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UNE LETTRE À LA SAINTE VIERGE (LÉGENDE
Jean avait six ans, un pantalon blessé aux deux genoux, des cheveux bouclés, ei épais et si riches qu’on en eût coiffé deux têtes de belles dames, une paire de grands yeux bleus, qui essayaient parfois de sourire, quoïqu’ils eussent déjà tant pleuré! une petite veste élégamment coupée, maïs tombant par lambeaux, une bottine de fillette au pied droit, un soulier de collégien au pied gauche, tous les deux trop longs, trop larges, hélas! et trop percés, qui se relevaient en poulaines par devant et manqusient de talons par derrière. Là-dedans, il avait froid et faim, car c'était un soir d'hiver, et il jeûnait depuis la veille à midi, quand la pensée lui vint d'écrire une lettre... à la bonne Vierge.
Reste à vous dire comment le petit Jean, qui ne savait pas plus écrire que lire, écrivit sa lettre.
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UNE LETTRE A LA SAINTE VIERGE
Là-bas, à Paris, dans le quartier du Gros-Cailloux, au coin d’une avenue et non loin de l’Esplanade, il y avait une échoppe de ‘rédacteur public.” Le ‘‘rédacteur” était un vieux soldat, de fort mauvaise humeur, brave homme, pas bigot, ah nc11 pas riche, et qui avait le malheur de n’être pas tout à fait assez éciopé pour obtenir son admission à l'hôtel des Invalides.
Ce n’est pas plus malin que cela. Jean le vit à travers les carreaux de son échoppe, se chauffant et fumant sa pipe en attendant la pratique. Ii entra et dit: “Bonjour, monsieur; je viens pour écrire une lettre.— C'est dix sous, répondit le père Bouin.” Car ce brave, qui était peut-être la cent millième partie de la gloire d’un maréchal de France, s’appelait le père Bouin. Jean qui n’avait pas de casquette, ne put l’ôter, mais il dit bien poliment: ‘ Alors, excusez-moi.” Et il ouvrit la porte pour s’en aller; mais papa Bouin le trouva gentil et lui demanda: “ Es-tu fils de militaire, moucheron ?— Non, répondit le petit Jean, je suis le fils de maman.— Bon! fit le rédacteur: et tu n'as pas dix sous ?— Oh ! non, je n’ai pas de sous du tout.—Ta mère non plus? Ça se voit. C’est une lettre pour avoir de quoi faire la soupe, eh! petiot? —Oui, répondit Jean, justementi— Avance! pour dix lignes et une demi-feuille, on n’en sera pas plus pauvre.” Jean obéit. Papa Bouin arrangea son papier, trempa sa plume dans l'encre, et traça d’une belle écriture de fourrier qu'il avait: ‘“ Paris, le 17 janvier 1857.” Puis, au-dessous, à la ligne: ‘A monsieur...” Comment
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s’appelle-t-il, bibi?—Qui ça? demanda Jean.— Eh bien! le monsieur, parbleu ?—Quel monsieur ?— Le particulier à l& soupe.”
Jeau comyrit cette fois, et répondit : ‘Ce n’est pas un monsieur.—Ah! bah]... une dame alors ?— Oui... non... c’est-à-dire...— Ah ça, drôle, s’écria yapa Bouin, tu ne sais pas même à qui tu vas écrire ?—Oh |! sil fit l’enfant.—Dis-le donc, et dépêrhe-toi !”
Le petit Jean était tout rouge. Le fait est que ce n’est pas commode de s'adresser aux écrivains publics pour de pareilles correspondances. Maïs il prit son courage à deux mains et dit : “ C’est à la sainte Vierge que je veux envoyer une lettre.” Papa Bouin ne rit pas. Il déposa sa plume et ôta sa pipe de sa bouche: ‘“Moucneron, dit-il sévèrement, je présuppose que tu n’as pas l'intention de te moruer d’un ancien. Tu es trop petit pour qu’on te tape. Par file à gauche, va voir dehors si jy suis !...”
Le petit Jean obéit et tourna les talons ; je dis ceux des pieds... puisque ses souliers n’en avaient plus. Mais en le voyant si doux, papa Bouin 8e ravisa une seconde fois et le regarda mieux. ‘Mille canons! grommela-t-il, il y a tout de même de la misère dans ce Paris !...'Comment t’appelles-tu, bibi ?—Jean.— Jean qui? — Rien que Jean.” Papa Bouin sentit ses yeux qui le piquaient, mais il haussa les épaules : ‘* Et que veux-tu lui dire à la sainte Vierge? — Je veux lui dire qe maman dort depuis hier soir à quatre heures, et qu’elle l’éveille, si c’est un effet de ga bonté ; moi, je ne peux pas.”
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La poitrine du vieux soldat se serra, car il avait peur de comprendre. Il demanda pourtant encore : ‘ Que parlais-tu de soupe tout à l’heure ?— Eh bien! répondit l'enfant, c’est qu’il en faut. Avant de s’endormir, maman m'avait donné le dernier morceau de pain.— Et elle, qu’avait-elle mangé? — Il y avait déjà deux jours qu’elle disait: ‘Je n’ai pas faim.” —Comment as-tu fait, quand tu as voulu l’éveiller ? — Eh bien ! comme toujours, je l’ai embrassée. —-Respiraitelle ? ” Jean sourit, et le sourire le faisait bien bsau. ‘Je ne sais pas, répondit-il ; est-ce qu’on ne respire pas toujours ? ” Papa Bouin tourna la tête, parce que de grosses larmes lui coulaient sur les joues. Il ne répliqua point aux questions de l’enfant,,mais il lui dit d’une voix qui tremblait un peu : ‘ Quand tu l'as embrassée, n’as-tu rien remarqué ? —Mais si... Elle était froide. Il fait si froid chez nous | — Et elle grelottait, n'est-ce pas ? — Oh! non... Elle était belle, belle! Ses deux mains qui ne bougeaient pas, étaient croisées sur sa poitrine, et si blanches! Sa tête était tout à la renverse, derrière le traversin presque, de sorte que, par la fente de ses yeux fermés, elle avait l'air de regarder le ciel.”
Papa Bouin pensait: ‘ J'ai envié les riches, moi qui mange bien, moi qui bois bien... En voilà une qui est morte de faim !.. de faim ! ”
Ilappela l’enfant qui vint ; il le mit sur ses genoux et dit bien doucement: ‘‘ Petiot, ta lettre est écrite, et envoyée, et roçue. Mène-moi chez ta mère.—Je le veux
net
UNE LETTRE A LA SAINTE VIERGE 5 bien, mais pourquoi pleurez-vours? demanda Jean étonné.—Je ne pleure pas, répondit le vieux soldat, qui l’embrassait à l’étouffer en l’inondant de ses larmes; est-ce que les hommes pleurent ?.. C’est toi qui vas pleurer, petit Jean, pauvre chéril..…. Tu sais que je t'aime comme mon fils. C’est bête. Mais j'avais une mère aussi, il y a longtemps, c’est sûr! voilà que je la revois, à travers toi, sur son lit, où elle me dit en partant: ‘Bouin, sois honnête homme et bon chrétien.” La Vierge pendaïit dans la ruelle du lit, une image de deux sous qui souriait, que j’aiais et qui vient de me rentrer dans le cœur. Car jai été honnête hemme, c’est vrai; mais pour bon chrétien, dame...”
Il se leva, tenant toujours l’enfant dans ses bras, et le pressa contre sa poitrine en ajoutant comme s’il eût parlé à quelqu’un qu’on ne voyait pas: “Voilà, vieiile mère. Voilà, sois contente. Les amis se moqueront de moi s'ils veulent. Où tu es, je veux aller, et je t’'emmè. nerai le petiot, pauvre ange, qui jamais ne me quittera, parce que sa coquine de lettre, qui n’a pas même été écrite, a pourtant fait coup double: elle a donné à lui un père et à moi un cœur. ”
C’est tout. La pauvre femme morte de malheur ne fut pas ressuscitée sur la terre. Qui était-elle? Je Vignore. Quel avait été le martyre de sa vie? Je ne sais pas. Maïs il y a quelque part dans Paris un homme, jeune encore, qui est “rédacteur,” non point d’une échoppe comme papa Bouin. Il rédige d’élo-
SE
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quentes choses, et vous savez tous son nom. Appelonsle Jean tout court comme autrefois. Papa Bouin est maintenant un vieillard heureux, toujours honnête homme, de plus bon chrétien. Il jouit de le gloire du ‘petiot,” comme il appelle parfois son illustre fils d'adoption, et il dit, car c’est lui qui m’a raconté cette histoire sans commencement ni fin: ‘Je ne sais pas quel est le facteur qui porte ces lettres-là, mais elles arrivent à leur adresse dans le ciel.”
Pau FÉvaL.
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(HISTORIQUE) | ‘6 I
Au bord de la Warta, la rivière aux flots bleus, à l’ombre d’un bouquet de chênes et de bouleaux festonnant les prés verts, venait s’asseoir tous les jours un enfant, un jeune pâtre.
n. Une bien fréêle et bien humble créature, en vérité.
à Sa mère avait été servante, son père était bûcheron ; il était né, une veille de Noël, dans une cabane, au fond l’un bois. Il n'avait pour vêtements qu’une petite pelisse de peau de mouton en hiver, et un petit sarrau 4 de toïie en été; il grelottait bien fort sous le vent et la neige; il avait vu brunir son teint rose et blanc, et sa belle chevelure blonde, par le hâle et au soleil. Il ne mangeait que du pain noir, et encore pas tous les jours, Il avait dix ans; on le nommait Stasio, et il ne savait pas lire.
Cela ne l’empêchait pas d’être leste et agile, insouciant et joyeux, quand il venait s'asseoir, en gardant son troupeau, à la lisière des grands prés, à l’ombre des grands chênes.
Et comme le berger était petit et pauvre, le troupeau était modeste et chétif, en effet. Une petite vache maigre, avec deux porcs, qui cherchaïent des glands dans le bois; trois oïes blanches et une oïe grise; ux pauvre chien à longs poils qui s'appelait Wäerny, c'est-à-dire Fidèle, et qui suivait partout son gentil maître Stasio, tel était tout son avoir et telle sa corapagnie.
L'enfant, lui, était doux et bon: il avait naturellement horreur du mal: il n’eût voulu tourmenter ri rudoyer personne, pas même un porc, pas même un chien.
Et puis, comme i! passait de longues heures dans ‘la solitude des prés, des bois, et bier qu’on ne lui eût pas appris, comme à tant d'enfants des riches à connaître les causes, les effets, les résultats, les noms de jous les phénomènes divers, de toutes les belles et grandes choses de ce monde, le charme et la majesté de la nature parlaient cependant à son cœur.
Un beau lever de soleil, sans qu’il sût bien pourquoi, le rendait tout joyeux. Il écoutait les ruisseaux, souriait aux étoiles; une angoisse mystérieuse et douce et un secret.respect le saisissaient quand il pénétrait dans les bois sous la voûte des chênes géants et des vieux hêtres séculaires. Et pourtant il n’avait pas peur, la nuit, quand le ciel était d’un bleu obscur, l'horizon brumeux d’un bleu limpide, et quand la plaine, sans soleil et sans voix, s’endormait sous l’œil de Dieu. Avec cela, le petit Stasio n’était pas un enfant lan-
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guissant, ni craintif, ni mélancolique, bien qu'il fût humble et doux. Nul n’était plus gai et plus heureux que lui, lorsqu'il parcourait, l’été, la lande et les grands Lois, cherchant les violettes odorantes, les champignons bien blancs et les vaies empourprées; ou lorsqu'il glissait, l'hiver, sur la glace unie du fleuve, et poussait gaiement sur la neige son petit traîrsau plein de bois. ;
Aussi leste qu'intrépide, il apprenait joyeusemert les jeux, les sauts, les rondes des autres petits bergers et souvent, lorsqu'il était seul, il chantait de naïfs refrains, de sa voix sonore et douce.
Parfois aussi, il répétait les cantiques chantés au chœur, les hymnes et les psaumes de l’église. C'était alors qu’il se sentait heureux, bien qu'il devînt grave et rêveur. Alors, par delà les nuées blanches qui pasgaient rapides, sur le ciel, il croyait entendre les chants lointains du paradis, le chœur sacré des anges, comme lui souriant à la terre, et aimant Dieu comme lui.
Et à cause ce cela, jamais le travail ne lui paraissait dur, ni l'isolement douloureux, ni la solitude amère; car partout, il sentait la main de Dieu sur le monde, et l’œil de Dieu sur lui.
Et l’enfant grandissait ainsi sur ce petit coin de terre polonaise, pauvre et obscure, mais paisible et féconde. Le baptême et les leçons de sa mère en avaient fait un chrétien; la solitude et le travail en auraient fait un homme, si la guerre, entraînant le massacre et le deuil à sa suite, n’eût passé sur le pays.
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Ce fut vers la fin de l'hiver que parvint la grande nouvelle: ‘ Les nôtres sont dans les bois, ils résistent, ils s’arment, les Russes les poursuivent.” Et chacun soudain espéra, mais aussi chacun frémit,.
Ce n’était pas, du reste, que de pauvres bûcherons, des bergers, des paysans obscurs, eussent beaucoup à gagner, hélas ! en changeant de maîtres. Et cependant
quelque faible et opprimé, et misérable que l’on soit, “on souffre et l’on murmure, en voyant les pas de l'étranger fouler impunément le sol de la patrie ; l’on verse, avec plus de résignation et de joie, son sang et ses gueurs pour ceux qui conservent, comme vous, les mêmes souvenirs, révèrent les mêmes aïeux, ont vu le jour au même bercear., et viennent prier au même autel.
Oui, la prière et le culte avant tout chez ces déshérités. Chez ce peuple ignorant, souffrant, la question de foi dominait, effaçait la question de race. Ces chrétiens fervents, ces croyants faibles et pauvres consentaient bien à céder, us façon ou d’autre, à des maîtres, leurs champs, leurs bois, leurs blés, leurs bras, leurs forces et même leur liberté: tout ce qui rend ici-bas la vie facile, joyeuse et douce. Maïs ils ne voulaient pas qu’on leur ôtât leur croix, leur culte, leurs prêtres et leur autel : le signe de la résurrection sur leurs tombes, le signe du salut sur leurs berceaux, leur suprême consolation, leur unique compensation, enfin, le royaume de Dieu là-haut, la promesse d’une meilleure vie.
Donc, dans ce petit coin oublié, où vivaient les parents de Stasio, parvinrent aussi des bruits, des menaces de guerre. D'abord quelques-uns des proscrits vinrent se réfugier dans les marais, et les pauvres gens leur portèrent du paix, des provisions, des armes. Puis, leu: nombre grossissant, ils s’enhardirent, se formèrent, et bientôt quelques combats partiels s’engagèrent aux alentours.
Ce fut une calamité immense, une désolation générale, lorsque les Russes, accourant en toute hâte, envahirent la contrée. L'on n’entendait parler tristement, tous les jours, que de villages incendiés, de dwors * assiégés et saccagés, de paysans massacrés, d’églises détruites, de prêtres livrés aux outrages et aux tortures de leurs bourreaux.
Pourtant ce vallon écarté, où vivaient les parents dü jeune pâtre, avait été respecté, et Stasio, en conséquence, n’en allait pas moins, tous les jours, garder son troupeau en chantant par la lande et la bruyère.
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Un jour,—c'était l’un des derniers de l'hiver et des premiers du printemps, — de vagues blancheurs couronnaient le sommet des coteaux das le lointain, mais un éclat plus joyeux animait les pâles sourires du
* Nom donné aux habitations des seigneurs, dans les campagnes.
soleil, ét une tiédeur douce vivifiait les brises courant sur les vallées. Un jour donc, Stasio, avec sa petite vache noire, ses oies, ses porcs et son chien, s'était assis à la lisière du bois, où commençait à poindre un gazon d'herbe verte. Ce jour-là, il était sérieux, et même un peu rêveur: ces histoires de guerre et de massacres, répétées dans son logis, le faisaient songeur et le rendaient triste.
Et puis la nature elle-même était encore endormie : pas de violettes dans l'herbe, pas de baies sur les rameaux, pas de chant d’oiseau dans la forêt. Seulement, de temps à autre, quelque pépiement aigu d’un moineau affamé, ou dans l’air quelque croassement de corbeau, railleur, rauque et sinistre,
Pour se distraire donc de cet ennui et de cette langueur, Stasio s'était mis à chanter. Sa voix pure résonnait mieux, et s'élevait plus haut dans le grand silence des bois ; et toujours il se sentait plus calme, plus joyeux, quand il répétait, à la face du ciel et de l'horizon désert, quelque hymne naïve et tendre de l'office de la Vierge Marie. Il comprenait mieux les expressions poétiques et charmantes de ‘“rameau de Jessé” et de “lis d’Israël;” ‘d'étoile du matin,” et L.. de ‘rose des cieux,” en voyant les bourgeons déjà gonflés s'attacher aux branches flexibles ; les corolles pâles des primevères éclore au sourire du soleil ; et les étoiles d’or, le soir, se mirer dans les eaux du fleuve,
Mais tandis qu’il chantait, ce jour-là, son cantique fut soudain interrompu par un bruit éloigné, qui
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venait du fond de la forêt. L'enfant s'arrêta et écouta. Peut-être l’écho de la cognée de quelque bûcheron, le refrain de quelque pâtre ?
Mais uon; le bruit parvenait sourd, lointain et régulier ; mais toujours plus retentissant, Lius proche. C'étaient des pas d'hommes pressés et lourds, de bruyants cliquetis d’armes, et des chocs de souliers ferrés aux grosses racines des chênes qui se tordaient dans les allées.
—Ce sont des combattants, des soldats,—se dit le petit Stasio.— Mais quel espoir les dirige, et quel des: sein les amène? Sont-ce des nôtres, ou bien des Russes, de méchants ennemis de ia foi, ou de pauvres enfants du pays?
Tandis que le petit pâtre se demandait ceci, le détachement qui s’approchait parut enfin sous les chênes. Le cœur résolu de l’enfant se serra à cet aspect.
Ils n’avaient, hélas! ces combattants, ces soldats, ces vainqueurs, ni image sainte à leur drapeau, ni bannière polonaise. Leurs longues capotes grises flottant à leurs talons et leurs casques à poirte enfonicés jusqu’à la visière, au-dessus de leurs prunelles étroites et clignotantes, les faisaient reconnaître tout d’abord pour des soldats du czar, venus de quelques lointaines stepres de l’Oural, ou de quelque autre solitude d'Asie.
Ils s’avançaient en bon ordre, sous la conduite d’ün vieux sergent à moustaches rouges, portant trois ou
quatre médailles d'honneur enfilées en brochettes. Du reste, ils ne paraissaient point se presser, et marchaïent en se dandinant, avec des airs de gaieté, comme des ours en belle humeur revenant de la maraude.
Tout d’abord leur gaieté s’accrut quand ils aperçurent l'enfant,
“Qu'est-ce que ce petit fait donc là, dit l’un d’eux, avec les bestiaux de son père?
— Parions qu’il ne s'occupe guère de sa vache maigre et de ses sales pourceaux ; maïs qu’il est bien plutôt-venu pour nous surprendre et pour s’en aller porter, de ce pas, de nos nouvelles aux insurgés.
— C'est ce que nous allons bien voir. Sergent. Michajlowitch, amenez le petit brigand.”
Et Stasio qui les regardait venir, pâle, mais résolu, joignant ses mains sur ses genoux et s'appuyant au tronc d’un chêne, sentit un gros poing se poser pesamment sur son épaule, et se releva aussitôt, les regards fixés sur l’ennemi.
‘Où demeures-tu, drôle? lui demanda la voix rude et brève du vieux de la troupe.
— Au hameau de Gornek, derrière ces grands arbres que vous voyez là-bas, répliqua-t-il aussitôt, attachant ses regards, sans trembler, sur cet uniforme abhorré, sur ces grosses figures farouches, et sur les pointes aiguës des baïonnettes, étincelant de mille feux aux rayons du 8oleil. |
— Et que fait ton père, petit bandit ?
— Ji coupe du bois dans les forêts dn comte,
— C'est-à-dire qu'il court, sans doute, après ses amis les insurgés, qui ont grand soin naturellement de se mettre à nos trousses.
— Mais après tout, Piotz Iwanowitch, vous n’en savez rien, interrompit l’un des caporaux du dé’achement. Cet enfant, qui a l’air d’un brre, n’est peut-être point Polonais, ni catholique.
— Nous allons le voir, et s’il l’est, fils de chien! il n’a qu’à se bien tenir. Je le convertirai, moi, mieux que ne l’eût converti un pope... Dis-moi, petit scélérat, connais-tu notre père le czar ?
— Je ne l’ai jamais vu: il est trop loin, répondit promptement l’enfant qui, par cette prudente et ingénieuse réponse, aurait pu donner le change à des persécuteurs moins farouches, moins acharnés que ne l’étaient ces bourreaux.
— Il n’est point sot, le petit! Raison de plus pour lui fair . entrer dans la cervelle tout ce qu'il doit connaître. Aussi, allons-y vivement... Si tu n’as jamais vu le czar, vaurien, tu dois au moins savoir ce qu’il exige, ce qu'il commande. C’est lui seul qui est notre pape, notre prêtre ; qui nous apprend comment on doit prier... Eh bien, petit pourvoyeur d’insurgés, comment fais-tu ta prière ? ”
A cette brutale question, Stasio demeura sans répondre.
Ce n’était pas, certes, qu’il craignît de confesser en cet instant la foi du Christ, cette loi de justice ‘et d'amour dans laquelle, dès ses premiers ans, l'avait
“percé sa mère. Mais il lui en coûtait, sans qu’il com-
prît bien pourquoi, de répéter ces paroles de tendresse et d’adoration en présence de ces barbares, d’adresser au souverain Seigneur des mondes cette supplication humble et douce: “ Notre Père qui êtes aux cieux,” à la face de ces méchants, qui ensanglantaient la terre et ne regardaient point le ciel, et qui ne reconnaissaient, avaient-ils dit, que le ezar pour père.
‘Comment, vaurien que tu es, tu ne sais pas prier? grommela l’uæ de ces Kalmouks, secouant avec fureur l'épaule frêle du jeune pâtre.
— Tu sais faire, du moins, le signe de la croix ? ajouta l’un des plus avisés de la troupe. Eh bien, fais-le, et tout de suite; nous verrons si tu es un bon serviteur du czar, un enfant de l’Église, ou un Polonais rebelle, un fils de chien maudit.”
À ces paroles, un éclair d’indignation et de fierté jaillit dans les yeux du petit pâtre.
Oui, sans doute, il savait le signe de la croix, et il allait le faire sur l'heure. N’était-ce pas, dès lors, sa profession de foi qu’on lui demandait, et pouvait-il différer une seconde à se déclarer enfant de Dieu et du lhrist?
Alors, se plaçant bien en face du sergent aux favoris roux, il redressa fièrement sa tête blonde, éleva, à la hauteur de son front, sa petite main brunie, jeta un regard caressant, un regard de joie et d’amour au beau ciel qui lui souriait par-üessus la cime verte des arbres et les nuages glâcés de rose, et, touchant de la main