‹ Les recits d'un vieux chasseurChapitre 20 sur 21 · Lieutenant du roi · texte numérisé non relu

Lieutenant du roi

314 L’AHQUEBUSE DE CUMPIÊGNE.

les esprits de MM. les chevaliers, qui ne pénêlraient pas la cause de ce retard, lorsqu’une dame du régiment de la Calotte, avec un nœud d’épaule blanc et jaune sur sa robe, fut invitée de vouloir bien danser un menuet au son des hautbois et des tambours. Quelques-ims d’abord s’aperçurent de la danse, et tous vinrent en foulé pour être de la partie, de sorte que d’un menuet on en vint à un branle général autour du jardin ; ceux qui ne purent être admis dansèrent autour du bouquet, de façon que tout le monde était en l’air, après quoi les compagnies se retirèrent chacune dans leur hôtel.

« Vers minuit il y eut au Cours un bal donné par MM. de Montdidier. » (Relation du prix de 1729. J

Maintenant qu’on me permette une disgression : car, dans "notre siècle où l’on ne rit plus, beaucoup de personnes ignorent ce qu’était le régiment de la Calotte.

■Il a existé autrefois dans plusieurs villes de France une compagnie qui se piquait moins de bel esprit que de joyeuseté. Elle s’était intitulée la Compagnie des sots. Elle existait notamment à Ham. De là est venu le sobriquet donné aux habitants de cette ville, et l’on disait les Sots de Ham. Cette société avait disparu depuis longtemps, lorsqu’à la fin du règne de Louis XIV une société analogue fut créée, sous le nom de Régiment de la Calotte, par

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Aymon, un des douze portemanleaux du roi, de Torsac, exempt des gardes du corps, et quelques autres officiers. Le but de cette association était de corriger les ridicules par la raillerie. Elle inscrivait au nombre de ses membres tous ceux qui commettaient quelque gaucherie marquante. Un veneur qui lançait une biche, un chasseur qui rentrait bredouille au temps où le gibier abonde, méritait d’être incorporé dans le régiment. On envoyait au récipiendaire un brevet tantôt en vers, tantôt en prose burlesque. Une fois le brevet lancé, on avait beau s’en défendre, on était bien enrégimenté. Ceux qui s’en fâchaient étaient doublement calotlés. Le mieux était d’en rire.

Le nombre des membres de cette société devint bientôt considérable. -

Louis XIV, se trouvant un matin seul avec Aymon, leur généralissime, lui demanda s’il ne ferait jamais défiler son régiment au Carrousel, c Sire, répondit celui-ci, qui donc le regarderait passer ? » Louis XIV ne fit que rire de celte plaisanterie.

En 1710, Aymon, généralissime du régiment, fut remplacé par de Torsac. Celui-ci mourut en 1 724. On ne lui avait pas encore donné de successeur en 1729, mais l’institution était bien vivante. A Gonipiègne, elle était joyeusement organisée et ne laissait jamais échapper l’occasion de rire et de s’a^ muser.

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Les sobriquets donnés à cliaque société d'arquebuse, quoique bien plus anciens que le régiment de la Calotte, semblent presque tous dictés par l’esprit de raillerie qui animait cette institution.

Voici les noms de la plupart des Arquebuses des quatre provinces, avec le dicton qu’on y joignait ordinairement :

Avise. — Les Gouailleurs. ~ -

La gouaillerie est la plaisanterie sans fîel et sans méchanceté. Quant à la raillerie mordante, elle avait aussi son dicton. On appelait Guépins les habitants d’Orléans, et, depuis Aristophane jusqu’à nos jours, les guêpes ont toujours été l’emblème de la causticité.

Avknày. — Je n’ai pas trouvé de sobriquet à cette arquebuse.

Bar-sdh-Aübe. — Au xii* siècle on disait lesEscrévéteesde Bar-sur-Aube. Dans la relation du prix de 1729, je trouve pour dicton de cette arquebuse : VOEU toujours ouvert.

Beaumont. — Les Chaudronniers. La quantité de batteries de cuisine qui se fabriquait dans cette ville avait fait donner ce surnom aux habitants. Les arquebusiers de Beaumont portaient tous un sifflet de chaudronnier, et l’un d’eux portait des chaudrons.

Beauvais. — La langue, plus pudibonde de nos jours que du temps de nos aïeux, ne permet d’é-

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crire que par abréviation le surnom donné aux habitants de cette ville; on les appelait /es Ch...rs. Bbainb. — Le$ Corbeaux.

Brib-Gomtr-Robert. — La Queue de veau.

Ghalons. — Les Maraudeurs.

Gharentox. — Pas de devise.

Ghablbvillr. — Les Brûleurs de noirs. On dit qu’une chasse est brûlée lorsqu’on y a tué presque tout le gibier; qu’un noir est brtlé, quand il est touché par beaucoup de balles.

Gbatead-Thierrt. — Getle arquebuse portait pour emblème une branche de houx avec cette devise ; Nul ne s*y frotte.

Ghaüne. — Pas de dicton.

Ghaünt. — Ixs Singes.

Gompiègne. — Les Dormeurs.

Gonds en Brie. — Pas de dicton.

CoRBEiL. — Les Pèches. Les pêches de Gorbeil sont, dit-on, de gros oignons rouges.

Goulommiers. — Les Mangeurs de dagourmiaux.

Gbécy. — Les Rogneurs de molues.

Grépi. — Les Cochons.

Saint-Denis. — Montjoie.

Saint-Dizier. — Les Bragards. On disait aussi les Bragards d’Angers.

Dormans. — Les Coqs.

ÉpERNAT. — Les bons Enfants.

Étampes. — Les Sables. Le sable de ce pays a la

blancheur de la eraie; c’est pourquoi on a nommé les habitants les Sablonniers.

Fêre en Tabdenois. — LesBrûleurt déféré. Le mot de fère signifie paille en vieux français.

La ville avait reçu le nom de Fère probablement parce qu’elle était couverte en paille, et la fréquence des incendies occasionnés par ce mode de couverture aura donné lieu à ce surnom de brûleurs.

La Ferté au Col ou Soos-Jooahrb. — La Poupée.

La FertB'Gaucher. — Pas de devise. ’

La Ferté-Milon. — Les Viemards.

Fisme. — Les Fouines. La ressemblance qui existe entre les mots de fisme et de fouine est, je crois, le seul motif de ce surnom.

Guignes. — La Putain.

Joinville. — Pas de surnom.

Lagnt. — Combien vaut forge? Personne n’ignore l’origine de ce dicton.

Laon. — Les Glorieux. Laon a été la demeure des rois de la seconde race ; c’est pour cela sans doute qu’on disait autrefois les Seigneurs de Laon. Main tenant on ne dit plus que les Glorieux. '

Magni. — Les Foireux. Le commerce des bestiaux et la grande quantité de foires qui avaient lieu à Magni avaient fait donner aux habitants le surnom de Foireux.

Mantes. Les Chiens. Ils menaient en laisse un

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chien avec une cocarde sur la queue et un collier garni de rubans bleus el blancs.

Ce surnom parait fort ancien. Il existait déjà au temps de la Ligue. Lorsque les habitants se rendi* rent à Henri IV, le maire vint apporter à ce prince les clefs de la ville et commença un discours pour protester de l’amour et de la fidélité des habitants. Le Béarnais, qui n’aimait pas les harangues trop longues, l’interrompit en lui disant : « Ventre&int- Gris! vous avez raison. Bon chien est fidèle à son maître. «

Meaux. — Le» Chats. Dans les patois de la Brie, de la Picardie et de la Champagne, on prononce la syllabe eau comme si on avait écrit iau. Ainsi on dit bieau pour beau ; capiau, perdriau, au lieu de chapeau et de perdreau. En adoptant cette prononciation vicieuse le nom de la ville devient Miaux ; ce qui rappelle assez le miaulement du chat pour avoir donné lieu à ce sobriquet. Au reste la devise de l’arquebuse ne manquait pas de précision : Ludil, mox lædit. « Il joue, gare les griffes. »

Mslun. — Les Anguilles. Ce proverbe vient, je crois, de ce qu'il se pèche à Melun d’excellentes anguilles. Néanmoins Fleury de Bellingen, dans ses étymologies des proverbes français, en raconte différemment l’origine. « Il y avoit, dit-il, à Melun-sur- Seine, près Paris, un jeune homme appelé l’Anguille, lequel, bu une comédie qui se jouait

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publiquement, représentoit le personnage de saint Barthélemy. Comme celui qui fesoit l’exécuteur le voulut approcher le couteau à la main, feignant de l’escorcher, il se prit à crier avant qu’il le touschât, ce qui donna sujet de rire à toute l’assemblée et commencement à ce proverbe : Il fait comme l’Anguille de Melun, il crie avant qu’on l’écorche. »

Sainte-Menehoüld. — Dans la relation du prix de 1729, on appelle les arquebusiers de cette ville les Verriers. Dans celle du prix rendu à Châlons en 1754, ils sont nommés les Chasseurs.

Mesnil. — Les Buveurs. C’est un vignoble.

Mézières. — La Pucelle.

Meülan. — Les Hiboux.

Mont-Didier. — Les Promeneurs.

Nedillt-Saint-Front. — Les Fous. La compagnie de Neuilly se faisait précéder par un homme qui contrefaisait le fou, et qui semait du sable.

Nogent-sür-Seine. — Les Vivants.

Noton. — Les Friands.

Pont. — Les Soupiers. Peut-être ce dicton a-t-il eu pour cause quelque habitude locale ; peut-être aussi est-il dû à quelque aventure semblable à celle qui a fait donner, par antiphrase, aux habitants de bouviers, le nom de Mangeurs de soupe.

Bosset, gouverneur du Pont-de-l’Arche pour Henri IV, s’empara de la ville de Louviers au moment où la garnison et les bourgeois allaient se

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meftre à dîner. Les vainqueurs trouvèrent la soupe toute prêle.

PoNTOiSB. — Les Usuriers.

Provins. — Les Conserves.

Saint-Quentin. — Les Canonniers.

Rosot-bn-Brib. — Les Mangeurs de soupes chaudes.

Reims. — On disait autrefois les Personnes do Reims. Ce mol personnes s’entendait des directeurs de paroisses. Le chapitre de Reims comptait au nombre de ses chanoines des personnes qui avaient la prééminence sur leurs confrères. De là était venu le dicton. Dans la relation de 1729, les arquebusiers de Reims sont appelés les Mangeurs de pain éC épice.

Retbel. — les Mangeurs de gaudichons.

Senlls. — On disait autrefois les Cheitifs de Senlis. On les appelle maintenant les Besaciers.

SoissoNS. — Les Beyeurs. Le mot béer y beyer, bayer,, signifie regarder. Il se trouve employé dans ce sens à chaque page du Roman de la Base. De nos jours on dit encore, bayer aux corneilles, pour regarder en l’air, et au figuré pour perdre son temps.

Dans la relation de prix de 1729, ce mot est bien écrit ainsi : les Beyeurs. C’est par erreur que, dans la réimpression de 1846, on a mis les Bâilleurs. Il faut dire cependant, pour atténuer la faute de l’éditeur, que Carlier, dans son histoire du Valois, a

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commis la même erreur. Il dit que l’Arquebuse de Soissons se faisait précéder par un homme qui bâillait.

SoiPK. — Pas de surnom.

Trotes. — Pas de surnom.

Vailly. — Les Veaux. Un beau jour, deux charlatans se présentèrent dans Vailly, se donnant pour physiciens, preslidigitateürs, maitres passés en fait de gaberie. Ils firent annoncer, ou plutôt annoncèrent eux-mêmes, à la porte de toutes les maisons, à grand renfort de trompette, qu’ils donneraient la comédie aux habitants de la ville ; qu’ils leur feraient le tour le plus mirobolant que la magie blanche ait imaginé., un tour comme jamais ils n’en avaient vu. A l’heure indiquée, les habitants s’empressèrent d'accourir. Les charlatans se tenaient à l’entrée de la grange qu’ils avaient louée pour salle de spectacle. Ils firent soigneusement leur recette; puis, quand tout le monde fut entré, ils dirent aux assistants d’attendre un instant avec patience, qu’ils allaient faire le tour. Eu disant cela ils fermèrent soigneusement la porte, mirent la clef ainsi que la recette dans leur poche, et se sauvèrent à toutes jambes , n’oubliant que de dire adieu. Ils étaient déjà loin, lorsqu’ils rencontrèrent un laboureur qui revenait des champs.

« Brave homme, lui dirent-ils, vous retournez à Vailly ; rendez-nous le service de reporter bien

L’AHQUEBUSE DE COMPÏÈGNE. 313

vite cette clef que nous avons emportée par mégarde.

— Mien biau chire, répondit le Picard, cela est donc bien pressé?

— Oui, vraiment, reprirent-ils, c’est la clef d’une grange où nous avons laissé une grande quantité de veaux renfermés. Us pourraient souffrir ; ainsi dépêchez-vous. »

Le laboureur, ût en effet diligence, et il trouva les spectateurs qui commençaient à s’ennuyer de ce que le tour se faisait bien attendre. On décida cependant que le tour était fait, que les saltimbanques avaient tenu parole aux habitants, et le nom de Veaux de Yailly leur est resté.

Ysarus. — Les Gens de Vertus.

Yillinauxb. — Les Jeanfesses. D’où vient le sobriquet injurieux donné aux habitants de cette ville ? Je n’en sais rien. Peut-être u’est-ce que la traduction un peu libre du nom latin qu’elle porte, Vüla fUKcia, la ville coupable.

Au commencement du xvi* siècle, Yilienauxe intenta un procès aux chenilles et aux insectes qui désolaient ses vergers. On donna d’office un avocat A ses parties adverses, et le 9 juillet 1516, Jean Mi- Ion, official de Troyes en Champagne, prononça cette sentence : « Parties ouïes, faisant droict sur la requeste des habitants de Yillenonce, admonestons les chenilles de Se retirer dans six jours, et à

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faute de ce faire, les déclarons maudites et excommuniées. *

ViTRT LE Brûlé. — Pas de devise.

ViTRY LE François. — Les Gascons.

Des soixante compagnies que je viens d’énumérer, quarante-huit assistaient au prix deCompiègiie, en 1729. Pendant la fête, on reçut la nouvelle de l’accouchement de la reine. Elle venait de mettre au mondele dauphin Louis, qui mourut en 1765, laissant trois fils, Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Une députation fut aussitôt envoyée à Versailles pour exprimer au roi les vœux et les félicitations des arquebusiers. Cette circonstance prolongea de quelque temps la durée du tirage. Enfin le 12, après dix jours entiers de réjouissances, on distribua les prix. Ils étaient au nombre de quatre-vingts, elleur valeur ne s’élevait pas à moins dé 30000 livres, somme qui serait énorme de nos jours, mais qui était bien plus considérable encore il y a un siècle.

On ne lit pas dans la relation combien chaque arquebusier tira de coups; mais il y avait quatre pantons, et chaque arquebusier n’eûMl tiré que quatre coups sur chaque panton, cela ferait encore un total de 10 592 balles. Cependant on ne voit pas qu’il y ait eu de coups de broche. Le coup le plus près fut fait par le chevalier Rôtie, de Guignes.

Quant au bouquet, il consistait en une pendule

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magnifique. Il fut déféré aux arquebusiers de Ghàlons, mais il se passa vingt-cinq années avant que ceux-ci pussent rendre le prix général, et lorsqu’ils le présentèrent, en 1754, l’Arquebuse de Gompiègne n’existait plus.

Louis XV voulait faire construire un cbâleau nouveau à la place de celui élevé par Gharles V. Les architectes trouvèrent à leur convenance l’emplacement occupé par l’Arquebuse, et ce tir fut réuni au domaine de la couronne.

En 1735, un arrêté du 27 août prononça la suppression de plusieurs Arquebuses du Valois et de la Picardie.

Les dépenses faites au prix général de 1729, avaient été excessives. Les 30 000 livres d’argenterie distribuées aux gagnants, n’en formaient que lu plus faible partie. Pendant dix jours , ce n’avaient été que festins, que bals , que feux d’artifice , que spectacles donnés aux six cents chevaliers étran-* gers.

On prétendit que ces prodigalités avaient ruiné plusieurs familles, et ce fut le motif invoqué pour supprimer les compagnies d’arquebusiers. Néanmoins, la plupart furent bientôt rétablies; mais la suppression demeura définitive pour Laon et pour Gompiègne.

Lorsque le prix général fut rendu en 1754 par la société de Gh&lons , Gompiègne ne put y envoyer

326 L’ARQUEBUSE DE COMPIËGNE.

de représentants. Aussi trdUve>l»on ces vers à ia relation de cette fête :

LIS DOUMBOaS.

A Compiègne, où s’élève un temple à saint Corneille,

A l’ombre d’un cyprès, l’Arquebuse sommeille,

Et l’on B beau carillonner.

Les vigiles de la bouteille Et la chamade bourdonner,

Rien aujourd’hui ne ia réveille.

Depuis quelques années, une société de tireurs s’est organisée à Compiègne; puisse-t*elle avoir l’éclat et la durée de la compagnie qu’elle remplace !

UNE CHASSE AU CERF

UNE CHASSE AU CERF

Ces quais larges et commodes qui s’étendent des Tuileries jusqu’à l’enceinte de Paris sont de construction assez récente. Au temps de la Régence, les berges de la rivière n’étaient séparées de la grande route que par une barrière de forts madriers; à droite du chemin régnait un fossé presque en tout temps rempli de bouc; c’est de ce côté qu’en suivant soigneusement la terre, pour éviter les cahots, un carrosse d’assez belle apparence s’avançait au petit trot de deux vigoureux coursiers. Dans la voiture, un homme encore jeune; vêtu avec plus de richesse que de goût, se prélassait sur les coussins. Tout à coup, une rude secousse vint le tirer du demi-sommeil où l’avait plongé le doux balancecement dè sa voiture; il abaissa rapidement ja glace, et passant la tète par la portière : ^

UNE CHASSE AU CERF

« Maraud! cria-t-il, je crois que tu me verees.

— Non, monsieur le marquis, c’est cette maudite laitière dont la rosse, lancée à fond de train, est venue se jeter sur nous ; je ne pouvais reculer davantage, car nos deux roues sont descendues dans le fossé. Dieu sait comment nous allons nous dépêtrer!

— Par la raordienije, ma .grosse commère ! ne pouvez-vous aller moins vite, et la route n’cst-elle pas assez large pour que vous vous dispensiez d’accrocher les gens?

— Je suis pressée, parbleu! il se fait tard. On sonne déjà la première messe aux Bons-Hommes de Passy. £t que diraitron dans le quartier, si Manon, la laitière, n’était pas à l’heure an coin de la rue Champ-Fleury î D’ailleurs, Coco est comme cela^ toutes' les fois qu’il approche de la ville il prend le mors aux dents.

— Il faut le retenir.

— Vraiment mon beau Mississipien? la course bat le lait, le fait mousser, et le chaland prend cela pour de la crème.

— Friponne, je tous dénoncerai aux conseillersinspecteurs de la laiterie.,

— fiast ! fit la marchande, les conseillers du roi, langueyeurs de porcs, expa*ts, jurés, et autres, ont été remboursés de leurs charges; le commerce est libre, M. Law est favorable aux pauvres mar-

cbands; c’est un grand homme que M. Law. Vive le système !

— Je ne dis pas non, > fit le jeune homme en portant la main à sou chapeau.

Pendant ce temps, la laitière avait fait reculer sa charrette ; elle appliqua un vigoureux coup de fouet à son cheval, prononça en même temps un juron énergique et partit au galop.

« La drôlesse, dit l'individu dont la tête était restée encadrée dans la portière, elle mériterait bien de tomber entre les mains des bandouliers du Mississipi. Voilà la marchandise qu’il faudrait expédier au Nouveau-Monde. »

La compagnie des Indes, créée pour soutenir les valeurs émises par Law, avait reçu le privilège d’envoyer tous les ans neuf mille personnes de l’autre côté des mers, six mille blancs et trois mille nègres. Pour recruter ce nombre énorme d’émigrants, on avait commencé par vider les cachots ; la prison de Saint-Nicolas des Champs avait fourni des femmes arrêtées, ou pour leurs méfaits ou pour leur mauvaise vie ; ou les avait mariées à un nombre égal de lurons tirés du Petit-Ghàlelet, puis on les avait fait partir pour le Havre, lieu de leur embarquement.

Les femmes et leurs maris étaient coiffés de fontanges et de cocardes jonquilles, et les Parisiens s’étaient beaucoup amusés des premières expédi-

332 UNE CHASSE AU CERF

lions ; mais bientôt le bruit s’était répandu que ces malheureux étaient maltraités en route, qu’un grand nombre périssaient dans la traversée; que ceux qui arrivaient au terme de leur voyage succombaient bientôt de misère, lorsqu’ils n’étaient pas massacrés par' les tribus sauvages qui peuplaient le pays. Alors on ne trouva plus d’aventuriers qui consentissent à partir volontairement, et la compagnie fut obligée d’organiser une milice désignée sous le nom de bandouliers du Mississipi. Ces soldats avaient pour mission de battre le pavé de Paris, d’y ramasser les vagabonds, les mendiants valides, les gens sans aveu, et de les enrôler bon gré mal gré. La manière brutale dont ils avaient accompli leur mission, avait plus d’une fois soulevé l’indignation publique et provoqué des émeutes. Cependant la compagnie des Indes ne négligeait rien pour rappeler à elle l’opinion générale. Un jour on annonçait la découverte de riches mines d’or ; une autre fois on signalait l’arrivée de navires chargés des productions les plus précieuses ; enfin on avait amené des bords du Missouri une dixaine de sauvages. On les avait promenés dans tout Paris ; ils avaient même exécuté, sur la scène de l’Opéra, la danse de leur pays, ils y avaient entonné leur cbant de guerre. Afin de stimuler par tous les moyens la curiosité générale, on avait annoncé quMls devaient courre un cerf dans le bois de Bou-

lognc, et c’était ce jour-là, par une belle matinée de mai, que la chasse devait avoir lieu.

« Ob! la drôlesse, répétait notre individu, elle nous a presque versés. £t que fais-tu donc là, grand fainéant? cria-t-il au laquais qui restait perché derrière la voilure. Ne peux-tu pousser à la roue pour nous tirer d’affaire? Abaisse le marchepied. »

En disant cela, il sauta à terre et vint se mettre lui-même à soulever le derrière du carrosse.

« Tiens, voilà comment il faut s’y prendre. Est-il . nécessaire que je t’apprenne ton métier? »

Puis, lorsque les chevaux eurent fait quelques pas, il s’élança légèrement derrière la voiture.

« Monsieur le marquis se trompe! s’écria le valet.

— C’est vrai, dit celui-ci en souriant. Ce que c’est pourtant qu’une vieille habitude ! »

Et il alla se placer au fond de son carrosse.

On eut bientôt gravi la montée qui conduit au sommet de Passy, et la voiture s’arrêta à la grille du bois de Boulogne.

A cette époque, ainsi que de nos jours, les portiers du bois remplissaient en même temps les fonctions de gardes , puis au bénéfice de leur place ils joignaient un petit commerce.

Sous une tonnelle bien feuillue, les promeneurs trouvaient toujours un déjeuner plus ou moins fru-

33^ UNE CHASSE AU CERF

gai, et du vin plus ou moins bon, suivant la bourse

du visiteur.

« Hohél père Paturet, on vous a donc mis du fauve dans le bois, puisqu’on doit chasser le cerf? Mère Paturet, deux couverts dans le cabinet bleu. Avez-vous encore de ce petit vin d’Auteuil que vous mettiez dans la troisième case du second caveau, et dont vous ne donniez qu’aux amis?

— Votre Seigneurie connaît la maison comme si elle était un vieil habitué, répondit la femme du garde ; cependant....

— Eh bienl mère Paturet, c’est comme cela que vous reconnaissez les amis! continua le jeune -homme. ■ -

— Ah çà! reprit le garde en se frottant les yeux, cela n’est pas possible ; mais vraiment on dirait que c’est le petit Giraud.

— Ci-devant valet de chiens à la vénerie, continua le jeune homme.

— Tu veux dire valet de limiers ; mais cela ne se peut pas, te voilà mis comme un prince du sang. Les boutons de ton habit sont d’une richesse I ils sqnt couverts de pierreries.

— Chacun d’eux vautplus de trente pistoles. Que voulez-vous? il faut bien employer son papier à quelque chose. Les gens sages songent à réaliser. Passons dans la chambre bleue, et qu’on nous serve du chenu; on cause mieux auprès d’une bouteille. »

Les deux amis allèrent s’accouder dans l’étroit cabinet que le petit Giraud avait choisi, et quand ils eurent trinqué :

« Tu le vois, je suis devenu riche. Tu le rappelles l’état dans lequel, il y a trois ans, était notre hourse; nous n’avions ni sou ni maille, nos gages étaient arriérés ; lorsqu’on nous payait, c’était en billets d’État visés par les frères Pâris; ils perdaient la moitié de leur valeur : c’était à n’y pas tenir. Je quitUii donc la place, et j’entrai dans la maison de M. de Nancré , homme de confiance de l’abbé Dubois. Un soir, le hasard me fit entendre une conversation; par extraordinaire, on ne se plaignait pas de la misère publique. On expliquait une spéculation que je n’al pas encore très-bien comprise, mais on affirmait qu’elle enrichirait tout le monde. Je ne pus dormir la nuit ; le lendemain matin je réunis quelques louis que j’avais reçus pour étrennes, j’en empruntai quelques autres au grènetier du coin, j'achetai à has prix des billets d’État; puis, me prévalant de ma livrée qui me facilitait l’entrée des bureaux do M. Law, je fus un des premiers à prendre de son papier. Avant la fin de la semaine, mes fonds étaient plus que décuplés ; actions, prime , report, conversion, j’ai gagné sur tout, et maintenant je songe à mettre ma fortune à l’abri ; je suis donc en marché pour acheter un fief de Haubert avec titre de haute et basse justice. En attendant

336 UNE CUASSE AU CERF

que lé marché se termine, mes gens m’appellent monsieur le marquis. Cependant il me roule dans la tête une combinaison bien meilleure que tout cela; je ne serais pas fâché de me faire roi.

— Es-tu fou? s’écria le père Paturet en frappant des deux mains sur la table. Tu conspires V donc?

— Non pas, non pas, vraiment, je ne fais rien qu’un loyal sujet de Sa Majesté ne puisse hautement avouer.

— Prends -y garde, les couiplices de Cellamare sont encore à la Bastille.

— Je ne fais rien, père Paturet, je vous le répète, que ne puisse hautement avouer un fidèle sujet de Sa Majesté. Vous savez que, parmi les sauvages venus des bords du Missouri, se trouve une jeune Indienne, nommée la fille du Soleil; elle a, dit-on, dans son pays, droit à la souveraineté, et, comme la compagnie des Indes, pour donner plus de valeur à scs actions, songe à ériger le Mississipi en royaume, on doit donner la couronne au blanc qu’elle choisira pour époux. Je pourrais, tout aussi bien qu’un autre, me mettre sur les rangs; cependant, il ne me plairait guère de m’enrôler dans le régiment jonquille, et, avant de faire aucune démarche, je veux voir de près ce qui en est. Il y aura foiüe aujourd’hui; mais j’ai pensé que vous me faciliteriez le moyen d’approcher de la chasse. Je

n’ai pas tout à fait oublié mon ancien métier, et vous devriez me confier une harde de chiens.

— Eh, mon garçon, voilà ce qu’il y a de plus drôle, on va, dit-on, chasser sans chiens.

— Allons donc, père Paturet, est-ce qu’on peut chfisser sans chiens ?

— C’est précisément ce que je me disais ; il parait cependant qu’on compte le faire ; d’ailleurs, nous n’avons point de cerf ici, et je ne sais pas comment * on fera pour en lancer un, à moins qu’on ne l’apporte : aussi personne n’a été chargé de faire le bois, et tout ce que j’ai appris, c’est que le rendezvous est pour midi à la porte Maillot. Au reste, si le cœur t’en dit d’endosser l’uoiforme, de manière à pouvoir approcher de plus près, je te prêterai bien un costume. Je pense qu’aucun des camarades n’aura oublié que tu es de la partie. »

Longtemps avant que l’heure de midi fût sonnée, la foule se pressait au lieu désigné. Pas un de ceux qu’avait enrichis la rue Quincampoix ne manquait au rendez-vous ; pas un des membres de la*société élégante n’était en retard.

Il n’est pas dans notre histoire une époque où l’abus de la toilette ait été porté aj^si loin. Ce n’était que velours et satin, que dorures et pierreries ;

. la foule ressemblait à un parterre diapré^ des plus riches couleurs, et, comme le système avait boule- . versé toutes les fortunes et toutes les classes, le

UNE CHASSE AU CERF

luxe des habits ne laissait reconnaître aucune profession. On attendait avec impatience, et déjà l’on

commençait à murmurer, lorsqu’on vit descendre, par la grande avenue de Neuilly, une escorte de mousquetaires, puis les voitures du Régent, puis derrière, un peu plus loin, venaient deux carrosses appartenant aux trésoriers de la compagnie des Indes. On y avait emballé nos dix sauvages avéc la personne qui leur servait de guide et d’interprète.

La foule était nombreuse.

a Quel est donc, disait un bourgeois, ce seigneur qui se pavane à côté de M. Law, sur ce magnifique alezan ?

— Comment ! tune le connais pas? fit son voisin. C’est Brancas.

— On le disait ruiné.

— Cela est vrai ; mais il vient d’être fiancé à la fille d’André le Mississipien; elle n’a, il est vrai, que trois ans , et M. de Saint-Simon dit qu’elle est encore à la bouillie ; mais en attendant qu’elle soit en âge d’être mariée, Brancas mange la dot par anticipation et fait figure avec les écus du beau^ père.

— Et cet autre à la face imberbe, perché sur ce coursier blanc qui piaffe avec impatience et blanchit son mors d’écume?

— C’est le lieutenant de police.

— Ce n’est encore qu’un enfant.

— C’est vrai; mais M. Voyer d’Argenson, pour céder à Law la place de contrôleur général des finances , a fait donner à l’un de ses fils la direction de la police. Voyez là-bas, sur ce cheval gris, l’autre, plus jeune encore, est conseiller d’Étal et commandant du Hainaut. »

Pendant que chacune des personnes invitées à la chasse montait sur le coursier qu’on lui avait préparé, les sauvages étaient sortis de leurs voitures, et, comme si la foule dont ils étaient environnés leur eût été indifférente, ils avaient gardé leur air impassible et s’étaient placés en cercle; enfin, ils s’étaient assis à terre, et alors le plus âgé d’entre eux, celui qui paraissait le chef, décrocha de sa ceinture une longue pipe et se mit à la bourrer de tabac ; mais bientôt il manifesta son embarras, et l’interprète, s’étant approché, lui demanda ce qu’il voulait.

• Dans nos forêts, répondit-il, le chasseur sait trouver du bois qui s’enflamme par le frottement; mais le chasseur à la peau colorée ne connaît pas le bois de ce pays, et ne peut se procurer de feu. » Maintenant, il n’est personne qui ne pût offrir son porte-feigare et tout l’attirail d’un fumeur ; mais en 1720, la pipe n’était pas encore passée dans les habitudes du monde élégant. On avait, il est vrai, cédé à la compagnie des Indes la ferme ou, comme on dirait dans notre langage actuel, le monopole du tabac, sans se douter que ce produit deviendrait

UNE CHASSE AU CERF

une des sources les plus fécondes du revenu public. On ne fumait guère que dans les casernes.

L’interprèle, ne sachant à qui s’adresser, s’éloignait déjà pour aller chercher un tison dans une maison voisine, lorsqu’il aperçut un garde-française qui dépassait le reste de la foule de la hauteur de la tête.

« Sergent! lui cria-t-il, prêtez^moi votre briquet.

— Gela n’est pas de refus, » dit celui-ci.

De deux coups de coude, il repoussa les personnes qui étaient devant lui, et vint se placer derrière les^ Indiens, précisément à côté du petit Giraud, qui tenait un limier en laisse.

Le chef alluma son calumet, lança une bouffée de fumée vers chacune des avenues qui venaient aboutir au rond-point où l’on était placé, les autres Indiens renouvelèrent la même cérémonie, puis ils dirent qu’ils étaient prêts à commencer la chasse. On leur lit proposer des chevaux ; mais ils répondirent qu’un chasseur indien ne se fie qu’en la vitesse de ses pieds et en la force de son jarret.

Pendant ce temps on avait fait avancer un lourd fourgon resté caché jusqu’à ce moment derrière les nombreux équipages qui encombraient les abords du bois. On en tourna la porte vers l’allée de Madrid, puis on l’ouvrit. Ge caisson contenait un cerf, panneauté la veille dans les bois de Fosse-Repose ;

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DANS LE BOIS DE BOULOGNE EN 1720. S'il

soit que l’animal fût.engourdi par son séjour dans celle boite, soit qu'il fût ébloui par le soleil qui le frappait tout à coup, il hésita pendant quelques secondes ; mais bientôt il bondit en jetant sur la foule» un regard effaré ; puis il s’élança dans la route qui était devant lui, et les trompes sonnèrent aussitôt la Royale , car le cerf était un dix-cors jeunement.

Lorsque la fanfare fut achevée, les Indiens partirent à la poursuite du cerf, en poussant des hurlements auprès desquels les aboiements de la meute sembleraient de suaves murmures; l’animal, effrayé par ces cris furieux , doubla de vitesse. Les Indiens le suivirent. Tous les cavaliers s’ébranlèrent en se tenant à quelque distance.

Les équipages se répandirent dans toutes les allées du bois, chacun s’élança dans celle où il espérait croiser la chasse. La foule disparut presque en entier, et, dans ce carrefour où tant de monde se pressait tout à l’heure, il ne resta plus que quelques retardataires.

La fille du Soleil et deux autres Indiennes étaient demeurées immobiles lors du départ de leurs compagnons. Là aussi se tenait le beau sergent des gardes françaises, l’interprète, le petit Giraud et le père Paturet.

« Mais, s’écria celui-ci scandalisé, ce n’est pas une chasse, c’est une course.

UNE CHASSE AU CERF

— Pensez-vous véritablement qu’ils le prennent? demanda le sergent en frisant sa moustache.

— - Oh ! dit le petit Giraud, cela me semble assez probable ; nous ne sommes qu’au mois de mai, ce cerf est encore maigre et fatigué des privations qu’il a éprouvées pendant l’hiver, il a perdu son bois, et le travail qui se fait en lui pour pousser une nouvelle tête contribue à le rendre moins fort. Son . refait, qui n’a pas encore acquis deux doigts de longueur, est mou et très-sensible; il hésitera à entrer au fourré, où les branches le blesseraient conlinuellement. Voilà donc ce qui va se passer : il fuira avec vitesse en suivant l’allée.où il est engagé, pour gagner de l’avance et dans l’espoir d’arriver en pleine campagne ; mais il rencontrera les grilles et le mur d’enceinte, et sera contraint de se détourner soit d’un côté soit d’un autre. 11 reviendra donc [lar une des allées latérales, fera quelques détours ; mais ici il n’y a pas à craindre qu’on puisse prendre le change, il n’existe pas d’autre cerf dans le bois. Après avoir pris de l’avance, il reviendra sur ses pas, croisera ses voies, entrera au taillis et se jettera sur le ventre; mais dans ce bois coupé par des allées comme un échiquier, un défaut n’est pas à redouter, car du monde veille dans tous les carrefours, et l’on saura toujours dans quelle enceinte il se sera relaissé ; on pourra facileiqent l’y relancer ; à tout risque j’ai amené un limier. Pour peu que

" -OigitccdiîyCoogli

les coureurs veuillent se ménager et se relayer adroitement ils ne laisseront pas au cerf un moment de repos, et d’ici à deux heures, ils auront pu le malmener. La difficulté ne sera donc que de le porter bas; mais le cerf n’a pas ses armes; il n’a pas touché au frayoir; en toute autre circonstance il pourrait être fort dangereux de l’atteindre, car :

Aussitôt que le cerf a touché de sa télé Homme, cheval ou chien ou bien quelque autre bêle,

A tard vient le barbier, à tard le médecin,

Car le cuider guérir, c’est travailler en vain.

Aujourd’hui le cerf est désarmé, on ne peut donc craindre que quelques contusions ; si le cerf, au bout de l’allée où il s’est engagé, tourne à droite, il faudra qu’il suive le mur d’enceinte, et nous le verrons bientôt revenir vers nous; s’il tourne à gauche, il aura plus d’espace, il est probable qu’il rencontrera la mare d’Auteuil, il voudra battre l’eau, et les Indiens pourront l’y noyer. »

La fille du Soleil écoutait attentivement les paroles du veneur, mais ne le comprenait pas ; elle demanda qu’on les lui expUquât.

€ Lejeune chasseur blanc, dit-elle, a bien observé la nature des animaux sauvages, et, s’il avait établi son wigwam dans nos forêts, jamais il ne laisserait sa compagne manquer de gibier.

— Ce serait, reprit Giraud, un sort heureux pour

UNE CHASSE AU CERF

moi , si ma compagne devait être aussi belle que la fille du Soleil. »

On a dit que les expressions galantes sont toujours comprises par les femmes, dans quelque langue qu’on les exprime. Toujours est-il que l’Indienne n’eut pas besoin de demander l’explication de cette réponse; ses jeux brillants jetèrent sur Giraud un regard caressant, et ses lèvres lui envoyèrent un gracieux sourire.

a Bien, dit tout bas le père Paturet; mon garçon, voici tes actions qui sont en hausse. »

La jeune Indienne était une belle fille qui n’avait pas encore atteint sa vingtième année ; la couleur cuivrée de sa peau et le galbe étrange de sa figure ne l’empôcbaient pas d’être réellement jolie. Cette époque ne se piquait pas d’une pruderie exagérée et l’on n’avait ajouté aucun voile au costume très-léger que l’Indienne portait dans ses forêts. Nul obstacle ne venait dissimuler les contours élégants de ses épaules et de sa gorge; ses cheveux, réunis en nattes épaisses, étaient retenus sur sa tête par des épingles d’or, qui certainement n’avaient pas été forgées au bord du Missouri ; mais à côté de ces bijoux de l’industrie européenne se trouvaient des plumes aux nuances éclatantes. Elle avait entouré ses paupières d’un cercle de couleur noire, et ses joues, frottées d’herbes sauvages, avaient conservé une teinte bleue.

— 1 ;^ tk) Ogle

Il semble que cette propension à dénaturer par des tatouages la figure que Dieu nous«a donnée est commune à toutes les races primitives.

César rapporte, dans ses Commentaires, qu’une partie des habitants de la Gaule se coloraient, en bleu et en jaune, le corps et la figure. Les habitants de la Grande-Bretagne avaient la même habitude. Elle leur avait fait donner le surnom de Pietés.

Malgré cette espèce de fard livide dont les joues de l’Indienne étaient couvertes, elle n’était pas moins une fort avenante personne, et le beau sergent des gardes françaises la regardait d’un œil amoureux.

Tout se passa ainsi que Giraiid l’avait prévu. On entendait les clameurs poussées par les Indiens se rapprocher parfois, puis le vent les empor- , tait, et tout rentrait dans le silence. Le cerf se faisait battre, rusait, faisait des hourvaris; mais il avait peu de chances en sa faveur , car il n’était pas une allée où des centaines de curieux ne suivissent ses moindres mouvements du regard.

Cependant cela traînait en longueur, et la fille du Soleil, pour abréger le temps , avait allumé son calumet. Après avoir aspiré quelques gorgées de fumée, elle l’offrit à Giraud, et celui-ci s’empressa d’accepter cette faveur; mais l’usage du tabac n’était pas alors très-répandu : dès qu’H eut tiré quelques bouf-

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fées, il se mit à tousser et à éternuer d’une horrible

manière.

L’Indienne se prit à rire ; évidemment le veneur avait beaucoup perdu dans son opinion; elle lui relira donc le calumet, jugeant qu’un homme qui ne partageait pas son goût pour la fumée de tabac n’avait pas des habitudes assez mâles. Quelques instants plus tard, elle passa le calumet au sergent des gardes françaises, et celui-ci se mit à humer avec délices la fumée de la nicotiane.

A partir de ce moment, ce fut vers lui que se tournèrent tous les regards de la jeune fille ; enfin la chasse , ou plutôt la course , comme l’avait appelée le père Paturet, tirait à sa fin. Le cerf, sans cesse relancé, s’était retiré dans une étroite enceinte; il s’y était acculé à un buisson épais et faisait tête à ses persécuteurs. L’un d’eux , s’étant imprudemment approché, fut frappé d’un coup de tête qui l’envoya rouler à dix pas en lui démettant l’épaule. Un autre reçut un coup de pied dans la cuisse qui le jeta également par terre; mais les autres, s’étant en ce moment rués sür le cerf, le portèrent bas et l’égorgèrent. Puis, lui liant les pieds avec une hart de chêne, ils y passèrent un brin de taillis, et l’apportèrent sur leurs épaules aux grands applaudissements de la foule , qui les félicitait de leur triomphe.

Toute la chasse revint bientôt à la porte Maillot, d’où l’on était parti.

« Il est dommage que nous ne puissions faire la curée, dit le Régent, cela manque à la fête; mais on pourrait lever le pied de l’animal pour l’offrir à la reine de la journée. »

Le pied fut donc levé; on vint le présenter à la fille du Soleil, qui le reçut d’un air assez étonné.

« Que faut- il faire de cela, dit-elle? Est-ce qu’il est d’usage de le manger ainsi ? J’aimerais mieux qu’il eût passé sur les charbons. »

Son interprète lui fit alors comprendre que l’offrande du pied était un hommage qu’on lui rendait ; qu’elle était libre d’en faire honneur à celui qu’elle préférerait. Alors elle tendit elle-même le pied au sergent, qui le reçut avec joie.

^ « Mon Dieu ! dit Law en s’approchant du Régent, je crois que nous avons l’homme qu’il nous faut. Comment t’appelles-tu ? dit-il au militaire.

— Dubois dit La Valeur, sergent aux gardes françaises, compagnie de Nonac, répondit celui-ci en faisant le salut militaire.

— Comment trouves-tu la souveraine du Missouri ?

— Il n’y a pas d’affront, monseigneur, répondit

le soldat. C’est un beau brin de fille.

— Eh bien ! veux-tu être roi?

— Ah ! dame! fît le soldat en tortillant sa moustache, cela me vaudra-t-il une haute paye ? Serai-je

UNE CHASSE AU CERF

logé, couché, nourri aux frais de la princesse ? Aurai-je un habit de drap d’ofQcier, et tous les soirs la permission de onze heures?

— Tu auras tout cela, mon garçon, et mieux encore.

— Eh bien, monseigneur, il n’y a pas de refus, pourvu que mon capitaine y consente.

— J’en fais mon affaire, reprit Law. Tü t’appelles Dubois ; c’est, à ce qu’il paraît, un nom qui porte bonheur. Allons, messieurs, dit-il en se retournant vers la foule, on peut crier vive Dubois I", roi du Mississipi !

— Encore un tour de passe-passe, fit en riant le lieutenant de police. Voilà pour la Compagnie des Indes un magnifique prospectus. »

Dubois prit le bras de la fille du Soleil ; ils allèrent saluer le Régent, et montèrent ensemble dans le même carrosse, aux grands applaudissements du peuple.

« Eh bien! mon pauvre Giraud, tu l’es donc laissé distancer? disait le père Paturet.

— Bast I fit celui-ci en ôtant l’habit de garde, après avoir eu soin de laisser dans la poche une bourse assez arrondie ; bast, j’aurai toujours la ressource de me rejeter sur le fief de Haubert. »

Une année presque entière s’était écoulée; le père Paturet n’avait plus entendu parler de son jeune camarade, lorsque, un matin, en faisant sa tournée.

DANS LE BOIS DE BOULOGNE EN 1720. 3l<d

au détour, d’une allée il aperçut, à cent pas de lui un homme qui grimpait sur un arbre, attachait une corde à l’extrémité d’une branche, se la passait au cou, et se laissait choir dans l'espace.

« Mon Dieu, le malheureux ! s’écria le père Paturet, je n’aurai jamais le temps d’arriver avant qu’il ne soit tout à fait pendu. A tout risque! » dit-il.

Puis, épaulant sa carabine, il Ht feu; la balle alla briser la branche, et le demi-pendu roula par terre, où il resta tout étourdi de sa chute.

« Morbleu, dit le garde, ne pourriez-vous choisir un autre triage que le mien pour vous pendre? Depuis la culbute du système il ne se passe pas de jour que nous ne trouvions quelque mort dans nos taillis. Il faut dresser des procès-verbaux à n’en plus finir, et, si cela continue, nos chênes porteront bientùt plus de pendus que de glands.

— Ah ! père Paturet, reprit Giraud en revenant de l'étourdissement que lui avait causé sa chute, vous m’avez rendu là un bien mauvais service.

— -Comment 1 c’est toi, mon pauvre Giraud, toi que je croyais si heureux !

— Ruiné! complètement ruiné!

— Comment donc cela mon garçon?

— Oh! cela n’est pas long, père Paturet. Il vous souvient de l’exécution du comte de Horn ; en revenant de la Grève où j’avais été pour le voir rouer, je rencontrai un de mes amis qui me proposa de

UNE CHASSE AU CERF

passer avec lui le reste de la journée. Je m’attardai un peu, et, lorsque je me mettais en route pour revenir chez moi à la brune, je tombai dans une embuscade des gens de M. Cartouche. La richesse de mon costume avait piqué leur convoitise, et, quoique je fisse bonne contenance, ils vinrent à bout de m oi; je reçus un grand coup de couteau dans la poitrine, et, quelques heures plus tard, le guet me trouva sans connaissance et baigné' dans mon sang. Les malfaiteurs m’avaient entièrement dépouillé ; seulement ils avaient dédaigné ma chemise et ma veste, parce qu’elles étaient maculéds de sang. Dans une de mes poches on trouva une lettre qui indiquait mon adresse ; je fus reporté à mon hôtel. Je restai de longs jours entre la vie et la mort; pendant ce temps le système faisait la culbute ; il est vrai que je m’en inquiétais médiocrement, car j’avais eu soin d’acheter une terre magnifique, et je croyais n’avoir plus rien à redouter, quand un édit vint déclarer que les vendeurs de seigneuries auraient le droit de les reprendre en remboursant en papier le prix qu’ils en auraient touché. Un matin, lorsque je commençais à entrer en convalescence, un sergent vint me déclarer que mon vendeur entendait racheter son bien, et il me laissa, en papier déjà déprécié, trois millions de livres qui en avaient fait la valeur ; la révolution que j’en éprouvai me fit retomber malade. Néanmoins je me consolai en pen-

sant que je pourrais tirer quelque chose de ce papier; mais je fus retenu au lit plus longtemps qu’il ne l’aurait fallu. Aussitôt que je pus sortir, je courus au bureau des frères Pâris, qui devaient liquider toutes les valeurs; mais on me répondit qu’il était trop tard, que j’avais encouru la déchéance, et que mes papiers ne valaient plus absolument rien. Je rentrai chez moi la tristesse dans le cœur; j’espérais néanmoins que mes meubles et mes bijoux me fourniraient quelques ressources; mais, me croyjmt riche, j’avais vécu largement; il fallut payer mes fournisseurs, les gens du Châtelet se mirent de la partie, les épices enlevèrent promptement ’ ce qui aurait pu me rester, et ce matin, quand en résumé j’ai fini de tout compter et de tout supputer, je me suis trouvé pauvre de trois millions de livres en papier et de six sous en numéraire. Que faire avec six sous? Ma foi, j’ai acheté une corde. Ah ! père Paturet, vous m’avez rendu un bien mauvais service.

• — Allons, allons, mon garçon, il ne faut pas se désespérer comme cela, il y en a de plus malheureux que toi.

— Oh! dit le jeune homme, cela n’est pas possible.

— Mais si fait, mon garçon. Tu as bien connu le sergent Dubois ; tu ne sais donc pas ce qui lui est prrivé?

UNE CHASSE AU CERF

— En voilà un , reprit Giraud , qui a eu de la chance !

— Oui, continua le garde en riant, une fameuse chance. Il parait que la princesse était légèrement jalouse; elle trouvait que Dubois prenait trop souvent la permission de onze heures. Elle a voulu se plaindre; Dubois n’était pas endurant, il a caressé la belle d’une manière un peu trop cavalière, et celle-ci l’a fait assommer par ses parents.

— Ah! le pauvre garçon!

— Puis on l’a scalpé.

— Ab I le pauvre garçon !

— Puis on l’a fait rôtir, et sa femme l’a mangé en famille.

— Comment, dit Giraud, ils ont mangé ce pauvre Dubois qui avait de si jolies moustaches?

— Oui, reprit Paturet; il parait que c’est la coutume du pays.

— AhI le pauvre garçon! » reprit Giraud, cette fois en souriant.

C’est une étrange chose que la manière dont notre Ame est organisée, et l’on a beau dire que les maux d’autrui ne peuvent apporter aucun soulagement à nos propres chagrins, cependant on éprouve une joie involontaire à rencontrer de plus malheureux que soi.

« Allons, lui dit le père Paturet, il ne faut pas se laisser aller comme cela au découragement, mon

garçon ; reprends ton ancien métier, tu te figureras que tout le reste n’a été qu’un rêve. Il y a précisément une place vacante à la vénerie ; j’espère qu’on ne te la refusera pas. Notre jeune roi n’a encore atteint que sa treizième année ; mais, depuis un an seulement qu’on le laisse monter à cheval, il prend goût à la chasse, et sous son règne, je te le promets, la vénerie ne chaumera pas. Retourne donc au chenil. »

Giraud jugea le conseil hon et s’en trouva bien ; seulement, toutes les fois qu’il revoyait d’un dixcors jeunement, cette réflexion lui venait à l’esprit : « Dire pourtant que j’ai possédé trois millions de livres, et que j’aurais pu être roi ! »

Sic transit gloria mundi.

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