PREFACE
M. Danville m’a fait l’honneur de me laisser lire ces courts mémoires avant de les soumettre à un public plus grand.
Les Reflets du Miroir évoquent à mon souvenir une de ces fleurs naissantes, au tendre coloris, que l’on voit au moment où s’annonce le renouveau.
Car c’est un renouveau qu’annoncent le poète et l’artiste, maîtres des instincts les plus délicats de l’humanité, en éprouvant maintenant enfin, d’une manière plus générale, le sentiment de responsabilité qu’ils entraînent;
Et en affirmant, aussi largement qu’ils le peu-
vent , leur volonté de prendre à leur charge la direction morale de la procession infinie en marche vers V avenir, et de contribuer , pour leur part , à la santé de la race, en fortifiant la volonté, en rendant l'intelligence plus avertie contre les influences nuisibles; avant tout en assignant des buts plus élevés à la personnalité.
Insoucieux de la raillerie frivole que provoquent encore de pareilles tentatives, M. Banville va son droit chemin !
Peut-être cela ne lui réussit-il pas toujours ; mais, par endroit, il a atteint au sublime. M. Danville a la vaillance et la divination d'un poète lyrique; je m'attends à le voir bientôt écrire son premier poème : « Le Renouveau » !
AuUstad , Faaberg — Norvège, le io septembre (897
Bjornstjerne Bjornson.
Je ne veux pas écrire ici pour la postérité trop lointaine, non plus que pour les éditeurs présents. Je ne vends pas mes pensées, je les donne au hasard de mes amitiés. Du reste, les gens compétents reconnaîtraient vite Y amateur, et quant au public, il demeurerait sans doute dédaigneux de ces mémoires d'un inconnu : il lui en reste tant à lire sans ceux-ci !
Ce sera donc, très égoïstement, pour moi-même que chaque soir je dresserai le compte des recettes et dépenses de mon activité physique et intellectuelle.
Je prends soin d'énoncer nettement cette résolution, non seulement comme avertissement néces-
saire dans le cas où par hasard ce cahier glisserait entre des mains indiscrètes et sous desyeux curieux, maissurtoutafin de m’évitertoute velléitéultérieure de jolie imposture et pour garder du mieux possible, avec leur franchise, la fraîcheur des quelques impressions qu’il me plaira de préserver ainsi des perfides chausse-trapes d’oubli qui jalonnent mon âme de leurs fosses traîtresses (i).
Mon âme ! — c’est une eau qui coule, lente ou vive, douce ou furieuse, calme ou trouble, parmi des paysages et des figures dont elle enregistre les images successives, les déformant parfois.
C’est le vagabond miroir sur lequel passent des aurores et des crépuscules, des midis joyeux, des lueurs et des reflets, des taches, des silhouettes qui l’animent, l’emplissent de vie profonde, de gestes, de couleurs., sans que, leurs frissons de lumière enfuis, il puisse vibrer à nouveau.
C’est une eau qui coule lente, entre les roseaux, sur un lit de cailloux ronds, aux heures de rêverie,
(1) Une apparente sincérité doublant en effet l’intérêt de ces notes, curieuses d’ailleurs à plus d’un titre, nous incita, en dépit de ce liminaire avertissement, à publier cette histoire des variations d’une âme, dont le possesseur a du reste pardonné la licence prise à l’égard de son manuscrit. G. D.
quand défilent des théories imprécises de visions pâles, entre la double haie des cils levés, sur un fond d’anciens souvenirs — ou qui ruisselle, vive, pressée de franchir un défilé dérochés aiguës et de s’en aller enlacer les troncs moussus des saules aux longues chevelures et les flottantes herbes qui s’abandonnent dans les tourbillons — aux heures de désir, aux heures de passion, aux heures rapides de volupté.
C’est une eau qui coule douce, près des iris, près des glaïeuls, sous les nymphéas couronnés de pâles fleurs : des nuages s’y mirent et des filles qui passent et des oiseaux menus qui pépient — il est de tels moments, lénifiés par de tièdes parfums, des visions gracieuses, des sourires et des chants légers.
Et aussi, furieuse elle s’élance, torrent tumultueux elle bondit, se cabre, se tord, rugit — sous les bises de jalousie, les tourmentes d'orgueil, les tempêtes de colère.
C’est encore l’eau calme des soirs de bonheur, ’eau trouble des nuits de fièvre.
Elle coule, elle court, elle stagne, elle déborde; die est rose, elle est bleue, elle est mauve, elle est îoire — et c’est mon âme!
Ce soir je l’ai promenée, triste et seule au milieu de l'indifférence des passants, de l’égoïsme des amis, de la permanence d’un décor, ironiquement pareil à celui d’hier.
Puis je m’en suis venu rejoindre les tableaux familiers, les tentures accoutumées, les vieux meubles grimaçants, les vitraux éteints, les sièges sur lesquels n’attend plus aucune visiteuse, maîtresse, amante, aimée... Mon cœur est vacant et je n’ai point de hâte à lui donner un nouveau locataire.
J’aime cependant les beaux yeux, les belles lèvres, les beaux corps.
Ah ! rencontrer une figure féminine, avec les yeux de Suzy, les lèvres de Claudine, les courbes harmonieuses de Madeleine ?
La rencontrer ! et chaque jour fortifier son image d’une comparaison avec l’original, afin que cette image bienfaisante surgisse aux heures grises... Point de rendez-vous, point d’étreintes, rien que la joie de sa seule présence et des causeries dans la tiédeur des après-midi. Ce ne serait pas l’amour, ce ne serait pas l’amitié, qui nous rapprocheraient, mais peut-être tous les deux ensemble, quelque composé nouveau de sentiment, moins égoïste que
l’amour, moins dévoué que l’amitié, et empruntant toutefois à l’un le piment du désir et à l'autre la douceur des confidences désintéressées.
Est-ce réalisable ?
Pour tenter une liaison de cette nuance indécise, ni tout à fait blanche, ni tout à fait impure, communion intellectuelle saupoudrée de sensualité, quelle partenaire élire ?
A ce jeu, les courtisanes, fertiles en ruses, demeureraient cependant inaptes.
Les comédiennes aux pierreries étincelantes ressemblent trop souvent à leurs gemmes, qui brillent surtout de la lumière qu’elles reçoivent.
Quant aux mondaines...
11 me souvient toutefois qu’avec la très immatérielle Marie-Ève j’esquissai une ébauche, vaguement analogue à mon dessin d’aujourd’hui.
Cela avait commencé dans saloge du Théâtre Libre au cours d’une représentation d’Ibsen. Nous avions causé symbole et littérature. Le règne du symbole florissait alors : la bicyclette et l’automobilisme n’imposaient pasencore leur tyrannie. Je sus flatter,
sans bassesse, les aspirations de la jeune femme vers de confus au-delà.
On me vit ensuite chez elle à de fréquents crépuscules, tandis que s’épandaient des conversations esthétiques et des liquides adéquats à l’heure, ceux-ci en des coupes de forme étrange et des cristaux irisés.
Notre intimité prospéra sous le regard extatique de madones, très préraphaélites, isolées des contingences extérieures par des cadres pâles, semés de fleurs.
Imprévus, des lys énormes, boutés en la gueule d’une chimère d’or, étoilaient de leurs larmes candides des soies légères, d’un vert fané.
Çà et là des orchidées, lourdes, somptueuses, éclatantes, se penchaient hors des cornets transparents, ponctuant le ton clair et uniforme des bois laqués.
Disséminées par la pièce, des lampes électriques, enfermées en d’épaisses chapes de verreries, versaient leur lumière apaisée sur les étoffes molles, les statuettes nombreuses, les poteries, les étains de la cheminée dans le goût anglais, toute de colon-
nettes, d’ogives, d’étagères, de glaces, et s’accompagnant d’encoignures compliquées.
Aux sièges bas, recouverts de velours mat où saignaient des géraniums couleur de rouille, Marie- Ève préférait un divan d’angle, adossé à la boiserie et que surmontait une corbeille de plantes vertes. Elle attirait près de ce meuble une petite table sur laquelle s'étalait la collection de ses revues favorites, et quelques livres. Souvent je la trouvais assise là, tout le corps immobilisé par un effort d’attention que secondaient la moue enfantine de sa bouche, l’arc violemment tendu de ses sourcils sombres, tandis que ses yeux de ténèbres et de rêve s’égaraient à la poursuite des lignes inégales qui fuyaient sur papier de Hollande — désespérément.
Mais, en dépit de l’atmosphère tiède et comme sensuelle, des odeurs errantes qui flottaient sous le long plafond cintré, malgré la réelle beauté de la jeune femme, grande, mince, souple, avec un corps d’éphèbe aux hanches effacées, et gracieuse, délicate d’allures et dévisagé, j’attendis en vain auprès d’elle ce moment révélateur où la venue du désir transfigure en nous chaque sensation,
mue nos regards en caresses, change en aveux les paroles entendues, transforme un serrement de mains en étreinte, et en ivresse la joie de respirer un parfum cher.
Je n’aimai donc guère autre chose en elle qu’un camarade, un camarade agréable et intelligent.
De son côté, Marie-Ève, si j’en excepte la coquetterie des premières rencontres, ne tenta nullement de rompre nia réserve.
Un hasard banal me révéla bêtement la cause de sa placidité et de mon indifférence.
J’entrai, suivant la formule d’usage, soit « sans être annoncé», un jour malencontreux : amoureuse et plus passionnée que moi, selon toute apparence, une amie occupait sur le divan d’angle la place que je n’avais jamais songéà prendre...
Or, je ne souhaite pas revivre l’aventure.
Aussi bien, pourquoi asservir ainsi mon idéal au bon vouloir d’un demain inconnu, peut-être complaisant, peut-être aussi rebelle à l’accomplissement de mes vœux, quand je puis les réaliser dès à présent ?
De cette réalisation, je n’obtiendrai qu’un plaisir
imaginaire — imaginaire, soit! mais encore... un plaisir !
Et d'ailleurs, puisqu'il est admis que la volupté trop intense confine à la douleur, et qu’il n'est de bonheur que modéré, je demeure en tout cas assuré de rencontrer, en précisant cet idéal, en le caressant de ma pensée, en le matérialisant par l'écriture, une joie douce et, par là, d'autant plus certaine.
Sais-je au contraire quelles sensations réelles me procurerait la rencontre que je souhaite ?
Préférons donc l'immédiat au futur.
Eh quoi ? j'hésite...
Oui ! au moment de tracer les lignes décisives qui définiront l'objet de ma passion et ma passion elle-même, un obscur sentiment de crainte me paralyse : je songe aux récits légendaires, aux histoires merveilleuses dont fut avide mon enfance. Les paroles des princesses se métamorphosaient en perles, en diamants, en crapauds. Les fées, les enchanteurs et les génies ne manquaient pas d'accomplir les merveilles réclamées par le pêcheur de truites, le paysan incrédule, le méchant roi.
Je songe également à la traduction moderne de
ces contes : toute idée constitue un commencement d’acte.
Or, n'est-il pas, en la circonstance actuelle, aussi téméraire de rêver que d'agir?
Une voix m’interroge :
— Si le personnage que tu vas créer là, avec des lettres noires et inanimées, se levait de la page ou tu l’auras couché, et surgissait devant toi, vivant, lumineux... ?
— Bonne fée, je vous rendrais grâce et n'aurais garde à m'abstenir de baiser sur le champ les belles mains de la dame.
— Sans inquiétude?
— Puisque je l'ai invoquée.
— Souviens-toi de Pygmalion.
— Je serais un ami, seulement, un ami passionné mais non pas un amant.
— Subtilités que disperserait l'effervescence du désir.
— Ne peut-on désirer une femme sans la posséder? Mais c'est précisément ce désir que j'appelle, cette addition d’une pointe d'égoïsme aigu au tendre altruisme d’une émotion, cependant sincère.
— Tu cherches l’unité dans la contradiction.
— Je cherche une synthèse nouvelle par la combinaison de deux sentiments anciens.
— Qui t'a renseigné sur la possibilité d’une telle combinaison? Sais-tu si ces tendances opposées consentiront à la coalescence ?
— Je veux me renseigner moi-même, et sinon tenter, du moins imaginer l’expérience. D’autre part, que je n’obtienne pas cette fusion, le mélange me suffira. Enfin, je ne m’adresse jusqu’à présent qu’au rêve* pour lequel tout est possible.
— La réalité est plus forte que le rêve. Prends garde !
— Je n’ai plus peur, et à mon tour maintenant de questionner.
Que sera-t-elle?
Blonde?
Brune?
Rousse ?
O fée, demeure bonne! Précise mes visions! Seconde-moi de ton pouvoir surnaturel ! Qu’elle apparaisse, au moins en mon âme, celle que je réclame à la fois au monde sensible et à l’au-delà, celle vers qui je tends, celle que j’aimerai d’amour et d’amitié !
Cette invocation, jaillie spontanément du fond de mon être, me trouble malgré moi. Mes doutes se dissipent, mes hésitations vacillent, puis s’écroulent, et par la brèche, sur leurs ruines, une foi absurde, victorieuse, entre triomphalement, m envahit, me pénètre : je vois
Je vois une chevelure d’airain sombre, qui se transmue en or solaire aux lumières des bougies, une chevelure lourde, un cercle de métal entourant une face d’icône byzantine.
Dans cette figure, blêmie par la pâleur des fards, balafrée de rouge aux lèvres, les yeux se dessinent étranges, avec leurs iris brun-d’algue, lamés de reflets glauques par où se révèle une perversité que cependant dément la candeur des mystiques sclérotiques, et les longs cils de soie pâle.
Elle est vêtue d’une tunique d’étoffe lourde, miroitante, brochée de grandes fleurs d’argent.
De rares pierreries à la ceinture, d’antiques bagues aux doigts parent Phyllis