‹ Les Récits du bon curé [microforme]Chapitre 5 sur 38 · FAT — ET · texte numérisé non relu

FAT — ET

Voici sa légende, qui rappelle la ballade du Chasseur sauvage de Burger:

C’est un jour de Pâques; le carillon chante l’Al/éluia dans le beffroi, l’alouette le redit dans les blés, le merle le siffle dans les bois, et le soleil l’écrit en lettres d’or sur le ciel bleu. Tout dans la nature semble avoir pris un air de fête pour célébrer la résurrection du Christ.

Dans le village de Lux, les cœurs répondent à cet Alléluia, et le bon peuple prend ses habits de fête, pour aller entendre matines et recevoir la communion. En ce jour, Jésus, le Soleil de justice, vient rajeunir les âmes et répandre sur elles un céleste printemps.

Gaston, le seigneur du village, ne comprend rien aux joies pures et intimes que ramène la Pâque chrétienne, C’est un jeune baron, fier, hautain, violent et passionné pour la chasse. Il sonne du cor et crie à ses gens: ‘“ Sellez les chevaux et amenez ma meute.”

En vain les piqueurs et les varlets lui représentent la solennité du jour et le commandement du Seigneur. “Partons pour la chasse, leur répond-il; laissons aux femmes et aux prêtres le soin de prier Dieu. Il serait dommage de perdre si magnifique journée.”

Les chevaux sont prêts, et les chiens aboïent dans la cour du castel. Au moment où Gaston donne le signal du départ, le vieux chapelain accourt, et saisit le frein de son coursier. ‘ De grâce, monseigneur, s’écrie-

t-il, ne faites pas à Dieu pareil outrage, n’imprimez

pas à votre âme semblable souillure.” Le violent baron soufflette le vieux prêtre.

Celui-ci, tendant le visage, dit avec calme :

‘Monseigneur, frappez encore ; mais de grâce, pour votre âme, ne manquez pas aujourd’hui le service divin. Si vous le faites, il vous arrivera malheur.”

Il repousse brusquement le vieillard, et s'éloigne.

Gaston, suivi de sa meute et de ses gens, traverse la bourgade en sonnant du cor à pleins poumons. Il jette un regard de dédain sur les bons villageois qui le saluent et se rendent à l’église. ‘Il arrivera malheur à notre sire, murmurent les vieillards; ii est haut et puissant seigneur, mais il insulte et brave plus haut et plus puissant que lui.”

Deux grands chemins se croisent à l’entrée de la forêt de Velours. Là, deux cavaliers, plus rapides que le vent, arrivent et se placent aux côtés de Gaston.

Celui de droite, monté sur un cheval blanc, a noble et radieux visage ; un regard céleste brille sous sa paupière, et ses vêtements, qui ont l'éclat de la neïge, répandent un parfum plus suave que celui de la campagne dans un jour de printemps.

Celui de la gauche a la figure farouche: son regard lance de sinistres éclairs ; il a le teint basané; sa chevelure est plus noire que celle du corbeau; ses vêtements, plus sombres que la nuit, exhalent une forte odeur de soufre ; son coursier est couleur de feu.

‘ Amis, s’écrie Gaston, soyez les bienvenus! Vous arrivez fort à propos pour courir avec moi à travers les grands bois. Quelle heureuse journée! Il n’y a pas au ciel et sur la terre d’amusement comparable à la chasse, surtout quand on est plusieurs.

— Jeune seigneur, dit le cavalier de droite, la cloche vous appelle; entendez sa voix plaintive qui vous poursuit à travers les arbres. Retournez; il vous arrivera malheur. Allons nous agenouiller ensemble à l'autel du Christ. Déjà, avant l'aurore, j’ai oui la messe et chanté l’Aéluia ; je le ferai encore volontiers avec vous. Allons, le devoir accompli, le plaisir de la chasse sera plus doux.

—Chassez, chassez, noble baron, reprend le cavalier noir; n’écoutez point cet importun conseiller. Les fanfares du cor sont plus harmonieuses que le son des cloches, et la chasse vous amusera davantage que les sermons des prêtres et les chants d'église.

— Bien dit, homme de la gauche, s’écrie Gaston.

Men déplaise à ce cavalier blanc, tu es un gai compa-

gnon comme je les aime. À nous autres jeunes seigneurs il faut de joyeux propos et de bruyants ébats; laissons aux moines leurs sermons et leurs patenôtres."

Tous trois s’enfoncent dans la forêt.

Gaston fait détacher ses chiens. Il les caresse du regard, les flatte de la main, les excite de la voix, et les lance à la poursuite du gibier. Ceux-ci flairent le sol. La tête basse, la queue frétillante, ils parcourent la forêt.

Ils donnent de la voix; ils sont sur la piste de la bête fauve. Leurs cris redoublent ; ils approchent de son gîte. Ils se glissent dans un épais fourré; ils jettent des hurlements furieux ; ils ont découvert un loup de forte taille.

Le féroce animal se dresse : le poil hérissé, l’œil en feu, la gueule menaçante, il essaie d’abord de tenir tête aux limiérs. Puis il fuit à travers le grand bois. Il court, cherchant les taillis les plus épais, les gîtes les plus secrets. C’est en vain, la. meute ardente est toujours attachée à ses pas.

Il gagne la campagne. La chasse le suit: Gaston a sonné du cor et a réuni ses gens. On galope à travers les blés et les buissons, les landes et les prairies.

Le baron arrive près d’un hameau, d’où sort une . petite bergère à La tête de ses brebis. à le chemin est étroit et bordé de haies. L’enfant, tout en pleurs, s'écrie : ‘ Pitié! doux seigneurs; pitié ! épargnez mon troupeau; de grâce, n’écrasez point les brebis de la veuve et les agneaux du pauvre.

— Pitié! au nom de votre âme, dit à son tour le cavalier blanc; ne méprisez pas ces prières et ces larmes ! elle monteraient vers Dieu et crieraient vengeance contre vous.

— Écrasez agneaux et brebis, répond le cavalier noir; cela ne doit point troubler le plaisir d’un jeune seigneur. Faut-il pour si peu laisser échapper la bête fauve ?

— Tu as raison,” s’écrie le farouche chasseur. Il lance son coursier, et entraîne après lui ses piqueurs et ses varlets. Seul, le blanc cavalier se détourne et gémit.

La chasse a passé comme un ouragan, laissant après elle la désolation et la mort: des brebis sont tombées

sanglantes, des agneaux sont écrasés, et la petite bergère gît sur le sol, broyée comme une fleur des champs.

Le loup fuit toujours. Il franchit les champs et les bois, les collines et les vallées, les coteaux et les montagnes. Rien ne peut l’atteindre. Les limiers tombent de lassitude, et les montures ont peine à porter leurs cavaliers.

La chasse arrive dans un val solitaire. Là, près d’une fontaine qui jaillit sous un vieux chêne, s'élèvent une petite chapelle et une chaumière, entourées d’un champ de blé vert. C’est le domaine d’un vieil ermite, dont les jours s’écoulent dans le travail et la prière. Cet anachorète est l’hôtelier du pauvre et le guide du voyageur.

‘Noble baron, si vous voulez m'en croire, dit le noir cavalier, nous prendrons ici notre repas ; voici de l’eau pour notre soif et un gras pâturage pour nos coursiers.

— Ma foi! s’écrie le chasseur, tu as là une merveilleuse idée.” Gaston sonne du cor, et réunit sa meute et ses gens. Et, malgré les prières du blanc cavalier et les répugnances des varlets, il fait mettre ses chevaux dans le champ de blé vert.

L'ermite accourt, et dit du ton le plus suppliant: “Pitié! gracieux seigneur ; épargnez les sueurs d’un vieillard ; ne faites pas dévorer et fouler aux pieds par vos montures le pain du pauvre et du voyageur.

— Au diable les ermites et les nonnains! répond

l’orgueilleux chasseur. Retire-toi, être vil et paresseux, si tu ne veux pas servir de pâture à mes chiens.”

Le vieillard s'éloigne, triste et épouvanté, murmurant tout bas: ‘ Père, qui êtes dans les cieux, pardonnez à ce jeune homme: votre providence, qui nourrit les oiseaux du ciel et revêt les fleurs des champs, me suffit.” 4

‘ Gaston, reprend le blanc cavalier, votre langage est bien dur. Eh ! qui sait si vous ne devez pas à cet homme de vivre encore à cette heure. Déjà, peut-être, votre âme a été pesée plusieurs fois dans la balance de la justice divine, et sans les jeûnes, les veilles et les prières de celui que vous accablez de votre insolent mépris, elle aurait été trouvée trop légère.”

Assis près de la fontaine de l’ermitage, les chasseurs font long et gai repas. Malgré les avis du blanc cavalier, les propos sont impies et licencieux. Le jeune home méprise les sages conseils de celui qui est à sa droite, et applaudit avec un fou rire aux discours de l’homme noir.

C’est l'heure des vêpres, l’ermite sonne la cloche de la chapelle. Ce jour-là, il ne fut pas seul dans le sanctuaire; le blanc cavalier laissa ses compagnons, et redit avec lui les psaumes et les cantiques. Jamais le solitaire n’entendit voix plus pure et n’eut entretien plus céleste.

Les deux serviteurs de Dieu, sortis ensemble de la chapelle, s’arrêtent un instant sur le seuil. Ils regardent. Les chasseurs ont disparu. Le champ ae blé

vert est ravagé et meurtri comme si la grêle l’eût frappé; les chevaux de Gaston ont détruit en moins d’une heure le travail d’une année.

Le blanc cavalier embrasse l’ermite et se hâte de rejoindre le baron. C’est avec peine que le solitaire le voit s'éloigner. ‘Quel est, se dit-il, ce beau chasseur ? son baiser a rempli mon âme de paix et de joie; je me sentais tout embrasé par sa présence.”

Les chiens ont relancé la bête fauve. Le loup revient sur ses pas: il traverse les monts et les coteaux, les vallées et les coliines, le bois, les champs et les prairies.

L'ombre des arbres s’allonge, le soleil est descendu à l'horizon. La chasse traverse une seconde fois le hameau. Un pauvre est dans le chemin encore rouge du sang de la bergère; il attend Gaston, il saisit son manteau et demande l’aumône pour l’amour.de Dieu.

‘Cher baron, s’écrie le blanc cavalier, c’est un moy en de salut que le Seigneur vous envoie. De grâce, rachetez vos péchés par l’aumône; elle est comme l’eau qui éteint le feu. Assistez le représentant de Jésus.

— Gaston, crie à son tour le cavalier noir, allez-vous pour ce manant ralentir votre course et perdre l’occasion de frapper la bête fauve ?.. Galopons ! galopons!

—Voilà mon aumône l” dit le féroce seigneur, en faisant bondir son cheval et en lançant un coup de fouet au visage du pauvre.

Le mendiant jette un cri et essuie sa face sanglante.

Le loupet la chasse rentrent dans la forêt de Velours, L'animal est infatigable ; il brave chiens et piqueurs, coursiers, seigneurs et varlets.

Le soleil s’est couché derrière les grands arbres. Les ténèbres de la nuit se mêlent aux ombres de la forêt, C’est l’heure favorable aux sérieuses pensées.

‘Ami, dit à Gaston le blanc cavalier, ,a journée a été mauvaise: vous avez méprisé Dieu, souffleté son ministre, écrasé la bergère et son troupeau ; vous avez ravagé le champ de l’ermite et frappé le visage du pau re. Croyez-moi, jetez un regard suppliant vers le *iel, et poussez un cri de repentir vers Dieu.

— Pecsadilles que tout cela, répond en ricanant le chasseur. J'ai le temps de penser à mon âme. Quand je ne pourrai plus courir les grands bois, je veux porter la haire, faire largesse aux moïnes et aux mendiants, fréquenter les églises et marmotter psaumes et rosaires. Mais, auparavant, je veux user gaiement de là vie.

— Gaston, la vie de l’homme est courte et fragile ; eile lui st Gonnée non pour être dépensée en folies, mis pour acheter le ciel. Je vous en conjure, au nom de votre âme, criez à Dieu merci!

— Quel ennuyeux compagnon ! qu’il soit en paradis!” s’écrie le jeune seigneur, irrité à la fois par ces instances et l’insuccès de la journée.

— Adieu Gaston, murmure le cavalier blanc. Pourquoi n’avez-vous point écouté celui qui voulait vous sauver ? ” En disant ces mots, il essuie une larme, étend

deux ailes blanches et prend son essor vers les cieux, laissait après lui un sillon de luinière.

Le chasseur comprend que son bon ange l’a quitté. Il regarde à sa gauche. Un frisson d’effroi parcourt ses membres, et la sueur de la mort couvre son visage: l’homme noir étend ses bras et le saisit. Il se sent transpercé par des griffes plus acérées ‘ue celles du vautour, plus puissantes que celles du lion. Il rugit de douleur et d’épouvante: il est tellement éperdu, qu’il n’a pas même lu pensée de crier vers Dieu, de se signer et d’invoquer Jésus. |

Le cavalier noir, tenant sa proie, frappe la terre de sa lance. Le sol gémit et s’entr’ouvre, laissant échapper un immense tourbillon de fumée. Une mer de feu bouillonne au fond d’un gouffre béant, et ses vagues brûlantes roulent d’infernales multitudes, dont on distingue les lamentations, les cris et les blasphèmes. Des flammes vertes, rouges et bleues, s'élèvent de l’abîme; elles s’agitent vengeresses autour du criminel chasseur ; elles se tordent et sifflent comme des serpents de feu.

“ Gaston, dit le cavalier noir en lançant son coursier dans le bouillant cratère; Gaston, tu m'as écouté pendant ta vie, tu m’appartiendras durant l’éternité.

— Malheur à moi, s’écrie le réprouvé, j’ai méconnu le jour du Seigneur et les conseils du bon ange !.. ”

Et l’abime se referme, en formant une hideuse et ginistre cavité : c’est le Oreux du Diable.

(HISTORIQUE

Ce jour-là nous avions fait ane petite partie de barres, en sortant du collège, et, comme une petite partie en amène toujours une grande, il était beaucoup plus tard que je ne l’aurais voulu quand je me décidai à rentrer à la maison.

De la nlace d’Armes à la rue des Tanneurs, où nous demeurions alors, je courus sans m’arrêter, mes livres dans ma ceinture, ma casquette entre mes dents. Toutefois, arrivé dans l’escalier, je pris haleine une minute, juste le temps d'inventer un mensonge pour faciliter mon entrée: sur quoi, je sonnai bravement. ‘ Bonjour, Daniel, me dit mon père en venant m’ouvrir ; tu viens bien tard, mon ami!” Je commençai à débiter mon joli conte avec effronterie, maïs le cher homme ne me laissa pas achever. et, m’attirant sur sa poitrine, il m’embrassa longuement et silencieusement. Moi qui m'attendais à une forte semonce, pensez si cet accucil me surprit. Ma première idée fut que nous avions du monde à dîner. — Je savais par expérience qu'on ne me grondait jamais ces jours-là. Mais en entrant dans

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UNE PREMIZRE DÉPÊCHE 79

la salle à manger, je vis tuut de suite que je m'étais trompé. Il n’y avait que trois couverts sur la table, celui de mon père, celui de la petite et le mien. “Est-ce que ma mère ne dîne pas avec nous? demandsi-je étonné.— Ta mère est partie, Daniel, me répondit mon père d’une voix douce; elle est à Narbonne, ton frère l’zbbé est très malade.” Puis voyant que j'étais devenu pâle, il ajouta pour me rassurer, presque gaiement: “Quand je dis très malade, c'est une façon de parler. On nous a écrit que l’abbé était au lit. Tu connais ta mère... Elle a voulu partir. En somme, ce ne sera rien... Allons, mets-toi là et mangeons.. Je meurs de faim.” Je m'attablai sans mot dire, mais j'avais le cœur bien gros, et toutes les peines du monde à retenir mes larmes en pensant que mon frère l’abbé était très malade.

Nous dînâmes tristement.… Nous étions loin les uns des autres... Personne ne parlait. La petite, perchée gur sa chaise haute, pataugeait librement dans son assiette sans qu’on 3’occupât d'elle; mon père man geait vite, buvait à grands coups, puis &'urrêtait su bitement, et songeait... Pour moi, immobile au bout de la table et comme frappé de stupeur, je me rappelais les belles parties de campagne que l’abbé me faisait faire iorsqu'il venait à la maison. Je le voyais retioussant bravement sa soutane pour m'’aphrendre à fran- :hir les fossés. Je me souvenois aussi du jour de #æ primière messe où toute la famille assistait; comme il était beau quand il se retournait vers nous les bras

étendus, disant: ‘‘Dominus vobiscum !”” d’une voix gi douce que ma mère en pleurait de joie.

Maintenant, je me le figuraiïs là-bas, dans cet affreux Narbonne, couché, malade, loin de nous, et ce qui redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c’est une voix que j’entendais me crier du fond de mon cœur: Dieu te punit, c’est ta faute; il fallait rentrer tout droit ! il ne fallait pas mentir ! Et, plein de cette effroyable pensée, que Dieu, pour me punir, allait faire mourir mon frère, je me désespérais en moi-même, disant: ‘Jamais ! non, jamais je ne jouerai plus aux barres en sortant du collège ! ”?

Le repas terrainé, on alluma la lampe et la veillée commença. Sur la nappe, au milieu des débris du dessert, la petite avait renversé sa bergerie et s’amusait en silence, tout heureuse de voir qu’on oubliait de la coucher; mon père lisait près d’elle.. Moi, j'avais ouvert la fenêtre et m'étais accoudé au balcon.

C'était un soir d’août. L'air était lourd, la chaleur accablante... On entendait des bonnes gens d’en bas rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Saint- Yves battre dans le lointain.

J'étais 1à depuis quelques instants, pensant à des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un violent coup de sonnette m’arracha du balcon brusquement. Je regardai mon pére avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le frisson d’angoisse et de terreur qui venait de m’envahir. “On sonne |! ” dit-il presque à voix basse,

— Restez, père, j'y vais! et je m'’élançai vers la porte.

Un homme était debout sur le seuil. Je l’entrevis dans l’ombre, me tendant quelque chose que j’hésitais à prendre: ‘C’est une dépêche!” fit-il... Une dépèche! grand Dieu [... Je la reçus en frissonnant, et déjà je repoussais la porte; mais l’homme la retint avec son pied, et me dit froidement : “T1 faut signer ! ”

—Ï[] faliait signer ! — “ Qui est là, Daniel ? ”” me cria mon père en ce moment.

Je répondis : ‘‘ Rien ! c’est un pauvre |”

Et, faisant signe à l’homme de m’attendre, je courus à ma chambre, je trempai ma plume dans l’encre, à tâtons, puis je revins.

L'homme me dit: ‘ Signez là 1”

Je signai d’une main tremblante, à la lueur des lampes de l’escalier ; ensuite je fermai ls porte et je rentrai, tenant la dépêche cachée sous ma blouse.— Oh! oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépêche de malneur ! Je ne voulais pas qu’un autre que moi pût te voir; car je savais ce que tu venais nous annoncer, et tu ne m’appris rien de nouveau,— entendstu, dépêche ? tu ne m’appris rien que mon cœur n’eût déjà deviné." C'était un pauvre ?” me dit mon père en me :ogardant. Je répondis sans rougir: “ C'était

un pauvre.” Et pour détourner les soupçons, je repris ma place à la croisée. J’y restai encore quelque temps, ue bogeant pas, ne parlant : , serrant contre ma poitrine ce papier qui me brûlait comme du feu... Par

moments, j’essayais de me donner du courage, je me disais: “Qu’en sais-tu ? c’est peut-être une bonne nouvelle ; … il est pcut-être guéri, etc.” Mais, au fond, je sentais bien que ce n’était pas vrai, que je me mentais à moi-même, que la dépêche ne disait rien de tout cela. Enfin, je me décidai à passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois à quoi m'en tenir.

Je sortis de la salle à manger lentement, d’un air d'indifférence ; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidité fiévreuse j’allumai ma lampe! et comme mes mains tremblaient en ouvrant cette dépêche de mort! et de quelles larmes brûlantes je l’arrosai lorsque je l’eus ouverte !... Je la relus vingt fois, espérant toujours m'être trompé; mais hélas! pauvre de moi! j’eus beau la lire et la relire, et la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que ce qu’elle avait dit d’abord et ce que je savais bien qu’elle disait :

“Il est mort! priez pour lui ! ”

Combien de temps je restai là, debout, priant, pleurant, me désolant devant cette dépêche ouverte, je l’ignore. Je me souviens seulement que les yeux me cuisaient beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre :e baïignai longuement mon visage; puis je rentrai dans la sa.le à manger, tenant dans ma petite main crispée la dépéche trois fois maudite... Et maintenant qu’allais-je faire ? Comment m’y prendre pour annoncer l’horrible nouvelle à mon père, et de quel

droit l’avoir gardée jusque-là pour moi seul ? N’eût-il pas mieux valu être allé droit à lui quand la dépêche était arrivée? Nous l’aurions ouverte ensemble; à présent tout serait dit! Or, tandis que je ruminais ces choses, je m’approchaïs de la table, et je vins m’asseoir à côté de mon père, juste à côté de lui. Le pauvre homme avait quitté son livre et jouait avec la petite. Je voyais sa bonne figure, que la lampe éclairait à demi, s’animer et rire par moments,et javais envie de lui dire : ‘Oh! non! ne riez pas, je vous en prie...”

Alors, comme je le regardais ainsi tristement, mon père leva la tête... Nos regards se rencontrèrent, et je ne sais pas ce qu’il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se décomposa tout à coup, qu’un grand cri jaillit de sa poitrine, qu’il me dit d’une voix à fendre l'âme: ‘Il est mort! n’est-ce pas?” que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous pleurâmes ainsi longuement, éperdus dans les bras l’un de l’autre, tandis que, près de nous, la petite jouait avec ia dépêche, l’horrible dépêche de mort, cause de toutes nos larmes !..

Ce que je vous conte là s’est passé voilà longtemps. Hélas ! voilà longtemps qu'il est couché dans l’affreux cimetière de Narbonne, mon pauvre abbé que j’ai tant aimé. Eh bien ! le croiriez-vous ? encore aujourd’hui, quand je reçois une dépêche, je ne l’ouvre jamais sans un frisson de terreur... Il me semble toujours que je vais lire qu’i est mort, et qu’à faut prier pour lui !

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