NEUVIEME SOIREE
Zinaim et Kidda. ou Itsjeanes Hébreux.
M. de Nanleniî dit à ses enfants lorsqu'ils furent réunis dons le salon : « Qui portera la parole ce soir?
GEORGES
Ce sera vous, mon père, puisque M. Lecointe est absent.
M. DE ]\Ai\;TEUIL.
Mais tu ne fais donc pas attention à la toux violente qui s'est emparée de moi depuis ce matin ? Elle interrompra plus d'une fois votre orateur d'aujourd'hui.
GEORGES
J'oubliais , en effet , que vous étiez pris par la gorge. C'est bien dommage qu'on ne puisse se charger des maux d'autrui : je vous demanderais votre toux , et vous prierais en même temps de nous conter une histoire. Puisqu'il n'en peut être
ainsi , nous nous adresserons à notre bonne mère ; elle a toujours des choses si douces à dire à ses enfants , qu'on ne cesse de lui en demander.
MADAME DE \A\TEUIL.
J'en suis fâchée, mon fils, mais je serai silencieuse ce soir.
AWA
Eh bien , c'est joli I Personne ne veut raconter \ si l'on s'obstine plus longtemps, je prends la parole , et je vous ennuie tous à dormir debout.
M. DE \A\TEUIL.
Nous te prenons au mot.
ERNEST
11 n'y a pas à se dédire. Nous ne sortons pas d'ici qu'Anna n'ait donné sou conte , sa légende ou son histoire , peu importe.
Vous me pressez fort : heureusement que j'entends du bruit : c'est M. le curé qui approche , il me tirera volontiers dn péril. »
M. Lecoinle arrivait en effet. II fut bientôt au courant de ce qui se passait. Anna sut Vinléresser fucilement à sa cause ; elle le pria de la sauver du mauvais pas où elle était tombée par son imprudence, Cl il consentit à prendre la parole, mais à condition qu'elle apporterait son récit le dimanche
suivant. Anna fit quelques petites difficultés, puis se rendit, car elle voyait devant elle toute une semaine, et espérait que pendant ce temps on oublierait son petit conte.
Voici l'histoire que raconta M. Lecointe : « Le jeune Hébreu Zinaïm et sa sœur Nidda erraient à rapproche de la nuit dans les plaines de TAssyrie. C'était aux jours de la colère du Seigneur, alors que les Hébreux étaient traînés dans Texil et la captivité. La tristesse était répandue sur le visage de Zinaïm , et des larmes coulaient des yeux de Nidda. De temps en temps, ces deux jeunes infortunés levaient leurs regards au ciel et s'écriaient douloureusement en se frappant la poitrine : « Seigneur I Seigneur! ayez pitié de nos maux. Que votre colère ne nous poursuive pas plus longtemps sur les terres de vos ennemis! »
A ces paroles , ils laissaient retomber leur tête sur leur poitrine: leurs pas devenaient plus languissants 5 ils livraient de nouveau leur ame aux plus affligeantes pensées.
Depuis une heure ils suivaient le cours d'un ruisseau, lorsqu'ils le quittèrent soudain pour se diriger vers une colline dont les arbres touffus devaient leur offrir un abri pour la nuit. Arrivés sur son plateau , ils cueillirent quehjues dattes pour apaiser leur faim , puis s'assirent à terre en soupirant.
Une jeune filîc qui se reposait à quelque dis-
lance sous un berceau, les entendit et s'approcha deux :
" Vous gémissez, jeunes voyageurs! Levez-vous et venez avec moi. Nous avons un lit pour ceux qui n'en ont pas , et mon père a des consolations pour les Hébreux, qui sont ses frères. ))
Zinaïm et sa sœur suivirent aussitôt la jeune fille , qui les conduisit vers une maison assez vaste et environnée de bosquets. Un vieillard vénérable était assis à quelque distance de sa porte sur un banc de gazon. Il tenait une lyre entre ses mains et se disposait à chanter un hymne au Seigneur. Sa fille voulut l'interrompre dans son prélude, mais Zinaïm la pria de s'arrêter. « Laissez venir à notre àme, je vous en prie, lui dit-il, les douces paroles de votre père. Il nous sera si agréable d'entendre une lyre et un Hébreu répétant un chant de notre patrie I... »
La jeune fille s'arrêta donc derrière un arbre , et le vieillard chanta son hymne de chaque soir au Dieu créateur de toutes choses. Lorsqu'il eut fini, sa fille courut à lui en disant :
« Mon père, je t'amène deux jeunes Hébreux. Vois comme ils sont tristes I Hélas I ils sont orphelins, sans doute. .
— Venez , mes enfants, s'écria le vieillard en tendant les bras à Zinaïm, tandis que sa fille recevait Nidda dans les siens, venez vous reposer auprès de moi. Tout ce que je possède est à vous ;
ma chère Eïla va vous offrir les mets qui pourront vous plaire. Je suis Hébreu comme vous; mais il y a longtemps que j*ai quitté ma patrie. J'ai rencontré ici la richesse et le repos, et, quand je le puis, je rends service à mes malheureux compatriotes. Je sais les affreux désastres qui viennent de fondre sur Jérusalem , et je prie le Seigneur de m' envoyer quelques-uns des exilés que les vainqueurs chasseront en Assyrie, car il me sera facile de les protéger et de leur faire du bien. »
Cependant Eïla, qui s'était éloignée un instant afin de disposer toutes choses pour le repas du soir, reparut suivie de plusieurs serviteurs , apportant les mets les plus délicats. Zinaïm et JNidda mangèrent peu. Quand leur repas fut fini, Elzéar, c'était le nom du père d'Eïla , dit à Zinaïm : a Mon fils, faites-moi connaître vos malheurs. Soulagezvous d'une partie de vos chagrins , afin de rendre votre sommeil plus doux. Voici l'heure où l'on raconte volontiers ses peines : tout est tranquille autour de nous ^ parlez , un ami vous écoute. »
Eïla se plaça à côté de Nidda, et Zinaïm commença en ces termes le récit de ses maux :
« Vous savez déjà , vénérable vieillard , les infortunes de notre patrie : il est inutile que je vous rappelle les causes de sa ruine déplorable. Le Seigneur, irrité par nos péchés, a envoyé contre nous nos plus redoutables ennemis : nous avons été vaincus, et Jérusalem a été profanée ,
livrée au pillage. Ses enfants furent contraints de Fabandonner , et ils partirent pour Tesclavage. Mon père éiait l'un des plus célèbres parmi les Hébreux. Un des premiers , il était accouru au secours de sa patrie en danger. Renfermé dans Jérusalem, combattant nuit et jour sur les murailles, il en retarda la chute de quelques mois. Quand il fallut s'éloigner de la ville du Seigneur, il cacha ses pleurs et s'efforça de consoler et de ranimer ses compatriotes infortunés, se dirigeant vers l'Assyrie. Ce n'était qu'au sein de sa famille qu'il perdait toute sa fermeté d'àme. Alors l'avenir lui apparaissait triste et menaçant ; il me pressait contre son cœur, et me répétait en pleurant : «< Mon fils , mon cher Zinaim , promets-moi de ne jamais te séparer de la sœur et de lui servir de père , si jamais il arrive que vous soyez privés l'un et l'autre de votre père. »
Touché de sa douleur, je l'assurai que rien ne pourrait jamais m'éloigner de Nidda, et que, pour la défendre, je verserais jusqu'à la dernière goutte de mon sang. En m'enteudant parler ainsi , il me pressait avec plus d'affection contre son cœur, et me prodiguait les noms les plus doux.
Cependant un complot s'était formé parmi les captifs au moment où nous entrions en Assyrie. Mon père en était le chef. Voulant nous soustraire au danger qu il allait courir, il nous fit partir la nuit en secret avec Liana, qui nous servait de
mère depuis que la nôtre n'était plus. Hélas I nous ne le revîmes plus , car nous nous égarâmes. Quelle a été rissue du complot? Je l'ignore.
LE VIEILLARD
Mon fils , il n a pu réussir , il n a servi qu'à faire resserrer les liens des malheureux captifs. Quelques-uns ont pu s'échapper , toutefois après avoir vaillamment combattu. Votre père est sans doute de ce nombre.
ZINAÏM.
Dieu le veuille , et puissions-nous le revoir I Séparés de lui , nous errâmes quelque temps au milieu des plaines, et nous nous mîmes ensuite à l'abri d'un violent orage qui éclata tout à coup dans un bois épais où ma sœur et Liana s'endormirent. 11 me fut impossible de fermer mes paupières: d'affligeantes pensées me tourmentèrent pendant toute la nuit. Au lever de l'aurore, je m'avançai dans les plaines pour regarder si mon père ne venait pas; je l'attendis vainement, et il ne me fut plus permis de douter de notre malheur. Mon père nous était enlevé , et le Ciel désormais devait être notre unique soutien. Je me jetai à genoux , et tournant mes yeux et mon cœur vers ri^^ternel : « Dieu de mes pères, m'écriai-je, prends pitié de notre infortune I Couvre de tes ailes la sœur et l'amie qui me restent I Si lu dois