‹ Les récits de NazarethChapitre 10 sur 10 · L ENFANT PRODIGUE. T · texte numérisé non relu

L ENFANT PRODIGUE. T

était proche brunirent leurs chairs blanches aux foyers où la graisse tombant par gouttes suscitait des flammes vives et blanches.

Cependant des valets étaient allés à l'étable pour obéir aux ordres de leurs maîtres, occire le veau gras, en dépecer la chair savoureuse et la faire griller aux feux ardents de l'âtre.

Des cruches en grès s'emplissaient de la bière fraîche des celliers et le vieux Nicolas-Joseph donna une clef à la cuisinière en disant :

« Descends avec la lampe dans la petite cave et prends quelques bouteilles de vin de Bourgogne, que tu apporteras soigneusement. »

Mais le fils aîné, qui était aux champs, revint, et lorsqu'il s'approcha de la maison, il vit toutes les fenêtres éclairées comme aux soirs de Noël. Il appela un serviteur et lui demanda ce que c'était.

Le serviteur dit :

« Votre frère est revenu et votre père a tué le veau gras, parce qu'il l'a recouvré sain et sauf. »

Hubert fut indigné et ne voulut pas entrer dans la ferme ; le père sortit et se mit à le prier.

Hubert répondit :

« Voici tant d'années que je vous sers, je n'ai jamais transgressé un de vos ordres et vous ne m'avez jamais donné un chevreau pour me régaler avec mes amis. Mais dès que votre fils, qui a dévoré son bien avec des prostituées, est revenu, vous avez tué pour lui un veau gras. »

Mais le père reprit :

« Mon fils, vous êtes toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à vous ; mais il fallait faire un festin et nous réjouir parce que votre frère que voici était mort et il est ressuscité; il était perdu et il est retrouvé. »

Alors Hubert entra. Le soir était tombé sur les chaumes. Et une vieille du village qui filait à sa fenêtre, à la lueur d'une lampe à huile, affirme qu'elle a vu en cet instant un ange, dont la traîne emportait avec elle des miettes d'argent de la Voie lactée, descendre vers la ferme.

Les Convertis des Dunes

A Ernest Verlant.

Les mendiants, les rustres, les artisans erraient par les dunes, comme des brebis sans berger.

Ils marchaient avec hésitation à travers les sables mouvants, les bosquets d'argousiers, les mousses jaunies.

Cependant le temps était superbe. La mer se bleutait et au loin les voiles se gonflaient d'or par-dessus l'héroïsme naval des barques qu'assaillait l'écume en écharpes blanches.

L'hosanna d'un beau jour s'entonnait au firmament et des mouettes pâles d'espoir descendaient des plages lointaines dont

elles rapportaient la douceur et la paix.

Une clarté irisée montait de l'océan et s'épandait dans le paysage, prodiguée par les perles des ondes qui scintillaient au ras des flots.

Et du sommet des dunes, à travers l'air vibrant et vif comme un nœud infini de serpents de lumière, on apercevait des villages joyeux éparpillés dans l'écrin azuré du ciel.

Mais les mendiants perdus dans les dunes se lamentaient.

Leurs âmes étaient plus pauvres encore que leurs corps. Des guenilles battaient leurs cœurs. Leurs mains tendues tremblaient de froid sous le soleil flambant.

A l'ombre de leurs feutres rapiécés et rincés par les averses, clignotaient des yeux fébriles de hiboux effarés aux midis. Ces gueux avaient parfois des gestes hagards d'aveugles égarés, et de lamentables humilités courbaient leur épine dorsale.

Quelques-uns se traînaient, vraies limaces humaines dardant des regards de pitié, le long du flanc vierge des monticules tachetés de mousses cuivrées. Ils sentaient la misère

des taudis; leurs mains étaient plus sèches que des yeux d'osselets et leurs lèvres, qui avaient communié aux poussières des grand'routes, aux gels des granges, tremblaient de la malechance des aumônes quémandées. Ci et là, sur leurs loques qui s'accrochaient aux épines d'argousiers sans charité, le soleil leur faisait don d'un peu d'or ruisselant sur la trame caduque dont ils couvraient leur peau malade et leur squelette vermineux et transi. On eût cru qu'ils étaient sortis des plaintes que murmurent les pauvres aux porches des cathédrales et qui font planer sous les nefs d'invisibles anges d'angoisse. C'étaient presque des morts, — tant la vie avait été avare pour leurs veines, — des morts chassés des cimetières par des fossoyeurs surmenés à bêcher la terre de leurs pelles sans vergogne, des morts épouvantés par les paons du zénith, dont les queues se mêlaient aux faisceaux de rayons d'un Phébus triomphal et dont les longues plumes flattaient, comme des éventails d'esclaves passives, le front d'un beau jour jaillissant de la mer et des dunes.

Les artisans, sans doute, étaient plus certains de leurs pas à travers ces trous que les lapins forent dans les monts de sable qui bornent les côtes. Un sang plus franc éclairait leur visage et leurs muscles avaient acquis de la vigueur au port des ballots, aux manœuvres des fabriques. Pourtant leur échine était courbée et l'on se demandait quelle malédiction tombait sur leurs épaules, comme un éclair dans ce ciel sans nuage. Mais ils se plaignaient que leurs métiers restaient mélancoliques. Avec des yeux sans reflet de bonheur, ils avouaient des détresses rongeant les entrailles de leur vie. Des beffrois d'épou vante, là-bas, des beffrois muets, des beffrois ténébreux hantaient leurs horizons sans tocsins. Les toits des ateliers, les voûtes des halles leur étaient des dalles de tombeaux. Ah! les villes sont des caves sans étoiles, et la boue des ruelles éclaboussait leurs âmes.

Les rustres arrivaient bercés par la tristesse des grillons, le front bas, laissant à la garde des seuls chiens et des enfants sans rêve, les trèfles aux fleurs rouges, les jardins

rustiques où les pommes vermillonnent les rudes verdures de leurs chairs faraudes, et les chaumines aux chaumes d'émeraudes et de paille.

Ils étaient sourds aux angélus et la sueur des champs leur était plus amère.

Et ils étaient venus de partout : de Veurne, dont les tours très anciennes, là- bas, content leur histoire à l'horizon recueilli, — d'Yperdamme, la cité où vivait naguère Marie-Madeleine et où revinrent les pécheurs qui avaient accompli la pèche miraculeuse, — de Coxyde, le beau village aux moulins enrichis, — d'Ostende, la bourgade philistine des potentats et des courtisanes. Ils avaient quitté les porches des cathédrales, les sombres porches d'humilité sous les madones de pierre, sous les christs aux figures penchées, pleurant dans leurs barbes byzantines et regardant saigner leurs pieds raidis. Ils étaient sortis des bouges des villes où des orgues de Barbarie trop surmenés semblent les cris de détresse des ventres sans nourriture et

des existences sans miséricorde. Ils avaient dit adieu à des canaux qui se plaquent de bitumes en guise de nénuphars et dont les quais profonds, mordus par les ruelles, se bordent de bastringues lépreuses de vice, avec les fenêtres basses regardant sordidement passer des bateliers qui rêvent aux prairies et aux alouettes des bords de l'eau. Là-bas, sous les poutres et les tuiles, restaient leurs grabats fiévreux et la nuit tombant sur la ville se blesserait ainsi que chaque soir, à des lanternes équivoques et saignantes dont les attouchements parfois frôlaient leurs épaules, lorsqu'ils rôdaient aux noirs carrefours.

Ils étaient venus des champs. Ils étaient venus des ports. Ils avaient abandonné de grands navires dont ils portaient l'odeur et le travail dans leurs vêtements goudronneux, de grands navires aux oriflammes triomphales au-dessus des bassins hanséatiques, mais auxquels s'accrochait leur labeur haletant comme l'attachement souffrant des damnés à des carènes infernales. D'autres avaient foulé les ornières des grand'routes, après avoir remis des fléaux

et des fourches au repos sur l'aire des granges, après avoir vu les moissons vouées aux faux prochaines s'inonder de lumière.

Ah! le miraculeux pèlerinage !

Ils erraient dans les dunes, car ils savaient que le prophète s'était retiré près de la mer pour prier.

Souvent ils avaient vu sa figure blanche comme un viatique passer par les villages, les prés et les villes. Ils avaient ouï à son sujet des histoires étranges et belles, descendues dans leur âme comme un ange inquiétant ; et depuis lors ils étaient anxieux et farouches.

Un bonheur aussi radieux qu'une fée s'était assis en hôte bénin aux foyers élus de ceux qui avaient senti sur leur front la main amène du prophète.

Mais la flamme de leur propre âtre, à eux les parias des fois qui blanchissent, était sans mystère et sans sérénité. Ils n'entendaient pas les cantiques qui se chantent au-dessus des chaumes par les belles nuits. Ils ne voyaient pas des couronnes surnaturelles s'endiamanter des étincelles

des bûches, sous leur crémaillère rougie. Aucune aile de chérubin ne battait de ses plumes d'argent les rayons des lunes mystiques, et les saint Nicolas aux barbes débonnaires ne descendaient pas dans les cheminées de leurs rêves. Leur esprit leur semblait plus souterrain que les taupes, plus ingrat que les bruyères qui n'enfantent pas de rieurs, plus froid que la mer par les brouillards de glace.

Quand ils se trouvaient dans de grandes plaines, aucune voix ne s'élevait des horizons. Il n'y avait pas de légende en leur âme.

Xon, jamais, dans les jardins champêtres, les tournesols d'or dans la nuit ne leur avaient fait songer à des cœurs voilés de martyrs. Les sons des angélus ne prenaient pas à leurs oreilles des envols sublimes. Les blés qui ondulent au vent, ce peintre à palette magique, ne leur suggéraient pas de souvenirs de traînes de Vierges ascendant aux cieux. Les cloches des églises et des beffrois ne leur communiquaient pas d'héroïsme et les tours des cathédrales au couchant n'affichaient pas à

leurs yeux ces vermeils lourds de mélancolie qui sont les adieux mélodiques des régions qui s'endorment au loin.

Oh! non, il s'élevait des murs de tombe autour de leur poitrine. Des fantômes de glace, qu'ils ne pouvaient chasser, descendaient les spirales de leurs prunelles. Les cimetières désolés de leur vie étaient plantés de croix frigides. Quels archanges déchus, armés de boucliers noirs, empêchaient la lumière d'arriver à leurs cils endeuillés? Et ils étaient pris du vertige des ténèbres, et les gouffres obscurs leur envoyaient les désespérantes bouffées de leur vide diabolique.

Alors ils étaient venus, éparpillés comme une armée en déroute sous ce beau soleil, pareils à des hiboux lâchés dans l'azur.

Les dunes solitaires sont habitées aujourd'hui! Leurs grands amphithéâtres sont fournis d'acteurs qui y jouent un drame de misère. Une tragédie se déroule dans les sentiers où passaient seuls les enfants des pêcheurs, la tragédie de ceux dont l'àme et sans lumière. On dirait que de l'ombre est tombée sur les pentes can-

dides qui s'argentaient dans les lointains. Le paysage vierge est violé! Où seul le jour mettait des baisers, sur la chair rosie des dunes au matin, dans les plis que caressaient les vents de leur souffle, les souliers éculés des manants, les pieds sanglants des pauvres impriment leur effigie.

Le prophète s'était retiré sur le sommet d'une grande dune. De là se pouvaient contempler le pays et la mer.

Les villages dressaient leurs clochers dans la plaine et la rumeur montait des flots.

Trois apôtres étaient près du divin personnage. Ils avaient allumé un feu et se préparaient à faire frire, sur de grands coquillages, des soles fraîchement pèchées.

La fumée du repas qui se préparait montait doucement, comme de la cheminée d'une chaumière, et près des hommes se trouvaient cinq pains jetés dans l'herbe.

L'air âpre du large avait hàlé la figure des apôtres, mais le prophète conservait

son lumineux visage, encadré de fins cheveux d'or. Il était assis sur un banc de sable, ses doigts se jouant de quelques frêles violettes, maigrichonnes et pauvres, qu'on trouve parfois dans ces superbes régions sans fleurs. Ses yeux disputaient sa clarté au ciel, qui vêtait les personnages de manteaux radieux et mettait sur leurs joues et leurs nuques un duvet de lumière.

Le prophète portait une robe de lin blanc et un sourire de souffrance et de miséricorde venait parfois effleurer ses lèvres où jamais le fiel du méchant ou l'impureté de la chair n'avaient imprimé leur signe haineux et poilu. Il était silencieux, ses pieds nus chauffés par le ciel, et un peu de l'atmosphère mystérieuse des espaces nimbait son corps d'un fluide énigmatique, plus sade qu'un son d'orgue.

« Pierre, l'angelus va sonner », dit un des apôtres.

Pierre était agenouillé et il soufflait sur la flamme attaquant les soles grésillantes.

« Voilà des barques qui rentrent. La marée est haute. »

En effet, les flots venaient mordre la base des premières dunes, et leur large et bouillonnant ourlet étendait des arcsen-ciel sur la plage submergée. Au loin des phares se dressaient, et l'énergique odeur de la marée parfumait une atmosphère au ton sonore et éblouissant.

a Je vois des hommes, dit Jacques, qui marchent vers nous à travers le pays. »

André se fit une visière de sa rude main mordue par les airs salins :

« On dirait des pauvres, et ils tâtonnent comme des prisonniers qu'on viendrait de jeter dans de noirs cachots. »

Le prophète dit :

« Laissez venir à nous ceux dont le cœur est sans rayon et dont les orbites sont emplies de ténèbres. »

Et Pierre alla encore arracher des herbes, pour les jeter sur le feu qui flamba clair dans le midi.

Jacques ajouta, sa barbe dans la main, en regardant le repas brunissant :

« Bah î ce n'est peut-être qu'une troupe de forains et de somnambules qui se rendent aux kermesses d'Ostende. »

Mais les hommes approchaient et on pouvait les voir se montrant la dune où le prophète était assis.

Comme la marée était haute et que des barques avaient échoué sur la plage, déjà des femmes de pêcheurs gagnaient les villages des côtes avec des hottes emplies de crevettes, de raies ou de harengs. Elles se hâtaient en apercevant la foule et l'on voyait bientôt au loin leurs épaules courbées sous le faix des poissons disparaître dans les larges sinuosités des sables.

Du côté de la mer, d'autres barques encore approchaient de la terre, des bandes de canards blancs passaient au-dessus des flots et un voilier avait dressé sur l'horizon sa mâture vibrante encore des luttes contre les souffles des mondes maritimes, et pareille à des lances brandies dans la victoire, et qui ont résonné sous les assauts des pertuisanes. On distinguait les cordages de ce navire, sa proue où une sirène au torse nu soufflait dans une conque, tant l'air était sans tache par ce jour extraordinaire.

a Christ ! Christ ! nous avons faim ! »

Une mélopée montait dans les dunes.

Les misérables arrivaient.

Pierre dit :

a Ce sont des pauvres. Voilà celui qui mendie sous le porche de Notre-Dame à Veurne ! Voilà le passeur d'eau du canal de Nieuport! »

Ils étaient proches maintenant, avec leurs besaces vides et leurs bâtons tâtonnants, et ils murmuraient craintivement, faisant un bruit timide de frelons par des soirs tristes :

« Christ ! Christ ! nous avons faim ! »

L'angelus sonna dans les villages des environs. Les apôtres se mirent à genoux. Sur la plage, des pécheurs qui débarquaient leurs pèches ôtèrent leur chapeau de loutre.

Les pauvres continuèrent leur plainte identique.

Et rien ne fut plus poignant que ces voix de clochers lointains dont le souffle argentin caressait le sommet des collines

et des chaumières, et qui passaient sur ces souffrances sans lénifier leurs gémissements. Les plaies trop voraces et malignes ont soif de baumes profonds.

Alors il se passa une chose étrange et douce.

Le prophète dit aux apôtres :

« Prenez ces pains et distribuez-les à ces hommes. »

Les apôtres furent surpris. Ils regardèrent le Christ et Pierre dit :

« Ils sont peut-être mille et il n'y a que cinq pains jetés dans l'herbe. »

Le prophète redit :

« Prenez ces pains et distribuez -les à ces hommes. »

Alors il prit lui-même un des pains et il le rompit de sa main blanche.

Les apôtres ramassèrent les autres pains et dévalèrent de la dune avec des gestes étonnés, et ils s'arrêtèrent même sur la pente de la colline où le soleil dessinait leurs ombres hésitantes, et ils se confièrent :

a Mais ces gens vont nous croire des fous! »

Lorsqu'ils arrivèrent près des pauvres, ils furent plus étonnés encore. Car dès que le prophète eut rompu le pain, des lumières inouïes irradièrent pour les affamés dans cet après-midi miraculeux. La blanche nourriture à l'amène levain brilla en étoile qui magnifia le geste du Christ et le transfigura comme s'il eût offert en pâture sacrificatoire la poitrine sublime d'un dieu. Ils y virent une aurore, des lys, des yeux de vierge. Des jardins fleurirent leurs vues, avec des avenues ouvertes dans l'azur et bordées de lauriers d'or. Des fugues lucides jaillirent des fragments farineux en gerbes propagées jusqu'au ciel.

Le geste avait vêtu d'un halo le Jésus rupteur. Une annonciation faisait sonner ses cloches rédemptrices autour de son visage, dont la chair s'auréolait plus féerique qu'un lever de soleil sur la mer. Les pauvres se rappelèrent soudain les jours de Pâques, quand les orphelines vont à la messe, les Noëls innocents dont les neiges couvrent les villages de joies d'enfants et d'aubépines de mai. Des larmes qui n'avaient encore mouillé leurs paupières,

jusqu'ici rougies par les seules douleurs de leurs membres réprouvés, jaillirent sous leurs cils, tandis qu'ils entendaient maintenant le chant virginal des dunes et que le murmure de l'océan leur ramenait en écho prestigieux les derniers sons de l'angelus éteint.

Ils ressentirent la volupté des convalescents qui se promènent dans ces sentiers de printemps. Et les maisonnettes des pêcheurs souriaient dans le paysage où les collines de sable offraient des nappes d'orfroi. Ils s'aperçurent que le ciel était profond et ils y laissèrent monter leur âme, aussi lentement que les alouettes qui s'élèvent des labourés, et ils entendirent qu'ainsi que ces oiseaux des matins sans nuages, leurs âmes à cette heure chantaient.

Le voilier tantôt apparu doucement approchait de la côte. Il leur parut l'image de leur salut abordant aux plages reposantes. Avance, beau navire doré par nos rêves ! Ses voiles sont enflées par des chœurs invisibles. Il apporte les parfums et les musiques des pays qu'on espère voir

un jour. Avance, beau navire doré par nos rêves! Sa proue fend sereinement la mer. Il n'est plus de souci parmi ses cordages et le port va s'ouvrir.

Et les apôtres, hésitants, disaient aux pauvres :

« Christ nous a dit de vous donner ces pains ! »

Les mouettes revinrent planer au-dessus des dunes. Les soles grésillaient toujours sur le feu flambant. Les pêcheurs de la plage continuaient à décharger leur marée et certains enfonçaient, à coups de maillets, de l'amadou dans les jointures des barques échouées.

Un petit village perdu au milieu des sables s'animait un peu à l'heure du midi. Quelques maigres peupliers y mettaient une verdure morbide, mais précieuse aux yeux qui ne voient que le large des mers ou le désert des côtes. Des filets séchaient sur les haies. Un chasseur passait sur la chaussée, avec un chapelet de bécassines à l'épaule. Dans un jardin étalé là-bas

comme un tapis, un vieillard cueillait des fruits. Des hommes chaussés de hautes bottes, en vareuse bleue, se promenaient çà et là entre les chaumines, une pipe aux dents. D'autres revenaient de la mer par un sentier, et des enfants jouaient sur la grand'route. Les fumées tire -bouchonnaient au-dessus des cheminées.

Au fond de l'horizon, le grave bourdon de la tour de Veurne sonnait à toute volée. Et déjà des mendiants s'en retournaient par le pays de Flandre conter la bonne nouvelle de leur foi.

Ah! par les beaux chemins où les roses trémières fleurissent dans les jardins, où les fauvettes trillent dans des cages pendues auprès des chaumes, par les beaux chemins où l'on voit des marguerites larges comme les grands champignons s'épanouir dans des prairies vertes, et où l'on rencontre des troupeaux bêlants qui vont à la pâture, il est bon de fouler la terre, quand on a l'àme sereine et que nulle ombre ne jaillit plus des moissons d'or. C'est que les choses alors ont de si beaux secrets à vous murmurer dans le paysage qui se trans-

l66 LES RÉCITS DE NAZARETH.

figure! Il gît au fond des prés, dans le taillis des bois, dans les parterres des jardins, des rêveries plus subtiles que leur^ parfums. Heureux qui les fait surgir, car il les voit, ainsi que des lutins d'or et des fées diaphanes, accrocher partout où tombe la lumière du ciel d'irréels et superbes bijoux, des visions dressées à ses seuls yeux, et le firmament lui-même n'est vraiment profond qu'à son regard.

Aussi les pauvres qui étaient venus pèlerinant vers le prophète et qui avaient contemplé son geste lumineux ne sentaient-ils plus le poids des maux emplissant leurs besaces. Allègres comme les jeunes roseaux qui bordent les étangs de l'aurore, ils se sentaient couronnés ainsi que des rois.

Il v avait trop longtemps que les ronces ensanglantaient leurs pieds : maintenant les ornières se fleurissaient de roses. Ils retournaient aux porches rongés par les prières des siècles, sous les christs de pierre et les vierges noires des miracles qui les appelaient dans les bourdons des cathédrales lointaines. Les horizons aux

clochers phonétiques leur faisaient des confidences sacrées. Les convertis allaient vers les blanches orgues qui font rayonner d'argent et de mysticité les nefs sombres des douleurs agenouillées. Les doutes du matin s'étaient envolés : ces ténébreux oiseaux s'étaient perdus dans l'azur, et les pauvres marchaient rassérénés dans le beau soleil.

Par les portes ouvertes des chaumines, les horloges faisaient entendre le tic -tac d'heures tendres et tranquilles. Les fleurs étaient resplendissantes dans les jardins. Les vignes qui grimpaient aux façades des masures s'auraient à la transparence de l'air. Des enfants paraissaient aux portes, comme des anges naïfs sortant de familiales chapelles pour veiller sur les routes bienheureuses, bordées d'arbres et de fruits, qui conduisaient au paradis resplendissant de ce jour onctueux.

Des joies dominicales, aussi blanches que les fleurs des autels, couronnaient le cœur des pauvres allant ainsi à travers la campagne, tandis que d'autres étaient restés dans les dunes où ils contemplaient

l'homme vêtu de lin blanc, en disant : « Celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde. »

Le Christ était descendu de la dune et lentement, le long de la plage d'où la mer se retirait, il marchait vers Nieuport.

Les lames envoyées par le large calmement venaient, en s'étendant sur le sable, mourir à ses pieds, avec un doux bruit de caresse.

Il allait au milieu des barques échouées et il causait avec les pêcheurs.

Les trois apôtres le suivaient, encore préoccupés du prodige radieux des pains multipliés .

Ils se disaient :

« Comment se fait-il qu'avec si peu de nourriture il ait rassasié cette foule ? »

Or, vers ces instants, une riche embarcation passa près du bord. Une voile, où l'on voyait un lion héraldique brodé de soie, s'enflait au-dessus d'une proue magnifique et dorée où quelque pharisien orgueilleux avait fait jaillir de sa carène la pompe de son blason.

C'était une barque de plaisance qui

venait d'Ostende et les voyageurs vidaient de grands hanaps en corne à couvercles d'argent. A l'avant, un fou costumé de velours vert jouait de la guitare en chantant des choses joyeuses.

Ils étaient proches du bord et les apôtres les entendirent parfaitement dire, en désignant Jésus du doigt :

« Voilà un homme qui reçoit les pêcheurs et mange avec eux. »

Un autre ajouta :

« Il fait des miracles comme la sorcière de Maldeghem et il se prépare à soulever le peuple. »

Un troisième clama :

« Les archiducs le feront crucifier avec ses disciples. »

Le fou ricana en grattant les cordes de son instrument :

Lorsque l'on crucifie, Venez! les jolies filles Qui avez des amants !

Contemplez les figures, Les mains percées de clous.

Vous verrez que les hommes Peuv' exhaler leur âme Autrement qu'en vos bras,

Dans les spasmes d'amour !

Ah ! ah ! ah !

An ! ah ! ah !

Les apôtres frémirent et des frissons parcoururent leur corps, malgré la douce chaleur de cet après-midi.

« Quels sont ces hommes?» disaitPierre.

André lui répondit :

« J'ai reconnu des marchands de Bruges, des magistrats de Dam. »

Et ils marchèrent songeurs derrière Jésus, qui laissait sa main blanche errer sur le front d'enfants jouant dans les flaques d'eau de la plage.

Comme le prophète savait que pour croire fortement, il faut avoir douté , il laissa salutairement les trois disciples dans leur crainte et il avança lentement.

Pierre songea quelques instants, en suivant du regard la barque magnifique qui s'éloignait :

« Comment se fait-il qu'avec si peu de nourriture il ait rassasié cette foule ? »

Alors Jésus se tourna vers ses apôtres :

« Vous qui êtes des pêcheurs, levez les

voiles d'une barque et allez pêcher au milieu de la mer. »

Puis il rentra dans la région des dunes, d'où s'éloignaient les derniers mendiants.

La barque à l'ancre qu'avait désignée le Seigneur était doucement ballottée par les lames, de sorte que Pierre, Jacques et André entrèrent dans l'eau jusqu'à mijambe, puis ils se hissèrent l'un l'autre dans l'embarcation.

La voile fut levée et tournée à bon vent. Les ancres ramenées pendirent le long de la coque, près de la proue.

Lentement balancée, comme une charrue qui forge des sillons et dont l'acier lance des éclairs, la barque fendait les vagues et son ventre s'irradiait d'écume, tandis que sa mâture, armée pour le large, se dressait glorieuse sur le ciel.

Elle fut longtemps en vue de la plage, car il n'y avait pas de brouillard sur la mer.

Puis, après avoir été brillante comme

un joyau tombé dans le désert marin, elle disparut à l'horizon, et là-bas les apôtres jetèrent leurs filets à l'onde et se mirent à pêcher.

Les mailles noires plongeaient dans l'eau luisante, qui se plaquait d'or et de topaze.

Et Pierre redit encore, au milieu de cette solitude où l'on ne voyait plus de phare :

« Comment se fait-il qu'avec si peu de nourriture il ait rassasié cette foule? »

André hocha la tête :

« Qui sait? La farine avait peut-être été moulue dans les moulins de Satan. Cet homme est tellement magique qu'il est des jours où je me dis : « Il a abusé mes yeux « lorsqu'il m'a montré la lumière en laquelle « j'ai cru.

« A cause de lui, les lansquenets et les m hérauts des archiducs, quand ils caval- « cadent dans les champs, nous lancent « des regards de chiens qui assaillent une 6 biche.

« Il nous arrivera malheur ! »

La journée avait été très belle, mais le soir, quand les apôtres songèrent à regagner la terre, le soleil se coucha étrangement.

Des barres violacées strièrent son globe congestionné de lumière pourpre, et toute la mer éprouva comme un immense et froid frisson de lueur équivoque. Un reflet métallique, mauvais comme l'àme d'un avare, gagna tout le large où brillaient tantôt les flammes nacrées de l'écume.

André se mit debout à l'arrière de la barque :

« Un ouragan se lève là-bas. Fuyons vite, car j'ai peur. »

Mais déjà la houle se faisait sauvage, et vers Dunkerque des escadrons de vagues panachées de gros bouillonnements d'où le couchant tirait comme des gouttes de sang, paraissaient lancées à l'assaut furieux de la côte. Elles se suivaient sans cesse et sans fatigue, roulant un mugissement de rage sourde. Et bientôt, tandis que le soleil plongeait dans des nuées, la barque dansa follement sur la crête des vagues.

Ohé! Ohé! La pluie cingle les visages,

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la pluie fouette la mer, en reine orgueilleuse et jalouse. Des paquets d'eau pareils à des loups affamés se jettent sur la barque et l'inondent. Il y a lutte entre le ciel et l'océan. Des gueules immenses s'ouvrent, enragées de bave, sous l'embarcation dont les voiles et les cordes aux abois battent les ténèbres sinistres. Des montagnes liquides la reprennent, comme en des bras de géants colères, pour la relancer vers des nues de terreur. Ohé! Ohé! C'est la mort des pêcheurs qui a ouvert ses grandes ailes de nuit et qui rase, immense mouette noire, la surface des ondes : ses pennes suscitent des révoltes et le large se soulève.

« Pierre! Pierre! Xous allons mourir ! »

Pierre, affolé, s'était cramponné au mât. L'eau salée l'aveuglait, et des vertiges noirs, à chaque assaut des vagues, angoissaient sa poitrine.

Déjà les filets et les paniers où les poissons péchés avaient été recueillis étaient enlevés par les lames.

« C'est lui qui nous a dit de gagner la pleine mer! » hurla Pierre.

Ils se croyaient dans le nuage profond et

crevant d'un terrible orage sans éclair, tant le tapage et l'horreur de cette débâcle suscitaient de formidables déchaînements.

Il y avait des coups de canon qui cadençaient l'horreur de cette étrange bataille. Il y avait comme des bandes de pétrels et de vautours qui se cognaient au mât nocturne. Il y avait des yeux de monstres au fond des gouffres, et des voix d'agonie sonnaient l'angelus macabre de ces plaines forcenées.

Mais comme la bourrasque cassait de nouvelles chaînes dont elle frappait les eaux, et que la barque était enlevée comme un ramier dans un ciel de tempête, les fraternels apôtres ne dirent plus un mot. Gémissant, les membres brisés, ils s'étaient affalés sur le bois rêche des bancs où ils s'attendaient à mourir. Leur face était plus pâle qu'un suaire.

Ils regrettaient d'avoir obéi à Jésus et un essaim de pensées amères bourdonnaient autour d'eux dans l'ouragan qui inondait la barque. Avec leurs corps que l'onde allait engloutir, leur foi se noyait et la lumière de leur cœur s'en était allée à la dérive avec

les poissons de la pèche que la mer avait repris.

Soudain, au milieu des lames en furie, un être blanc parut.

C'était au loin ; il était fait de lumière et caressait d'un reflet fuyant les murailles d'eau colères autour de lui.

Pierre hurla de terreur :

« Un fantôme ! Un fantôme ! »

Et les trois apôtres se cachèrent la tète sous leur manteau.

Etait-ce la mort qui avançait? A travers les mugissements de la tempête, ils prêtèrent l'oreille dans l'attente des sons de la faulx que la camarde aiguise aux fins de faucher les sanguines moissons de la vie. Leur cœur bondissait dans leur poitrine comme un cerf acculé en un coin de rochers et dont les crocs des lévriers s'apprêtent à déchirer le poil. Le froid de la tombe gelait leurs vêtements, qui se collaient à leurs chairs effrayées.

Et dans l'instant, avec la crainte de sentir leur poitrine fouillée par un fer sans

rémission, des frissons courant le long de leur épine dorsale, ils eurent des visions d'enfance, des visions vertes des prairies de leur passé, au souffle de la tombe qui s'ouvrait pour eux. Leur tête s'éclairait déjà d'une aube neuve, tandis que leurs membres crispés s'accrochaient à leur vie à la dérive. Ils ouïrent des tic-tac d'horloges qu'ils n'avaient plus entendus depuis qu'ils avaient délaissé leur berceau. Us virent les fleurs de leur jeunesse, les fleurs rustiques de leurs amours lointaines, ils revécurent des jours de soleil : toutes les voluptés de leur vie, toutes les tendresses de leur âme venaient leur donner une extrême-onction étrange et suave. . . .

Mais c'en est fait. Le pas est accompli. La mort est donc si douce? La barque ne danse plus aux crêtes des flots. Les vagues n'aboient plus à la mort. C'est le repos, un lénifiant repos d'après les fatigues, a la senteur des soirs...

Et Pierre, levant la tète, vit sous un clair de lune de pardon, le prophète debout sur la mer calmée.

L'apôtre fit clans la nuit sereine, qui illuminait ses vêtements mouillés, un grand geste d'effroi, comme on en voit dans les rêves.

Mais Jésus dit :

« Ayez confiance, c'est moi, ne craignez pas. »

Pierre, défiant, répondit :

« Seigneur ! Seigneur ! si c'est vous, ordonnez que j'aille à vous sur les eaux.

— Venez », lui dit Jésus.

Et Pierre descendit avec précaution sur la surface de Tonde, et comme il approchait du Christ, il lui sembla qu'il enfonçait dans la mer, et il s'accrocha effaré à la manche blanche du prophète en criant plein d'angoisse :

« Seigneur! Seigneur! sauvez-moi! »

Jésus sourit :

« Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté? »

Il fit un geste au-dessus du front de Pierre agenouillé; tous deux montèrent dans la barque qui cinglait vers la côte.

O nuit mystique ! Des poissons d'or jaillissent de l'eau le long de la carène. Le ciel fait flamber tous ses cierges.

La lune est pareille à un grand bijou de châtelaine sur de la soie argentée et l'on dirait que le bras invisible d'un grand archange l'élève comme un ostensoir.

Là -bas, les phares prodiguent leurs feux à l'horizon, et voici les dunes qui paraissent attendre le pas des chérubins et les miracles doux.

La barque est lente aux sons de cette barcarole qu'égrène l'infini du Sauveur, et la voile paraît aux apôtres aussi opulente que celles gonflées par-dessus les galères des Césars.

C'est qu'en eux est descendu un sentiment de paix profond et visionnaire.

Eux qui n'avaient pas compris le miracle des pains multipliés ne se demandaient plus :

« Avec si peu de nourriture, comment a-t-il rassasié tant d'hommes ? »

Mais ils se disaient :

a II est certes d'essence divine celui qui commande aux vagues et qui ramène dans

l8o LES RÉCITS DE NAZARETH.

les âmes ulcérées et pleines de détresse les sublimes harmonies qui font oublier la tempête récente. »

Ils devinèrent le geste bénin qui avait fait taire les flots et qui les avait forcés à se cacher sous les barques, apeurés comme des chiens aboyants mais domptés soudain par leur maître. Et ils revirent Jésus rompant les pains sur la dune. Et la lumière de ce symbole jaillit pour eux sous le beau clair de ces ténèbres.

Le ciel était sans fin et ils entendirent chanter les astres. L'esprit des choses de la nuit se fit pour eux fervent.

Ils approchèrent de la côte.

Quelques pécheurs circulaient avec des falots sur la plage. Leur luminaire arrachait des éclats au sable, et eux-mêmes venaient nuitamment surveiller leurs barques et quelques-uns comptaient les lanternes des embarcations qui voguaient sur la plaine des eaux.

Jésus et ses apôtres, qui étaient restés silencieux, descendirent sur terre et les apôtres pleurèrent les mêmes larmes qu'avaient pleurées les mendiants et les

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pauvres à l'heure de la conversion des dunes, quand ils entendirent le prophète dire aux pêcheurs :

« Heureux celui qui possède la foi et la légende ! Car sa poitrine est une cage sans cesse chantante d'où partent les consolations des plus beaux rossignols. »

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