DEUXIEME SOIREE
StépUn ou les malhears d'un ambitieux.
Il ne fallut qu'un jour à M. Lecointe et à 31. de Manteuil pour lever les obstacles qui s'opposaient à la mise en liberté du fermier et au bonheur de toute la famille de Jean. Quand ils reparurent au château, leurs visages portaient l'empreinte de la joie la plus vive ; Anna et ses frères en firent la remarque. Les deux voyageurs cherchèrent vainement à la dissimuler : elle se trahit dans leurs regards, dans leurs gestes et dans leurs paroles. Leurs réponses , quelque peu mystérieuses , excitèrent fortement la curiosité de Georges, d'Ernest et surtout d'Anna, et firent désirer bien ardemment le jour du dimanche où toute explication devait être donnée au sujet des démarches entreprises en faveur de Jean. Aussi la réunion du soir eut-elle lieu de bonne heure. Quand chacun eut pris place autour du feu , Anna dit à son père et à M. Lecointe :
(( Vous avez fait les mystérieux pendant toute cette semaine : vous êtes restés bons diplomates
jusqu'à la fin . en nous laissant sur les épines cinq jours durant ; maman elle-même , qui certainement n'ignorait rien . a été très-réservée envers sa fille : c'est très-mal , je vous assure ; mais au moins devez-vous rompre maintenant le silence.
M. DE NAXTELIL.
Puisqu'il nous faut exécuter nos conventions, je vais commencer le récit de nos exploits ; M. le curé le terminera, libre à moi toutefois de le compléter en ajoutant quelques phrases, si besoin il y a. Lundi , de grand matin , je vous quittai, mes chers enfants, pour me rendre avec M. Lecointe auprès de la famille de Jean. Nous la trouvâmes retirée dans une pauvre cabane , exposée à toutes les rigueurs de la saison , sans feu , sans pain , et plongée dans la douleur. Mais cette douleur se changea bientôt en joie , quand Jean eut expliqué à sa mère qui nous étions et quel était le but de notre voyage. Nous eûmes beaucoup de peine à calmer les élans de reconnaissance de la mère et des enfants. Pendant ce temps, Jean ne restait pas oisif; il courait acheter des vivres, puis revenait promptemcnt les placer sur une table vermoulue devant les habitants de la chaumière. Nous partageâmes le repas improvisé, et je puis vous assurer, mes enfants, que nul festin ne m'a procuré un plaisir semblable à celui que je goûtai alors. 11 fallait voir le conlenlement de nos con-
vives, que chaque bouchée faisait renaître à la vie I Ils redevinrent tous tristes un instant , car leur mère avait cessé de manger pour pleurer.
(( Qu'avez-vous , ma mère ? lui dit Jean , en s'approchant d'elle affectueusement.
— Hélas ! mon fils , je pense à ton père. Tandis que le bonheur vient nous visiter, que Tabondance entre chez nous de toutes parts , il est seul dans son cachot ; il mange un pain noir qu'il arrose de ses larmes.
— Soyez tranquille , ma mère ^ mon père connaîtra dans peu notre joie, il en recueillera sa part. En pensant à vous je ne Tai point oublié : Pierre, notre voisin , est parti pour la ville, où il verra notre cher prisonnier, auquel il est chargé de porter de l'argent et d'apprendre notre prochaine arrivée. »
Ces paroles rassurantes dissipèrent la tristesse de la famille , et le repas fut continué gaiement. Je n'en attendis pas la fin pour me rendre chez le propriétaire de la ferme , qui me reçut fort bien. Mais quand il apprit le motif de ma visite , sa figure changea d'expression , et, à mes sollicitalions en faveur du fermier, il répondit :
« Je ne puis rien pour André. 11 me doit , qu'il me paie , et il sera libre.
— Il est cruel de traiter ainsi , répliquai-je , lui honnête homme, qui pendant de longues années
a fait prospérer vos terres \ un père de famille que des malheurs ont perdu.
— J'en suis fâché- Il faut qu'un fermier m'apporte exactement ses redevances. Je ne m'inquiète que de cela. J'ai attendu un an, c'est assez , ce me semble : je ne puis pousser plus loin la complaisance et la générosité.
— Vous serait-il donc bien dur d'attendre une seconde année? une bonne récolte donnerait au laborieux André les moyens de s'acquitter envers vous.
— Si j'agissais ainsi , il me faudrait bientôt travailler moi-même , car il ne me serait plus permis de compter sur mes revenus. Je me suis conduit comme je le devais: André éiait mon débiteur pour quatre mille francs ; la vente du peu de bien qu'il possédait en a produit trois mille, je l'apprends à l'instant -, je réclame encore mille francs, ni plus ni moins.
— Mais ce n'est point de la prison qu'il vous les enverra. Encore une fois , je vous assure qu'il vous payerait si vous le laissiez travailler.
— Touies vos raisons ne changeront point ma résolution bien arrêtée. Je ne veux plus d'André pour fermier! c'est un honnête homme, mais il a cessé d'êlre exact et d'être favorisé de la fortune.
— Je souhaite que vous trouviez dans celui qui le remplacera plus d'exactitude et surtout plus de probité. Maintenant il ne me reste qu'à vous
demander les quittances des fermages d'André, car je paye pour ce brave laboureur.
— Vous, Monsieur!
— Sans doute. Il faut bien que le riche vienne au secours du pauvre , que l'honnête homme soit en aide à l'honnête homme. J'ai besoin d'ailleurs dim bon fermier, je prends le vôtre à mon service, et j'espère n'avoir jamais lieu de men repentir. ))
Ici finit noire conversation. Votre excellente mère, mes enfants, m'avait engagé à achever la bonne œuvre que nous avions commencée, et à me munir d'une assez forte somme d'argent; je comptai mille francs au propriétaire inhumain , et , sans perdre de temps, je revins à la chaumière où j'étais désiré avec ardeur. Sans rien affirmer, j'annonçai qu'on pouvait espérer qu'André serait libre avant le coucher du soleil 5 prenant ensuite à part notre bon pasteur, je le priai de porter au prisonnier la nouvelle de sa délivrance; je lui remis en même temps toutes les quittances, et il partit. Je savais que cette mission aurait pour lui un charme tout particulier, car il allait revoir un homme qu'il regrettait depuis bien des années.
ANNA
C'est sans doute André , son frère de cœur, son ami d'enfance que vous voulez désigner.
M. DE NANTEUIL
Petite curieuse, attendez que M. Lecoinle vous
rapprenne lui-même, car c'est à lui maintenanl de vous rendre compte de sa conduite : mon rôle est terminé , le sien commence.
M. LECOI\TE.
Mon rôle fut certainement le plus agréable à remplir. Je n'avais pas à faire la leçon à un propriétaire impitoyable, j'étais chargé d'aller dire à un pauvre prisonnier qu'il était libre. Je me mis donc gaiement en route. Près d'arriver à la ville , je voulus connaître le nom du fermier à qui je portais si bonne nouvelle ; je dépliai les quittances, et je lus, jugez de mon étonnementi celui d'André Robille , mon ami d'enfance. Je demeurai un instant immobile, ne sachant si je devais reculer ou avancer, revenir instruire de cette découverte précieuse M. de Nanteuil , ou courir tout de suite à la prison : ce dernier parti était certainement le meilleur, et je le pris.
MADAME DE \A\TEUIL.
Et vous fîtes bien, car M de Nanleuil était depuis longtemps au courant de tout. Seule, je surpris, dimanche dernier, un mouvement de Jean, lorsqu'au milieu de votre récit vous prononçâtes le nom d'André. Je ne pus d'abord pénétrer la cause de ce mouvement involontaire 5 mais, après avoir réfléchi un instant, je ne doutai point que la Providence ne vous eût ménagé une bien douce satisfaction. En effet, avant de nous séparer, je sus toute la vérité de la bouche de Jean : je lui recom-
mandai de vous cacher le nom de famille de sou père, et j'en prévins mon mari. Voilà pourquoi ce dernier vous a prié d'aller vous-même ouvrir la prison à votre ancien ami.
M. LECOIIVTE.
Je le remercie de tout mon cœur de cette attention délicate et du bonheur qu'il me procura. Je ue vous peindrai pas les transports de joie d'André, en apprenant qu'il était libre; ils redoublèrent quand il sut qui j'étais. Il ne m'avait point reconnu d'abord ; nous étions si changés Tun et l'autre ! Il tomba dans mes bras , et nos larmes coulèrent en abondance.
« 0 mon cher Julien I s'écria-t-il , ô mon libérateur I C'est bien toi que le Ciel envoie pour m'arracher au malheur I C'est trop de félicité en un jour I Étais-je digne de tant de bonté, de tant de bienfaits I Comment pourrai-je les reconnaître jamais!...
— André, lui répondis-je, l'homme généreux à qui tu dois toute celte joie n'est pas ici ; il t'attend avec ta famille dans une chaumière isolée. Viens, viens avec moi ; la femme , tes enfents ignorent encore ta délivrance -, ils l'espèrent seulement. Allons, pourquoi tarder? Que veux-tu?...
— Mon ami , je veux prier un moment I Je ne me sens pas la force de te suivre. Que Dieu me donne le courage de supporter tout mon bonheur, lui qui m'a soutenu dans mes peines, qui n"a cessé
de faire entendre dans cette prison une voix célesle disant à mon cœur : u Espère, espère... »
Il se précipita à genoux, je l'imitai, et nos prières confondues s'élevèrent aux cieux , et nous remerciâmes le Seigneur des faveurs qu'il nous accordait en ce jour.
Le guichetier vint nous interrompre pour nous dire que les portes étaient ouvertes , et nous partîmes le cœur rempli de joie. Chemin faisant, j'interrogeai André sûr ce qu'il avait fait durant sa jeunesse.
(( Julien, me dit-il, tout cela est assez triste à raconter. J'ai passé la plus grande partie de ma jeunesse fort misérablement. La troisième année de notre séparation , mes parents moururent , et je restai livré à moi-même , à mes pensées d'ambition. On m'offrit le bail de la ferme que mon père avait exploitée, je refusai : j'avais entête plusieurs projets dont j'étais épris. Je vendis les biens que ma famille avait acquis par son travail et grâce aux bienfaits de ta mère, puis je courus à Paris, où je ne tardai pas à devenir la proie d'un intrigant à qui il ne fut pas difficile de s'emparer de l'esprit d'un simple campagnard. Excité par ses conseils perfides , j'achetai un petit fonds de commerce qu'il se plut à diriger lui-même pour me rendre service, disait-il. Mais il me fit payer cher son concours et mon inexpérience : il s'appropria secrètement tous mes bénéfices, ruina mon entreprise,
et m'abandonna quand il me vit sans ressources. Je fus contraint de revendre à grande perte mon fonds de commerce, et, possesseur d'une trèslégère somme d'argent, je retournai aux champs d'où j'étais follement sorti. Je me rendis tout droit dans ton pays, avec l'intention de t'embrasser et de te confier mes peines, mais lu n'y étais plus, et l'on m'apprit que tu n'avais pas été plus heureux que moi. Je vins alors m'établir ici, où je menai longtemps une vie laborieuse et tranquille. 11 ne fallut ensuite qu'une année désastreuse pour me plonger dans de nouvelles infortunes; mais je ne me plains pas de mes maux, puisqu'ils sont cause que je le revois, que je t'ai pressé contre mon cœur. »
Je voulus un récit plus détaillé ; André satisfit volontiers à mes désirs, et il contait encore que nous touchions au seuil de la chaumière. Je ne vous dirai rien de la scène touchante dont nous fumes alors les témoins, M. de Nanteuil et moi; mes paroles, en essayant de la décrire, en atîaibliraient la douceur et les charmes. Quand M. de Nanteuil annonça, à travers les cris de joie de toute la famille, qu'André devenait son fermier, l'allégresse fut portée à son comble , et je mêlai ma voix reconnaissante à celle des habitants de la chaumière ; car mon noble ami sait parfaitement qu'en rapprochant André de mon cœur , de mon presbytère , il remplit mes vœux les plus ardents.
ANNA
Nous verrons donc ce bon fétmier et son aimable famille !
M. DE NANTEUIL
Oui, ma fille; ils habiteront non loin d'ici. Lorsque tu les visiteras , ma chère enfant . tu rencontreras une jeune et douce fille de treize ans qui, jouant avec toi dans les prairies, t'aidera à former tes bouquets de marguerites.
ERNEST
Et Jean, retournera-t-il à Clermont? je ne le désire pas.
M. LECOINTE
Oui , mon ami , il retournera chez son patron : mais le plus jeune de ses frères habitera désormais avec moi. et deviendra mon élève. Vous aurez en lui, je Tespère, un compagnon fort agréable, car il est coureur intrépide , et , comme vous , grand amateur de bois, de chasse et de pêche. Dans peu de jours je vous amènerai toute la famille; il lui tarde de vous remercier des bienfaits dont vous vous êtes plu à la combler.