IV
Ils le remirent sur ses pieds vivement, brutalement. Le pauvre Stasio défaillant s’appuya au tronc du chêne. Puis il vit, devant lui, vaguement et comme au travers d’un nuage, les soldats s’aligner, les mains brunes et osseuses soulever et pointer les fusils; les armes 8” ncliner vers lui, les canons meurtriers reluire.
I1 vit tout cela, et il sourit. Il avait tant souffert, déjà, qu'il avait hâte d’en finir avec cette agonie, et fermement décidé qu’il était à mourir en chrétien, il s’estimait encore heureux de mourir en soldat.
“Fais le signe de la croix,” lui crièrent ces voix
farouches.
De son regard mourant, le martyr sembla les défier. Ses forces snfantines commençaiert à revenir; il leva donc, avec effort, sa petite main livide, la posa un
instant sur son front pur, puis sur son sein, puis... Encore! Oh! c'était inouïl par l'enfer, c'était trop fort! La stupeur et la rage des bourreaux montèrent jusqu’au délire.
Mais en cet instant, le sergent qui dirigeait l’exécution, au lieu de commander le feu, fit un geste, et une seule détonation reteuut. Une balle échappée du fusil d’un Kalmouk ivre, alla s’enfoncer, en sifflant, dans le tronc vigoureux du chêne, et coupa au front du martyr, une boucle de cheveux d’cr.
Mais le sergent avait fait un signe de la main, annonçant qu’il allait parler.
‘Mes enfants, s’écria-t-il, il me semble, après tout, que nous pourrions faire mieux que de perdre, pour ce petit vaurien obstiné, notre poudre et nos balles. C’est pour les Polonais, pour les zebelles, fils de chiens, que nous les réservons, pas vrai? C’est pour cela, du moins, que le czar, notre père, nous les a confiées.
—C'est vrai, c’est vrai, sergent, répliquèrent quelques hommes de la troupe. Mais alors, dites-nous, que pourrions-nous faire de ce bandit?
— Ne vous embarrassez de rien. Et la rivière donc ?
— La rivière? Mais elle ne coule pas; la glace n’est pas encore fondue.
— Àvec cela que c’est difficile d'y faire un in quand on a des haches et des canons de fusils! Nous serons d’autant plus sûrs, les amis, voyez-vous, de noyer comme il faut le petit gredin qui, vous pouvez y compter, ne nagera pas vers la rive, lorsqu'il y
aura au-dessus do lui, une bonne croûte de glace, épaisse de plus d’un pied.” La proposition du vieux brigand fut trouvée des plus ingénieuses, et toute la troupe en délire y acquiesça joyeusement. Stasio avait écouté son arrêt sans frémir et en silence. La robuste main de l’un de ses persécuteurs l’enleva du pied de l'arbre. Il se trouva jeté en travers, comme une charge inerte, sur les épaules du Kalmouk, qui s’éloignait à grands pas. Toute la troupe les entoura, les suivit. Stasio n’eut que le temps de jeter un regard d’adieu, un regard éloquent, tendre et désespéré, à la petite vache noire, aux oies blanches, aux porcs, qui demeuraient là, paissant sur la bruyère. Seulement le chien suivit ; les Russes ne l’effrayaient point, et, sur les pas de Stasio, il fût allé au bout du monde.
Toutefois le vcyage ne fut pas long; la rivière serpentait près de là ! De grands peupliers, des saules, aux troncs noueux, aux rameaux dépouillés, en indiquaient le cours.
Seulement ce n’était plus en ce moment, qu’un large ruban de glace lisse et blanche, surface compacte et immobile, si différente, hélas! de l’onde courante et bleue que la brise des prés sillonnait, aux beaux jours, : | de légers plis mobiles, que le clair soleil du printemps À étoïlait d’un semis d’or. Le pauvre enfant eut presque peur, ent froid, À l'aspect de cette croûte blanche, épaisse, et solide, et glacée. Oh! quel linceul lourd! quel tombeau !
Certes, il n’eût presque pas coûté au petit pâtre d'y tomber, d'y mourir, alors que la rivière s’épandait, claire et vive, comme un frais torrent de cristal, entre ses bords frangés de mousse, au pied des deux berges fleuries et des vieux saules semant leurs guirlandes au fil de l’eau. Maïs disparaître en ce moment sous cette giace, dans cet abîme, sans jour et sans chaleur, sans un dernier regard qui pût, du moins, chercher et entrevoir les cieux !.…
N'importe! tout pour la foi, tout pour Jésus, dont le nom revenait toujours si adorable, si doux, si pieuser-ent béni sur les lèvres de la tendre mère. Le lit sanglant de la croix avait-il été plus doux que le lit glacé de l’abîme ? Et cepends nt Jésus était innocent, il était maître, il était Dieu!
“Je ne vous obéirai jamais,” dit alors courageusement l'enfant aux boucles blondes, défiant, d’un regard tranquille et ferme, ses bourreaux qui, dans leur “age, se pressaient autour de lui. “Faites de moi ce que vous voudrez... Bon Jésus, consolez ma mère |”
C’en était assez pour eux. Leur attente eût été trompée, leur joie barbare cruellement interrompue, si le petit martyr eût dit oui, à l’aspect du gouffre béant.
Car déjà, grâce aux coups de hache, de pique et de crosse de fusil, le trou s’ouvrait, profond, livide. Ils s'étaient si forv hâtés de le creuser, les maudits, qu'ils n'avaient pas remarqué que de larges écaillures, de grandes fêlures tortueuses rayonnant tout alentour,
sillonnsient sous leurs pieds même, la glace solide éncore.
Mais, entre les découpures aiguës des glaçons, l'eau paraissait trouble et jaunâtre. d’aspect morne, sinistre et froid. C'était là tout ce qu'il fallait; ils la contemplaient avec un âpre sourire, et se hâtèrent d’entraîner l'enfant. Et le pauvre chien, qu'ils repoussèrent à coup de crosse, à coups de pied, regardait s'éloigner son ami, avec un soupir de tristesse, et faisant entendre, de la rive, un gémissement plaintif comme pour lui dire adieu.
Les bourreaux se rangèrent sur la glace, tout à l’entour du trou, et ils y plongèrent l’enfant. Une corde attachée à la ceinture de l’innocent confesseur à cheveux blonds, le retenaient à mi-corps au-dessus de l’abîme. Et ces monstres ne paraïssaient point pressés de l’engloutir au fond : ils voulaient laisser à ses mouvements le temps de s’éteindre, à sa volonté peut-être le temps de défaillir.
Seulement le Père du ciel ne permit pas que le martyre durât désormais plus longtemps: au ciel on était sans doute impatient de recevwur, d'accueillir, de couronner un ange.
Déjà les dents du pauvre petit commençaient à s’entrechoquer; ses joues devenaient livides, et ses lèvres devenaient bleues. Le sergent aux favoris roux fit un gestr, de menace, et il cris, d’une voix irritée :
‘ Petit, tu vas mourir... Fais le signe de la croix,
ms
— Je le ferai, balbutia l’enfant, suffoqué sous son manteau de glace, je ferai... comne ma mère me l’a appris. comme je l'ai fait... toujours | ”
Et il leva sa petite main. Le sergent lâcha la corde, la tête blonde disparut; un léger bouillonnement agita les eaux noires, sous l’épaisse croûte glacée.
Puis un horrible craquement se fit soudain entendre: à droite, à gauche, en avant, en arrière: à deux cents pas autour du trou sinistre, l'enveloppe solide céda, la glace s’effondra, l’eau jaillit.
Et puis une farouche clameur, et puis un instant d'efforts suprêmes, d’horrible confusion. Et puis plus rien, que le désert, le vide et le silence: l’eau coulant, rapide et trouble, entre les glaçons brisés ; un ou deux shakos tombés sur la glace solide encore, et quelques traces sanglantes se mêlant aux flots de la rivière.
Les bourreaux, sans s’en douter, avaient creusé lieux tombe ; la couche de glace trop faible avait cédé sous leurs pas, et tous étaient engloutis, tous étaient entraînés. Ce froid violent les avait saisis, au milieu des fumées de l’ivresse, ils s'étaient blessés, en tombant, aux lames -tranchantes des haches, à la pointe des baïonnettes employées pour creuser la tombe de l’enfant martyr.
Et pas un ne revint pour conter cette histoire. Mais tout près de là, dans le taillis qui bordant le bois, gemait de ronces et d’arbrisseaux touffus le bord de la rivière, s'était caché un petit pâtre, qui avait été pria
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d’une grande peur en voyant venir les soldats. Sans oser sortir de sa retraite, en silence il avait tout vu. Ce fut lui qui vint, au village natal, porter la triste nouvelle et redire les derniers mots aux pauvres pareñts en pleurs.
Ainsi la mémoire de l'enfant héros a pu éire congervée, vénérée et bénie. Au bord de sa tombe mouvante, les amis, les compagnons, les anciens du pays vont maudire ses bourreaux et conter son martyre, et sous son chêne ils vont prier.
Aucun des corps, dn reste, n’a été retrouvé. La Warta est rapide, la Warta est profonde. Mais, en 1 quelque recoïin inconnu que le martyr repose, endormi p’isible et seul sur son lit de joncs et de sable, ou entraîné avec ses bourreaux, jusqu'aux golfes de la grande mer, la mémoire de Dieu garde sa place, la lumière de Dieu l’éclaire.
Le jour du jugement viendra ; l'heure de la résurrection sonnera, glorieuse et triomphante. Alors, avec le martyr enfant, plus d’un peuple enfoui dans son linceul obscur, se lèvera d’entre ses bourreaux, sortira glorifié des ténèkbres de sa tombe, et tendra ses mains en souriant, en disant : ‘ Me voici, Seigneur ! ”
ÉTrENxE MARCEL.
recvec son ira ins
LE MÉNÉTRIER DE NOTRE - DAME ddietas |
Peut-être ne connaissez-vous pas la ballade du ménétrier. Elle est pourtant célèbre, et nous devons la résumer ici en peu de mots. C'était au siècle de saint Louis, à cette époqué de charité où les rudesses du bas moyen âge s’adoucissaient un peu dans la foi vive et les pieuses croyances. Alors vivait, dans la partie des vieilles Gaules qui s’est appelée l'Alsace, un bon et uoux chrétien: Il jouait merveilleusement de cet instrument qu’on appelait le rebec, et qui, enrichi d’une quatrième corde et certainement perfectionné, se nomme aujourd'hui le violon. Il accompagnait à l'église les hymnes saintes, entraînant les fidèles à l’allégresse, lorsqu'on chantait, au temps de Pâques, le joyeux O filii et fliæ, avec son cortège d’alleluia. Il attirait les larmes et les sanglots, si on lamentait aux funérailles le terrible et compatissant Dies iræ. Mais il jouait surtout avec âme les cantiques de louanges à la sainte Vierge ; et dans quelques récits, on l’a appelé le ménétrier de Notre-Dame.
tune ALORS DU UE
Quand ce ménétrier fut vieux, comme presque tous les artistes, il n’avait rien amassé. Il parcourait donc la contrée et ses alentours, jouant et chantant pour conquérir quelque aumône. Ses cheveux étaient blancs, ses habits très râpés, sa voix chevrotait un peu, mais son archet ne tremblait pas.
Un jour d’hiver, il se dirigeait sur Strasbourg. Il faisait froid ; faible et vieux, il se disait: ‘ Qui aura donc pitié de ma misère? qui compatira à ma faim, et qui me donnera un abri sous son toit? Lorsque j'étais jeune et que je chantais joyeusement, tout le monde me fêtait. Aujourd’hui tout le monde semble me dire: ‘Pauvre vieux ménétrier, laisse dormir ton rebec.”
Ainsi gémissant, le vieillard arriva, tout près de Strasbourg, devant une petite église. Il ne manqua pas d'y entrer, ce qu'il faisait toujours en pareille rencontre. Il vit avec joie sur l’autel une image richement : ornée: c'était l’image vénérée de la sainte Vierge Marie. Plein de dévotion et d’amour pour celle qui est le recours des chrétiens, il s’approcha de la sainte image, se mit à genoux devant elle, et lui exposant ses peines, il se plaignit de la misère où il gémissait. T1 crut bientôt sentir que la bonne Vierge lui versait des consolations dans le cœur, avec de douces et encourageantes paroles ; et il se mit à pleurer. .
Puis, en l'honneur de la divine consolatrice des affigés, il joua pour elle sa plus belle musique, qu'il accompagnait de sa voix redevenue plus ferme; et il chantait :
LE MÉNÉERIER DE NOTRE-DAME 8] “Vous avez connu, bonne Mère, les angoïsses-de 1: ‘ pauvreté; vous les avez éprouvées. Quoique pure ef “ sans tache, vous avez eu de dures angoisses. Si mon ‘ vieux rebec ne peut plus vous toucher dans les cieux, ‘ vous entendez au moins lu voix de mon cœur, qui “ brûle pour vous du plus tendre amour.”
Après avoir chanté ainsi, il se tut. Tout était silence autour de lui ; et il allait se lever pour reprendre son voyage, lorsque la sainte image lui jeta un de ses petits souliers d’or pur.
Le bon ménétrier le ramassant pieusement, le couvrit de baisers, remercia longuement la sainte Vierge, et, pressé par la faim, il se hâta d’entrer dans la ville.
A la première auberge qu’il rencontra, il demanda un modeste dîner qui restaura ses forces ; et quand il fallut en solder le prix, comme il n’avait pas d’autres ressources, il présenta le petit soulier d’or pur, en priant l’hôtesse de l’aller changer chez un orfèvre contre des monnaies courantes,
Mais l’orfèvre étonné demanda à ses ouvriers d’où pouvait venir un pareil joyau. L'un d’eux, qui était vieux et chrétien, l’ayant bien considéré, s’écr'a que. c'était assurément un des petits souliers d’or de Notre- Dame de tous les saints, volé dans sa chapelle.
‘ L'orfèvre allait faire son rapport à ce qu'on a toujours appelé l'autorité, et qui se représente et. 8’exerce en France sous le nom de commissaire de police. Le magistrat, quel que fût son nom, s’empara
du potit soulier d’or pur et envoya ses archers empoigner le ménétrier voleur, ou du moins accusé de vol.
Dès qu'il parut devant son premier juge, celui-ci l’interpella vivement:
— Où as-tu volé ce petit soulier d’or?
Une affluence de bonnes gens accompagnait l’humble vieillard ; car on était curieux autrefvis comme aujourd'hui, ct à Strasbourg comme à Paris.
— Je n'ai jamais rien volé, de toute ma longue vie, répondit le vieillard; et ce petit soulier d’or pur, c’est la sainte Vierge qui me l’a donné, quand je lui exposais ma détresse profonde, avant de mettre le pied dans votre ville.
Le magistrat fit un immense ricanement. Quoique chrétien baptisé, il était déjà de ceux qui, pour cruire à un miracle, voudraient qu'il fût annoncé d'avance à son de trompe, puis exécuté en place publique, devant la foule dûment convoquée, et surtout devant ces juges qu’on appelle les savants, afin qu’ils pussent apprécier et peser la chose.
Après son ricanement, le is; provisoire, faisant les fonctions de juge d’instruc' ion, reprit vivement:
— As-tu des témoins du fait ? |
— Est-ce que la sainte Vierge a besoin de témoins ? répondit le bonhomme ; est-ce qu’elle n’a pas le droit de disposer à son gré de ce qu’elle possède ? Je vous répète qu'elle me l’a donné, pour récompenser mes
— À la potence donc, le voleur ! interrompit le magistrat.
Et les archers conduisireni le ménétrier devant un tribunal composé d’échevins, ou d’écoutètes, ou de consuls ; car nous ne savons trop par quel nom intelligible les désigner.
Ces juges suivirent la marche du premier et condamnèrent l’accusé à être immédiatement pendu. Là
et alors on voyait de l'inconvénient à garder long-
temps un prisonnier qu'il fallait nourrir aux frais de la ville.
De même qu’on n’avait pas voulu croire à ses serments, on ne lui donna pas même le temps de digérer un peu l’humble dîner qu’il venait de faire; et les archers le conduisirent à la potence.
Les juges s'étaient si vivement pressés, qu’ils n’avaient pas songé à lui enlever son rebec. Il l’emportait tristement sous son bras, en songeant que son fidèle compagnon allait appartenir au bourreau, et il se demandait si le pauvre instrument pourrait être gai dans de telles mains, et ce que de telles mains lui feraient jouer. Ne,
Or, il se trouvait qu’en cheminant vers le lieu où se faisaient les œuvres de justice, qu’on appelait les hautes œuvres, parce qu’elles se consommaient en l'air, on dut passer devant la chapelle où le condamné avait reçu le petit soulier d’or pur. :
Le bonhomme sentit son cœur ému en se retrouvant devant le sanctuaire où la Vierge sainte l’avait secour.
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—Q Vierge divine, s’écria-t-il, vous avez souffert aussi de bien grandes douleurs ; voici votre pauvre ménétrier dans l’angoisse. Il vous offre son cœur attristé ; né lui refusez pas votre appui.
Avprè : cette invocation, il demanda, les mains jointes, aux archers qui le conduisaient qu’il lui fût permis de jouer encore un air sur son vieux rebec avans de mourir, un air à la sainte Vierge qu'il avait chantée toute ga vie.
Les archers se montraient hostiles à cette prière; mais la foule qui les suivait insista par de si vives clämeurs qu’on s'arrêta. Les masses étaient curieuses dé voir quelle figure le condamné pourrait faire devant la Vierge qu’il avait volée ; et en même temps, on n'était pas fâché de l’entendre jouer de son rebec.
On le fit donc entrer dans la chapelle.
Aussitôt qu'il se vit devant la sainte image, il chanta à la sainte Vierge une ardente prière, en l’accompsghant de son rebec. Sa pieuse tenue, ses accents et son rebec tirèrent des larmes de tous les yeux ; et pourtant, quand il eut fini, les archers se disposaient à l’emmener, quand tout à coup la sainte image lui jsta son aütre petit soulier d’or pur.
A ce second miracle, qui se fit devant cinq cents témoins, la foule poussa des cris d’admiration, et tous divent : -— La bonté de Marie sauve son ménétrier | les deux soulivrs d’or sont bien à lui!
Les juges, qui suivaient les archere et le doi. pour assister à l'exécution de leur sentence, frappés de
repentir, tombèrent à genoux et prièrent Marie de leur obtenir indulgence pour leur précipitation à condamner un innocent.
On reconduisit le ménétrier en triomphe ; il fut fêté et choyé à Strasbourg, où il vécut longtemps encore. Et la ville Gt agrandi et enrichir la chapelle, qui devint un pèlerinage plus fréquente que jamais.
Cozzix DE PLanoy.
LS C- Da me ms
(LÉGENDE
Il y avait au douzième siècle, à Champfeury, dans le comté de Champagne, un chevalier plus libéral, dit-on, que ne le conseillait la prudence et que ne l’eût permis sa fortune. Trop adonné peut-être à ses plaisirs, il dissipa en fêtes toutes ses richesses et tomba assez vite dans une détresse profonde. Ses amis, ai dévoués lorsqu'ils n'étaient que les convives de ses festins, ne le connurent plus dès qu’il devint pauvre.
Il avait uni son sort à celui d’une jeune damoiselle dont l’aimable bonté, la modestie, la candeur et les grâces naïves le rendaient au moins heureux époux. Mais la dot de la pieuse Marie s'était évanouie avec le reste ; il ne derneuraiït à ce couple ruiné qu’un manoir délabré et la solitude. Soumise et résignée, la jeune épouse ne faisait entendre ni plaintes, ni questions, ni reproches.
Pour achever de Aésoler le seigneur de Champfleury, on lui annonça que le comte de Champagne, son suzerain, devait passer sous peu. de jours en sa terre, et
qu’il comptait faire halte chez lui pour le dîner. Le chevalier, qui aimait la vanité et la magnificence, tomba dans un noir chagrin ; il s’éloigna de son manoir et chercha un lieu écarté où il pût pleurer sa honte.
Après avoir marché une heure, il s'arrêta au milieu d’une plaine déserte, et se reposa sur l’herbe desséchée d’un carrefour entouré de sept noyers rabougris. Comme il exhalaït violemment sa douleur, sans trouver dans son esprit aucun moyen de répondre honorablement à la brillante visite qu’il allait recevoir, et sans remarquer que le jour finissait (on était au mois de mai), il entendit tout à coup les pas rapides d’un cavalier qui venait à lui. Il se hâts d’essuyer ses larmes, se leva et se trouva en présence d’u:1 homme de haute taille et de figure imposante, mais sombre, monté sur un cheval arabe, noir comme l’ébène. Il le considéra attentivement ; il ne l’avait vu nulle part. L'inconnu descendit de cheval.
—-Vous êtes sous le coup de vives douleurs, sire de ‘ kampfleury! dit-il d’un air d'intérêt. Ne me sachez #.… savais gré d’en chercher la cause. Je la connais peu. : re. Si donc vous consentez à me rendre hommage, je puis vous relever avec éclat. Je puis vous rendre plus de richesses que vous n’en avez perdu.
Avant de répondre, le chevalier surpris examina de nouveau l'étranger. Ses offres n’avaient rien de tout à fait extraordinaire dans un siècle où la féodalité #’'appuyaït encore sur la chevalerie errante et se plaifait aux aventures. Mais, simplement vêtu de noir,
l'inconnu ne portait, ni sur son manteau, ni sur les harnais de son cheval, aucune armoirie qui indiquât un souverain puissant. Il n'avait ni écuyers ni serviteurs. Le seigneur de Champfleury dit enfin:
—J’ai pour suzerain le comte de Champagne. Tout ce qui ne pourra fausser le serment de foi et hommage que j’ai juré en ses mains, je le ferai pour vous, quand je serai convaincu que vos promesses sont sérieuses. Avant toutes choses pourtant, je dois savoir qui vous êtes.
—$i nous faisons notre accord, dit l'inconnu, vous le saur°z. L’hommage auquel je prétends ne porte pas atteinte à ce que vous devez au comte de Champagne, votre suzerain, qui dans deux jours, avec sa suite brillante, s'arrêtera pour dîner à votre manoir.
Ces derniers mots rappeïièrent cruellement au chevalier sa situation désespérée.
— Qui que vous soyez, dit-il après un moment de silence, et dussé-je me perdre, hormis l’honneur, je me livre à vous; car j'allais mourir. Mais, ajouta-t-il avec angoisse, il faut d’abord que je vous connaisse.
— Eh bien! dit lentement le cavalier noir, na vous effarouchez pas. Les termes peut-être sonneront singulièrement à votre oreille chrétienne. Vos préventions vont s’éveiller… Je suis.celui qui, de rebelle imprudent devenu un chef réprouvé... Vous ne me comprenez pas? Vous voyez en moi l’objet des terreurs de vos frères, cet ange déchu qui osa lutter dans le ciel...
— Satan! s’écria en reculant le sire de Champfleury: et dans son épouvante, il levait la main droite pour se préserver par le signe de la croix.
L’étranger lui saisit le bras à la hâte.
— Arrêtez, dit-il d’une voix agitée. Ce que vous alliez faire m’esi dur; et je viens à vous pour vous sauver. Sachez donc que je ne suis pas votre plus grand ennemi... Vous êtes abandonné à vous-même. Vous êtes sans moi sur le seuil de l’opprobre.: Je puis vous rendre les biens et les honneurs.
— Je n’en doute plus, dit le chevalier avec amertume. Mais je ne veux pas de vos largesses.
—- À votre aise; et dans deux jours, quand le comte de Champagne viendra. Adieu donc!
Le chevalier tresscillit. Puis, fasciné par un regard de l’homme noir, il reprit, dans une tranquillité apparente :
— Mais... en quoi consiste l'hommage... auquel vous voulez me soumettre ?
— En choses faciles, répondit le diable d’un ton qu'il s’efforçait de rendre bienveillant et amical.
Il parut se recueillir, et il poursuivit :
— Je n’exigerai que trois points. Le premier pourra vous sembler étrange. Mais j’ai besoin de garanties. Le reste vous sera plus aisé. Ii faut que vous me vendiez le salut éternel de votre femme. Vous l’amènerez ici, dans un an, à pareil jour.
Le chevalier, quoiqu'il dût s'attendre à des propogitions révoltantes, s'indigna de celle-ci. Son cœur se
gouleva de colère. Mais il était sous une influence dont il ne tarda pas à ressentir les effets; son indignation se calma; son courroux s’adoucit; il pensa que l’ange rebelle eût pu exiger pis encore; qu’une année lui restait pour aviser à modifier le marché abominable ; et il balbutia en hésitant qu’il n’était pas le maître de faire ce qui était proposé.
— Je prétends seulement, dit le cavalier noir, que dans un an, à pareil jour, vous ameniez ici votre femme, seule avec vous, sans l’avoir prévenue denotre accord. Le reste me regarde.
Le seigneur de Champfleury accepta cette première condition ; il signa de son sang, sur un triangle de parchemin vierge, la promesse de la remplir.
Les yeux de l’hôte des enfers brillèrent alors plus éclatants. Il énonça la seconde clause, en l’entourant de précautions oratoires ; c'était que le chevalier reniât son Dieu... Ses cheveux se dressèrent sur son front, à cette parole infernale. Il se récria, sans que l'étranger dît un mot, comme s’il eût reconnu qu'il fallait laisser cours aux premiers mouvements, dans de si durées exigences. Et lorsque le chevalier eut de lui-‘aême épuisé sa résistance, il se résigna encore à cet autre crime, en songeant derechef qu’il avait devant lui une année et la ressource du repentir. Sans oser donc regarder le ciel, il répéta, en frémissant de sa lâcheté, les blasphèmes que lui dictait le démon, et trouva assez de force pour prononcer des paroles odieuses où il renonçait à sa part de paradis.
curés ; et il se prépara à la visite qu’il attendait.
Ainsi, il marchait sous la griffe de Satan. Le front baigné de sueur, il demanda, dans un malaise affreux, quelle était la troisième condition de son pacte. Le diable, protestant qu'après celle-là il n’exigerait plus rien déclarr u’il falls’t renier la sainte Vierge.
Le sire de OUiampfleury bondit à ces mots et retrouva quelque énergie. Quoiqu'il sût bien qu’en reniant Dieu il s'était chargé d’un crime plus noir encore, ce troisième acte était pour lui la goutte d’eau qui devait faire déborder le vase de l’horreur.
— Renier la sainte Vierge! dit-il; après deux forfaits qui perdent mon âme, renier la mère de Dieu, la patronne et L. protectrice de Marie !..
Le diable tressaillit à ce nom.
—Si je la renie, pensa le chevalier, quel appui, que] recours me restera-t-il pour me réconcilier avec Dieu ? Non, reprit-il tout haut, je ne souscrirai point à cette dernière abjection ; vous m'avez mené trop loin, vous m'avez perdu. Rompons et laissez-moi.
Il se montra si ferme que le diable, voyant l’inutilité de ses instances, se contenta de ce qu’il avait obtenu. Il fit valoir sa condescendance. Puis il indiqua au chevalier dans quel endroit de sa maison il découvrirait d'immenses sommes d’or et des monceaux de pierreries, Après quoi il remonta à cheval et disparut,
Le chevalier regagna très agité son manoir. Les trésors indiqués se trouvèrent exactement. Il les recueillit, sans confier à personne le pacte qui les lui avait pro:
Il reçut le comte de Champagne avec une magnificence telle, que ceux qui le croyaient devenu pauvre ne savaient plus que penser. Il acheva de les confondre lorsque, l’un des barons de la suite du comte suzerain lui rappelant que saint Bernard préchait alors la seconde croisade, et lui demandant s’il ne suivrait pas sous sa bannière le seigneur roi Louis le Jeune, le che-
; valier répondit que des engagements particuliers le retiendraient toute l’année en sa terre, mais qu’il offrait au comte de Champagne, de qui il relevait, deux cents marcs d’or pour l’aider dans l’équipement de la troupe de preux qu’il se proposait de croiser. Le comte de Champagne reçut avec gratitude cette somme importante ; et toute sa cour complimenta le sire de Champfleury, qui bientôt agrandit ses domaines, rendit à son château le plus somptueux aspect, et se distingua plus que jamais par l'éclat de ses fêtes.
On remarquait seulement qu’il avait perdu toute sa gaieté d'autrefois. Son front paraissait constamment chargé d’ennui. La joie de se retrouver riche, les festins qui se succédaient dans sa vie nouvelle, les occupations qu’il cherchait à se créer sans cesse pour se distraire, pe létourdissaient pas contre les douleurs où le jetait le souvenir effrayant de sa promesse signée de son. sang ; son cœur se rongeait lentement ; ses nuits étaient sans sommeil ; son bonheur n'était qu’un éclat sans réalité. Il ne pouvait plus ressentir aucun de ces mouvements qui portent à la prière. Dès qu’il entrait dans une ég'ise, il y éprouvait un tremblement et des
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angoisses qui l’obligeaient à en sortir, sans pouvoir jamais assister aux saints offices. Il avait compté sur l’année.pour se réconcilier avec Dieu ; maïs une barrière de fer semblait se dresser dans son cœur entre le remords et le repentir. Sa femme venait, depuis quatre mois, de lui donner un fils, quand l’anniversaire du pacte arriva.
Le chevalier, dont l’orgueil se révoltait devant la pensée de révéler la source de ses richesses, ne s'était jamais décidé à découvrir son fatal secret à personne. Ce ne fut qu’au terrible moment de remplir ses engagements qu’il regretta de n’avoir pas consulté quelque savant religieux, et il n’en avait plus le temps. Un seul espoir le rassurait. Sa jeune épouse, si pieuse et si pure, serait-elle donc abandonnée du ciel ?.…
Il l’appela et lui dit:
— Nous avons aujourd’hui une course à faire. Préparez-vous. Dans un instant, il nous faut monter à cheval.
La jeune dame remit son fils dans les bras de sa servante, fit sa prière et suivit son mari.
— Reviendrons-nous bientôt ? dit-elle.
— Oh! nous n’allons pas loin, répondit vaguement : le chevalier.
Et il se hâta de presser le départ.
Après avoir cher né un quart d’heure, les deux époux rencontrèrent une petite chapelle qui était consacrée à la sainte Vierge. La dame de Champfleury, dont le chevalier savait la tendre dévotion pour sa
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miséricordieuse patronne, demanda la permission d’entrer un moment dans cet oratoire: car elle ne passait jamais devant un lieu dédié à la sainte Vierge sans y faire une petite prière. Le chevalier donna la main à ga femme et resta à la porte, gardant les deux palefrois. La dame demeura peu de temps en oraison. La voyant bientôt reparaître, le sire de Champfleury l’aida à remonter en selle et reprit son chemin, frissonnant et frémissant davantage à mesure qu’il approchaïit du terme.
Jamais sa jeune épouse, dont il sentait avec terreur qu'il n’était plus digne, au moment peut-être où il allait s’en séparer, car il ne savait pas quelle était la puissance de son pacte, jamais sa douce Marie ne lui avait été si chère. Sa beauté pleine de pudeur, la sérénité de ses regards, son sourire plus suave que jamais lui imposaient à la fois le respect et la tendresse. Mais il n’osait que soupirer. Il était esclave de la foi jurée; et il redoutait trop celui avec qui il s'était lié, pour oser reculer devant son serment, quoiqu'il lui semblât que lui ravir sa jeune et vertueuse compagne, ce serait lui arracher le cœur. — De chaudes larmes coulaïient par intervalles de ses paupières. Sa poitrine se gonfia lorsqu'il aperçut les sept noyers desséchés où gon entrevue avec l’hom..c noir avait eu licu. Il se rapprocha vivement de Marie. Il voulait lui prendre la main; il ne l’osa plus.
— Ma chère Marie! dit-il.
Et il ne put rien ajouter.
— Elle s'arrêtait…
s — Oh! marchons, cria-t-il ; je ne puis tarder. Un sentiment dont il ne pouvait se rendre compte 4 ne lui laissait alors pour sa compagne que cette vénéà Ë P L À ration dévouée qu’on accorde aux saints du ciel. Il # n’osait même plus la regarder; il piqua son chevai da avec désespoir.
“it Dès qu'ils arrivèrent au lieu où le pacte avait été signé, le cavalier sombre à qui la jeune dame était lu SR ï vendue accourut au grand galop, suivi cette fois de Fe nombreux écuyers comme lui vêtus de noir. Mais il
il | n’eut pas plutôt levé les yeux sur la dame que le sei- | gneur de Champfleury lui amenait, qu’il pâlit, trembla,
# baissa sur la terre ses regards consternés et parut ls n’avoir plus la hardiesse d'avancer.
: — Homme déloyal! s’écria-t-il en s'adressant au is chevalier, est-ce là ton serment ?
: — Quoi! répliqua le sire de Champfleury, ne suisà je pas à l’heure fixée ? Je vous amène plus que ma vie. Mais vous m’avez fasciné...
ï — Le pacte est signé de ton sang, homme lâche et
gans honneur, interrompit le démon. Tu en as recueilli
Ft les fruits. Ne devais-tu pas amener ta femme en ce Ï à | lieu où tu viens avec ma constante ennemie ?
Le chevalier, ne comprenant rien à ces paroles,
} soutint vivement sa bonne foi. Il se retourna vers sa
compagne. Une auréole de lumière entourait le front
de la jeune dame; et l’homme noir, à mesure que
cette auréole grandissait, n’osait plus élever la voix.
Car il faut que vous sachiez que la dame de Champfleury, étant entrée dans la chapelle de la sainte Vierge, et s'étant agenouillée avec amour devant l’image révérée de la reine des miséricordes, s'était merveilleusement endormie après son premier Ave; et la Mère de Dieu, océan de bonté, avait pris sa figure pour accompagner elle-même le pauvre chevalier à l’affreux rendez-vous.
Le seigneur de Champfleury, stupéfait d’admiration, sentait ses esprits ébranlés et ne reconnaissait plus les élancements de son cœur. Il s'était jeté précipitamment à bas de son cheval, pour se mettre à genoux devant £a chère Marie, et lui demander pardon. Il croyait encore 1’avoir amené que sa femme, et l’auréole qui l’entourait n’était à ses yeux, encore fermés, que le signe consolateur de l’appui de la sainte Vierge. Mais aussitôt la dame ouvrit la bouche ; et, de cette voix pleine de saintes harmonies qui calme tous les tumultes de la terre, elle dit à Satan :
— Méchant csprit ! osais-tu bien regarder comme ta proie une ferame qui 8e repose en moi ? Ton malheureux orgueil ne décroîtra-t-il jamais ? Je ne viens ni te ch4tier, ni aggraver tes peines. Mais je viens relever ce faible pécheur de son apostasie et retirer de tes mains la coupable promesse que tu lui as fait signer.
L'esprit de ténèbres pencha la tête. Il grommela comme un dogue maîtrisé. I1 rendit lentement le pacte’ et s’éloigna dans un morne silence.
Le chevalier, confondu, s'était prosterné et fondait
en larmes. La Vierge bénie le toucha ; et au même instant il retrouva ce qu’il avait perdu depuis une année, le bonheur de pouvoir prier. Il confessait avec d’amers sanglots l’énormité de sa chute, et il se frappait la ‘poitrine,
— Relevez-vous, mon fils, lui dit Marie, et sachez que le pardon est plus facile à Dieu qu’à vous l’offense. Mais devant l'aspect de vos misères, abjurez enfin votre présomption et votre orgueil.
Après ces seuls reproches, elle le reconduisit à a femme, qui n’était pas éveillée encore. En sortant de: ce sommeil miraculeux, la jeune dame vit :on mari agenouillé auprès d'elle. La Vierge Marie était remontée dans les cieux. Il ne restait que la pieuse image, calme et placide dans son petit tabernacle champêtre. Le chevalier rentra avec sa femme chérie dans son manoir ; il lui fit l’aveu de sa faute immense et lui raconta l’appui inespéré qui l’avait tiré de l’abîtme.
Depuis ce jour on ne cita plus le sire de Champfleury comme un chevalier brillant et fier, mais on le cita comme un modèle de piété et de charité.
CorLiN DE Prancy.
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(HISTORIQUE
C'était le soir, la pluie tombait, le vent soufflait, :es rues de Londres se faisaient désertes et ia lueur des réverbères tremblait douteuse dans la nuit,
Une enfant, une petite Irlandaiïse, s’avançait à travers la tempête, cachant sous un pli de ses haïllons sa
fragile et pauvre marchandise: quelques allumettes,
Son pes était lent et fatigué, et sous l'épaisseur des ténèbres on eût pu voir brilier au milieu de son pâle visage, deux grands yeux noirs pleins d'angoisse.
Ce jour-là, elle n'avait gagné que trois souset sa mère l'avait rudement frappée et rejetée dehors malgré ses larmes.
L'ouragen avait pour elle des caresses nlus tendres que celles du logis.
Elle s’en allait, marchant au hasard : jamais tant de désespoir n’avait gonflé son petit cœur. Elle n’avait que gept ans et ne suvait rien encore, rien sinon sa misère, etelle se demandait tont bas ce qui la condamnait à cette vie errante et désolée, quand d’autres enfants ont un toit qui les abrite et du pain pour les nourrir,
Pauvre petite ! ellen’appelait personne à son secours: Dieu même était pour elle un inconnu ; et cependant cesoir-là l’ange des pauvres descendait vers sa douleur et guidaut ses pas au milieu de la tempête.
C’est ainsi que Nora se trouva tout à oup devant une porte qui, chaque fois qu’elle s’ouvrait, laissait passer dans la nuit glacée des flots de lumière et de chaleur ! comment résister à pareille séduction? La petite fille se glissa timide, à la suite de quelques nouveaux venus. C'était une église ; il y avait là des pauvres comme elle, et beaucoup d'enfants surtout: Nora se sentit rassurée.
A peine était-elle entrée que des chants commencèrent, des chants qui la firent tressaillir, car elle n’avait jamais rien entendu de si beau. Puis, un prêtre dominant la foule, tous les regards se tournèrent vers lui ; c'était aux enfants qu’il s’adressait.
La pauvre abandonnée ne savait rien des choses du ciel, mais la grâce de son baptäme dormait ignorée dans son jeune cœur. D’aïlleurs le Dieu des affligés, le Jésus des petits enfants s’inclinait vers sa désolation, et quand le prêtre parla, Nora comprit la parole sainte.
Elle apvrit alors qui l’avait créée; elle apprit qui l'avait aimée jusqu’à mourir pour elle, qui voulait un jour l'avoir près de Lui dans des splendeurs et des joies sans fin. La petite mendiante écouta toute ravie ; elle crui à cette merveilleuse histoire d’amour.
Et quand les chants eurent repris, quand un doux
parfum s’éleva dans l’air et quand les fronts s’inclinêrent bien bas, Nora sentit qu’il se passait sous cette voûte immense quelque chose de solennel.
Au dehors, il pleuvait toujours. Elle retrouva dans sa ménsarde sa mère endormie du sommeil de l'ivresse, et s’en -eloppant dans un lambeau de couverture, elle s'étendit frissonnante sur le pavé. Mais que lui importait tout cela ? Elle était si heureuse! Ne savait-elle pas maintenant que quelqu'un l’aimait?
Le lendemain, puis tous les jours, Nora reprit le chemin de sa chère église. Sa petite marchandise s’écoulait bien vite à la porte, et sa mère, satisfaite, ne lui demandait guère l'emploi de son temps. De l’église, elle suivit ses nouvelles compagnes à l’école des Sœurs et le jour vint où tout émue, toute repentante, elle fit sà première confession.
Mais la mission se termina, c'était une mission
: pour les enfants, et Sœur Brigitte ne revit plus sur les bancs de sa classe cette petite figure si douce et si ardente, qu’elle s’était bien vite prise à aimer.
Qu'était devenue Nora ?
L'enfant avait fait de bonne heure un douloureux apprentissage de la vie; mais la croix venait de se pôser plus lourde encore sur ses frêles épaules.
1e ne vendait plus d’allumettes, on l’avait engagée
dans un misérable théâtre pour danser dans des féeries, et les mauvais traitements de ses maîtres étaient venus s'ajouter à ceux que sa mère ne lui épargnait point. Ses forces ne purent y résister. Bientôt ses
at üt
membres, délicats et meurtris, lui causèrent de violentes douleurs et les coups redoublèrent encore pour la punir de sa faïblesse et de son impuissance à satisire ses bourreaux.
. Maïs jamais sur les lèvres de l’enfant on ne vit ni plainte ni murmure. Rien ne pouvait troubler la sérénité de ses grands yeux et lorsqu'il ne lui fut plus possible de quitter sa pauvre couche, on eût pu croire, à son regard attentif et ravi, qu’une voix aimée lui parlait tout bas.
Le plus souvent, elle restait seule, brûlée par la fièvre, sans force pour se traîner et prendre quelques gouttes d’eau. Elle savait qu’elle allait mourir: sa mère l’avait dit avec quelque chose comme une joie cruelle. Mourir, oh! Nora n’avait pas peur de la mort, car la mort, c'était le ciel, l'Enfant Jésus, la sainte Vierge, c’étaient les blanches ailes des anges et les auréoles des saints ; puis, sans doute, la fin de toutes ces douleurs qui broyaient son pauvre petit corps.
Noël approchaït avec tout son cortège de fêtes. Il y avait des joies dans les familles, les enfants revepaient se jeter dans les bras des mères, et les arbres verts se paraient déjà de fruits longtemps désirés.
Mais qui donc pensait à Nora ?
Patience, cependant, petite abandonnée! Jésus est né pour toi aussi bien que pour les heureux de 1e terre, et c’est lui qui te garde ta part des joies de Noël.
On était à la veille du grand jour. Sœur Brigitte vint par hasard pour une mission de charité dans la
pauvre maison, et voilà qu’en s’en allant, elle entendit une voix plaintive qui disait: ‘Oh! mère, voulez-vous fermer la porte, j'ai si froid.” Mais la femme à qui s’adressait cet appel, descendait chancelante d'ivresse. La sœur s'arrêta, jeta un regard dans la chambre glacée et reconnut, sur le misérable grabat, sa petite Irlandaise de l’école. C’était bien elle, en effet, presque mourante, mais le bonheur lui rendait des forces et elle jeta ses deux petits bras amaigris autour du cou de Sœur Brigitte.
Alors, pour la première fois, elle raconta ses longues souffrances et aussi ses intimes consolations. Quand la mère revint, la religieuse déclara qu’on ne lui abandonnerait pas plus longtemps sa pauvre petite victime et obtint sans peine de la faire prendre au couvent.
Nora y fut reçue comme l’envoyée de l’Enfant Jésus. Qu'elle se trouvait heureuse dans ce lit bien chaud, au pied d’une image de la Vierge qui semblait lui sourire, et tout entourée de ces guirlandes de houx qui garnissaient les murailles comme parure de fête.
Le prêtre qui avait jadis ouvert à cette petite Ame les premiers horizons du ciel, vint recevoir ses dernières confidences. Il écouta ses candides aveux: elle se reprochait amèrement quelque impatience dans ses douleurs: c'était là sa grande faute.
Pas d’amertume contre ceux qui avaient brisé sa jeune vie. ‘Pauvre mère, disait-elle, que je voudrais qu’elle fût bonne! Voyez-vous, Père, c’est qu’elle ne savait rien de ce que vous nous avez dit.”
L'huile sainte oignit les pieds et les mains de l’enfant; mais la messe de minuit lui réservait un grand bonhe:1r.
Le soir, une fenêtre s’ouvrit sur la chapelle. Nora put entendre une dernière fois ler cantiques de la terre; puis, quand les Sœurs et les orphelins se furent rapprochés de la sainte Table, le prêtre monta, apportant aux lèvres avides de la petite mourante le Jésus de la crèche.
L'enfant le reçut avec des larmes d'amour et tomba dans un profond recueillement. Bientôt, du reste, on put voir qu'elle se mourait, mais sans douleur. De temps en temps, elle prononçait encore quelques mots : “Jésus, Marie,” et parfois: ‘Pauvre mère.”
La cloche sonna la messe de l’aurore: la mourante se redressa, ses yeux s’ouvrirent, une immense joie rayonna sut son visage, puis elle retomba.…
A ce moment, deux enfants s’embrassèrent au ciel: Jésus recevait Nora.
Sur la terre, on disait la messe de l'aurore.
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(LÉGENDE
Il y avait Amel, le pasteur, et Penhor la blonde, sa femme, qui demeuraient en la paroisse de Saint-Vinol, présentement noyée dans la baie de Cancale. Ils g'aimaient bien. Penhor était bonne et jolie, Amel était fort et bon ; c’était lui qui portait la statue de la Vierge
Marie à la procession de la mi-août. Ils n’avaient point d'enfant, et cela faisait leur tristesse.
Une fois qu’Amel revenait tout soucieux des champs, il trouva Penhor qui pleurait, et devinant bien pourquoi, il lui dit:
— Ma chère femme, vois-tu, ce serait de tisser un beau voile à Marie toujours vierge. En récompense elle te donnerait un petit ange à bercer.
Croyez-vous qu’un homme puisse penser le premier ? Non, c’est toujours la femme. Penhor avait tissé le voile d'avance, plus blanc que neige et transparent comme les brumes d'été.
La vierge e Saint-Vinol était très riche, parce que les gerxt d'u pays péchaient beaucoup et la comblaient d'offrandes ; mais en voyant ce voile précieux, qui ne
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payait la rançon d'aucun gros péché, elle fut contente et l’accepta. Amel et Penhor eurent un petit enfant et s’aimèrent davantage auprès de son berceau.
Dès que l'enfant eut ses neuf jours, Penhor qui était encore bien faible le prit dans ses bras et 8e rendit à l’autel de la Vierge.
— Marie, dit-elle agenouillée, voici le petit trésor que vous nous avez donné; nous vous le rendons, ô Mère! qu’il soit à vous et qu'il grandisse promis à votre couleur céleste. Regardez-le, bonne Vierge, nous l'avons appelé Faoul, comme le père de son père; regardez-le bien pour le reconnaître au jour où il aura besoin de vous.
Amel répondit :
— Ainsi soit-il !
Et l’enfant grandit, vêtu de la couleur du ciel.
On ne sait pas si ce fut à cause des péchés de la paroisse de Saint-Vinol ou à cause des péchés de toutes les paroisses de la côte; m<ia voilà qu’une nuit de grand malheur l’eau de lu nvière s’enfla comme le lait bouillant qui franchit les bords du vase; le vent soufflait, la pluie tombait, la terre tremblait. Toute la plaine se couvrit d’eau, et quand vint le matin, on vit que ce n’était pas la rivière qui débordait, maïs bien la
mer.
Elle arrivait sombre, houleuse, révoltée. Elle avait rompu les barrières, posées à son courroux par la main Ge Dieu. Elle arrivait ; elle ne s’appelait plus la mer, mais le déluge.
L'église de Saint-Vinol était située sur une hauteur, les inondés s’y réfugièrent; mais Amel et Penhor restèrent à la porte de leur maison, bâtie encore plus haut que l’église.
Et quand l’eau vint à eux, ils montèrent au premier étage avec le petit Raoul; et quand l’eau les y suivit, ils grim èrent sur le toit ; l’eau les y “vivit encore.
— Mon mari, dit Penhor, Dieu soit loué, nous allons mourir tous ensemble.
— Non, répondit Amel.
— Eh quoi ! s’écria-t-elle, songerais-tu à nous abandonner !
— Non, dit encore le pasteur.
L’eau venait. Il ajouta, debout qu'il était sur l’arête du toit :
— Prends notre petit Raoul, je vzis t’aider à grimper le long de moi ; tu mettras tes p.sds sur mes épaules et tu tiendras ferme...
Penhor se jeta à son cou, en pleurant. Elle comprenait.
— Jamais! dit-elle.
— Dépêche-toi, je le veux, c’est pour l’enfant. En te soutenant sur moi, tu dureras un instant de plus, et peut-être que l’eau s'arrêtera. À dieu, ma chère femme, si je meurs et que tu sois sauvée, ce sera bien. Dis-lui qu’il se souvienne de son père.
Penhor obéit, et dès qu’elle fut montée, l'eau passa sur la tête d’Amel.
Penhor, pleurant tout son cœur par ses yeux, tenait
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ête
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l'enfant. Quand l’eau toucha sa ceinture, elle éleva le petit Raoul, après l'avoir pressé contre sa poitrine, et lui dit: |
— Grimpe le long de moi, je vais t'aider. Tu mettras tes petits pieds sur mes épaules et tu te tiendras ferme...
— O mère, fit l’enfant, je ne veux pas |!
— Dépêche-toi, moi je le veux! peut-être que l’eau s’arrêétera. En te soutenant sur moi, tu dureras un instant de plus, et si tu es sauvé, ce sera bien. Adieu, mon chéri, mon fils, mon cœur; souviens-toi de ton père et de ta mère...
Elle ne parla plus, parce que l’eau couvrit sa bouche.
Au-dessus des vagues, il ne resta que la tête blonde du petit Raoul et un pli de sa robe azurée qui flottait au courant de l’eau.
Or, la vierge de Saint-Vinol, juste à ce moment, sortait de la plus haute fenêtre de l’église où tout était noyé, abandonnant sa niche submergée pour se réfugier au ciel. Elle emportait toutes ses offrandes avec elle. En prenant son vol, elle aperçut la tête blonde du petit Raoul et le pli de sa robe bleue. La Vierge s’arréta.
— Cet enfant est à moi, dit-elle, je veux l’emporter aussi.
Et en effet, elle le prit par ses doux cheveux, croyant le soulever aisément ; mais l’enfant était lourd, lourd, pour un si petit corps, si lourd que la sainte Vierge fut obligée de lâcher toutes ses offrandes et d’y mettre les deux mains!
Quand elle eut tout lâché, le lin, les tissus et les fleurs, elle put enfin soulever l'enfant et alors elle ne g’étonna plus du poids qu’il pesait. Penhor, sa mère, g’attachait à lui de ses Coigts mourants, et de ses doigts mourants le père s’attachait à la mère.
— Oh ! dit la Vierge émue et joyeuse à la vue de cette grappe de cœurs, Dieu a fait de belles choses sur la terre.
Et dans un pan de sa robe étoilée, elle mit le père avec la mère, la mère avec l'enfant ; trois amours en un seul et qui n’ont qu’un seul now : {a Fumille ! nom béni ici-bas comme au ciel!
On raconte cette histoire entre Cancale et Pontorson, qui regardent tous deux le Mont-Saint-Michel.
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Fauz FÉv:2.
les ne re, gts de UNE REDE/ANCE sur (LÉGENDE) ère sen 1om ’ L i.* k On était à la veille de la Saïnt-Jean-Baptiste de l’an
1304. Une brûlante chaleur courbait la tête des épis
son, .
et parfois un vent du midi, lourd et suffocant, soulevait des nuages de poussière et semblait apporter sur ses ailes les ardeurs de la zone torride. Deux pauvres femmes, suivies d’un âne, cheminaient sur la route qui menait d'Arras au château de Tramecourt. Elles paraissaient accablées de fatigue et plus encore de tristesse, car le corps porte mieux un lourd fardeau que l’âme le poids des épreuves. La plus jeune surtout, une enfant de douze ans, baïissait la tête pour cacher des larmes qui, d’instant en instant, venaient rouler sur ses joues hâlées; sa compagne la regardait avec une inquiète sollicitude, et elle jetait aussi un regard d'amitié triste sur les deux poulets qu’elle portait dans un panier. C’étaient de fort jolies bêtes, l’une blanche, l’autre noire, avec des tétes vives et curieuses qui se dressaient si souvent au bord du panier que la