RICHARD
Mon père, vous n'avez que trop raison, mais je crains bien que votre leçon ne soit perdue.
LUCILE
Quand il en serait ainsi, quel grand malheur s'en suivrait-il donc ?
AWA
Nous sommes assez grandes pour savoir ce que nous avons à faire.
BARTOX.
Hélas I je m'aperçois que j'ai été trop indulgent ; je veux redresser le chêne quand il est devenu grand et robuste. Mais, quoi qu'il en soit, dès aujourd'hui je mets delà réforme dans votre toilette. Tout ce qui sera refusé à mes prières, ma volonté l'obtiendra. »
Anna et Lucile, irritées des paroles de leur père, sortirent sans répondre un seul mot et s'enfoncèrent dans un petit bois voisin pour y causer à l'aise.
<( Kh bieni ma chère Anna, dit Lucile. que
penses-tu des menaces qui nous ont été adressées?
— Qu'elles ne m'effraient nullement.
— Quant à moi , je puis l'assurer qu'elles ne me feront pas changer de conduite; il serait beau de voir Lucile s'habiller en villageoise , courir les champs pour moissonner ou couper l'herbe I
— Nos mains blanches seraient bientôt noircies.
— Et nos frais visages ne tarderaient pas à être brûlés par le soleil I
— A quoi nous servirait d'être belles?
— Pourquoi nous serions-nous donné tant de peine pour être aimables, légères , pour avoir des manières gracieuses et séduisantes?
— Oh I jamais je ne pourrai me résoudre à perdre le fruit de tant d'années de travail.
— J'aime trop mes belles robes et mes eaux de senteur.
— Notre père et Richard connaissent bien peu notre mérite...
— Ils croient sans doute que nous devons végéter toute notre vie dans une triste campagne...
— Que le sort nous destine à être fermières.
— C'est gentil vraiment!...
— C'est à en lever les épaules de pitié...
— Moi j'en gémis de tout mon cœur, car enfin comment nous soustraire à la volonté de notre père ?
— C'est enibariassant, je l'avoue; mais il faudra bien qu'on nous cède.
' — Ou je quitte le toit paternel.
— Et nous allons vivre au sein des villes.
— Puisse ce bonheur nous arriver bientôt! mais qu entends-je? le feuillage est agité. 0 ma sœur! quel est ce brillant cavalier qui s'avance vers nous ? »
Un cavalier venait de se montrer en effet, il suivait un étroit sentier qui le conduisit auprès des deux sœurs. Il s arrêta, descendit de cheval , et leur dit en ôtant respectueusement son chaperon :
« Suis-je encore éloigné de la maison du fermier Barton ?
LLCILE.
Vous n'en êtes qu'à trois cents pas.
LE CAVALIER
Jen suis fort aise, car il y a longtemps que je cherche sa demeure sans pouvoir la trouver ; on dit qu'il possède deux filles charmantes, mais je suis sur qu'elles sont moins belles que vous.
AWA
Elles nous ressemblent beaucoup.
LLCILE.
Nous vous dirons même tout de suite la vérité, nous sommes les filles du fermier 5 nous allons vous guider chez notre père.
LE CAVALIER
Cela est tout à fait inutile maintenant. Je ne venais dans ce pays-ci que pour vous seules. On parle au loin de votre beauté , de votre esprit ; j'en ai voulu juger par moi-même , et je vois que votre réputation est bien au-dessous de votre mérite.
LUCILE
Vous êtes trop honnête.
LE CAVALIER
Pouvez-vous vivre dans une semblable solitude, vous qui méritez les hommages de toute la terre ? Pourquoi n'allez-vous pas au sein des grandes villes prendre la place qui vous est due ? Si vous voulez me suivre , je vous promets l'existence la plus agréable et la plus glorieuse. Vous nagerez au sein des délices. Autour de vous ce ne seront que fêtes brillantes, que festins magnifiques. Vous habiterez un palais superbe , vous aurez à vos ordres de nombreux serviteurs ; vos volontés seront exécutées plus promptement que celles des reines 5 enfin votre parure sera la plus riche de l'univers ; les diamants pareront vos têtes, et vos pieds seront enchâssés dans des brodequins d'or. Je suis le seigneur Culloden, le baron le plus généreux, le plus puissant de toute la Grande-Bretagne. Je vous laisse dix minutes pour réfléchir : consultez-vous .
car je ne veux pas que vous me suiviez à contrecœur. »
Le cavalier se relira à l'écart.
« Ma clière Anna, dit Lucile , notre mérite est enfin reconnu, ^'ous triomphons aujourd'hui: profiterons-nous de notre victoire ? Resterons-nous dans cette affreuse solitude, ou partirons-nous avec le riche étranger ?
— Lucile, l'incertitude serait un crime : entre linfortune et le bonheur , entre l'obscurité et la gloire doit-on jamais balancer? Partons I partons au plus tôt. Notre père n'a plus besoin de nous.
— Nous pourrons toutefois le servir et lui envoyer du sein de notre opulence de quoi se bâtir une maison un peu plus commode que la sienne.
— Sans doute ; mais nous ne rengagerons jamais à venir nous visiter à la ville.
— 11 nous ferait honte , car il a des manières qui ne sont point reçues dans le monde élégant.
— Notre résolution est bien prise ; nous suivons le seigneur Culloden. As-tu jamais entendu prononcer ce nom ?
— Jamais. Comment pouvions-nous le connaître dans cette pauvre campagne? Ce n'est point eu vivant auprès de quelques petites villageoises qu'on apprend les noms des grands seigneurs de l'Anglfierre.
— Mais où est-il, notre sauveur? il peut venir, nous sommes prêles. Ah I le voici : il est soucieux ,
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il semble redouter une réponse peu favorable à ses désirs. Allons à lui, et rendons-le joyeux en lui IViisant connaître notre résolution. »
Les deux sœurs se levèrent et dirent au cavalier : « Seigneur, votre proposition est acceptée avec reconnaissance. Nous sommes toutes disposées à vous suivre.
— Je savais , leur répondit le cavalier , que vous répondriez à mes vœux ; vous avez trop d'esprit pour repousser la félicité qui s'offre à vous... Thomas, venez ici... »
Un jeune page sortit à Tinstant du bois , conduisant par la bride deux superbes paleCrois, sur lesquels se placèrent les deux sœurs. On s'éloigna ensuite en suivant le sentier qui aboutissait à une grande route. Ari'ivés sur cette route, les coursiers partirent au galop vers la demeure du seigneur CuUoden.
Cependant le fermier Barton s'inquiéta vers le soir de l'absence de ses filles^ il dit à son fils Richard :
« Je crains bien que tes sœurs n'aient fait quelque folie : elles s'en seront allées à la fête du bourg voisin pour se consoler des reproches que je leur ai adressés. Tu agirais 'eu bon frère si tu le rendais au bourg, afin qu'il ne leur arrive pas malheur à leur retour.
— Je pars tout de suite, mais je désespère de les rencontrer. Depuis plusieurs jours, elles m'ont
donné à entendre que , si l'occasion se présentait , elles n'hésiteraient pas à nous quitter ^ car, hélas! ne nous faisons pas illusion , elles ne nous aiment plus-, la vanité et l'amour de la parure et des plaisirs ont détruit dans leur cœur les plus doux sentiments.
— Oh I non , mon fils , elles ne sont pas coupables à ce point , j'espère qu'elles abandonneront peu a peu leurs mauvaises habitudes, qu'elles redeviendront ce qu'elles ont été dans leur enfance , modestes , laborieuses et simples comme leurs compagnes. »
Richard hocha tristement la tête et se mit en route pour le bourg où son père l'envoyait. 11 en revint le lendemain de grand matin, mais sans avoir pu découvrir ses sœurs, comme vous le pensez bien. Le fermier, en le voyant entrer seul dans sa maison , poussa un cri de douleur , et tombant dans les bras de son fils : « Mon cher Richard , dit-il, nous sommes abandonnés! Malheureuses filles, puisse le Ciel ne pas vous punir I puissiezvous ne pas gémir un jour sur votre conduite criminelle I J'en mourrai de chagrin, mon ami, car je les aime tanti 0 Lucilel ô Annal Est-ce donc pour toujours que vous vous êtes éloignées de moi?... ))
Richard eut beaucoup de peine à calmer la douleur de son père; il n'y réussit qu'en promettant de ramener tôt ou tard , sous le toit paternel , ses
sœurs fugitives. Mais il avait promis chose bien difficile, car, après plusieurs années de recherches, il ignorait encore le heu où s étaient retirées Lucile et Anna. Peut-être il eût fini par les découvrir sans une nouvelle infortune qui vint frapper la famille du fermier. La guerre afiligeait alors l'Angleterre ; plusieurs partis puissants désolaient toute l'île et répandaient la terreur de toutes parts. Quelques troupes s'avancèrent dans les campagnes qu'habitaient le fermier et son fils , et mirent le feu aux moissons. Les villageois se soulevèrent et voulurent les repousser; mais ils furent vaincus et traités dès lors en véritables ennemis. Les flammes incendiaires s'élevèrent de tous côtés, et la ferme de Barton ne fut pas épargnée; pour comble de malheur , Richard fut contraint de s'enrôler et de s'embarquer pour les grandes Indes avec les cruels soldats qui avaient ruiné son père.
Barton , resté seul , mena dès ce moment une vie bien triste et bien misérable. Un jour qu'il abattait du bois dans une foret voisine de la pauvre cabane qu'il avait bâtie sur l'emplacement de la ferme, une vieille femme, d'un aspect assez agréable, s'approcha de lui et l'interrogea sur son existence.
« Je suis, bonne dame, répondit-il, le plus infortuné des hommes. Aies deux filles m'ont délaissé , les soldais m'ont ruiné et m'ont enlevé le meilleur des fils.