouvèrent presque tousde jeunes magistrats à peine sortis des bancs de l’école, qui avaient fait leur stage au balcon de l’Opéra, qui n’avaient jamais dépouillé un dossier avant de monter sur le siège. Malgré toute leur inexpérience, ils n’étudiaienl les affaires des plaideurs qu’en courant la poste sur la route de Paris, où ils se rendaient chaque senwine pour solliciter de l’avancement. A leurs yeux, c’était là le but principal et le point important de leurs fonctions; le jugement des contestations ne leur en paraissait qu’un accessoire. Il perdit les procès les plus justes; et, pour savoir le chagrin qu’il éprouva de ses défaites judiciaires, il faut, avec l’intime conviction de la bonté de sa cause, s’étre vu dépouillé de son droit; il faut avoir ressenti la douleur que vous apporte une criante iniquité.
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Hubert voulut au moins se consoler de ces infortunes en épousant la jolie fille du fermier. Il croyait bien s’être aperçu qu’elle n’avait pas le cœur tout à fait libre ; mais celle considération ne l’arrêta pas. Il avait de beaux biens au soleil<-el le père Thomas Le Tellier, qui n’aurait jamais osé désirer un gendre aussi riche, appuya vivement ses prétentions. Cependant Lise ne se rendait pas ; mais Hubert persistait, et il devait réussir, car il possédait un pied de lièvre blanc.
. Les champs de Thomas Le Tellier furent grêlés, ses moutons moururent tous de la clavelée , ses bœufs, ses chevaux, tous ses attelages furent enlevés par une épizootie. Enfin, pour comble de désastre, le feu prit aux bâtiments de la ferme ; l’incendie consuma ce qu’il avait sauvé de ses récoltes et dévora ses dernières ressources. Thomas Le Tellier aUait être réduit à la mendicité, Hubert offrit de nouveau sa fortune, et .Lise enfin consentit à le recevoir pour mari. Elle promit d’ôlre à lui, mais elle ne promit pas de l’aimer. Aussi bientôt eut-il à se plaindre de la froideur de sa femme. Il commença à comprendre qu’il avait fait une folie en épousant une fille éprise d’un autre homme. La jalousie s’empara de lui ; il soupçonna qu’il était trahi et demanda que la vérité lui fôt connue ; elle ne larda ' pas à lui être démontrée. Un matin, comme saint Juliqn, patron des veneurs et des jaloux, il était
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sorti pour aller à la chasse. Sa préoccupation était grande. Il était poursuivi par l’image de sa femme. Il se la représentait infidèle. « Comment faire, disaitil, pour connaître la vérité? » Tout absorbé par cette pensée, il n’apercevait pas le gibier qui partait sous ses pieds ; il ne tirait pas sur les plus belles pièces, ou, s’il tirait, c’était pour ne rien abattre. Sa distraction était si grande, qu’il faillit tuer son chien et aveugler un paysan qui arrachait des pommes de terre. Enfln, fatigué, n’en pouvant plus de malaise et d’inquiétude, il pensa qu’en changeant d’exercice, il parviendrait à obtenir un peu de calme, qu’un genre de chasse plus tranquille ferait cesser l’anxiété de son esprit. C’est une amusante distraction que la pipée. Pour faire venir les pies , les geais et les autres oiseaux criards, il n’est pas nécessaire d’une grande adresse. Le chasseur prend une feuille de lierre. Au tiers de sa longueur, à partir de la queue, il fait avec les dents ou avec l’ongle un trou rond de la grosseur d’un petit pois, il roule ensuite la feuille autour de son doigt de manière à eu former une espèce de sifflet, et s’en sert pour /rowcr, c’est-à-dire pour contrefaire le cri de la pie et du geai. Alors les oiseaux viennent en foule, et les renards eux-mêmes se laissent quefquefois prendre à cet appeau.
Hubert possédait à l’extrémité de son jardin un petit bois qui paraissait disposé tout exprès pour
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cette chasse. Il se cacha dans un buisson épais et commença à imiter au naturel la voix du geai qui piaille après le hibou. Cependant aucun oiseau ne paraissait ; son fusil restait inutile à côté de lui. « Certainement, se disait-il, quelqu’un se promène dans le bois, et sa présence effarouche les oiseaux.» Use mettait à frouer de nouveau, lorsqu’il vit s’approcher sa femme et l’un des plus beaux garçons du pays. Ils paraissaient se dire les choses les plus ten-' dres ; ils s’assirent sur le gazon à quelques pas du chasseur. Hubert vit tous ses doutes éclaircis, et ne pouvant maîtriser sa colère, il fît feu sur le galant. Celui-ci se leva en poussant un cri, puis il retomba en se débattant contre la mort, tandis que Lise pre-: nait la fuite.
La justice ne tarda pas à se transporter dans la demeure du meurtrier, qui fut provisoirement conduit en prison. Il y était à peine depuis quelques instants, quand on vint lui apprendre qu’à la nouvelle de sa catastrophe, sa pauvre mère avait été saisie d’une douleur si grande qu’elle était tombée privée de sentiment , qu’elle était morte.
« Ma mère, ma bonne mère ! s’écria le prisonnier en laissant couler des larmes abondantes , qui me rendra ma mère? Je veux qu’on me la rende. ■
Et il serrait le pied de lièvre , qu’il n’avait pas cessé de porter sur lui.
« Hélas ! lui répondit la petite fée qui s’empressa
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d’accourir, tu demandes l’impossible; car on ne saurait empêcher que ce qui est accompli ne soit accompli. Mais tu peux désirer tout ce que tu voudras pour l’avenir, tu l’obtiendras!
— Désirer quelque chose , dit Hubert , non ! non ! Si je n’avais pas obtenu les prix , on ne m’aurait pas assassiné ; si je n’avais pas obtenu de fortune , je n’aurais pas eu d’envieux, et j’aurais pu croire encore à la justice des hommes; si je n’avais pas obtenu une femme qui ne m’aimait point, je n’aurare peut-être pas été trahi ; si je n’avais pas obtenu la vérité, je n’aurais pas tué mon rival; si je n’avais pas obtenu tout cela , je n’aurais pas quitté ma pauvre mère! Mes soins lui auraient conservé la vie. Ma mère ! ma pauvre mère ! »
Et il se tordait les mains de désespoir. Enfin,
prit et jeta avec colère le pied du lièvre. Il lui sembla que ce talisman s’enflammait de lui-même, et répandait de tout côté une épaisse fumée et une odeur insupportable.
En ce moment, il s’entendit appeler; « Hubert! Hubert! lui criait sa mère, prends donc garde , tu brûles tes chaussons ! Tu as le sommeil dur; tu as cependant dormi assez longtemps.... Dojme-moi une tasse de tisane : il y a au moins trois bonnes heures que je n’ai bu.
— O Dieu! que je vous remercie, dit tout bas le fils de la malade en joignant les mains, tout cela
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n’était qu’un rêve. 0 Dieu! que je vous remercie! vous m’avez conservé ma mère. »
Le jour était levé depuis plusieurs heures , lorsqu’on frappa à la porte de la cabane. Un grand garçon bien bâti entra sans se faire prier, et demanda ensuite à Hubert s’il n’était pas le fils d’Antoine Roblot. Ayant obtenu une réponse affirmative, il' ajouta : « Je suis chargé par l’intendant de M. le comte de Bersigny de vous remettre cette lettre. ■ Hubert la prit, l’ouvrit presque en tremblant, et se mit à la lire à haute voix :
« M. le comte a choisi, pour succéder à votre père « dans sa place de garde, le porteur de la présente. »
« Eh bien! Hubert, fit la malade en l’interroin-pant, qu’est-ce que je te disais cette nuit? »
« Vous comprenez qu’après la condamnation qui « a été prononcée, vous ne pourriez rester garde « dans ce pays sans danger pour vous et pour « nos propriétés. Vous savez même qu’on a déjà » menacé d’incendier nos bois. »
« C’est cela , dit la malade en coupant de nouveau la parole à son fils, faites-vous tuer pour le service' de vos maîtres. »
« Mais M* le comte n’a pas voulu que le fils d’un « brave homme mort à notre service se trouvât « sans place, et il est convenu avec M. le marquis « de La Garangière'que vous serez nommé garde « de sa terre du Gros-Buisson. *
LE LIÈVRE BLANC. 2S
« Voyons! voyons! répète-moi cela, dit la malade. En voilà de dignes maîtres qui n’oubliept pas l’enfantde leur serviteur. »
« Vous aurez de bons gages , une maison sur la « lisière du bois, et d’autres petits avantages que ,
« je vous expliquerai quand vous passerez par ici « pour vous rendre à votre destination.»
« Voilà d’honnêtes maîtres! oh! les bonnes gens! s’écriait la mère Roblot, qui ne pouvait ni comprimer sa joie ni s’abstenir de parler ; comme je prierai Dieu pour eux! Continue, continue, mon fils; je ne t’arrêterai plus. »
-< En attendant , et pour aider à faire vos prépa- « ratifs et à terminer toutes vos petites affaires, M. le « comte vous envoie une gratification de cinquante « écus que le porteur vous remettra, à l’exception de « trois francs soixante-quinze centimes , que je re- « tiens pour le plomb et la poudre envoyés par moi « à votre père , et que j’ai oublié de dompter dans et son dernier règlement. »
La MALADE. Cinquante écus ! Oh! le bon maître! .
« Vous aurez soin de faire connaître au porteur « de la présente tout le terroir, de lui bien indiquer » nos limites et nos bornes. Vous lui donnerez aussi « des renseignements sur la moralité des habitants.» •
La malade. Certainement, certainement, nous vous eu donnerons. Et d’abord il faut vous méfier " •
du grand Cipière. C’est un vaurien, un Judas, qui
26 LE LlÈVftE BLANC.
passe tout le jour au cabaret et toute la nuit dans les bois. Il faut se métier de Jeanneton la Rousse ; elle a un bourriquet indiscipliné qui va toujours dans nos champs de trèfle. Il faut se méfier des Bourguignons, qui tiennent presque toujours leurs bœufs dans la vente des trente arpents. Il faut....
Hubert. Ma mère, laissez-moi achever la lettre.
La malade. Lis, lis, mon garçon, je ne parle plus.... Oh ! les dignes maîtres !
*« M. le comte a aussi obtenu un petit emploi pour « votre mère au château de la Garangère. Il espère « qu’elle se rétablira promptement, et sera bientôt « avec vous en état de faire le voyage. »
La malade. Oui vraiment, je guérirai, et tout de suite. » Elle essaya de se jeter à bas de spn lit ; mais ses forces trahirent sa volonté; elle retomba sur son oreiller. « C’est égal, ajouta-t-elle, cela viendra vite. «
« M. le comte et Mme la comtesse étaient en Ita- « lie quand vos malheurs vous sont arrivés; ils me c chargent de vous dire tout le chagrin qu’ils en ont « ressenti.
« Vous couperez la queue du petit de Myrza; mais « vous aurez soin de la tenir longue. La mode veut « qu’en ce moment on laisse très-longue la queue « des chiens d’arrêt.
« J’ai l’honneur de vous saluer,
« Georges,
a Intendant de M. le comte de Bersigny. »
LE LIÈVRE BLANC, 27
Bientôt Hubert Roblot et sa mère furent en état de se rendre à la terre du marquis de La Garangère ; pendant tout le chemin ils s’amusèrent à philosopher. Ils se répétaient que le ciel sait mieux que nous ce qui convient à notre bonheur; qu’il faut s’en remettre à Dieu du soin de conduire notre destinée, et qu’il faut le remercier également et pour ce qu’il nous accorde et pour ce qu’il nous refuse.
La veuve Roblot ajoutait encore : » Malgré cela, feu ton père avait raison de dire que c’est un bon présage de tuer un lièvre blanc. Cela doit être vrai, puisque cela t’a porté bonheur rien que d’en avoir rêvé. »
Mon cher Arthur,
Sans doute vous n’avez pas oublié cette magnifique chasse au renard, où lord Gérald s’est rompu le cou en sautant un fossé, où vous vous êtes démis l’épaule, et, où je suis tombé si malheureusement sur le visage. Mes yeux étaient bouffis comme si j’eusse soutenu un assaut de boxe ; j’eus deux dents cassées, mon nez brisé ne^ formait plus qu’un crochet et déviait d’une manière disgracieuse vers le côté gauche de ma figure, au point que le docteur Adams fut obligé d’inventer un système particulier d’éclisses pour rendre à mon cartilage nasal celte ligne droite et perpendiculaire qui fait la beauté des nez grecs, et qui constitue l’un des principaux agréments de ma personne ; mais ce que vous ne savez pas , ce sont les railleries et les sarcasmes que m’a valus l’emploi de cet appareil.,
« Mon Dieu, sir Édouard, me disait chaque soir lady Thompson lorsque j’arrivais chez elle pour prendre le thé et pour faire la cour à sa fille, mon Dieu ! mon cher comte , que vous avez une drôle de mine avec ces deux petits hâtons qui vous pincent le nez !
— Puis, ajoutait miss Arahelle, dont je recherche la main, est-il possible que des créatures qui se disent raisonnables se fassent ainsi bourreaux de leurs propres corps , parce que c’est la mode de courir après une pauvre bête puante , dont la dépouille ne peut servir à rien ?
— Vraiment, ma sœur, disait Nancy, la plus jeune, tu le grondes mal à propos; tu vois bien qu’il s’est fait pincer le nez entre deux bâtons comme on fait pour les bêles rétives lorsqu’on veut les ferrer. Ne vois-tu pas que c’est un emblème? il vent te prouver par là qu’il consent à recevoir tes fers : c’est un mari que tu mèneras tout à Ion aise.
— Pour moi , reprenait miss Clara Cardigan , leur cousine, je suis de l’avis d’Arabelle, je ne comprends pas qu’on se donne tant de peine pour tourmenter un pauvre animal qu’on a apporté de France dans un sac, et dont la peau n’est pas même bonne à la toilette; encore si c’était un renard bleu!
— A la bonne heure , reprirent en chœur les quatre dames, on en ferait un manchon.
— Vous ne dédaigneriez donc pas, dis-je à miss
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Arabelle , les vœux d’un genlleman qui vous ferait hommage de quelque belle fourrure produit de sa chasse ?
— Noi», certainement, reprit celle-ci, surtout s’il revenait avec une garniture de petit-gris.
— Ou de zibeline, continua Nancy.
— Ou de vison , > fit Clara.
J’ai pris la chose au sérieux. Aussitôt que mon nez a été guéri, je me suis dit : « Il faut être agréable à celle que l’on aime, il faut chasser le renard bleu. » Voici pourquoi la lettre que je vous écris en ce moment est datée de l’hôtel des Princes, à Saint-Pétersbourg. - ' '
Ce n’est pas , croyez-moi , une petite chose que d’arriver ici’, dés que nous avons été en vue de Cronsladt, il m’a fallu subir un interrogatoire de la police. On m’a demandé pourquoi je venais en Russie. J’ai répondu que je voyageais pour mon plaisir, et l’on a été sur le point de me refuser l’entrée de l’empire, tant les sujets du czar sont persuadés qu’on ne doit pas s’amuser chez eux.
Nous approchions du quai où se trouve la douane, lorsque je fus accosté par un personnage que j’avais remarqué pendant la traversée : il se donnait pour un excellent veneur; nous avions souvent causé ensemble. Je lui avais confié mon désir de chasser le renard bleu. « J’espère bien, lui avais-je dit, que je pourrai former une meute ici !
— Certainement, certainement, avait-il répondu; de véritables chiens anglais, des fox-hunters. Nous les faisons venir en droite ligne du Yorkshire.
— Je trouverai aussi de bons chevaux de chasse , n’est-il pas vrai ?
— Incontestablement^ avait-il ajouté; pas aussi beaux cependant que vos anglais pur sang ; mais nous avons dans les steppes des bêtes qui ne manquent pas de fond. >
Enfin, il avait fini par me gagner l’àme en louant l’élégance de mon costume de chasse ; il avait admiré ma casaque orange enrichie de passementerie lilas, et mon inexpressible azur céleste.
«Voilà, avait-il dit, un costume tout à fait distingué ; on peut vous reconnaître à dix verstes de loin. »
Au moment d’arriver « Avez-vous beaucoup de contrebande dans vos bagages? me dit-il.
— Je suis gentleman , lui répondis-je , et je ne fais point la contrebande.
— Ho ! nous ne sommes pas si scrupuleux , et nous tenons à nous procurer les objets qu’on prohibe, par cela même qu’ils sont défendus. Pour mon compte, j’en ai beaucoup , et vous m’aiderez, j’espère, à introduire ces boîtes de capsules pour charger des pistolets de salon. Cela est bien inolTensif; cependant on ne, veut pas les laisser entrer, et j’ai compté sur vous pour les faire passer.
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— Mais , lui répliquai-je , je n’aime pas à faire la fraude.
— Allons donc! ce §ont de ces petits services qui ne se refusent pas entre voyageurs, et, si quelque désagrément devait en résulter pour vous, né suisje pas là pour vous tirer d’embarras? »
Disant cela , il me mit de force une boite sous le bras, et s’éloigna rapidement. On commença bientôt la revue de mes effets, et la provision de capsules fut le premier objet qui attira l’attention des douaniers.
c Qu’est-ce que cela? me dirent-ils.
— Ce sont des amorces pour mon fusil.
— Milord est chasseur ? voyons vos armes. »
• Il fallut ouvrir mon nécessaire.
■ «Voilà de beaux fusils, reprit le chef des douaniers.
— Oui, lui dis-je, de vrais chefs-d’œuvre de Manton.
— Et que faites-vous donc d’un aussi gros calibre ? continua-t-il en enfonçant l’index tout entier dans le canon de l’un d’eux.
-'Celui-là, c’est mon fusil pour tirer des pigeons.
— Tirer des pigeons! s’écria-t-il. On ne tue pas de pigeons sur le sol de la sainte Russie.
— Quoi ! c’est défendu?
— Des pigeons, le symbole du Saint- Esprit ! • mais ce serait un sacrilège. »
CHASSE CHEZ LKS SIRUNES.
Le visage de mon douanier avuil pris un air menaçant. Cependant je ne me laissai pas trop intimider.
« Je suis étranger, lui dis-je; j’ai peut-être quelques objets prohibés, et je ne sais si celui-là peut avoir accès dans ce pays , car il ne porte pas l’ein^ preinle du czar. »
Ce disant, je roulais entre mes doigts un souverain d’or^ Le défenseur de la foi orthodoxe ouvrit la main , sa figure recouvra sa sérénité.
« Milord est parfaitement en règle, dit-il en se tournant vers ses subordonnés; vous m’avez dit que ces boîtes contiennent des capsules gélatineuses de Mothes : les médicaments étrangers payent entrée. »
On me fit un borderau pour lequel il me fallut encore acquitter quelques roubles'. Au sortir de la douane, je retrouvai ma nouvelle connaissance.
«Eh bien! mé dit-il, quand chassons -nous?
— Mais le plus tôt sera le mieux.
— Venez donc déjeuner avec moi demain. »
Et il reprit la boîte, qui était parmi mes bagages.
« Et votre adresse ?"
— C’est vrai , j’oubliais de vous la donner. Sur la perspective Neuski, il n’est pas un enfant qui ne vous montre l’hôtel du boyard Ivan Nisiwitch. »
Le lendemain , je parcourus vainement toute la