ALPHONSE DAUDET
Dans un petit village d’un des districts les plus pauvres de l'Irlande, vivait une pauvre veuve, à laquelle pour tout héritage son mari avait laissé deux enfants: deux filles, l’une âgée de trois ans, l’autre de cinq. Avec toute la peine du monde et avec des efforts inouïs, elle réussit à passer deux années de son pénible veuvage. Une nourriture malsaine et insuffisante, obtenue au prix d’un travail trop dur pour son corps délicat, avait fini par l’épuiser et par la jeter sur son lit de douleur ; la mort la prit en pitié et l’enleva dans quelques jours, sans beaucoup de souffrances, aux chagrins de ce monde.
La misère dans la commune était si grande que rien ne put être fait pour secourir les deux pauvres orphelines. Tous les voisins, quoique animés des meilleurs sentiments, avaient été eux-mêmes frappés par les conséquences terribles de la famine, et entendaient trop souvent pleurer leurs propres enfants deriandant en vain du pain, pour pouvoir songer À venir en aide À d’autres.
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“Si on pouvait seulement amener les enfants à Kilburn, un village situé à quelques lieues d'ici, dit un des voisins après que la pauvre mère fut enterrée : là, habite un frère qui ne pourrait pas refuser de prendre soin de ces enfants.
— Mais les choses sont aussi mauvaises là-bas qu'ici, répondit un autre, et je crains qu’elles ne s’en trouvent pas mieux.
— Il est impossible qu’il leur arrive pire qu'ici, où elles sont sûres de mourir de faim. En les envoyant à leurs parents, nous aurons fait notre devoir, Nous ne pouvons en aucun cas les garder ici.”
Un charretier qui allait non loin de Kilburn, prit par pitié les deux petites filles dans sa voiture. Lizzie avait sept ans maintenant, et Mary cinq ans. Les pauvres enfants restèrent l’une près de l’autre bien tranquilles dans la voiture et le charretier les regardait à peine. Vers l'après-midi, ils atteignirent l'endroit où la voiture devait changer de route. L'homme les fit descendre, leur indiqua le chemin à gauche et leur dit d'aller tout droit sans quitter la grande route et qu’elles arriveraient dans deux heures à peu près à destination. Il les quitta. Les enfants pleurèrent amèrement en lui disant adieu, et autant qu'elles purent apercevoir le chariot de l’homme, elles ne le quittèrent pas des yeux; une fois qu’il eut disparu, les enfants recommencèrent à pleurer.
Liwie fut la première qui cessa de pleurer; elle prit la main de sa petite sœur qui s'était assise sur l’herbe
et lui dit: ‘ Lève-toi, Mary, nous ne devons pas rester ici si nous voulons atteiudre Kilburn. Nous ne pouvons rester sur la grande route.
— J'ai si grand’faim, sanglota Mary, nous n’avons rien mangé de la journée.”
Les enfants étaient bien faibles, et pouvaient à peine avancer. Elles cheminaient en se tenant par la main et en chancelant sur leurs jambes fréles. Enfin, Lizzie aperçut une maison qu’elle montra à sa sœur, mais elles avaient encore plus d’un quart d’heure de marche, avant d'arriver à la ferme, car c’en était une. Elles hésitèrent à entrer dans la cour, car elles n’avaient jamais mendié auparavant, malgré leur misère.
Arrivées à quelques pas de la maison, elles entendirent le fermier gronder violemment un de ses hommes; ensuite il rentra dans la maison, referma avec fracas la porte sur lui, à faire vibrer les carreaux des fenêtres, tout en continuant à gronder. Les enfants, effrayées, se tinrent auprès de la porte jusqu’à ce que la voix cessât ses vociférations. Alors Lizzie ouvrit la vorte et les deux enfants entrèrent. Le fermier était {ssis dans un fauteuil auprès du feu.
“Eh bien! que voulez-vous? demanda-t-il brusquement aux enfants, qui avaient trop peur pour pouvoir proférer une! parole et lui raconter leur misère. Me pouvez-vous pas parler ?” dit-il, de plus en plus farieux.
Lizzie s’armant de courage répondit enfin bien doucement :
“Oh! si vous étiez assez bon pour nous donner le moindre petit morceau à manger, un tout petit morceau de pain, ou quelques pommes de terre.
— C'est ce que je pensais, hurla le fermier. J'étais sûr que vous étiez des mendiantes, quoique vous ne partissiez pas appartenir à ce voisinage. Nous en avons bien assez ici, et nous ne tenons pas à ce qu’il en vienne d’autres endroits. Nous n’avons pas de pain pour nous-mêmes par ces temps durs. Vous n’aurez
rien ici. Allez-vous-en.”
Les deux enfants terrifiées se mirent à pleurer,
“Cela ne vous servira à vien, continua l’homme, ces séductions-là me sont connues et n’ont rien de nouveau pour moi. Que vos parents vous nourrissent, mais ils préfèrent, sans doute, faire les paresseux que de gagner leur vie par un travail honnête.
— Nos père et mère sont morts, répondit Lizzie.
— Je sais, dit le fermier ; lorsqu'on envoie les enfants mendier, leurs père et mère sont toujours morts,
ou tout au moins le père. C’est une excuse pour demander la charité. Allez-vous-en, et ce tout de suite.
— Nous n'avons pas mangé le moindre morceau de toute.la journée, plaida Lizzie. Nous sommes si fatiguées que nous ne pouvons plus bouger. Donnez-nous de grâce un peu de pain, nous avons si faim.
— Je vous ai dit que je ne vous donnerais rien. Les mendiants ne reçoivent rien ici.”
Le fermier se leva et regarda les enfants d’un air menaçant. Lizzie se précipita vers la porte, entraînant