Les récits de Nazareth
« On avait patiné toute la journée. La nuit venue, une étoile étrange s'est montrée ! »
Les femmes de Nazareth, aux aguets des miracles, chuchotent ainsi à leurs portes, par cette belle vesprée de Noël qui couronne d'or, de roses, de jasmins, un jour clair comme une âme.
« Et avez-vous entendu, la nuit passée, chère voisine, comme le coup de minuit a sonné ?
— Oui, et j'ai vu les bateliers hisser leurs pavillons au grand mât.
— Et avez-vous ouï, chère voisine, passer des patres avec des clochettes ?
— Il est aussi passé des musiques.
— Des musiques ?
— Des musiques bien douces et qui venaient de bien loin !
— Ah ! vous avez rêvé ! »
Les lumières qui lèvent leurs paupières aux fenêtres de Nazareth sont pures sur la neige, ainsi que des ostensoirs parmi des nappes d'autel. Les traînes que laisse le crépuscule à l'horizon sont des traînes d'anges plongeant leur chevelure de vermeil dans un ciel immaculé de neige, et les villages lointains ont l'air de planer dans une lumière de roses.
La ville et le pays se sont vêtus d'une robe candide, donnée par le firmament.
Les corbeaux, aujourd'hui, ne viennent pas voler près des tours que la neige ourle d'hermine : ce sont des colombes
qui passent; le soir caresse leur poitrine aérienne.
« Noël! Noël! Noël! »
Ainsi les enfants chantent en rond autour de feux, sur le sol blanchi, et ces foyers clairs sont des encensoirs incendiés jetés à travers la cité. Les petites voix enfantines bondissent dans le gel comme des carillons de grelots d'argent. Quelle joie fraternelle dans ces rondes qui tournent et tournent comme des rouets de vieille légende ! Et que les tendres marmots sont naïfs, avec leurs lourds bijoux de fête et leurs yeux couleur de pervenche fixés sur les flammes ; ils chantent :
« Noël ! Noël ! Noël ! »
Des rondes tournent ainsi par toute la ville, près des ancres du port, sous les pignons des monuments, qu'elles enguirlandent d'une floraison magique, au pied du beffroi, qui laisse tomber sur elle les sons d'heures adoucies. On voit des pauvres qui reviennent de la forêt avec des sapins entiers sur l'épaule.
Car bientôt il faudra que les enfants rentrent et commencent près des âtres
leurs danses mystérieuses et bariolées de grâce, et fassent résonner leurs voix si bienheureuses ce soir. La nuit descend par les montagnes de neige qui s'enténèbrent. Voyez ! Le soleil va s'éteindre dans une mer blanche qu'il irradie, et la province a l'air d'une poitrine saignante de pélican extatique comme on en voit brodés sur les chasubles des messes somptueuses.
Aussi les lumières se font-elles plus nombreuses à Nazareth, les étals de Noël flambent au rez des rues, projetant des galettes de lueur aux marmots qui gambadent et aux marchands qui agitent des cloches le long des façades, sur les pierreries desquelles le soir épand son dernier songe.
Maintenant, aux foyers retentit l'enthousiaste incendie des bûches. Dans les salons gaufrés de cuirs, sous les poutres armoriées de pourpre et qu'éclairent les chandelles, voilà dressés les sapins chargés de friandises, de verroteries et de cires !
Des aïeules, assises au coin des che-
minées, sous leurs coiffes où se nichent des ombres de passé, regardent les rondes qui tournent encore. Elles portent, sur leurs plates poitrines, de superbes bijoux démodés.
Sur les lambris des hôtels riches, tout luisants et aussi enchantés que des murs de cathédrale aux pétards de feux d'artifice, les rondes se développent à l'éclat pailletant des lustres de joie. Et les enfants chantent toujours, faisant vibrer leurs refrains avec des persistances de crin-crin de kermesse, célébrant l'avènement qui verse l'allégresse en leurs petites âmes et fait rayonner leurs yeux doucement, comme des vitraux de chapelles d'où essorent des rayons fleuris et des sons d'orgue argentés. Leurs boucles blondes ballottent sur leurs épaules en quenouillées d'or jeune et ils se regardent avec des sourires aussi frais et rouges que les cerises des beaux jours d'été. Il passe des éclaircies de ciel sur la guirlande matinale de leurs visages, toute vibrante à l'égal d'une corbeille de fleurs assaillie par les guêpes, que simulent les lourds pendants balancés aux
oreilles roses. Leurs souliers mignons ou leurs sabots dorés frappent en cadence les parquets léchés par les reflets des flammes ; et les groupes enfantins se trémoussent en des lueurs caressantes et câlines, comme dans un de ces nuages de lumière où les anges tournent au ciel.
Enfin, la nuit est tombée, absolument, et toutes les fenêtres de Nazareth se sont éclairées sous un ciel clouté de diamants.
La lune est pure et claire, elle monte au-dessus de la neige nocturne, entre les saules, qui tendent vers elle des bras d'hiver, chargés de frimas.
Le long des pierres solennelles de la cathédrale glissent des cascades de blanche nuitée, pareilles aux grands voiles des fiancées ténébreuses promises aux géants des vieux contes. Les clochetons brillent, sur la soie profonde semée d'astres, en ourlets de vagues phosphoreuses.
Mais Nazareth est toujours éveillée sous ce dôme noir où transparaissent tous les
lis d'argent fleurissant au delà des ténèbres; elle a l'aspect, de loin, d'une flottille de lanternes de Venise accrochée à d'immenses gondoles, voguant sur quelque Adriatique au rêve hivernal.
Les fenêtres scintillent comme des yeux de monstres, mais que les lueurs en sont intimes et plus accortes que de vieux écus au soleil ! Elles rendent familiale la majesté de cette nuit. On a laissé flamber les feux au coin des rues, sur la neige, où les lumières font se jouer des arabesques et des abeilles de vermeil sur le velours nuptial que caresse la clarté des ogives.
Des mendiants passent avec des lanternes, par bandes qui entonnent des chansons au seuil des maisons riches. La foule encapuchonnée et frileuse grouille en masse noire clans les boyaux de flamme et de neige des rues et des ruelles; et les gens sont inquiets des mystères qui se sont passés à Bethléem.
Les enfants seuls les connaissent, car on les voit toujours scandant, la main dans la main, avec des enthousiasmes prophétiques de chérubins :
« Xoël! Xoël! Noël! »
Les commères jabotent encore :
« J'ai vu des dromadaires dans l'obscurité. »
Les églises célèbrent toutes des messes ineffables, qui les font paraître de grandes et merveilleuses boites à musique là posées par le ciel.
« Noël! Noël! Noël! »
Alors, dans ce décor de lumière et de cantique, sous le ciel resplendissant de nuit, apparut un pâtre extraordinaire qui venait de Bethléem.
On a dit que c'était un ange, tant il était beau, et parce qu'il avait en ses vêtements un éclat singulier, dont il s'était pénétré on ne sait où, et pareil aux parfums que les abeilles apportent à leurs ruches après avoir butiné les fleurs de quels jardins !
Il avait, ainsi que les enfants, une longue et blonde chevelure, sous son chapeau de gardeur de chèvres ; sa figure imberbe était aussi séduisante et recueillie que celle d'une princesse amoureuse qui se signe-
rait; il s'appuyait sur un grand bâton cueilli dans la forêt, tandis qu'un manteau saupoudré de givre couvrait ses épaules.
Avec ses gestes de parabole, il évoquait des idées de bergerie lointaine, aux toisons bénies, en des régions mystérieuses d'aube biblique. Quand on regardait ses yeux, il semblait qu'on entendit de la viole et du chalumeau.
Il répondit, d'une harmonieuse voix d'ambre, aux femmes qui le questionnaient:
« Je viens de Bethléem.
— Qu'y a-t-il donc à Bethléem ?
— Jésus vient d'y naître. »
Alors les femmes comprirent pourquoi les enfants étaient aussi étrangement joyeux. Elles turent leur bavardage et, comme les mendiants et les bateliers accouraient vers le pâtre avec des yeux curieux et inquiets, afin qu'il éclairât l'énigme de fête qui enveloppait depuis un jour leur cœur d'une nuit d'or, il continua, avec des paroles d'annonciateur :
« Hier, il avait neigé toute la journée sur les plaines qui bordent le Jourdain. J'avais fait rentrer mes troupeaux sous le
l6 LES RÉCITS DE NAZARETH.
chaume, et, dans la chaude mêlée de mes moutons, assis sur un escabeau, je démêlais les toisons et songeais aux tristes choses de l'hiver.
Je m'imaginais, au loin, les collines se couvrant peuàpeu d'une froide couverture, et, du coin de mon foyer où j'avais mis bouillir des fèves, je voyais en esprit les bois que j'aime se vêtir lentement d'un silence candide et moelleux. Mes bêtes bêlaient, mon feu crépitait et j'entendais la neige muette s'amonceler sur mon chaume.
Les nuées persistaient à se fondre, étouffant la terre sous leur blanc linceul et, comme les flocons me cachaient le ciel, je pensai aux malheurs des temps, aux guerres passées, aux brebis mortes.
Ainsi je fus le jour entier...
Le soir venu, j'allumai une lampe à huile et je continuai, à sa lueur, à démêler des toisons, tandis que mon chien était couché âmes pieds, — lorsque soudain je vis, par la lucarne, que le ciel était plein d'étoiles.
Alors je regardai l'heure : il était presque minuit.
Pourtant, aucun de mes moutons ne dormait encore ; les poules remuaient toujours dans le poulailler voisin ; j'entendis dans les villages des coqs claironner leur diane et l'on eût dit plutôt, dans cette nuit insolite, qu'un matin inquiet allait luire.
Moi-même, je me sentais aussi vaillant qu'à l'aurore : les étoiles m'engageaient à sortir ; et, ayant ouvert ma porte, j'aperçus sur la plaine des choses extraordinaires.
Partout se levaient des lumières sur la neige; elles avançaient à travers la campagne, nombreuses, faisant de la terre un ciel semé d'astres. Les églises aussi s'éclairaient, dans les lointains. Un bruit argentin tinta à mes oreilles, très suave, un bruit de carillons et de cloches étouffées, presque éteintes : on eût dit qu'elles chantaient dans les rêves d'un enfant.
Alors je sentis tous mes pensers noirs se fondre à l'onction de ce paysage berceur et prophétique, et j'eus conscience qu'il se passait un événement divin.
Minuit sonna à tous les villages et au beffroi de Nazareth.
J'ai entendu le son des graves bourdons faire résonner leur branle triomphal aux jours de fêtes sacrées. Les clameurs des beffrois aux incendies et aux tempêtes ont assailli mes nuits de terreur. Je me rappelle les cloches sonnant des angélus dans les crépuscules de pourpre, quand je paissais mes brebis au bord de la mer. Et j'entends encore les matines à Nazareth quand monseigneur de Bruges y venait dire la messe.
Mais jamais sonnerie ne frappa mon cœur d'un sentiment aussi profond et jamais ne s'arpégea, à travers la nuit, volée plus aérienne, avec des ailes de sons de harpe et des voix qui venaient d'au delà de l'horizon.
« Ah! ce minuit ! Je fus frappé de terreur sacrée et vis des anges passer devant les étoiles. »
L'étrange berger se tut.
Un immobile silence de cloître régnait dans Nazareth, tandis que ses façades avaient conservé leurs masques flamboyants de fête et que les églises lançaient des éblouissements soudains de girandoles.
Les bûchers étaient toujours ardents, et ils semblaient vouloir monter à l'assaut des corniches et des gargouilles auxquelles ils lançaient les défis de leurs sanglants reflets.
Seuls, les enfants chantaient toujours :
« Noël! Noël! Noël! Noël! »
Le pâtre continua bientôt :
« J'ignore pourquoi : je rentrai sous mon chaume et, au tic-tac de ma vieille horloge, qui me parut sonner je ne sais quel hymne, j'allumai ma grosse lanterne de ronde et je descendis le chemin désert qui longe ma cahute ; mes brebis me suivirent dans la nuit.
Jamais, même les soirs où je craignais l'orage, ou les matins d'ivresse précurseurs de beaux jours, en voyant les premiers éclairs ou en écoutant les alouettes dans la rosée, je ne quittai mon âtre avec tant d'émotion.
L'air s'était adouci, les étoiles se montraient bienveillantes ; et j'aperçus soudain un astre nouveau qui avançait au ciel comme un flambeau porté par quelque main d'archange et qui se dirigeait au-dessus de Bethléem. Il était d'or et arborait un flam-
boyant panache. Mon chien n'aboya pas, comme il a l'habitude d'aboyer à la lune, quand elle émerge des brouillards.
Alors je traversai la plaine, au signe de l'astre pérégrin. Les saules étaient penchés sur les ruisseaux comblés par la neige, mes pas faisaient crier le givre et mon troupeau me suivait aux prairies de ce printemps étrange, éclos au-dessus de la candide nappe du paysage. Les flocons, sur les arbres, paraissaient des fleurs et les jardins aux haies blanches jetaient des parfums de lilas renaissants aux rayons mielleux d'un firmament d'hiver.
J'arrivai à des chaumines qui étaient éclairées. Des femmes et des enfants y faisaient cuire des crêpes et jamais les faïences n'avaient envoyé tel lumineux écho aux clameurs des bûches de bombance.
Bientôt je vis des lanternes qui s'approchaient de moi, et je reconnus des pâtres, des bergers, des laboureurs, qui, eux aussi, allaient à Bethléem par la nuit de Noël.
Les pâtres étaient accompagnés de leurs troupeaux dont les sonnettes tintaient le
long des talus assombris. Les puissantes lanternes, dépendues des poutres des granges, faisaient, sur les cortèges nocturnes, se jouer d'immenses araignées aux pattes de lumière, qui s'accrochaient à des toisons, à des visages réfléchis, à des vêtements d'hiver.
Des vachers en sabots piétinaient la neige et je cheminai à côté des laboureurs dont l'échiné était courbée comme un soc hors d'usage. Je vis aussi de solides gars qui venaient du Veurne-Ambacht et qui faisaient ballotter leurs lampes au bout de leur bâton. Je reconnus parmi eux, à son gros ventre, l'aubergiste du Cygne blanc, qui avait décroché sa belle lanterne en cuivre. Tous les fermiers et les censicrs de Dixmude arrivaient par une grand'route dont les hêtres s'enorgueillissaient d'un blanc halo à travers les ténèbres. Des meuniers arrivaient sur des ânes, laissant leurs moulins seuls sous les étoiles et ils avouaient à voix basse :
« Mon moulin était cette nuit comme une poitrine ; j'y ai entendu battre un cœur. »
Et les forestiers, qui venaient des frontières et qu'on reconnaissait à leur air superbe d'abatteurs de chênes, disaient, sous leurs grandes pèlerines :
« La forêt était douce : les rossignols ont chanté dans la neige et nous avons vu des hirondelles. »
Tout à coup, à l'entrée d'un village, nous rencontrons les pêcheurs de Coxyde, montés sur de grands chevaux sans harnais et sans selles et se tenant, à fermes poignées, à la crinière de leurs bêtes, dont les naseaux fumaient. Ils étaient coiffés de grands chapeaux goudronnés, ils marchaient sans lumières et clamaient :
« Ah ! si vous aviez vu le crépuscule sur la mer! Nous avons traversé les dunes et les prés salés et nous avons encore sa sainte lueur dans nos yeux ! »
J'approchais de Bethléem. L'étrange bruit que faisait cette foule accourue de toute la province! Il m'a paru que j'entendais, depuis les han! han! des chênes abattus dans le Midi jusqu'au murmure de la mer du Nord. Aux lueurs de ces lanternes courant, comme des feux follets, à
travers le pays, le bruit des hautes futaies, le vacarme salin des marées, la chantante pensée des bruyères habitées par les frelons et les grillons, le rythme des fléaux sur les aires, le silence des jardins sous le soleil, le refrain des rouets et la plainte des âtres, et jusqu'au grincement des chariots chargés de lourdes moissons, — oui, tout cela, l'âme de notre patrie éveillée pour moi pendant cette nuit de mystère, souffla à mes oreilles des choses héroïques ou tendres, comme si dans les plis de leurs manteaux les gens qui pèlerinaient vers Bethléem, à la lueur de l'astre étrange, eussent apporté ces essaims de murmures.
On parlait pourtant peu en marchant à travers la neige. Seul, un vieillard dissertait sur l'apparition de l'astre, que les almanachs n'avaient pas annoncée :
« J'ai vu une étoile pareille dans le temps. Mais elle était bien plus loin, bien plus loin dans le ciel. Et puis elle n'était pas aussi jeune. Elle n'était pas aussi jeune. »
Enfin, nous arrivâmes à Bethléem.
Le pâtre se tut encore un instant et la
foule se tint recueillie comme à l'élévation.
Les enfants chantaient :
« Noël ! Noël ! Noël ! Noël ! »
Une commère dit à sa voisine :
a Je vous l'avais bien dit ! »
Le geste du pâtre, la main levée, avait l'air de vouloir ouvrir le firmament avec une clef magique et les Nazaréens s'attendaient à voir crouler du ciel des nuages d'azur, de rayons, de musiques, lorsque l'apôtre extraordinaire reprit :
« Vous savez que Bethléem est un beau village. Mais au moment de notre arrivée il était revêtu d'un surcroît de beauté.
Les rues étaient encombrées de chariots rustiques dételés sous les murs des auberges. Dans l'intérieur de celles-ci, des charretiers, des paysans, des manants, des bergers causaient, accoudés à des tables. Ils venaient se reposer là, devant des boissons chaudes, en regardant sauter des boudins dans les poêles, des fatigues du gel.
Je vis un magnifique traîneau qui s'était arrêté et d'où un manteau de pourpre bordé de dentelles traînait sur le sol,
tandis qu'un valet retenait la jument attelée au véhicule coupeur de glace et d'air.
Toutes les écuries, toutes les étables étaient ouvertes et l'on voyait, sous les fumées des falots, les croupes des chevaux à qui l'on servait du trèfle dans leurs râteliers. Dans les granges, où dansaient des ombres énormes, des ouvriers jetaient des bottes sur des charrettes et devant la maison du bourgmestre des pauvres vinrent, avec des transparents figurant des étoiles, chanter des refrains annonçant une venue mystique d'enfant divin.
Ils chantaient :
Il est né ! Il est né !
Nos cœurs sont rajeunis !
L'âne, l'âne
Le réchauffe Dans une crèche d'or !
La vache, la vache
De son haleine Rosit ses chairs divines !
Il est né ! Il est né !
Nos cœurs sont rajeunis!
L'église était ouverte et tous ses vitraux étaient fleuris de lumière. On y célébrait la
messe de minuit. J'entendis tinter les cloches des enfants de chœur, qui mêlaient leurs voix fraîches à celles des grelots des troupeaux et des attelées parcourant le village.
Bien qu'une grande agitation régnât ainsi à Bethléem, et que toutes les maisons, même les petites chaumières ne possédant qu'un arpent de jardin, fussent toujours éveillées, pourtant, grâce à la neige et sous l'influence d'un événement mystérieux, on parlait à voix basse et le bruit s'étouffait sous les corniches chargées de givre, sous les enseignes des cabarets, dans les ruelles assombries. Les lanternes éparses, qui venaient de la plaine, des dunes, des forêts, et qui avaient traversé les ruisseaux gelés et les haies taciturnes, attendaient, jetant des regards à la foule, et tout le monde était saisi d'un sentiment étrange.
Soudain, à l'extrémité du village, j'aperçus l'étable où est né le Sauveur.
C'est dans une profonde prairie, sur une colline, qu'elle s'élève, pareille à une chapelle. Les murs vont tomber en ruines, et,
par leurs lézardes, ils laissaient filtrer une lumière surnaturelle.
La prairie est immense. Sur son sein blanchi, tous ceux que j'avais rencontrés pèlerinant dans la plaine étaient agenouillés. Ils avaient déposé leurs lanternes à côté d'eux et priaient. Les forestiers égrenaient des chapelets faits de marrons sauvages et d'une croix taillée dans le chêne. Les pêcheurs de Coxyde, descendus de leurs chevaux, baisaient avec ferveur leurs scapulaires, où l'on voit Notre-Dame de Bon-Secours. Ils faisaient ainsi, sous l'astre symbolique planant audessus d'eux, des groupes obscurs sur le sol, jusqu'au loin, le long des murs des jardins du village, sous les saulaies, près des rangées de peupliers bornant la prairie. L'air inquiet qu'ils avaient le long des grand'routes avait disparu ; le son anxieux de leurs voix s'était fondu en un murmure de prières, aussi doux que la respiration des bruyères au soleil de mai. Plus loin, des troupeaux s'étaient arrêtés, au clair des étoiles, sur les versants d'une côte chargée de perches à houblon en faisceaux
pour l'hiver, et au-dessus de laquelle un moulin décrivait, du signe de ses ailes, une croix hallucinante de frimas et de nuit. Des bergers jouaient du chalumeau, d'une façon suave, comme s'ils eussent voulu réveiller par des sons bénins et tendres quelque agnelet adoré. Près de la colline s'empressaient des esclaves pareils à ceux qu'on voit au marché de Bruges, les jours où s'amarrent les bateaux venus d'Orient; il y avait aussi des dromadaires et des chameaux, autour desquels venaient rôder, d'un air de méfiance, les chiens des pâtres.
Oh ! le spectacle divin qui enchanta l'étable délabrée! Jamais, les soirs de fête, aux châteaux des seigneurs, quand on danse en des habits de pourpre, sous les girandoles qui semblent s'animer aux sons des clavecins, je ne vis, par les fenêtres entr'ouvertes aux parfums de la nuit, de magnificence plus suprême.
Je ne songeais plus aux malheurs des temps, aux guerres passées, aux brebis mortes. Je compris pourquoi mes poules restaient éveillées en cette vesprée mémorable, pourquoi j'avais vu les anges passer
devant les étoiles; j'aperçus de quelle source céleste s'épandait le printemps étendu sur toute la région.
Mes yeux s'ouvrirent à des amours plus doux que des roses ; ma poitrine devint une cage où j'ouïs chanter, autour de mon cœur, mille oiseaux plus musiciens que des fauvettes et des rossignols ; je fus soudain rafraîchi de je ne sais quelle longue soif, et je tressaillis d'une joie saine et forte.
Des vieillards en habits somptueux, pareils à ceux des évêques, se penchaient vers un enfant nouveau-né, brillant comme une aurore. Leurs barbes blanches et leurs fronts ridés leur donnaient des airs de sages et de savants. L'éclat de la crèche, où l'enfant dormait dans de la paille toute dorée, éclairait leurs visages songeurs et faisait resplendir la richesse enjoaillée de leurs poitrines. Le nouveau-né était rose et lumineux au-dessus de lui, perché sur un râtelier, un coq se dressait sur ses ergots, avec enthousiasme, pour annoncer quelque jour inouï.
Cette scène s'éclairait ainsi qu'un vitrail au soleil. Une vache réchauffait de son
haleine le Bambin, dont les cils d'or avaient éteint le regard. Il était nu : une bande de nombril lui captivait le ventre.
La Vierge, radieuse de joie, était assise derrière la crèche, une main près de la paille, comme si elle eût bercé l'enfant. Elle avait l'air bon et tendre ; ses yeux restaient fixés vers son fils, et ses cheveux luisaient de blonds reflets d'épis.
Ah! mes frères, vous qui avez vu des Joyeuses Entrées dans votre cité, qui avez entendu des trompes sonner au-dessus de votre beffroi et contemplé le vol césarien des oriflammes, vous n'imaginez la gloire qui me prit alors sur ses ailes et m'emporta jusqu'aux cieux!
Je vis des anges superbes, laissant traîner de bleues écharpes à travers le nocturne étincelant de Noël. Ils avaient des visages rayonnants de très jeunes guerriers éblouis par des fleurs. Certains cachaient dans les plis de leurs robes des arabesques de pourpre et d'or. Ils portaient des palmes et, décrivant au-dessus de l'étable magnifiée de lentes et chantantes paraboles, lumineuses comme des
chœurs de voix aurées, ils avaient l'air de veiller à quelque porte d'un paradis descendu dans les prés de la terre.
Mais quelles que fussent leur magnificence ineffable et leur musicale douceur, elles n'approchaient de celles qui enveloppaient en langes de lueur céleste le corps de l'enfant. Toute la mansuétude des bénédictions, toute l'onction des légendes puériles, qui font tourner ces rondes autour de crèches naïves et de sapins fleuris de cires, le charme mol des baisers maternels, les frissons d'avenir au-dessus d'un berceau, — oh ! tous les souvenirs de nos propres Noëls lointains, de nos Saint- Nicolas enfuis à travers les cheminées de neige des chaumines de nos passés — oh ! tout cela, les fleurs des sources riantes de notre vie et le mystère des yeux qui s'ouvrent à la lumière — caressait d'un reflet sublime d'aurore prophétique le Jésus qui s'offrait à l'adoration des bergers et des rois. Bien qu'il y eût des vieillards aux masques d'autocrates africains, et des landgraves dont les barbes argentées et le front hautain annonçaient le despotisme,
qui fussent réunis autour du nouveau-né, pareils à des astronomes fabuleux regardant, surpris et fervents, le lever d'un astre de lys et d'harmonie, pourtant, sous cet or divin, j'entendis la chanson paisible des àtres sans joyaux. Le feu céleste, malgré sa gloire, ne montrait pas plus d'orgueil que le crépitement des bois verts ramassés dans les futaies, et qui réchauffent sous le chaume le sommeil pâle des enfants pauvres. Car il me fit penser aux berceaux fraternels balancés sous les filets séchants des pêcheurs, à ceux que les huttes des forestiers abritent contre la bise, à ceux que recèlent les bergeries...
Un àne allongea le col et prit un peu du blé qui débordait du râtelier. Des vases sertis de pierres précieuses laissaient s'échapper des fumées d'encens. Je vis des personnages illustres rassemblés autour de Jésus. Un pâtre, son chapeau dans la main, vint par-dessus l'épaule de la Vierge contempler le Bambin adorable.
Plus loin, près des jardins de Bethléem, des nègres coiffés de turbans, les bras nus, portaient des torches allumées et leurs
yeux sauvages, aux blancs cruels, avaient des tendresses par ce soir conciliant. »
L'ange annonciateur se tut un instant, montra le beffroi de Nazareth illuminé d'on ne sait quel reflet de nuit prodigieuse, et il clama de sa voix d'ambre, malade de la nostalgie du ciel :
« O gens de Nazareth ! Allez à Bethléem! Allez, et portez en guise d'offrandes et de tresses fleuries vos prières bienheureuses et la simple joie de vos cœurs ! Allez chanter des cantiques, accompagnés du chalumeau des bergers. Allez ! Jésus est né dans une étable ! La plaine de votre province est semée de lumières, car un Dieu v a choisi l'emplacement du Ciel ! Allez ! »
Puis l'ange s'envola et disparut dans la nuit, tandis que les enfants chantaient :
a Noël! Noël! Noël! »
Alors les gens de Nazareth, les bateliers, les mendiants, les commères, et même le bailli, qui avait bu trois flacons de vin d'Auxerre à son repas, allèrent à Bethléem.
Ils y allèrent par la chaussée large et bordée de hêtres puissants, où nichent les ramiers. Ils partirent sans lanterne, car la
lune était pure ! et ils laissèrent leur ville illuminée.
Ils virent que le Jourdain était gelé. Les bateaux de pèche étaient bloqués dans les glaces, et les arbres des rives, couverts de givre, semblaient plongés dans le rêve immobile des hérons.
Les pèlerins cheminèrent silencieusement au milieu des ornières comblées par l'hermine des nuages, près des masures ensevelies sous des manteaux de sainte Catherine.
Derrière eux, chanson de l'horizon, ils entendaient leurs enfants :
« Noël ! Noël ! Noël ! »
Et comme ils approchaient, après une longue marche accomplie avec vigueur, de Bethléem, et que leur âme était aussi attendrie que celle d'une jeune épousée, ils rencontrèrent les Rois Mages qui regagnaient leurs terres.
Ils les regardèrent longtemps.
Car les Trois Rois marchaient lentement sous l'Étoile. En signe d'humilité, ils étaient descendus de leurs cavales, aux selles d'orfroi cloutées de topazes et de
spinelles; — et que des esclaves rouges retenaient par des brides en cordouan.
Derrière eux, s'avançaient des dromadaires chargés de bagages, de malles gonflées d'étoffes précieuses, de manteaux de rechange, et de vases où ils avaient apporté de l'encens et de la myrrhe, à travers cette nuit de Noël, sublime d'éternité.
L'un des Rois venait des pays sibériens : il portait un manteau de loutre ; un autre avait quitté les Asies sultanesques aux minarets d'or : il était tout vêtu de soierie et sa barbe était noire, douce et parfumée. Le troisième était un roi nègre, dont le turban blanc était piqué d'une aigrette, et qui portait un sabre courbe à garde d'ivoire. On devinait que tous les trois régnaient sur des pays sans fin.
Ils étaient escortés de serviteurs opulemment habillés comme eux, mais qui n'avaient pas leur majesté royale, et qui jouaient des instruments suaves.
Une commère de Nazareth dit à sa voisine :
« C'est la musique bien douce que j'entendis la nuit passée ! »
Cet orchestre rythmait la marche des Rois et une lueur rose, qui faisait rougir la neige du sol comme une jeune fille à qui l'on dit des choses d'amour, les éclairait d'un nuage magique.
Ils s'en allaient ainsi raconter à leurs mers de glace, ou à leurs palais aux terrasses de soleil, ou à leurs lacs bouillants étoiles de palmiers, ce qu'ils avaient contemplé à Bethléem. Leur bouche fervente était encore emparadisée du baiser qu'ils avaient cueilli sur le pied de Jésus. Et l'Etoile, au ciel, régnait toujours sur les Rois.
Les gens de Nazareth contemplèrent longtemps la caravane superbe s'éloigner à travers la plaine, et puis, comme ils se remettaient en route pour Bethléem, il leur parut, au-dessus du village élu par le Seigneur, qu'il pleuvait des fleurs parmi les astres. C'étaient des lys comme ils n'en avaient jamais vus, des marguerites plus belles que les étoiles, des roses venant des jardins du soleil et les nénuphars des fleuves du paradis.
Le Baptême d'or
A Henry Maubel.
La barque avançait sur l'onde matinale et les berges ouvraient les calices de leurs rieurs. Des anémones, des marguerites et de chaudes immortelles brodaient au fleuve une bordure de robe impériale reflétée dans le sein de l'onde. D'ailleurs, il faisait une onctueuse lumière sous les grands arbres qui se penchaient sans bruit au-dessus de l'eau.
Saint Jean, vêtu de poils de chameau, une ceinture autour des reins, ramait lentement : le màt sans voile de la barque glissait avec majesté le long des peupliers de la rive.
3b LES RÉCITS DE NAZARETH.
Près du gouvernail était assis un jeune homme, qui paraissait vêtu de soleil et avait comme une magnifique figure de fée. Il était gracile ainsi qu'une princesse en robe blanche. Ses cheveux étaient d'or et ses grands yeux bleus de vierge, aux cils mélancoliques, buvaient du ciel : au fond d'eux semblaient restés des mirages d'étoiles.
Ce jeune homme était surnaturel. Les arbres, à son passage, soudain s'enrichissaient, à l'égal de colonnes de somptueux reliquaires et leurs branches offraient des pêches de vermeil et des cerises d1 carboucle. Les anémones et les marguerites se diamantaient et leur rosée devenait précieuse. Les poiî au jour
jetaient une turbulente orfèvrerie dans l'écume du sillage, cuirassant Tonde d'un éblouissement de vie gemmée et c i de pourpre et de rubis. Comme les vaisseaux de fête, chargés de lumières, caressent de leur rouge féerie les monuments des quais réveillés de leur rêve, ainsi la barque, glissant sous le poids de son mystère, laissait, à chaque coup de rames,