‹ Les récits du châteauChapitre 34 sur 35 · TES RÉCITS · texte numérisé non relu

TES RÉCITS

lève, le vaisseau fait naufrage, je nV envole, et mon tyran me maudit en se sauvant à la nage. Et cependant n'est-il pas la seule cause de sa propre infortune ?

(( Et toi, Zaphiri , es-tu moins coupable? Je t'avais donné une existence honnête: tu avais reçu du Ciel les présents les plus précieux, la science et la sagesse -, mais bientôt tu fis servir ces trésors inestimables à tes projets ambitieux: tu voulus être riche , tu le fus, et mes bienfaits t'ont corrompu. Tu quittas les champs pour vivre au sein des villes , où tu espérais faire briller ton grand savoir. Tu m'oublias . et je m'enfuis. Maintenant lu m'appelles parce que tu souffres: je suis accourue, mais apprends que je ne puis que l'offrir des conseils. Écoute : retrouve le courage que tu as lâchement perdu. Va dans quelque ville célèbre instruire et former la jeunesse. 'Se reste pas oisif, et pense à préparer un doux avenir à tes enfants : peut-être un jour reviendrai-je à toi involontairement, car je suis aveugle : je répands mes faveurs sans discernement, j'arrête sur mon chemin ceux qui se rencontrent sous mes pas. Mêle-toi donc à la foule, si tu veux encore obtenir quelque chose de mois. »

Ea Fortune disparut à ces mots.

/ai)liiri ne profita point de ses avis. Cédant à la mélancolie qui l'attirait dans la solitude, il s'éloigna de .Mytilèue. et vint habitei' à la Champagne

une petite maisonnette. Là il vivait paisible avec son fils et sa fille, dont il prenait le plus grand soin. Mais ces enfants, seuls au sein d'un continuel repos, n'étaient point excités par Témulation , encouragés par l'exemple; ils grandissaient avec un vice et un défaut : la paresse et la timidité. Zaphiri s'en affligeait , et il leur dit un jour : ((Mes enfants, profitez bien des leçons que je vous donne. Que deviendrez-vous après ma mort , si vous ne vous appliquez pas au travail aujourd'hui , si vous ne vous hâtez d'acquérir des connaissances , afin de pouvoir vous assurer un sort ai^réable ? Vous ne serez utiles ni à vous ni aux

autres

— Ne vous inquiétez point, mon père, répondit le fils de Zaphiri; si cela nous arrive, nous aurons du moins le bonheur de réjouir la vieillesse de celui qui nous a donné le jour. Élevés par lui dans la solitude , loin du bruit et de la foule , nous agirons comme lui : nous nous promènerons dans la campagne. »

Ces dernières paroles furent un trait de lumière pour Zaphiri. Il sentit combien son exemple pourrait être un jour funeste à ses enfants; et, se rappelant les conseils de la Fortune , il abandonna sur-le-champ sa maisonnette pour se rendre à Corinlhe.

Il entrait dans cette ville dissolue, lorsqu'il se vit tout à coup au milieu dune multitude de

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jeunes gens qui pleuraient amèrement. Il demanda la cause de leurs larmes ^ on lui répondit : « Us viennent de conduire à la demeure des morts un sage dont ils étaient les disciples bien-aimés.

— Consolez-vous , dit alors Zaphiri en s'adressant à cette jeunesse affligée: le sage nest plus, mais ses leçons et ses exemples vous restent , sachez en profiter. )>

Ces paroles éveillèrent l'attention d'un étranger qui , levant les yeux sur Zaphiri , le reconnut et s'écria en le montrant à la foule : « Fils de Corinthe, voici votre maître. Eumolplie n"est plus, le Ciel vous envoie Zaphiri. »

Zaphiri fut en un instant entouré par les disciples d"Eumolphe, et porté en triomphe à l'école publique, où en peu de temps il acquit une grande réputation par ses leçons de morale. Les élèves accoururent de tous côtés, et il lui fut facile de s'enrichir des dons que lui envoyèrent les princes et les rois.

(( Fortune bizarre et légère , disail-il un jour , je te remercie. •

La Fortune passait en ce moment , elle s'arrêta , et lui répondit ; a 0 mortels I c'est vous qui êtes étranges et inconstants. Vous restez dans Tinaction quand il vous est donné d'accomplir de grandes choses. Zaphiri , à quoi te servait ta paresse.' Tu préparais le malheur de tes enfants, a l'avenir desquels tu ne songeais pas. Tu vins à

Corinlhe, je te rencontrai sur mon passage, je f enlevai dans mes bras. J'eusse été aussi I)onne pour tout autre philosophe que pour loi 5 tu ne me dois point d'actions de grâces, sache seulement profiter de mes bienfaits. Apprends à tes disciples à ne jamais se plaindre de moi , mais à être modérés dans leurs désirs. Dis-leur que je ne suis point le bonheur : je ressemble au plaisir • on est perdu quand on abuse de moi. »

Zaphiri ne manqua pas de former à la vertu le cœur de ses élèves, il fut assez heureux pour opérer quelque changement dans les mœurs coi'rompues de la jeunesse de Corinthe.

Quant à ses enftmts, ils profitèrent encore mieux de ses leçons et de ses avis. Son fils devint un commerçant probe et estimé de tout le monde , et sa fille honora son sexe par ses qualités et ses vertus; elle épousa le jeune homme le plus sage de Corinthe. Zaphiri n'avait plus rien à désirer. Il appela un soir sa famiile, et lui dit : « Jouissez , mes enfants, de la douce féhcité que le travail vous a procurée. Je vous fais mes adieux , car je sens que je mourrai bientôt. »

Ses enfants se mirent à genoux , le priant de ne pas les quitter: il les releva , et, les tenant pressés contre son cœur, il expira paisiblement dans leurs bras.

Ce conte est une leçon pour nous tous , ajouta M. Lccointe: il nous apprend à ne pas laisseï-

enfouis dans l'obscurité les dons que le Ciel nous a départis, à ne pas nous laisser abattre par les coups de l'adversité. L'homme doit toujours travailler, qu'il soit riche ou pauvre. Chacun de nous a sa tâche à remplir en ce monde ; l'un doit être commerçant ou guerrier, légiste ou agriculteur; l'autre, architecte ou mécanicien, simple menuisier ou ministre d'État : tous sont appelés à concourir au bonheur de la société. Le médecin guérira ceux qui souffrent, le savant instruira les ignorants.

MADAME DE XAXTEUIL.

Et vous oubliez la plus belle des missions de l'homme ici-bas; vous ne parlez pas du prêtre , qui console les malheureux , qui unit la terre au ciel, qui réconcilie le coupable avec son divin Créateur ; vous oubliez aussi ces saintes filles qui prient pour nous dans leurs pieuses retraites, et qui servent les pauvres dans leurs jnisères.

M. LECOIXTE.

j'aurais beaucoup à dire s'il me fallait parler de toutes les belles choses que l'homme peut accomplir en ce monde. Chacun de nous peut faire le bien ; s'il ne le fait pas, il est coupable.

ERNEST

Je ne veux point quitter mes parents, mais je ne prétends pas demeurer oisif: j'imiterai ces saints religieux à qui la France est redevable de son

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agriculture et du défrichement de ses terres ingrates 5 je ferai en sorte d'utiliser le sol qui n"a rien produit jusqu'ici, j'emploierai des bras, je multiplierai les récoltes , et j'aurai par là , je Tespère, servi ma patrie comme un autre. Tandis que mon frère la défendra contre ses ennemis, je la nourrirai , et , à nous deux , nous serons ce qua été notre père , soldat et cultivateur.

M. DE NANTEUIL

Que j'aime , mon cher Ernest , à t'entendre parler ainsi I Avec de tels sentiments, on est sûr d'être estimé et d'avoir le cœur content. Puisse rien n'altérer jamais la pureté de tes projets et la générosité de tes nobles idées I Je forme le même souhait que ton frère, qui aura plus à combattre que toi , car le monde perd vite ceux qui ne sont pas sur leurs gardes.

M. LECOLXTE.

Si Georges veut rester ce qu'il est, bon, aimable , ami de la vertu et chrétien fervent, il évitera tout ce qui pourrait porter atteinte à son innocence et à sa foi. Il repoussera loin de lui les mauvais livres et les amis dangereux , les deux grands écueils de la jeunesse. Malheur à celui qui se livre à ces lectures funestes que les mœurs et la religion condamnent , et à ces amis prétendus qui n'ont ni foi ni principes généreux ! il s'égare , il se perd infailliblement. Nous en avons tous les

jours de tristes exemples. Je pourrais vous en citer un grand nombre ; je me conlenlerai de vous en rapporter deux assez frappants.

Théodore étudiait dans le collège où je fis mes premières classes. îl était en rhétorique. On le citait comme le modèle de tous les étudiants, et il méritait en effet la plus honorable distinction. Il possédait toutes les qualités qui font aimer un jeune homme : il était doux , complaisant, modeste et chrétien fervent. Chacun recherchait sa compagnie , et s'efforçait d'obtenir son estime et son amitié. C'était le plus instruit des élèves de rhétorique ; il remporta tous les prix. Nous applaudîmes tous de bon cœur à son triomphe , et tous nous voulûmes ensuite l'embrasser avant son départ pour les vacances. Sa famille fut, pour ainsi dire, obligée de Tarracher de nos bras. Quand les vacances furent terminées et que nous fûmes revenus au collège, nous nous empressâmes d'appeler, de chercher Théodore ; mais il ne nous répondit point : il nous fut impossible de le serrer dans nos bras ^ il n'était pas encore de retour* Nous l'attendîmes avec impatience ; le principal n'était pas moins surpris que nous : un jour cependant il reçut des nouvelles de la famille de Théodore, et le soir il se présenta, la tristesse peinte sur le visage, dans la salle où nous étions tous réunis pour la prière.

«< Mes enfants, nous dit-il d'une voix entre-

coupée par les sanglots, Vous ne revenez plus Théodore... Un malheur affreux nous l'enlève. Vous connaissiez toutes ses qualités, ses vertus, sa piété; il a perdu tout cela pendant ses vacances, et ce sont de mauvais livres qui Tout corrompu. Une personne sans mœurs, sans religion, lui prêta de mauvais livres ; il fut assez coupable pour les lire, et il y puisa un poison mortel. On le vit changer d'un jour à lautre. Il abandonna l'étude, se livra aux plaisirs et au libertinage. Ses vertueux parents cherchèrent en vain à le rappeler à la vertu, il s'obstina à marcher dans la voie de la perdition. Il y a une semaine , il éprouva quelques contrariétés ; quelques remords aussi vinrent sans doute troubler son ame , et il prit le parti de se délivrer tout de suite des peines qu'il éprouvait. II n'avait plus de croyance, la religion n'était plus là pour l'arrêter sur le penchant de sa ruine; il devait succomber. Il avait lu dans plusieurs ouvrages l'éloge du suicide, et l'infortuné se donna la mort. Un matin sa famille le trouva étendu, sans vie, dans sa chambre : il s'était asphyxié. »

Un cri universel de douleur accueillit cette déplorable nouvelle. Les sanglots éclatèrent de toutes parts. Le principal mêla longtemps ses larmes aux nôtres , puis il reprit :

« Mes enfants , puisse cette terrible leçon vous profiter à tous , et vous garder de tomber dans la même faute que notre malheureux Théodore !

Prions le Seigneur pour lui , et demandons-lui la grâce de rester jusqu'à la mort fidèles à la religion et aux bons principes que vous recevrez tous les jours... ))

Plusieurs élèves, qui cachaient de mauvais livres pour les lire en secret, s'empressèrent le lendemain de les apporter au principal, qui se hâta de les brûler. Je me souviens aussi qu'à partir de ce jour, tant que je demeurai au collège, on ne trouva, dans toutes les visites qui furent faites, pas un seul ouvrage prohibé. L'exemple que nous connaissions nous retint tous dans le devoir.

GEORGES

La fin de Théodore est vraiment terrible. Je crois que , si tous les jeunes gens la connaissaient, ils fuiraient les mauvais livres avec plus d'horreur que la peste elle-même.

MADAME DE ^A^TEUIL.

Ils sont en effet plus redoutables que tous les fléaux réunis , car ceux-ci ne donnent que la mort à notre corps , tandis que les premiers causent la perte éternelle de notre âme. M. Lecointe, mes enfants, vous a dit que les exemples des maux causés par les mauvais livres sont nombreux , et il n'a dit rien que de vrai. Vous savez que Joseph, l'homme d'affaires de notre cousin M. de Massac. s'est suicidé il y a deux ans; ce sont les mauvais livres qui en furent la cause. Son maître les avait

prohibés de sa maison , en menaçant de chasser siH'-le-champ de chez lui ceux qui en introduiraient un seul. Joseph éluda les défenses de M. de Massac, et fit, pendant les absences de ce dernier, des lectures qui le perdirent. Sa conduite commença par devenir très-mauvaise ; il se livra aux plaisirs , négligea sa famille et ses devoirs. Après avoir dépensé tout son argent avec les amis dangereux dont il s'entoura, il vola M. de Massac, et se brûla ensuite la cervelle. Dans la lettre qu'il avait écrite avant de se donner la mort, il attribuait lui-même tous ses malheurs à la lecture des mauvais livres.

M. LECOINTE

Malgré tous ces exemples , nous voyons la jeunesse courir avec ardeur à sa perte. Elle ne doute de rien; elle croit pouvoir affronter impunément le danger. Elle devrait pourtant se rappeler sans cesse ces saintes paroles : « Qui aime le péril y périra. » Rien n'est à négliger quand il s'agit de garder intact le dépôt de la foi ; les moindres occasions de péché doivent être évitées avec soin , car celui qui méprise les petites choses tombera peu à peu dans les grandes. Mais il faut surtout avoir horreur des mauvaises compagnies. Un ami sans principes et libertin est encore plus redoutable qu'un mauvais livre. 11 nous apporte bien des maux , il nous cause bien des remords. L'histoiie que je vais vous raconter en est une preuve.

Jules de Maure avait reçu l'éducation la plus chrétienne. Une mère douce et pieuse lui avait inspiré dès l'enfance l'amour de notre sainte religion et de toutes les vertus dont elle est la source; son cœur tendre s'était tout entier tourné vers les joies pures que nous procurent la piété . la sagesse et l'accomplissement de nos devoirs. Heureux et calmes s'étaient écoulés les jours de sa première jeunesse, mais, hélas I pour être ensuite agités par le tumulte des passions les plus criminelles.

A dix-sept ans, il eut le malheur de faire connaissance à Paris d'un jeune homme élevé à l'école de l'impiété: séduit par la gaieté, la vivacité et les brillants dehors de son nouvel ami , il s'attacha étroitement à lui et en fil son compagnon inséparable. Il ne le quitta plus, et peu à peu il sentit auprès de lui la foi défaillir en son cœur ; il perdit une à une toutes ses croyances , et un jour vint où notre morale et nos dogmes si saints furent oubliés entièrement. La religion ne pouvait plus alors le retenir : il s'abandonna sans réserve à ses penchants longtemps retenus, et ses passions violentes débordèrent de son cœur avec impétuosité.

M"^ de Maure n'apprit pas sans une amène douleur le changement rapide qui s'était opéré dans la conduite de son fils. Son àme pieuse fut cruellement froissée, et sa vie, jusque-là si heureuse , se voila de tristesse. Tlle tenta de ramener

son enfant dans la voie qu'il avait quittée. Elle lui écrivit les lettres les plus pressantes, les plus affectueuses ^ elle vint même à Paris pour l'arracher à ses dangereuses habitudes : exhortations, larmes et prières, tout fut employé, tout fut inutile: Jules était mauvais chrétien, et il fut mauvais fils. II repoussa sa mère et ses plaintes^ et, quand il vit que la tendresse et la sollicitude maternelles ne lui laissaient aucun repos, il quitta Paris et mit un long espace entre lui et Tauteur de ses jours.

Tant d'ingratitude donna le coup mortel à ^I'"^ de Maure ; elle revint souffrante à son château. Jules s'empressa d'accourir auprès d'elle ; mais il eut la douleur d'apprendre que le mal qu'il avait fait était sans remède.

K Mon fils , lui dit sa mère un soir qu'il la priait d'oublier ses torts et sa conduite passée, j'ai tout pardonné, tout oublié, et cela ne m'a pas été difficile, car tu sais combien je t'aime I Tu reviens, mon fils, à des sentiments plus vertueux; je me sens mieux -, je suis heureuse ; cependant je mourrai bientôt. Que je regrette en ce moment la vie I Ton repentir me promettait de si douces consolations: je t'aurais vu plein de foi, sage, aimable comme autrefois. Mais Dieu ne le veut pas , il faut que je me résigne à sa volonté sainte. Jules, mon enfant , que mon départ de ce monde ne te replonge pas dans le mal. Promets à ta mère mou-

rante de ne pas oublier ses leçons , de garder toujours en ton cœur son souvenir. »

Jules pleurait, M'"*^ de Maure 1 embrassa tendrement, et ajouta d'une voix éteinte : « Mon cher fils, dans tes malheurs, aie soin de recourir à Dieu, à la religion-, appelle ta bonne sœur auprès de toi , et qu'elle me remplace ici-bas. Elle est compatissante et douce , et saura te consoler. »

M*"* de Maure garda le silence, et, un moment après, expira dans les bras de ses deux enfants , Jules et Sophie.

Jules parut vivement affligé de la perte qu'il avait faite , et peut-être alors se promit-il intérieurement de changer tout à fait de conduite; mais il ne fut pas longtemps fidèle à ses bonnes résolutions , car deux mois après la mort de sa mère il retombait dans le vice.

Sophie , sa tendre sœur, fit de vains efforts pour le retenir sur le bord d'un nouvel abîme; il ne récouta point, il répondit même en ces termes à une de ses lettres : « Ma chère sœur, je suis en âge de me guider. Tu as de l'expérience , tu m'es irès-attachée : mais tout cola ne te donne pas le droit de me tourmenter sans cesse par des leçons de morale que je ne veux plus écouter. Aime-moi toujours comme je l'aime , mais cesse de t'oceuper de mes actions; elles ne regardent qui que ce soit au monde. »

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