I.a veriuouse Sophie pleura beaucoup en lisant
cette lettre , et, pour la première fois , elle désespéra de son frère.
En effet , Jules s'abandonna sans retenue à ses anciennes passions , il renoua ses liaisons funestes avec ses dangereux amis. Il devint joueur , débauché; et, dans un luxe extraordinaire, il dissipa rapidement une grande partie de sa fortune. L'homme qui Tavait égaré se nommait Urville ; je vous ai déjà dit qu il avait les dehors les plus séduisants , mais qu'en son cœur il nourrissait une haine implacable contre la religion. C'était un impie qu'aucun frein n'était capable d'arrêter au milieu de ses égarements ; il se faisait un jeu de tout, ne croyait ni à l'honneur, ni à la probité, ni aux vertus domestiques, ni aux vertus sociales. Il était plein d'esprit , et malheureusement il ne s'en servait que pour flétrir ce qu'il y a de plus respectable , de plus saint au monde. Il avait eu beaucoup de peine d'abord à enlrahier Jules dans la fausse voie , à lui faire partager ses principes ; il lui fut plus facile de s'en emparer, de se l'attacher fortement après la mort de M""*" de Maure. L'intimité fut grande tant qu'ils furent riches l'un et l'autre, tant qu'ils purent jouir ensemble des mômes plaisirs et jeter leur argent de toutes parts avec la même prodigalité. Mais quand l'un d'eux devint pauvre , un matin , à la sortie d'une orgie; quand il se vit tout enlever par des créanciers ; quand il n'eut plus ni voilure , ni domesti-
ques élégants , ni appartements magnifiques -, quand il fut réduit à manger le pain de Tindigence , Tintimité fut anéantie , l'amitié disparut : on ne voulut plus le connaître.
Jules fut celui que la fortune abandonna , que les plaisirs réduisirent à la misère ^ Urville , dès ce moment, le repoussa, lui refusa une place à sa table et le méprisa. Le fils coupable de M"^*^ de Maure sut alors quel cas il fallait faire de ces amis qui vous recherchent quand vous êtes riches , qui vous oublient quand vous êtes malheureux. Il eut le temps de déplorer ses égarements, ses liaisons funestes qui l'avaient plongé dans le précipice. Les regrets, hélas I étaient tardifs, et il ne pouvait réparer maintenant les maux qu'il s'était attirés, pour n'avoir pas voulu suivre les sages conseils de sa mère et de sa sœur. Combien son existence changea alors! Ce n'était plus cet insouciant jeune homme, ce libertin aimable, ce fastueux dandy , que la société entourait de prévenances et de caresses ; c'était un homme de trente-sept ans , vêtu plus que modestement , triste , pale , maigre , marchant avec crainte , et fuyant avec soin ceux qui l'avaient si souvent attiré dans leurs salons au milieu de leurs fêtes splendides. Jules vivait retiré, sans ami, sans consolateur. Il ne mangeait qu'après avoir travaillé tout le jour dans sa mansarde; et son travail, quelles ressources pouvait-il lui procurer? 11 copiait des écri-
tiires , et certes on ne s'enrichit pas dans celte occupation pénible. Pendant une année, Jules mangea son pain en l'arrosant de ses larmes. Il ne manquait point de courage cependant; mais il ne pouvait éloigner les souvenirs de son enfance, de sa jeunesse, et ces souvenirs lui déchiraient le cœur, 11 pensait aussi à sa mère , à sa sœur , et les regrettait amèrement. 11 avait fui sa sœur, il lui avait enjoint de ne plus l'inquiéter, et la tendre Sophie n'avait que trop obéi à ses cruelles injonctions. Il l'appelait chaque jour maintenant par ses pleurs et ses vœux, mais elle ne l'entendait pas. Il n'osait lui écrire pour 1 instruire de sa misère , son amour-propre reculait encore devant un aveu qu'il regardait comme humiliant. A la fin, cet esprit superbe se sentit vaincu par l'infortune , son orgueil l'abandonna , il écrivit ces mots à sa sœur :
« Ma chère Sophie, ton frère est malheureux. Il vit dans la misère et la douleur; n'auras-tu pas pitié de lui ? Il sait qu'il l'a offensée , qu'il a mérité que tu l'oublies pour toujours , mais il a regret de ses fautes, il n'a que toi pour le consoler. »
Deux semaines après l'envoi de cette lettre , il voyait entrer chez lui, un matin^ sa sœur, vêtue du costume de religieuse.
(( Mon frère, lui dit-elle après avoir reçu ses embrassements, je ne te ferai aucun reproche , le malheur t'a puni suffisamment. Je viens à ton secours et te dire que lu n'as pas eu tort d'en appeler
à ma tendresse pour toi. Ta lettre m'a été remise il y a treize jours ; j'étais alors novice dans un couvent de religieuses-, huit jours après je prononçais avec joie mes vœux au pied des autels. J'obtenais ensuite la permission de venir fembrasser et te donner les titres qui t'autorisent à jouir de la plus grande partie de ma fortune.
— Quoil ma scrur. pour moi tu nas pas craint...
— Mon cher Jules, sois tranquille: j"ai pris le voile parce que j'aime la solitude et les joies si douces de la religion. Profite des biens que je te livre de bon cœur , et garde-toi d'en faire un mauvais usage. Que la leçon que tu as reçue de l'infortune te soit utile et t'apprenne à fuir des amis dangereux. Mais j'ai promis de ne point t'adresser de morale, causons d'autre chose, et sachons remplir agréablement cette journée, que je puis passer auprès de toi. »
Jules voulut témoigner à sa sœur toute sa reconnaissance ; elle l'arrêta au milieu de ses protestations , en lui disant : (c Mon ami , lu me prouveras ta reconnaissance par tes actes. Redeviens ce que tu as été, vertueux et chrétien. »
Quand l'ange qui l'avait sauvé du malheur l'eut quitté à l'approche de la nuit , Jules s'abandonna aux transports de la joie la plus vive et songea ensuite à reparaître bientôt dans le monde avec éclat. L'élonnement que son retour causa d'abord
disparut promptement pour faire place aux félicitations, aux protestations de dévouement et d'amitié dont chacun se plut à l'accabler. Il ne fut dupe de personne , et s'il renoua connaissance avec ses anciens compagnons de plaisir, ce fut seulement pour vivre dans un monde qu'il n'avait pu oublier, mais non pour y dépenser follement ses nouvelles richesses. On lui apprit que son ancien ami Urville avait éprouvé un sort semblable au sien, et qu'il avait réussi néanmoins, on ne savait comment , à gagner suffisamment d'argent pour briller encore dans la société. Cet Urville, si méprisable, eut l'audace d'accourir complimenter Jules sur le rétablissement de sa fortune; celui-ci raccueillit froidement : Urville parut ne pas s'en apercevoir 5 il continua de le visiter, mais avec l'intention de se venger cruellement du mépris qu'on lui témoignait en toute occasion. Rien ne lui était plus facile que de nuire : enrôlé dans la hideuse milice des espions politiques , il surveillait toutes les démarches de Jules, épiait toutes ses actions et s'efforçait de trouver un motif pour le faire arrêter. A cette époque, l'État n'était pas tranquille, une sourde agitation menaçait le gouvernement et faisait craindre un mouvement dangereux. Les chefs de la trame qui s'ourdissait en silence étaient liés avec Jules, qui les fréquentait sans connaître tous leurs projets. 11 est vrai qu'il se doutait du changement qui peut-être allait s'o-
pérer, mais il avait refusé, dès les premières ouvertures qui lui en avaient été faites, de se mêler en rien du complot médité. Il n'avait donc pas à s'effrayer des recherches de la police ; toutefois il reçut un matin l'avis secret de fuir au plus tôt, parce que le complot était découvert, et qu'on se disposait à s'assurer de sa personne. Justement effrayé , il quitta Paris et vint se réfugier en province, chez une personne qu'il avait connue autrefois et qu'il croyait sûre. Cette imprudence causa sa perte : il fut arrêté trois jours après, trahi par celui en qui il avait eu confiance. Conduit en prison , il eut à subir toutes sortes de souffrances jusqu'à ce qu'on le jugeât. Il était innocent^ les seules preuves qui pussent être produites contre lui consistaient dans quelques écrits politiques , et cependant on le regarda comme l'un des chefs du complot , et , succombant sous les accusations clandestines de linfàme Urville et de quelques personnes acharnées à sa perte, il fut condamné, comme les vrais coupables , à la peine de mort. En apprenant le sort qui lui était réservé , tout son courage l'abandonna \ hvré au plus violent désespoir, il accusa les hommes de perfidie, il les maudit, il osa même élever ses cris audacieux vers le ciel. Quand les premiers transports de sa colère furent calmés, il tomba par terre en gémissant, et résolut de se laisser mourir de faim. Il était dans ces tristes disposi-
lions , lorsqu'on lui annonça TaiTivée de sa sœur. Celle nouvelle le ranima, et quand il vit Sophie entrer dans son cachot, il lui dit en la serrant dans ses bras : « Ma sœur, je suis innocent, mais je saurai mourir avec courage , puisque tu viens me consoler.
— J'étais bien sûre, mon cher Jules, que tu n'étais point coupable 5 aussi aie confiance en Dieu, car il est plus puissant que les hommes. Mais avant qu'il vienne à notre aide, ne devons-nous pas nous réconcilier avec lui ?
— Va, ma sœur, mon cœur est préparé au repentir. Les malheurs m'ont rendu la foi. La religion seule me donnera la force de tout supporter ; c'est elle qui t'envoie vers moi , et c'est le plus douK de ses bienfaits pour moi. Qu'un ministre du Seigneur daigne venir ici, et je lui dirai avec regret ; « Mon Père , j'ai péché... »
— De quelle joie douce tu remplis mon âme, ô mon frère bien-aimé I Oui , le Ciel a entendu mes prières, il a écouté les vœux ardents que je n'ai cessé de faire pour le salul de ton âme. Rentre en paix avec Dieu tout de suite, nous saurons bien après te justifier aux yeux des hommes. »
Jules redevint donc chrétien , et dès lors il fut heureux môme au moment de mourir. On lui annonça bientôt qu'il n avait plus qu'un jour à vivre. 11 ne proféra pas une seule plainte, il ne poussa pas un seul soupir : il répéta avec les innocenis
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soumis et persécutés : u Seigneur, que voire volonté soit faite I )>
La veille de rexécution , sa sœur entra toute joyeuse dans son cachot, et lui dit, en lui présentant des vêtements de femme :
u Tu n'as pas de temps à perdre , couvre-toi de ces habits , tu pourras ensuite sortir dMci sans être arrêté; ta fuite est favorisée par des personnes puissantes. Une voiture t'attend hors des portes de la ville, et c'est le saint confesseur qui t'a réconcilié avec Dieu qui se charge de te guider dès que tu auras mis le pied hors de cette prison. »
Jules obéit à sa sœur. Quand il fut prêt, il l'embrassa en versant des larmes d'attendrissement ; cette sainte fille pleurait aussi; elle lui dit : « Oh, mon frère! sois un vrai chrétien pour la vie, sois vertueux, sois fidèle aux promesses faites à ton Dieu -, évite les liaisons dangereuses , et tu seras heureux le reste de tes jours. »
Jules s'éloigna ensuite et sortit de la prison sans rencontrer le moindre obstacle. 11 était déjà loin de la ville, quand sa sœur se fit ouvrir à son tour les portes de la prison, car nul n'osa la retenir pour avoir déjoué les projets des hommes; elle s'en revint en paix dans son couvent prier Dieu pour son frère.
Jules s'était rendu en pays étranger. Une fois en sûreté, il publia plusieurs mémoires justificatifs (jui altii'èrent l'attention siu'lui, mais sans
que cela lui fût d'aucune utilité. Il resta si>L ans loin de sa patrie, implorant sans cesse la justice de ses compatriotes -, ce ne fut qu'après un si long exil qu'il obtint la révision de son procès ; on reconnut son innocence, et il lui fut permis de revenir en France. Il put revoir sa sœur, sa libératrice. Elle continua de lui donner d'excellents conseils , dont il profila jusqu'à la fin de sa vie. Dès lors rinfortune cessa de le tourmenter, et il vécut le plus heureux des hommes.
MADAME DE \AXTEUIL.
Tu te rappelleras chaque jour cette histoire, mon cher Georges , car bientôt tu auras chaque jour de mauvais exemples sous les yeux. Tu sais dans quel abîme nous précipitent ces amis sans religion , sans principes et sans franchise : tu les fuiras donc avec soin. Souviens-loi que les vrais amis sont rares -, mieux vaut mille fois n en posséder qu'un bien sincère que den avoir plusieurs sur lesquels on ne peut sérieusement compter. Sois complaisant pour les compagnons , sois honnèle, affable envers tout le monde, mais ne te livre pas au premier venu. Surtout garde ton cœur de toute souillure et ton ame de toute pensée criminelle. Que la religion soit toujours Ion guide. Pratique-la sans crainte . à la face de tous , car tu serais un jour un mauvais soldat si lu étais mauvais chrétien. Si lu as besoin de conseils , adresse-toi
toujours , autant que possible , à ton père , à ta mère , ou au meilleur de tes amis . M. Lecointe . qui a entouré ta jeunesse de tant de soins et de tant d'affection. Si tu agis ainsi . mon cher (ieorges, tu seras toujours notre fils bien-aimé, ta pensée nous sera toujours douce au cœur, tu feras notre gloire, et, avec le tendre Ernest et notre bonne Anna , tu seras la consolation de nos vieux jours. »
Georges se précipita en pleurant dans les bras de M™^ de Xanteuil : « Ma mère, lui dit-il, les paroles que tu viens de prononcer seront gravées éternellement dans mon cœur. Oui , je le promets , je demeurerai, quoi qu'il arrive, fidèle aux principes que j'ai reçus, et je serai toujours digne d'être appelé ton fils... ))
Ici finissent nos soirées d'hiver, jeunes lecteurs. Georges, Ernest et leur sœur Anna n'ont jamais oublié les leçons que leur avaient données leurs parents et M. Lecointe. Georges se distingua dans la marine, où il occupe un poste important ; ses principes sont toujours restés les mêmes, et il observe sa religion avec une fidélité remarquable. Ceux qui ne l'imitent pas Testiment et le chérissent. Il a la confiance de ses chefs et de ses égaux, et tout le monde lui prédit un bel avenir. Ernest est agriculteur ; il n'a point quitté le château de son père. Ses travaux prospèrent, et les habitants des campagnes le comblent de bénédictions , car il accroît chaque jour les richesses du
pays ; il répand rémulaiion autour de lui , et , en ouvrant des voies de communication, il offre à tous les laboureurs les moyens d'écouler facilement les produits de leurs terres. Anna est devenue mère de famille ; elle demeure à trois lieues de ses parents, et son mari est le premier asçriculteur de sa province. M. et M"« de fauteuil vieillissent en faisant le bien , et le bon M. Lecointe est toujours le père de ses paroissiens et le consolateur des affligés.
Jeunes lecteurs , puissiez-vous profiter des conseils renfermés dans ce livre, et vous serez aussi heiu'eux que les enfants de M. de Nanteuil I