PHYLLIS
Tout le jour j'ai emporté ce nom avec moi, ce nom et la jolie figurine qu’il représente.
J’aime maintenant à l’entendre chanter en moi, doux comme un frisselis de violes, pénétrant comme un son de flûte ; en moi, j’aime à revoir la face d’icône, à la fois candide et perverse, mystérieuse et mystique, et inconnue.
Avec un respect étrange, je la contemple ; j’attends qu’elle me parle réellement , ne voulant pas la faire parler ; et si parfois je me regarde, surpris, ironique, si je raille l’imprévu, le rapide enthousiasme que développa ma boutade d’hier, parfois aussi, je me surprends à douter attendri.
Ai-je tort de me préparer à construire ainsi sur les terrains vagues de mon âme, un château de songes habité par Phyllis ?
Dois-je me blâmer plutôt de m’abuser moi-même, ainsi qu’une divinité qui s’étonnerait du miracle, parelle suscitéPBienque peu confortablement assis sur cette branlante escarpolette qu’est le doute, mon esprit, mené, dans l’angoisse, d’un contraire à l’autre; se balance, mal à Taise, nauséeux, torturé. Tantôt une secousse plus forte l’ébranle — objectiver de la sorte ses propres fictions conduit souvent à l’hallucination, prélude du définitif détraquement — tantôt le plaisir du jeu prédomine — la chose est dangereuse peut-être, mais amusante.
Je voulais fuir les perpétuelles antinomies, unir l’amitié et l’amour en un seul sentiment, la réalité et le rêve en une vision unique, et voici qu’au premier détour de la route viennent à moi de nouveau les éternelles Oppositions !
Phyllis ! Phyllis, dois-je te rejeter au néant ou glorifier ta venue?
Quoi ! après avoir imploré, gémi, prié pour que
s’érige devant moi ta précieuse effigie, j’irais, une fois admis à la contemplation de ta triomphale, de ta magique apothéose, clore lâchement mes yeux éblouis et craintifs, mon âme transportée mais irrésolue, et qu’envahiraient d’ailleurs aussitôt les dépits, les regrets, les désespoirs, les douleurs!
Non, Phyllis ! je te veux encore, double floraison enfin épanouie ; je te veux toujours.
Je t’ai appelée : tu es venue.
Merci ! et laisse-moi avouer mon désir, dire les litanies d’adoration, crier ma joie, ma joie, large comme la mer tumultueuse, profonde comme l’infini des éthers, mouvante et solide comme les mondes !
Tu es venue, embrasant le gris de mon ennui de l’incendie de tes lèvres, du carmin de tes rubis, embaumant les brumes fades de ma mélancolie par le parfum véhément de ta chevelure, les tièdes odeurs flottantes aux plis de tes vêtements ; tu es venue, avec un front haut et lumineux, des yeux qui pensaient et qui aimaient, une bouche de luxure et une parure de beauté ; tu es venue, désirée, atten-
due, aimée, et 1 heure définitive sonna, dès Que tu apparus parmi le cliquetis de tes bracelets !
Tu es venue, et n’est-ce pas ? tu resteras en mo= avec ton esprit etton corps, divins puisque incréés' immatériels, amie-amante, synthèse enfin obtenue
Et, en moi, je bâtirai, pour t’y offrirune demeure, des cités de songes.
Au milieu du rêve des eaux et des jardins, de: ] palais de métaphysique, hautainement dressés vers ’ l’inaccessible, développeront la symétrie de leurs ' façades, leurs colonnades grandioses de brillantes hypothèses.
Dédaigneux des réalités mesquines, lointainement assises à l’écart, derrière l’horizon, des clochetons, de hardis campaniles distrairont nos re- , gards, lorsque après avoir gravi, enlacés tous les deux, les larges escaliers, nous parviendrons aux terrasses dernières de l’édifice, qui, baignées de lumière reflètent en leurs plateaux de porphyre l’énigme des ciels inconnus.
Nous aimerons stationner là jusqu’au vertige ; et si, d’aventure, l’attirance du vide, la hantise du gouffre, tentait de m’égarer, essayait de me préci-
piter au tartare des négations et des doutes, je baiserais tes yeux pour qu’ils m’éclairent et ta bouche désirable pour respirer sur tes lèvres la croyance et la foi.
Puis, tu visiteras les salles nombreuses, historiées de tapisseries, illuminées de vitraux à l’éclat dur ; nous nous attarderons peut-être, sous les regards immuables des anciens philosophes, figurés :là en couleurs éteintes, à des entretiens passion- /nés, selon la coutume du rusé entremetteur d’âmes et de ses disciples.
Des esclaves, porteurs de mets agréables au goût, des danseuses et des musiciennes, expertes dans leur art, des convives aux paroles subtiles, apporteront parfois à ces causeries, parmi les torches et les coupes couronnées de fleurs, la distraction d’un spectacle, délicÉux à voir.
Dans la cité, en outre de ces palais, il y aura aussi des ateliers occupés par des artisans industrieux qui tisseront le lin de tes sandales, l’étoffe merveilleuse de tes tuniques ; des orfèvres y sertiront des pierreries en des métaux rares, et cisèleront tes ceintures et tes bagues.
Auprès d’eux, des architectures plus sobres
abriteront les laboratoires et les bibliothèques, car tu sauras, gai famulus de l’alchimiste, lui donner les cornues aux belles panses et les ballons étincelants, chauffer les alambics de cuivre rose. Attentive à ses ordres tu déboucheras les flacons mystérieux, surveilleras les ébullitions capricieuses, et luteras les creusets d’argile.
Lecteurs de pages hermétiques en de vieux inquarto à formules, nous tenterons ainsi les transmutations du grand œuvre, ou, plus audacieux que les plus inouïs Edison, imaginerons des appareils fantasques, merveilleux.
Devenue alors le préparateur habile et savant, tu m’accompagneras par les salles claires emplies du ron-ron berceur des dynamos, du frémissement des courroies tremblantes, du bruissement des volants fous, emportés en de vertigineuses rotations, du souffle rythmique des pistons déplaçant avec un bruit léger les longues bielles à la course miroitante. Nous passerons le long des hauts vitrages, que barre la portée des fils noirs, distributeurs d’énergie, de lumière et de son ; et les étroits panneaux de verre, l’acier mouvant des machines s’éclaireront des reflets de ta présence.
Plus calme est la pièce dernière où dorment en leur cage de verre les trébuchets, et les balances aux fléaux rigides, et les complexes instruments enregistreurs.
Nous y serons seuls, gardés et servis, au gré des commutateurs, par les forces souples, obéissantes, disciplinées auxquelles nous assignerons des destinées imprévues.
Quant aux livres, ils seront les nefs précieuses du tillac desquelles nous narguerons les sombres vagues de la mer d’oubli ; nous franchirons ses flots dévorateurs, méprisant leurs menaces, souriant aux musiques des poètes, tandis que les rhéteurs et les jongleurs de verbes, déroulant leurs tapis constellés de belles figures, tenteront de nous divertir par leur adresse à manier le poids des lourdes phrases en même temps que les mots ailés protéiformes, presque insaisissables...
. Phyllis! toute mon âme, ses palais habités de rêves et d’idoles, les autels qu’elle éleva à l’immanente Philosophie, à la Déesse Science, à l’Art auguste, toute mon âme sera ton empire et ta résidence, ô ma souveiaine bien-aimée qui me don-
neras en retour la joie de tes parfums, de tes regards, de ton sourire, de tes gestes de lumière et d’harmonie !
Au vantail de tes lèvres ouvertes sur un perron d’ivoire, tu me laisseras surprendre le murmure de tes pensées.
Sur le tendre vélin de tes chairs, mes baisers écriront ce que veut mon désir.
Nous serons les amis, les amants, et je pourrai enfin, lorsque ta bouche parlera, lorsque cédera la boucle d’émeraude qui retient ta tunique, connaître en toi la Vérité nue, la Beauté sans mensonges, le Bonheur.
Prédisposition ou habitude ? ce petit coin devenu l’oratoire — car il me semble déjà que cette confession quotidienne est presque une dévotion, un rite à accomplir et non plus un passe-temps de désœuvré, comme au premier soir — ce petit coin m'attire dès que je rentre ici.
L'oiseau fantasque qui erre éternellement par les verdures jaunies du fauteuil Louis XIII — le fauteuil de mes soirs de lecture, soirs de prière maintenant — me fascine de son œil mélancolique.
Devant lui, la brune table lorraine, dégarnie de ses livres habituels étale complaisamment sa surface polie : l'encrier de cristal a levé sa paupière d'argent, ouvert une large prunelle noire et me re-v
garde ; le papier paraît plus doux et plus pâle sous la lampe à abat-jour de cuivre 5 et je cède à toutes ces invites, entraîné par les mille mains volontaires, obstinées, invisibles de l’accoutumance.
Elles me poussent sans que je résiste, sèment dans l’air, pour m’enivrer, des fragrances aimables, promènent devant ma face des visions séductrices, agitent à mes oreilles les sonnailles des suggestions victorieuses.
Me voici donc, une fois encore, revenu à mon vice, après m être juré solennellement à moi-même, cet après-midi, que je mettrais fin — ô blasphèmes !
à ce jeu stupide, que je saurais me reconquérir et renoncer à sculpter de puériles idoles pour les adorer ensuite.
Je suis lâche !
Hé ! à y- réfléchir, est-ce bien ma conduite présente qu il faut ainsi flétrir, ou mon serment de tantôt ?
En effet, ce n est pas en toute impartialité, après délibération réfléchie et la conscience affranchie des passions dominatrices que je le prononçai.
Or si l’amant de Phyllis lui fut — hélas ! — un instant infidèle, et si l’amant de Mme de Tende
sent â présent Phyllis régner de nouveau en lui, bien que ces deux amants se confondent en un même individu — et encore, peut-on prétendre sérieusement qu’un individu demeure jamais un et le même? — ce chassé-croisé de sentiments méritet-il un tel blâme ?
Je m’exprime bien mal, et me défends très confusément devant moi-même. Que serait-ce devant des juges !
Amant, le mot ne se légitime guère : je ne les ai possédées ni l’une ni l’autre.
Ai-je seulement convoité Mme de Tende?
Ma mémoire intervient dans le débat, m’accuse nettement, dit oui !
Cependant, à cette heure-ci où rôde autour de moi l’ombre de ma chère Phyllis, où je sens que je la désire, que je l’aime, je récuserais volontiers ce témoin, sans croire commettre une imposture.
Devant ce presque démenti, ma mémoire s’insurge, devient cruelle : sur son ordre, l’artillerie des pièces à conviction s’amène au galop, prend position et tire — à mélinite — sur l’insolent
ennemi.
Mes coupoles cuirassées de sentiments robustes, mes belles coupoles à éclipse, le béton de rêve qui protège mes remparts, mes bastions d’illusion, s’anéantissent, les fossés qui séparent l’actuel de l’écoulé sont comblés par les décombres, et au travers de la brèche un décor se révèle.
Je suis assis sur un divan oriental, dans l’atelier de Maurac.
Echangeant les pinceaux avec l’adresse d’un escamoteur, étalant la couleur en de rapides mélanges sur la palette, puis avec de menues touches pressées sur la toile, il achève une étude.
Attendant le moment proche où, le modèle renvoyé, nous pourrons causer, je feuillette un album de croquis.
Puis l'heure sonne. Le jeune garçon, qui figurait, en pourpoint rose, un mignon de la cour des Valois, passe derrière un paravent, et revient ensuite, vêtu d’un pantalon semi-collant, d’un veston court; le col de sa chemise s’échancre largement sur un cou blanc de fille.
11 sort, son chapeau mou à la main.
Sur le chevalet, sa figure imberbe demeure, cy-
nique, gouailleuse, étalant au milieu du chatoie ment des velours et des ors, sa tache pâle où l’ambre des yeux et le fard de la bouche mettent toute une vie sinistre, une expression de vice insouciant et de cruauté perverse, superbement étudiée et rendue par Maurac.
— Qu’en penses-tu ? me demande le peintre.
— Très joli. Peut-être... pas très chaste?
— Hein ?
— Après tout, la mode est à ces choses-là.
— Ah, ça non ! mon vieux, non ! et, au contraire, j’en ai assez moi, de toutes les horreurs qui se débitent sous le couvert de l’Art, sous la couverture devrait-on dire ! le Nu savant, bien excitant, les petites scènes folichonnes, bien léchées, et tous lestableauxde genrepour alcôves de luxe...
— Voyons, Maurac, tu ne destines pas cependant ce bonhomme équivoque aux reproductions de l’U. P. A. M.
— L’Union pour l’art moral ?
— Juste !
— Les Sociétés qui font profession d’enseigner la pudeur me répugnent presque autant que les vieux qui font leurs saletés sur leurs toiles.
— Le public ne les déleste pas autant que toi ces saletés-là ! ^
— 11 en veut, je sais. Eh bien ? je lui en ficherai tant qu’il en vomira, et que, j’espère, ça Len dégoûtera tout de même un peu.
— Canis ad vomitum...
— Tu verras ce que je prépare !
La Luxure. '
Ce ne sera pas le péché, car le péché appelle la croyance ou la pitié. Ce ne sera pas la débauche pauvre et dont on se détourne dédaigneusement, ni l’orgie des maisons closes, devant laquelle on passe: la luxure s’incarnera en cent figures, qui personnifieront ses formes les plus désirables, celles qu’ont chantées les poètes imbéciles, les romanciers qui drapèrent les postures obscènes de voiles somptueux, les conteurs qui se targuent d’une supériorité sur les brutes à instincts, parce qu’ils se croient, eux, volontairement, consciemment pervers !
Des trépieds se dresseront et des torchères. Le métal ciselé des cassolettes balancées étincellera près des coussins d’étoffes rares et magnifiques. Des musiciens très beaux et des chanteuses à Ion-
gue chevelure, d’irritantes ballerines étaleront l’orgueil de leurs chants et de leur chair parmi les tables chargées de corbeilles de fleurs, de coupes et de verres ruisselants de liqueurs précieuses.
Bref ! tout le décor si souvent évoqué, resplendira, encadrant une foule brillante et parée, la foule des étranges et des inassouvis, des frôleurs et des buveuses d’âmes, de tous ceux qu’on glorifia de ne point sacrifier sur l’autel du désir normal. Elle ondulera en des groupes harmonieux avec des attitudes voluptueuses, des visages passionnés.
— Jusqu’à présent, ce me semble plutôt l’apothéose de la luxure, sa glorification éloquente, ô homme moral.
— Précisément.
— Je ne comprends plus.
— Je n’ai pas tout dit.
Par delà les spirales d’encens, le miroitement des soies, le remous des corps, les figures heureuses, s’apercevra une bande de fantômes, une menaçante et lugubre, et hideuse, et grimaçante théorie de laids masques révulsés.
Je veux que l’on voie, que l’on sache, que l’on
comprenne, que l’on sente que ces fantômes demeurent la seule réalité, et que ces hommes, ces femmes en fête et en rut s’agitent dans un néant artificiel, qu’ils appartiennent en somme à ces larves qui les réalisent, les dédoublent, ou plutôt les montreront tels qu’ils sont, pitoyables, miséreux, malades, fous dont les bouches tordues, gardant encore la trace du sourire d’inepte ivresse, clameront les déchéances définitives, et les gestes hagards, les regards ternes ne se souvenant plus de la beauté humaine révéleront l’angoisse des éternels cauchemars !
Je veux, dans cette vision, que l’épouvante se précipite sur le désir louche, les jouissances morbides et les prenne, les accole d’une si farouche étreinte qu’il les étouffe à tout jamais !
— Tu veux joindre l’éthique à l’esthétique?
— Pourquoi pas ?
Pourquoi restreindre l'art à son but primitif, le jeu ?
Pourquoi ne pas dépasser les mobiles du troglodyte, de l’homme des cavernes, et nous refuser plutôt qu’aux penseurs ou aux hommes d’action, l’ambition d’être utiles, la possibilité de hâter la
marche de l’humanité vers le bonheur, tout en la guidant vers le Beau ?
— Convertiras-tu quelqu’un ?
— Je montrerai que le gai buveur devient quelquefois l’alcoolique dément. On peint toujours le premier, j’essayerai de figurer le second. Mais, je n'espère pas de miracle ; du moins, si je ne guéris pas de malades, je pourrai peut-être préserver quelques âmes indécises, faibles, ou peu atteintes, du fatal prosélytisme des autres et cela me suffira !
— Toujours en oraisons, cher apôtre ? interrompt une ironique voix féminine.
— Madame de Tende ! fait le peintre en se retournant.
Madame Maurac suit son amie.
On me présente.
Puis je me souviens d’une heure très douce, et surtout d’un moment où, dans la griserie de ce premier contact avec une agréable personne, je reniai mon idéal, prêt à détruire pour Mme de Tende l’adorable image de Phyllis.
En parlant, soit qu’elle s’adressât à Mme Maurac, à l’artiste ou à moi-même, la brune jeune femme savait lever si à propos la double herse de ses cils
sur l’émerveillement de ses yeux, elie possédait de si jolis, de si prestes mouvements de bouche, qu’un peu de mon âme s’enfuyait dans la nuit de ces regards, aimait à s’envelopper dans la pourpre caressante de ces sourires.
Alors, j’affirmai le triomphe définitif des joies matérielles, des plaisirs sensoriels sur l’enchantement fragile' des rêves.
J’étais sincère.
Or, à présent, loin de Mme de Tende, je ne comprends plus mon état d’esprit de cet instant, et je suis également sincère en songeant amoureusement à Phyllis.
Phyllis ! voici donc que tu te sépares, ce soir, des songes vains que suffit à effacer la lumière du jour : tu persistes, en dépit des invites du réel et de ses efforts, et de mes passagers égarements.
Ah ! la prédiction de la bonne fée que je raillai, s’affirme, et ses paroles provoquent en moi un singulier retentissement.
Je devine là, tout près de cette lampe, au delà de son halo de lumière, la Terreur aux aguets dans les ténèbres, le mystère prêt à se révéler et
à ensevelir ma raison dans ses mensonges: je n’ose détourner la tête, car je commence à craindre : j’ai peur, peur de te voir, Phyllis, peur de te voir, surgir derrière moi, très belle et très pâle, avec la tunique d'étoffe lourde dont je te vêtis, ta chevelure d’airain, tes pierreries et tes bagues.
Des impressions d'enfance, des reculs de tout petit devant l’ombre recéleuse et complice des gnomes, une oppression grandissante, des sensations d’efnoi m’envahissent, submergent peu à peu les plaines de mon entendement, couvrent les hauteurs de ma volonté, m’inondent, et je me prends à frissonner, comme un magicien maladroit qui, après l’incantation, s’effarerait delavenueduGénie :
Pourtant, je ne puis arrêter ma pensée, qui sans cesse retourne vers toi, Phyllis !
Oh, la possession démoniaque devait procurer aux damnés de pareilles tortures et de telles délices !
Phyllis, ton nom s’inscrit en ardentes banderoles de flamme sous mon crâne,
Et ton nom m’est doux.
Ta face d’icône resplendit comme un phare aveuglant.
Je chéris ta face.
La morsure de tes cheveux, serpents roux, vipères de bronze, me déchire,
Caresse-moi de tes cheveux !
Tu ne m’as pas révélé ton âme,
Je pressens qu’elle est sœur de la mienne et la révère.
Oublie mes injures, oublie mes trahisons, oublie mes terreurs,
Phyllis, désirable obsession !
— Obsession ! j'ai écrit ce mot, presque sans le voir et maintenant il m’aveugle.
Obsession, déséquilibre, détraquement P
Vais-je tomber à l’idée fixe ?
Bah ! que ce soit sur la pente de l’idée fixe, ou vers les corridors de l’enfer que tu m’entraînes, va Phylïis, poursuis ton chemin en moi : je n’aurai pas la faiblesse des inutiles regret s — je t’aime...
Lorsque je songe à la succession rapide et contradictoire de pensées violentes, de sentiments tumultueux, de désirs bouillonnants qui traversa hier soir mon âme, et y a laissé, ce matin, un limon âcre et trouble, je m'étonne et me décide mal à croire que ce besoin d’orner d’un peu de rêve la monotonie de ma vie, qui me poussa à laisser s'ébattre librement mon imagination, ait pu se préciser si nettement, s’incarner avec tant de force et que mon inclination vague pour un idéal imprécis se soit si vite transformée en une impétueuse passion pour cette grande poupée de mon esprit, devenue l’impérieuse Phyllis.
Compterais-je donc au nombre de ces malheu
reux dont parlait Maurac, non pas volontairement pervers, comme ils le croient, mais guidés, malgré eux par le défaut d’organisation saine de leur esprit, vers les recherches étranges, les appétits morbides, les actions démentes?
Oui, je sais et pourquoi ne répondrais-je pas que tous nous portons en nous-mêmes, prêt à éclore selon rinfliience des diverses incubations, le germe du crime, de la luxure, de la folie ? La limite entre le normal et l'anormal ne doit certes pas être considérée ainsi qu'une haute, une solide barrière, respectée par les uns, franchie par les autres, mais être plus vraisemblablement figurée par une longue échelle de nuances, habilement sériées, imperceptiblement dégradées, du blanc au noir, du régulier à l'anomalie.
A quel degré suis-je parvenu ?
Aurabje le courage de ne pas aller plus loin ?
Ces questions m'inquiètent.
Les résoudre cependant m'attire.
A quoi bon les résoudre après tout! Les travaux des hommes, depuis Eschyle jusqu'au plus moderne des physiologistes, ont montré la présence immanente des fatalités derrière le vain rideau de nos
actions. Que ce soient les dieux, nous laissant l’illusion de la liberté tout en demeurant nos tyrans, que ce soit la prédestination imposée par mon hérédité, mon éducation, le milieu où j’ai vécu, où je vis, qui megouverne, je ne représenteen somme que l'esclave, l’acteur décrit par le philosophe antique, jouant un rôle que lui souffle le destin.
Réagir, me placer dans un milieu différent, régénérateur, suivre un régime de bons conseils et d’hygiène... autant vaudrait me recréer ! Ma pauvre petite volonté se trouve depuis trop longtemps au service de mes bons plaisirs, pour changer, et entrer à celui de mes bonnes idées : c’est une garde corrompue, affaiblie, l’arméed’Hannibalaprès Capoue. A tenter de la mettre à l’épreuve, je risquerais de l’affaiblir encore par une défaite.
D’ailleurs, il n’est pas impossible qu’en raisonnant si sérieusement, je déraisonne et ne m’égare. Pour examiner une question sous son véritable jour, il ne suffit pas de la regarder uniquement sous un seul.
Essayons de me justifier.
Donc, j’aime Phyllis.
Quoi de plus naturel! Jamais amour ne se mon-
tra tant motivé : Phyllis réunit en elle seule le fragmentaire bonheur que je lui conférai, à la suite de nombreuses tentatives infructueuses auprès de plusieurs. Elle m’offre, à la façon d’une gerbe séduisante — parce que je la conçus telle — la beauté éparse dans tous les épis que je cueillis et l’esprit que je glanai péniblement dans cette maigre moisson. J’écartai d’elle toutes les imperfections qui eussent détourné mon désir ; et, ductile, malléable, obéissante, elle réalisera tour à tour mes plus imprévus caprices évoluera au gré de mes sentiments, puisque je l’ai animée, glorieuse statue, du souffle irritant et doux de l’amour et de l’amitié. Quelle créature mortelle m’offrirait à respirer le parfum de ce bouquet de séductions ?
Fort bien ! voici que se légitime la violence de cette passion ; mais il reste à la justifier dans son essence, soit en tant que passion s’adressant à un être de fiction.
A y réfléchir, la question apparaît insidieuse et complexe ; et je ne saurais guère la résoudre, théoriquement du moins, qu’en révisant tout le procès de la théorie de la connaissance.
Mais que m’importent Berkeley ou Thomas
Brown, et Reid et Dugald Stewart, et Mill et Spencer ?
Idéalisme favorable au monde des idées ou matérialisme, défenseur du monde extérieur, ne peuvent prévaloir contre l’existence d’un fait et de Phyllis, ni me défendre d’accorder à cette image la valeur qu'il me plaît.
Et valablement. Car, avant moi, des hommes se , sont épris des figures qu’ils créèrent, témoin le mythe ancien.
D’ailleurs Taine n'a-t-il pas rapporté — dans Y Intelligence, je crois — une description de Flaubert, touchant une maladie que lui causa l’empoisonnement de son Emma BovaryPBalzac ne donnait-il pas à sesamisdesnouvellesde ses personnages comme s'il les tenait pour réellement existant !
Evidemment, le génie, par son caractère anormal, et ce que nous en savons, suppose un état d’esprit voisin du morbide ; toutefois il ne dépasse pas la frontière, lorsqu’il se borne à ces manifestations-là.
Admettons que je me suis aventuré moi aussi dans « les terres limitrophes » : je m’y trouve somme toute en bonne compagnie.
Au surplus, matériellement les dieux n’existent pas plus et ne se révèlent pas autrement que Phyllis : la multitude des croyants m’interdit donc la folie. Les invocations des fidèles et leurs élans ne se justifient guère mieux que les miens, et cette comédie, en apparence jouée dans le vide, demeure cependant en réalité la traduction de puissants et réels sentiments intérieurs.
Formules de prières et de respect, agenouillements, balbutiements, extases, n’ai-je pas, sinon dans le mystère des nefs et la gloire des chants religieux, du moins dans l’ombre des nuits et la splendeur du rêve, égrené tout ce rosaire, sacré pour moi ?
Phyllis,' qui personnifie selon mes souhaits l’amitié et l’amour, je l’adore à la façon de ceux qui invoquent une image incarnant à leurs yeux, la puissance suprême et la suprême bonté ?
Et certes il faudrait, pour que je renonce à cette passion, à Phyllis, que je la rencontre !
C’est impossible.
Je suis heureux.
Je suis très heureux.
J'éprouve un puéril besoin d'écrire ces mots, et une joie enfantine à les répéter.
Je suis presqueaussi heureux qu'un hommeivre: je commence à perdre la notion des distances exactes qui séparent le possible du réalisable et le rêve de sa matérialisation ; je vais même jusqu'à, mettre en doute l’existence de cet éloignement.
Maurac prétend parfois que pour bien apprécier un paysage, pour posséder la vision nette de ses nuances, de ses tons, de ses couleurs, il faut le regarder à l'envers : on a tort de ne jamais considérer la vie de cette façon.
La vie !...
C’est encore elle qui fournit les meilleurs, comme les pires romans.
Ah, les romans, et les romanciers! ces copies imparfaites qui n’atteignent jamais à la beauté du modèle, et à sa puissance, parce que ces gens subtils dont c’est l’œuvre, ces psychologues adroits, ces observateurs minutieux construisent leurs drames à peu près à la façon d’un horloger qui, fabriquant une montre, oublierait toujours le grand ressort : le grand ressort du réel est le Hasard ; non pas le hasard, propre aux confidences nécessaires, aux rencontres indispensables, aux conflits préparés, mais le hasard pur, le Hasard maître de la Vie, celui qui gagne les batailles, disperse les digues, guérit les malades, en dépit des calculs, des prévisions, et des probabilités humaines, celui qui ruine l’épargne travailleuse et lente et avisée, pour édifier la fortune du joueur surpris, celui qui bâcle les dénouements que refuserait le plus novice des auteurs dramatiques — et tout cela... on ne sait pas pourquoi, comme disait Suzy !
Certes, chaque jour on sait un peu mieux les pourquoi. Néanmoins, combien demeurent et de-
meureront longtemps encore à l’abri des investigations et de notre curiosité? Or, de toutes ces causes, inconnues pour nous, de tous ces motifs dissimulés, de toutes ces lois non formulées, de toute cette obscurité et de toute cette ignorance le Hasard s’enrichit et triomphe sur les superbes qui se vantent de posséder la pleine clarté et la science définitive.
Ironique et puissant, dernière incarnation du mystère, il se dresse, drapé d’incertitude sur le piédestal géant de l’erreur et de l’épouvante, et s’il avait une âme, le Hasard rirait de l’orgueilleuse bêtise des hommes...
Qu’il soit béni, malgré les détresses qu’il en fante! car il protège l’espoir, perpétue l’imprévu, et permet ainsi d’attendre, pour ces attirantes raisons, un demain qu’on rêve meilleur, qu’on souhaite au moins différent du présent et qui parfois se transforme en aujourd’hui souriant !
Mais s’il se montre favorable, on tente de l'oublier, comme engénéral les bienfaiteurs quels qu’ils soient. 11 devient haïssable parce qu’il s’oppose à la vanité égoïste. On préfère prouver qu’il n’entra
pour rien dans l’accident heureux dont on bénéficie. Ainsi s’inventa le pressentiment, semblant d’explication, flatteur puisqu’il permet de renier le hasard impersonnel, et qu’on invoque, à bon droit en apparence, dans les situations où la coin cidence qu’il suppose se réalise, en oubliant volontairement les cas contraires, et leur nombre, ce qui devient ridicule.
Sacrifierai-je toutefois à la loi commune en m’écriant :
— Etait-ce donc un pressentiment?
Ou, plus positiviste et plus rationnellement :
— Avais-je déjà rencontré cette femme avant le soir d’ennui où je résolus de dédaigner les improbables ressources du possible pour m’adresser à l’immédiate certitude du rêve ?
Phyllis !...
J’ai rencontré Phyllis.
Elle m’a souri.
Je la reverrai.
Elle m’est apparue dans la vie comme l 'autre dans mon âme.
Comment expliquer cela?
Phyllis !... l’exactitude des détails, la chevelure d’airain, qui se transmue en or solaire, à la lumière des bougies, les lèvres trop rouges en la figure pâle, les yeux candides et pervers, l’identité du nom, tout cela ne saurait se réduire qu’à un trop extraordinaire acte de voyant ou à un trop simple oubli de mon aperception.
Prescience ou subconscience... ou hasard?
Qu’importe ! je suis heureux.
Elle habite un petit hôtel, près du Bois.
Lorsque j’ai sonné à la grille du jardin, une Bretonne joufflue, petite et rougeaude est venue, et j’ai suivi les larges ailes de sa coiffe candide avec les tremblements convulsifs, les palpitations, les battements de cœur d’une intense crainte ou d’une immense joie, le religieux respect d’un manant conduit auprès de la Reyne en appareil de gala.
Quoi de plus banal cependant qu’une telle introduction ? Mais, cette pensée que j’entrais dans la demeure réelle où Phyllis vivait, avait vécu, où elle consentait à m’admettre, cette confrontation immédiate et inespérée, machinée par le hasard — peut-être pour me confondre ?... — cette si brus-
que matérialisation de mes rêves, effectuée en ce moment précis, autant de verrous, de barres d’acier, de serrures et de gâches qui se détachaient les uns après les autres d’un huis secret de mon âme, jusque-là soigneusement clos.
La porte enfin cédait, les battants poussiéreux se disjoignaient ; et franchissant la baie qui violemment démasquait une perspective troublante éclairée par une lumière nouvelle, une multitude de concepts tapageurs et bruyants, amenant avec eux l’air froid d’un dehors inconnu et le malaise qui secouait mon être physique de si anxieuse façon, se précipitaient, foule fantasque, égarée, angoissante.
Des visions hoffmanesques, le ressouvenir des occultes magies, du prolongement mystérieux et possible de nos pensées, de nos actes, un fragment de la Peau de chagrin de Balzac, des phrases aiguës, précises, des raisonnements douloureux et ironiques de Poe tourbillonnèrent confusément, enveloppantde leur vapeur glacée l’image première, la douce, la tiède, la, consolante image de Phyliis...
. Pendant ce temps, je gravissais les degrés du perron, effleurais machinalement de la main une
rampe de fer forgé qu’enguirlandaient de feuilles et de fleurs grêles des pousses tardives.
Un vestibule s’ouvrit, envahi par la courbe sévère d’un escalier de chêne.
J’attendis un moment le retour de mon guide, disparu.
Puis les ailes de la coiffe émergèrent d’un coin d’ombre. Une portière fut levée sur le vide d’un salon désert. Je me jetai sur un fauteuil, la sueur aux tempes, épuisé par ce court trajet.
L’attente m’offrit le repos et le calme, tandis que mes regards, avides de surprendre aux contours des objets les reflets du passage de Phyllis, s’atténuaient de tendresse en les caressant tour à tour.
Je revois, sur la cheminée, une tête d’enfant, un plâtre mignon, exquisément modelé, posé à même le marbre nu, des roses qui s’effeuillaient sur le col évasé d’une poterie antique, à l’émail vitrifié par l’obscure chimie des siècles d’enfouissement,, vase égueulé dont le vernis craquelé laissait entrevoir par endroits la lèpre écailleuse de la terre imprégnée d’oxydes, un candélabre d’argent, aux bougies inégalement consumées.
Une tenture sobre, d’un bleu effacé, strié de pal-
mes pâles, avec une bordure de pivoines blanches se poursuivant sur un fond de cinabre déteint, tendait les panneaux des boiseries, que décoraient en outre un haut portrait de femme et quelques dessins joliment encadrés.
Le long des murs, un canapé du temps où régna Louis XV coudoyait une sévère cathèdre gothique; plus loin, une grande psyché s’égayait des taches claires et du tendre coloris de porcelaines encloses en une vitrine.
Cet ensemble laissait une impression de personnalité étrange, étrangère plutôt, car une Parisienne eût répudié ce mélange d’époques et de décors, ce désordre barbare, froid, privé du déploiement accoutumé de rideaux, de soies chaudes, d’étoffes drapées, de passementeries, de bibelots luxueux, — et je songeai au timbre spécial de sa voix, lors de notre imprévue rencontre ; j’entendis à nouveau les modulations de ce chant discret, â l’accent indécis, duquel je ne pus découvrir la nationalité précise.
Phyllis tardait à paraître.
Ramenée à mon esprit, moins inquiet, par l’obs-
cur enchaînement des associations mentales, notre invraisemblable mise en présence s'évoqua, me distrayant du moment actuel.
C'était le jour gris, embué de brouillard, le ciel bas, parcouru de nuées cendrées, taché d'encre, fouetté des lanières de fumée sale que le vent arrachait aux cheminées de novembre.
Sous les arcades de la me de Rivoli, une nuit précoce flottait déjà au-dessus des trottoirs humides, des passants mouillés, des éventaires parés de verroterie et de misérable clinquant.
A quelques devantures s'allumait l'or du gaz, et flamboyaient les blafardes lampes électriques, éclairant de grossières enluminures, desphotographies de célébrités, et le paillon des bazars.
Dominant le grondement de la rue, le roulement ininterrompu des voitures, de gros omnibus passaient sur la chaussée boueuse, avec fracas ; des camelots sillonnaient la foule, psalmodiant leurs sempiternelles litanies — etje ne sais trop pourquoi mon oisiveté, à l'ordinaire dédaigneuse de ce bruit et de ces coudoiements, s’était égarée dans cette mêlée active?
Comme j'arrivais, assez ennuyé de ma prome-
nade, au monument discret, par lequel se perpétue, sculptée dans le marbre impérissable, la lointaine figure de Coligny, un désagréable remous des ondes humaines que je côtoyais, me jeta assez brutalement contre le soubassement en pierre, qui se hérisse de lances rigides, défendant la pieuse mémoire de l’amiral.
Je n’avais pas été la seule victime de cette bousculade, car, dans le même temps, j’aperçus, àquelques pas de moi, une dame, de mise sobre, dont la main se leva, en instinctif geste de défense, et laissa, par ce mouvement inopiné, échapper un porte-cartes.
Naturellement je m’empressai, et obtins le précieux objet — très précieux en vérité — avant que ne l’eussent piétiné les gens pressés.
Or, sans y penser, mon regard s’était indiscrètement porté sur la surface de maroquin, peut-être attiré inconsciemment par un filigrane de vermeil dont les minces arabesques dessinaient sur les grains brillants un nom qu’il me parut que je supposai plutôt que je ne lus :