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Un moine eut un rêve qui le fetigua beaucoup. Non seulement il en fut inquiété pendant son sommeil, mais il en fut encore troublé à son réveil. Comme ce rêve lui était resté profondément imprimé dans la mémoire, il s’imagina qu’il signifiait quelque chose, et il voulut en chercher l'explication; mais il eut beau mettre son esprit à la torture, il ne trouva rien qui le satisfit. Pour se tirer d’embarras, il alla trouver son abbé, et, se prosternant à ses pieds, il lui demanda sa bénédiction. Ensuite, ayant obtenu la permission de parler, et ayant reçu ordre de s’asseoir, il s’assit et raconta son rêve en ces termer :
‘Mon père, j'ai rêvé cette nuit que le roi m’appelait à la cour. Cette nouvelle m’a-t-elle fait plaisir ou ñon ? C'est ce que je ne saurais vous dire. Je me souviens seuloment que j'étais fort occupé du soin de me bien mettre, pour paraître avec décence devant le roi. Je me suis donc ait faire une belle robe et un beau manteau ; j'ai pris de beaux bas blancs et me suis mis un
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capuchon neuf. J'étais, ce me semble, assez bien. On m'a d’abord introduit dans une grande salle, pleine de seigneurs et de dames. À peine y ai-je été un moment, que je me suis aperçu que je n’avais point mon capuchon; ce qui m’a causé une extrême surprise, et m'a jeté dans un grand embarras. Bientôt après, j'ai vu que j'étais nu-pieds et nu-jambes. Je ne pouvais comprendre comment j'étais venu à la cour dans cet état, et je n’osais ni rester, ni me retirer. Ensuite, au lieu d’habits, je ne me suis vu sur le corps que des bhaïillons qui me couvraient mal. Ma confusion croissait à chaque instant, et je ne savais plus où me mettre. Enfin, je me suis trouvé n’avoir rien sur moi que ma chemise, qui me venait à peine à la moitié des cuisses, et que je sentais être déchirée par derrière. Vous concevez quelle devait être ma confusion, au milieu d’une telle assemblée. Maïs ce que vous ne sauriez concevoir, et ce que je ne saurais moi-même vous exprimer, c’est le tourment que me causa une pareille confusion ; je n’y voyais d’autre remède que de m’exposer à une plus grande confusion encore, qui était de m’enfuir au couvent et me renfermer dans ma cellule, en traversant dans cet équipage la salle, les appartements, les cours du palais, les rues de la ville et les corridors du monastère. Quelque horreur que me causât ce parti, j'allais m’y résoudre, lorsqu'on est venu annoncer l’arrivée du roi, et qu’il allait entrer dans la salle, A cette annonce, saisi d’effroi, j’ai poussé un grand cri, qui m'a éveillé. Je me suis trouvé dans mon lit tout
essoufflé, mais bien ravi de voir que tout ce qui m’avait tant fatigué n’était qu’un songe. Cependant, mon père. un songe si suivi et si bien circonstancié signifie quelque chose. J’en ai cherché en moi-même l’explication; mais ne l’ayant pu trouver, et me confiant d’ailleurs entièrement à vos lumières, je viens vous la demander.
— Mon père, reprit l’abbé, vous vous trompez en ce que vous croyez que ce rêve signifie quelque chose; quoique suivi et circonstancié, il ne signifie rien. Ces sortes de rêves ne sont que des jeux de l’imagination, inexplicables à la vérité, rnais auxquels il ne faut donner aucune croyance. Quoique celui-ci ne signifie rien, nous pouvons cependant en tirer une morale très utile et très solide.
“Nous sommes tous appelés à la cour du Roi des rois, et nous devons tous paraître devant lui. Cette vérité supposée, vous pouvez tirer de votre rêve trois instructions importantes.
‘La première, sur le soin de nous préparer à ce grand jour. Si vous étiez si occupé du soin de vous bien mettre pour paraît -e devant un roi de la terre, maintenant que vous sav z que vous devez bientôt paraître devant le Roi du ciel, quel soin ne devez-vous pas prendre de purifier votre âme, de l’orner de toutes les vertus, et de l’enrichir de toutes sortes de bonnes œuvres.
“ La seconde, sur la confusion qu’éprouveront ceux qui n’auront pas pris ce soin. Quelle honte pour un
religieux, pour une âmechrétienne de paraître au dernier jour devant Jésus-Christ, devant toute la Cour céleste, les Anges et les Saints ; devant l’univers entier, dans un état de nudité et d’indécence! Que sera-ce d’y paraître couvert de plaies et d’ulcères, c’est-à-dire de péchés et d’iniquités, dans un état d’horreur et d’abomination |
“La trois.ème, sur l’humilité qui doit accompagner toutes nos actions, et être le fondement de toutes nos vertus. Vous croyiez être bien habillé en allant à la cour, et quand vous y avez été, vous vous êtes trouvé nu. Combien devons-nous craindre que le bien qui paraît en nous, ne disparaisse au rayon de la lumière divine, que nos richesses apparentes ne se réduisent à une pauvreté réelle, et que notre gloire imaginaire ne se change en une confusion éternelle ! Cette pensée ne doit pas nous décourager, mais seulement, en excitant notre vigilance, nous conserver dans l’humilité.”
Le moine se retira rempli de consolation. La ferveur et l'humilité qu’il montra tout le reste de sa vie, firent voir qu’il avait bien profité de la morale de l'abbé. Profitons-en nous-mêmes, car elle nous regarde aussi bien que le moine,