PATRONNE DES SERVANTES
Sainte Zita est la patronne des cuisinières. Voici la légende vulgaire, que je recommande particulièrement aux peintres ; car, outre son charme naïf, elle prête beaucoup au pittoresque, comme ils vont le voir.
Sainte Zita était une cuisinière génoise, fidèle à ses
maîtres, maïs plus fidèle à Dieu. Jamais elle ne faisait danser l’anse du panier, ce qui devrait être, disons-le en passant, un devoir facile pour les cuisinières génoises, que leur dignité empêche de le porter et qui chargent un facchino de ce soin,
Zita avait le malheur d’avoir des maîtres quelque peu indifférents pour les pratiques religieuses ; cependant c’étaient de bonnes gens, peu riches, tenant petite maison, et qui ne l’empêchaient pas d'accomplir ses devoirs, pourvu que leur cuisine n’en souffrît pas, et que leurs modestes repas fussent prêts aux heures fixées.
Zita était maintenue fort habile dans sa profession.
Or, les maîtres de Zita étaient peu scrupuleux sur l'observation des jours auxquels l’Église ordonne de
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faire maigre. Zita crut de son devoir de risquer de timides avis et de respectueuses objurgations à ce sujet. Avis et objurgations furent mal reçus, et n’eurent pour résultat que de changer la négligence des maîtres en pratique régulière de manger de la viande les jours défendus, pour ne pas paraître céder aux remontrances de leur servante.
Zita se demandait si elle devait obéir et préparer des mets défendus; après réflexion, elle imagina de donner, par un prodige de son art, aux poissons et aux légumes préparés à l’huile l’apparence et le goût de la viande et des légumes cuits au jus.
Ce secret n’a pas été conservé.
Quant à Zita, elle jeûnait ces jours-là, ou ne mangeait que du pain.
Il est écrit: ‘On ne peut servir deux maît es à la “ fois.” Ainsi Zita, tout en servant de son mieux ses maîtres terrestres, sacrifiait parfois quelque peu les soins de sa cuisine aux soins de son âme. Elle fréquentait assidûment les églises; il n’était pas sans exemple qu’elle se mît en retard et que, malgré son habileté, elle ne pût servir son dîner à l’heure précise. Quelques rôtis furent brûlés, quelques crêmes manquées; mais Zita promettait de faire mieux à l'avenir; d’ailleurs les bonnes cuisinières étaient alors, comme aujourd’hui, peu communes à Gênes, et on l’aurait difficilement remplacée.
Un jour que ses maîtres donnaient à dîner, chose rare, chose monumentale dans ce pays, Zita reçut
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force recommandations de la Signora. Elle se leva avant le jour, courut les marchés et revint avec deux facchini chargés de denrées. Elle alla ensuite à l’église; mais là elle se laissa absorber si profondément par la prière et la méditation, elle tomba dans une telle . extase, q'’«lle ne vit pas que la messe était finie, et que tout le monde quittait l’église ; elle y resta seule on contemplation, et ne s’aperçut pas de la fuite des heures.
Tout à coup, elle sortit de son extase, et, retombant sur la terre, fut surprise et inquiète de voir le jour obscur.
Elle sortit précipitamment de l’église et regarda le ciel qu’elle supposait couvert d’épais nuages. Le ciel était d’un bleu limpide; mais le soleil se couchaïit. Zita fut frappée de terreur; elle pensa à son diner, qui n’était pas commencé à l'heure où il fallait le servir. Cependant elle se dirigea en toute hâte vers la maison de ses maîtres, en pensant qu’elle allait être chassée, et qu’elle l'avait mérité; car elle avait manqué à ses devoirs envers eux, et allait les jeter dans un embarras. Ce n’est pas, d’ailleurs, sans de fortes raisons que l’on donne à dîner à Gênes; c’est un événement grave, important pour ceux qui le donnent, intéressant, inusité, curieux pour ceux qui le voient donner. L’attention était surexcitée. Que dirait-on lorsque, les convives réunis, il n’y aurait absolument rien à leur donner à manger? Les maîtres de Zita seraient humiliés, bafoués, montrés au doigt; leurs
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convives pourraient se croire mystifiés et se trouveraient offensés. Le moins qui pût arriver à Zita, c'était d’être hbcateusement renvoyée, et cette expulsion, dans une circonstance aussi manifeste, aussi éclatante, lui rendrait bien difficile de trouver une place.
Perdre sa place, c'était un sacrifice que Zita avait consenti à faire; mais elle avait un profond chagrin de celui qu’elle allait faire à ses maîtres, qui, après tout et malgré leur indifférence sur l’observation des jours maigres, étaient bons pour elle et avaient droit à sa reconnaissance. Arrivée à la porte de la maison, elle n’osait plus entrer et avait envie de s’enfuir. Cependant, elle réfléchit humblement qu’elle ne devait pas éviter les réprimandes.
Il n’y avait pas alors de patronne des cuisinières, puisque c’est Zita qui était destinée à le devenir. Elle ne savait donc à quel saint se vouer, comme on dit vulgairement. Elle s’adressa à Dieu. Sa prière faite, elle entra humblement, mais résolûment dans la maison.
Tout à coup, elle s’arrêta dans l’escalier : une suave odeur de fricot venait de saisir son odorat.
‘Qu'est-ce à dire? pensa-t-elle. Ne voilà-t-il pas que je sens le fricot? Ma maîtresse se sera aperçue de mon absence, et elle aura fait venir une autre cuisinière! Je n’en serai pas moins chassée; mais leur dîner ne sera pas manqué, et il n’y aura de punie que celle qui à fait la faute.”
Zita fit quelques pas, puis s'arrêta.
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‘Celle qui fait ce fricot, est, certes, une habile personne. Je croyais être la première; mais il y en a une ici qui fait au moins aussi bien que moi.”
Et Zita entra dans sa cuisine.
Au moment où elle entrait, elle entendit un bruit comme un crépitement d'ailes, et elle ne vit personne ; mais elle attribua ce bruit au frôlement de la robe de la cuisinière probable qui venait de passer rapidement dans une autre pièce.
Les fourneaux étaient allumés, les casseroles étaient en travail et de chacune sortait un fumet exquis.
Zita leva les couvercles et goûta.
“Je me trompais, dit-elle, en disant que celle qui a fait ces fricots, était une personne de ma force: je ne suis pas digne de dénouer les cordons de son tablier; je ne savais pas que mon art pût aller si loin que cela. Mais où est donc cette cuisinière ? ”
Elle attendit, personne ne vint.
‘Mais, dit-elle, comment se fait-il qu’une personne aussi habile expose ses mets à brûler ? ”
Zita éloigna un peu les casseroles, et s’aperçut que le feu des fourneaux était bleu.
Elle chercha la cuisinière et ne trouva personne. Elle vitseulementquele couvert était mis avec une propreté, avec un soin inimaginables. Dans la salle à manger, elle rencontra sa maîtresse, qui lui dit :
‘ Eh bien ! Zita, êtes-vous prête?
— Signora, le dîner est prêt; mais je ne trouve pas la personne...
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— Quelle personne? Les convives sont sur la terrasse avec mon mari, et il n’y a ici que vous et moi.”
Zita crut qu’elle rêvait, ou qu'elle avait rêvé.
Elle servit son dîner. C'était quelque chose d’exquis. On en parle encore dans certaines familles, cù la tradition a conservé le souvenir de ce festin qui eut lieu i! y à deux cents ans.
Zita n’eut qu’à rendre grâce. Des anges étaient venus faire son dîner pendant l’extase où elle s’était plongée à l’église. {
Ce devait être un charman: spectacle que ces jolis petits anges, semblables sans doute à ceux qu’on voit dans les tableaux de Murillo.
Voilà l’histoire de sainte Zita, telle que me l’& racontée ma cuisinière. qui, hélas! fait ma cuisine elle-même.
ALPHONSE KaARR.