X76 LES RÉCITS
— Vous n'avez plus de soutien , par conséquent ?
— Aucun , et cependant je suis bien vieux.
— Vos filles sont coupables , vous les avez maudites, sans doute?
— Les maudire! Je n'en ai jamais eu la force.
— Elles le méritent , et il faut qu'elles soient punies. Écoutez : le jour où , dans votre juste colère , vous prononcerez contre elles des paroles funestes , leur châtiment commencera ; à leur vie de mollesse et de plaisir succédera une vie laborieuse et pleine de souffrances.
— Elles n'ont rien à craindre de ma colère î longtemps elles pourront jouir de leur félicité , si toutefois c'est de la félicité que de vivre loin de sa famille.
— Vous êtes indulgent , brave Barlon ; mais vous changerez : avant un an vous aurez maudit vos enfants.
— Je mourrai plutôt.
— Vous ne mourrez pas, honnête fermier, et vous serez vengé. C'est moi . Famma , qui vous rassure... »
Le vieux Barlon continua d'abattre du bois, s'inquiétant fort peu de la prédiction de l'inconnue. Quelques mois après, se trouvant seul dans la campagne , occupé à moissonner, il éprouva une si grande fatigue, qu'il tomba par terre et se mit à déplorer son triste sort. Insensiblement ses pluinlus devinrent amèrcs , et , dans un moment
d'indignaiion , il s'écria: « Que les enfanls qui m'out abandonné soient maudites I C'est vous, Lucile et Anna , qui êtes cause de toutes mes infortunes... »
A peine ces paroles furent-elles prononcées, que la vieille femme appelée Famma , qui lui avait parlé dans le bois peu de temps auparavant, se présenta à lui , en disant : «< Barton I vous venez de maudire vos filles -, elles sont maintenant bien à plaindre. Les fêtes ont cessé pour elles ^ leur beauté a disparu ; elles gémissent dans les rudes travaux des champs...
-—Que je suis malheureux! dans un moment d'oubli j'ai perdu mes pauvres enfants! Hélas! je souffrais tant ! Infortuné Barton ! voilà une nouvelle peine ajoutée à les chagrins.
— Vos maux finiront , bon fermier, et avant peu vous reverrez votre fils.
— Mon fils !
— Oui , Richard , votre enfant bien-aimé.
— Mais il est aux Indes! Elle est immense, la mer qui nous sépare...
— Ce n'est qu'un ruisseau aux yeux du Seigneur, et son souffle puissant peut nous la faire traverser en quelques heures. Courage et patience. Je leviendrai vous voir. »
Barton, cependant, ne pouvait se consoler d'avoir maudit ses filles , et en soupirant il revint à sa cabane. Il se disposait à se coucher, lorsque la
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voix de son fils se fit entendre au dehors. Le fermier courut à sa porte et ne vit personne. Il crut s'être trompé , et il rentra ; mais à peine fut-il monté sur son lit, que la même voix frappa ses oreilles; mais cette fois elle était plaintive.
« Qu'y a-t-il donc ? se dit en lui-même le fermier. Est-ce que par hasard mon pauvre Richard serait attaqué par des brigands ? Allons à son secours... »
Barton se couvrit de ses vêtements, prit une pioche et s'élança dans la campagne. Les gémissements redoublaient : il courut vers le lieu d'où ils semblaient partir, et au bout de quelques minutes il arriva dans un bois. A la lueur dune faible lumière , il aperçut son fils étendu par terre et sur le point de succomber sous les coups de plusieurs brigands : à cette vue , Tindignation s'empare de lui , il se précipite sur les assassins , les renverse , et en frappe deux mortellement. Richard put alors se relever et mettre les autres voleurs hors de combat. Il tombe ensuite dans les bras de son père . en s'écriant : « Vous m'avez arraché à une mort certaine. Mais vous ignorez que ces brigands avaient l'intention d'aller vous poignarder dans votre lit après m'avoir fait rendre le dernier soupir, (iarrottons ceux qui respirent encore; demain nous les livrerons à la justice.
— Je n'ai point de cordes ici; allons, mon cher Richard, en chercher dans ma cabane. »
Ricliard suivit le fermier, qui le pria , chemiu faisant , de lui raconter ses aventures.
« Elles ne sont pas longues , répondit le jeune militaire. Vous savez que je fus entraîné, par de féroces soldats, sur des vaisseaux qui faisaient voile pour les Indes ; longtemps il me fut impossible de me résigner à mon sort , et l'abandon dans lequel vous restiez m'arracha bien des larmes amères. Cependant, arrivé aux Indes, je fis bravement mon devoir et me montrai un digne soldat : j'eus l'occasion de me signaler dans une guerre , et j "obtins , un an après , le grade d'officier ; regardez, j'ai l'épée au côté. J'aurais pu m'élever plus haut; mais je pensais toujours à vous, mon bon père , et je refusai ce que la fortune m'offrait. Je demandai mon congé , je l'obtins avec beaucoup de peine, et je m'embarquai pour TAngleterre. Arrivé à Londres, je n'y fis pas long séjour^ ilme tardait de vous embrasser. Je n'étais plus qu'à une petite distance de votre maisonnette , qu'on m'avait indiquée au village voisin, quand je fus assailli soudainement par une bande de brigands qui me jetèrent par terre en me disant qu'il fallait mourir ; qu'ainsi l'avait ordonné le seigneur Culloden , que je ne connais nullement et à qui je n'ai jamais fait le moindre mal. Toute résistance m'était interdite : je vous implorai , vous m'entendîtes , je ne sais comment , et vous m'avez délivré des mains des brigands. Dieu soit loué de sa mi-
séricorde; nous serons heureux maintenant, mon cher père, car je rapporte un peu dargent qui nous aidera à relever noti'e ancienne maison et à racheter les champs .que la misère vous a forcé de vendre.
— 0 mon fils , que je l'embrasse! Tu ne saurais croire combien je suis joyeux. Quelle douleur j'eusse éprouvée si les monstres t'avaient donné le coup mortel I Ohl non. je n'aurais point survécu à cette dernière infortune I Je t'avoue que je ne comprends rien à Taventure de cette nuit ; quel est donc ce seigneur Cullodcn ? C'est un nom inconnu dans cette contrée. Au reste , tout ce mystère s'éclaircira en présence de la justice. Nous voici arrivés; prenons des cordes solides, et retournons promptement lier les coupables. »
Munis de cordes , le fermier et son fils retournèrent au bois ; mais ils cherchèrent vainement les brigands , ils avaient disparu. 11 ne restait pas môme, à l'endroit où la lutte avait eu lieu , une seule goutte de sang.
« Voilà qui est prodigieux ! s'écria le fermier.
— .Te n'y comprends pas grand'chose , ajouta Richard. Sans doute, ce bois est enchanté.
— Il faut que le seigneur Culloden soit bien puissant pour soustraire ainsi ses complices à la justice des hommes. S'il s'est déclaré noire ennemi, nous sommes perdus; il nous faudra quitter ce pays.
— Soyez uanquilles , reprit une voix grêle et cassée. Le seigneur CuUoden ne pourra rien sur vous. Lui et les siens ont pour toujours quitté celle contrée. »
Barton et Richard , étonnés, se retournèrent et virent à quelques pas une femme très-agée, et soutenue par une canne à pomme divoire. Barton reconnut Famma, qui lui avait déjà fait plusieurs prédictions ; et il la salua profondément.
(( C'est bien , cest bien, maître Barton, vous reconnaissez toujours celle qui vous a été de quelque utilité. Vous voilà réuni à votre fils. J'espère que vous serez dorénavant le plus joyeux des hommes ; il ne vous manque plus rien pour être parfaitement heureux.
^ Et mes pauvres fdles , Lucile et Anna ?
^ Vous y pensez toujours ?
^ Toujours.
^ Vous leur pardonnez donc leur conduite
passée ?
— Oh î de tout mon cœur.
— Allons , un peu de courage , de patience : un jour vous les reverrez.
^ Attendrai-je longtemps, ô ma bienfaitrice ?
— Je ne sais, mais il faut espérer qu'avant un an elles vous seront rendues. Écoutez , en deux mots ie vais vous conter leur histoire. Elles ont été entraînées loin de chez vous par le seigneur CuUoden, qui est un puissant baron de VÉcosse, ayant à ses
ordres une foule de génies malfaisants. Arrivés dans les beaux domaines du baron , elles ont été fêtées et traitées en princesses ; mais les bals, les banquets splendides n'éloignent pas les remords ; Lucile et Anna ne tardèrent pas à se repentir de leur faute. Plusieurs fois elles tentèrent de s'échapper du château où elles étaient confinées ; mais on veillait sur elles avec soin, et tous leurs projets ne purent jamais être exécutés. Mais vint le jour où vous les avez maudites; à peine les paroles funestes étaient-elles sorties de votre bouche, que Lucile et Anna furent libres. Elles quittèrent le château sans avoir été aperçues, et errèrent dans les campagnes , cherchant la route de TAngleterre. Elles vous diront, lorsqu'elles seront ici, tout ce qu'elles ont souffert durant leur long voyage; il suffît que vous sachiez qu'elles expient cruellement leur faute , quelles ont perdu toute leur beauté. Jamais vous ne pourrez les reconnaître sous la forme qu'elles ont prise, bien malgré elles, vous devez le croire. Cependant le seigneur Culloden, apprenant leur fuite, mit tout son monde sur pied et remua les campagnes en tous sens pour les retrouver. Ses peines fiu'ent perdues. Se doutant à la fin quelles pouvaient s'être cachées en Angleterre . il envoya dans ce royaume une foule do génies malfaisants, chargés de les lui ramener, et surtout d'empêcher le retour de Richard dans la Crande-Bretague , car il savait
que, si votre fils revenait auprès de vous, son pouvoir était anéanti , et Lucile et Anna échappaient pour toujours à sa domination. Vous comprenez maintenant pourquoi Richard a été attaqué , pourquoi on avait même résoUi votre perte. Vos ennemis ont échoué, soyez tranquille à l'avenir. Voilà , mon brave Barton, ce que j'avais à vous dire.
— Comment, ô ma bienfaitrice, pourrai-je m'acquitter envers vous ?
— A propos, puisque vous êtes si bien disposé à mon égard, je vous demanderai un service, maître Barton.
— Je suis tout à vos ordres. Si vous avez même besoin de l'aide de mon fils Richard , il est prêt à vous défendre envers et contre tous avec sa belle épée, car il est officier du roi d'Angleterre, mon cher Richard I
— Vous avez bon cœur tous les deux, je le sais ; mais il ne s'agit pas de se battre pour moi. Je désirerais seulement que vous prissiez à votre service une de mes servantes ; voici pourquoi et dans quel but : elle s'entend fort mal aux travaux de la campagne, et comme j'ai de belles moissons à faire dans un an, je voudrais qu'elle pût m'être lUile à cette époque. Vous la dresserez facilement, je n'en doute pas, et vous me la renverrez dans (jualre mois adroite, laborieuse, et au courant du travail des fermes. Après elle, vous recevrez une autre servante que vous formerez aussi, et que je
reprendrai également au bout de quatre mois. Toutes deux sont sourdes-muettes. Ne vous inquiétez pas des larmes qu'elles répandront bien souvent en vous regardant.
— Nous ferons tout ce que vous voudrez , répondit le fermier, et je crois que vous serez contente de nous.
— Je n'en doute nullement, aussi je vais vous confier tout de suite Laide-à-voir ; elle nest pas belle, son nom vous lindique. Laide-à-voir, approchez... »
De derrière plusieurs arbres sortit à l'instant une jeune fille hideuse à voir; elle était toute courbée, et une grosse bosse apparaissait sur son dos. Elle leva t!"istement ses regards sur le fermier et Richard , puis se mit à pleurer.
((Consolez-vous, pauvre Laide-à-voir, lui dit liarton , vous ne serez pas trop mal avec nous.
— Elle ne vous entend pas, reprit la vieille femme. Vous ne pouvez lui parler que par signes. Je suis la seule personne qu'elle comprenne... Adieu, Barton; adieu, Richard. Et vous, Laide-àvoir, obéissez exactement à vos nouveaux maîtres.^)
La mystérieuse Famma disparut.
Barlon et son fds retoui'uèrent à la cabane , où les suivit la malheureuse sourde-muette. Quand le fermici' eut racheté tous les biens qu il avait vendus, il s'appliqua à bien instruire la servante qui lui avait été confiée. Il la traita toujours avec une
grande douceur, et jamais il n'eut à sen plaindre. Laide-à-voir travaillait avec une incroyable ardeur ; on voyait que tout son désir était de plaire au fermier et à son fils; quand ces derniers lui témoignaient leur satisfaction, elle se mettait à les regarder avec mélancolie et à pleurer amèrement. Au bout de quatre mois, Famma reparut , suivie de son autre servante.
(( Je suis contente de vous , dit-elle à Barton ; je sais tout ce qui s"est passé , et vous avez fait de ma servante une excellente travailleuse. Je suis aussi très-satisfaite de vous, ma chère Laide-àvoir; c'est pourquoi vous allez revenir dans ma maison, où vous serez bien traitée... C'est à votre tour, Fleur-fanée , de vous bien conduire... »
Fleur-fanée, qui était aussi hideuse que la servante à laquelle elle succédait, fit une profonde révérence , et ne put retenir ses larmes à la vue de Richard et du fermier. Elle embrassa plusieurs fois Laide-à-Yoir, et s'en alla travailler aux champs aussitôt que sa maîtresse se fut éloignée. Elle ne fut pas moins active que sa compagne, et lorsque, après quatre mois deséjour chez Barton, elle rentra sous le toit où vivait Laide-à-voir, Famma lui dit: « Ma fille, je n'ai que des éloges à vous donner. Vous et voti'ô soeur vous avez mérité d'être récompensées. Je von:3 accorde la parole. Je vous promets de vous condui'r^- ^^""^ quelques mois à une fête superbe où vous vous a.r^^serez beaucoup.