DE NANTEUIL
A vous entendre, M. le curé, il semblerait que nous avons fait une action bien extraordinaire. Je ne sache pas que tant de reconnaissance nous soit due, car enfin nous gagnons le plus dans toute cette affaire : pour un léger sacrifice de mille francs, nous acquérons , ma femme et moi , un honnête
fermier : vous , un ami : et mes enfants , de joyeux compagnons.... Maintenant j'arrive au récit promis depuis ce matin. M™® de Nanteuil m'a cédé la parole. Mon histoire aura quelque à-propos , car il y sera question de cette ambition maudite de ce désir excessif, insatiable du lucre , qui perd tant de jeunes gens , et auquel André Robille a dû les malheurs de sa jeunesse. >•
Le plus profond silence s'établit dans le salon. M. Lecointe mit une bûche au feu, et M. de Nanteuil, après avoir plongé ses doigts dans sa tabatière , parla en ces termes ;
a Stéphen était un jeune homme de dix-huit ans, plein d'excellentes qualités que ternissait une ambition démesurée. Sa famille était riche et vivait comme nous au sein dune paisible campagne , n'ayant souci que de son bonheur-, Stéphen ne comprenait pas ce bonheur, et son cœur avide errait au delà des champs qui l'avaient vu naître. Souvent il disait à son jeune frère Emile : « Je voudrais posséder une fortune immense -, il faudra que je l'obtienne tôt ou lard.
— Qu'en ferais-tu ? lui répondit Emile.
— Belle demande I avec des richesses on peut tout acquérir , on peut briller dans le monde , satisfaire toutes ses volontés et vivre au sein des délices.
— Comptes-tu donc pour rien notre existence ? Tu désires briller dans le monde, mais penses- tu
que l'éclat soit préférable à l'obscurité d'une vie douce et tranquille ? Ne peux-tu satisfaire ici toutes tes volontés ? Que te manque-t-il au milieu de ta famille? Va, crois-moi, avec toutes tes richesses tu serais moins heureux qu'avec Taisance dont nous jouissons. Notre père nous a parlé bien des fois de son ami, M. Maugis. Où est-il, cet infortuné ? Qu'a-t-il retiré de ses pénibles travaux ? On assure qu après la perte d une fortune laborieusement obtenue , il a trouvé la mort au fond des mers. S'il vit , ce ne peut être que dans la tristesse et l'ennui. C'est en le regrettant que mon père nous répète souvent : « Mes enfants , tout ce que je vous demande, c'est que vous ne vous sépariez jamais de moi , pour courir après de trompeuses illusions. »
— Tu vois les choses sous leur mauvais côté , mon cher Emile. Je songe plus miirement que toi ; je songe à l'avenir, et je veux m'assurer un sort.
— Il est tout fait, ce sort que tu rêves si beau. Pourquoi penser à quitter ces lieux où règne la vraie félicité ? Pourquoi chercher le bonheur si loin quand il est si près de nous ? »
Stéphen ne répondit rien à ces paroles , il changeait de conversation. Mais son cœur restait le même . et son ambition croissait de plus en plus chaque jour.
On reçut vers ce temps, chez M, Dermond , la visite d'un négociant fort riche, nommé M. Hervé.
C'était un ancien ami de la famille , qu'on ne manqua pas de fêler et de caresser. Il passa huit jours au sein des jouissances qu'on trouve seulement dans le fond des campagnes. La veille de son départ, à la fin d'un [dîner d'adieu , il dit à la mère de Stéphen et d'Emile : u Je suis curieux , M""^ Dermond, de savoir ce que vous ferez de vos deux fils. Ils sont en âge de songer à un état.
MADAME DERMOND.
Je crois que leur intention est de ne pas nous quitter. Ils trouveront ici assez d'occupation.
M. HERVÉ
Les mères en disent toujours autant. Mais il faut que les jeunes gens se donnent de la peine et travaillent avec courage. Le repos est fait pour l'âge mûr.
M. DERMOND.
Mes enfants, je le répète après ma femme, ne resteront pas ici les bras croisés ; je profiterai de leur jeunesse pour donner une autre direction à nos travaux champêtres.
M. HERVÉ
Mais tout cela n'augmentera pas de beaucoup votre fortune. Ce n'est pas en agissant ainsi que vous centuplerez vos revenus.
M. DERMOND.
Grâce à Dieu , nous en avons suffisamment pour pouvoir vivre à Taise. Au reste, si mes fils dési-
rent embrasser une autre carrière que celle de l'agriculture, je les laisserai libres, sans les approuver , car les malheurs de plusieurs amis m'ont appris qu'on n'était jamais plus heureux qu'en travaillant sur ses propres terres.
M. HERVÉ
Voyons ce qu'en pense Emile.