IÔ
sion, se bornant à les recevoir lorsqu’on les lui jetait !
Je rouvris les yeux.
Entre les troncs des oliviers filtrait une lueur pourprée, et du côté du levant, au-dessus des bras noueux qui tendaientvers le ciel, d’un geste suppliant, l’offrande des fruits noirs, une lune de cuivre montait dans un firmament d’améthyste.
Le dernier jour d’attente était révolu !
Maintenant c’est la paix auguste des nuits. Au dehors la mer déferle doucement, éclaboussant d’argent liquide les galets de la plage. Une mélopée plaintive soupire, gronde, s’apaise, recommence, continue, comme pour endormir de sa berceuse monotone les grands palmiers immobiles, les jardins déserts, les petites villas dont les paupières blanches sont closes.
Seule ma fenêtre regarde encore les claires eaux qui chantent, chantent...
Moi, je n’écoute pas.
Une autre voix parle, plus haut, plus fort, et cependant, dit-elle oui?... dit-elle non ?
Je ne sais pas.
Dira-t-elle oui, demain?... tout à l’heure?
Oui ! Ce serait la transmutation de ramie en l’amante, l'accomplissement entier du miracle, et le souhait des soirs d’ennui, des soirs de désir, des soirs de solitude réalisé ! Conserver près de moi toujours, la belle idole, et non plus imaginaire, insaisissable, vagabonde, mais réelle, tangible, accompagnant ma vie pas à pas, lui conférant enfin un sens, lui assignant un but, et déroulant de ses mains pâles l’avenir ainsi qu’une tapisserie aux figures de rêve souriantes et parées; posséder le rare trésor de sa chevelure, les gemmes de ses yeux, les savoureux fruits que sont ses lèvres quelles joies, quelles voluptés plus intenses puisje concevoir? Phyllis, je vous aime tant. Ne m’aimerez-vous pas aussi un peu... beaucoup...
Et vérité, je crois que je déraisonne.
Ah! le jour est long, très long à paraître.
Aurore, qui ta? des tant à semer tes triomphales roses sur la mer, aurore prochaine, sois-moi propice! Fais que Phyllis m’aime, et de toute son âme!..
Dérisoire incantation !
Son âme, est-ce que je la connais?
IÊ>4
Son ame!
J’ai peur.
Les mots savent prendre ainsi, à de certains moments des aspects révélateurs, perfides, terrifiants- Celui-ci s’est glissé sous ma plume, sournoisement, et à présent qu’il est étendu sur la couche molle du papier, il y demeure, s’y carre, indélébile, et semble me regarder en esquissant de son accent circonflexe une moue triste et profonde.
Je n’ose plus jeter les yeux sur cette ligne où il est resté seul. Mais en moi, il a pénétré, éveillé des échos retentissants.
En vain je continue d’écrire, je le vois,jel’entends, il m’obsède etje comprends enfin ce que signifie sa moue triste, sa moue profonde: ai-je assez répété que Phyllis demeurait l’Etrangère, éloignée de mon esprit, différente de mes conceptions! ai-je assez de fois constaté avec tristesse la hauteur de l’infranchissable barrière qui séparait nos pensées? or maintenant suis-je plus près d’elle qu’au premier soir? Non ! et pourtant je n’hésite pas à lui demander de partager son existence, je considère comme la plus inestimable des faveurs son consentement à une vie commune.
Certes je l'aime, c’est en somme, avec l’attirance de sa beauté, l’harmonie de son être physique, tout ce que je sais d’elle. Notre mois de babillage ne m’a rien appris. Nos entretiens, même en cet instant où le charme de leur récente mémoire les vêt de joliesse et de douceur, ne sont pas parvenus à effacer en moi le souvenir des heurts anciens. La désillusion de cette après-midi où Phyllis se plaisait à écouter les insignifiances des’indifférents, les encourageait en me désespérant, la surprise de cette nuit de philosophie passée en discussions dans le décor de fête, l’étrange confidence de Roquebrune,tous cesincidents qui mirent en évidence les multiples et contraditoires aspects de son âme devraient me renseigner sursa complexité, me prévenir contre moi-même et m’avertir enfin de me garder d’apporter tant de foi en ma croyance à la possibilité d’accordailles spirituelles entre nous.
Si donc une complète union future devenait irréalisable de par la dissemblance de nos caractères, et que nous ayons passé outre, serions-nous heureux au delà de l’amour , dans la vie ?
Voici que je doute et que je souffre, et que j’en viens à oser penser au refus de Phyllis... C’est
odieux ! et, ce serait pis encore ! J’aurais rêvé d’une chimérique amante, d’une passion inespérée, réalisé l’impossible, aimé, souffert pour n’aboutir qu’à la chute irrémédiable dans un néant définitif, absolu.
Vivre à présent sans Phyllis, alors que cette seule journée-ci me fut pesante et vide, alors que loin d’elle, je me sens épouvantablement torturé.
On dit, il est vrai, que le temps dompte les plus farouches douleurs, mais ramènerait-il un si invraisemblable concours de circonstances favorables à l’accomplissement de souhaits qui symbolisaient la tendance tout entière de mon être vers un idéal féminin et réunissaient en un lumineux faisceau mes rêves les plus chers, mes songes épars, mes désirs les plus divers ? Subitement je rencontrerais à la place des demains souriants, les mêmes incertitudes, le même ennui qui menaçait autrefois de m’enlizer de sa morne et paralysante montée, lorsque j’érigeai pour en éclairer ma grise vie, la resplendissante idole dont je m’étais constitué le volontaire et halluciné adorateur, dont j’ai rencontré, par un prodigieux hasard, la merveil-
leuse incarnation qu’il me faudrait abandonner pour recommencer à errer parmi les salons de nouvelles Marie-Ève, les ateliers d’autres Maurac, les bars, les tavernes, à jamais, et choir, une nuit de fatigue, de tristesse, de fièvre, aux bras de quelque Mme de Tende ou d’une Suzy retrouvée !
Non ! je ne saurais, je ne pourrais plus.
Et cependant si demain Phyllis...
Je suis fou, vraiment, fou !
Phyllis ne m’aurait pas fait attendre ainsi, me berçant de ses clairs regards, consentant à me verser la joie de sa présence pour me rejeter, tout empli de visions d’elle, au vide d'un passé, détestable parce qu’elle n’y fut pas !
Du reste M. Nycho voulut bien m’encourager. Il possède une réelle influence sur Phyllis. Grâce à lui, je triompherai.
Qu’ai-je écrit là ?
Faut-il donc que je souhaite une intervention étrangère pour obtenir Phyllis, ma Phyllis ?
Oh, l’horrible géhenne des doutes !
Quand ne me débattrai-je donc plus entre la foi et les incertitudes, les bonnes fées aux doux pré-
sents et les mauvais génies aux atroces suggestions... ?
Les flots continuent à déferler sur la grève, et la lune à éclairer les flots. Là-bas tout est calme et lumière, et se repose ; ici, en mon âme, tout est contradiction, obscurité, fièvre. Puisque le repos se refuse à venir me trouver ici, allons le chercher à-bas. Soyons fou et ridicule jusqu’au bout, et sentimental peut-être ? au clair de la lune...
Me voici de nouveau assis dans le fauteuil de tapisserie, devant la brune table lorraine, l’encrier de cristal à paupière d’argent ; et la lumière de la lampe que rosit l’abat-jour de cuivre caresse le papier velouté.
Ce décor où se jouèrent les scènes capitales de ma vie, sans qu’il y participât il ne me semble point l’avoir quitté ; et pourtant il ne me semble pas non plus que je sois le même.
Je suis parti un soir d’angoisse, sans savoir trop quel désir me poussait ainsi à m'embarquer vers l’inconnu ; et maintenant je sens nettement qu’un autre est revenu, un autre, qui me ressemble et qui n’est plus moi-même, un autre très différent
du voyageur d'il y a quelque mois, un autre, presque un étranger. Aucun déplacement ne m’avait encore causé cette singulière impression.
Le craquement des vieux meubles, l’appel du vent dans la cheminée, le roulement des voitures qui passent, tous les bruits qui m’étaient familiers naguère, m’impressionnent désagréablement, et les rares moments de silence pèsent sur mon âme comme de lourdes dalles funéraires.
La comparaison est juste.
Un tombeau : Oui, un tombeau !
Car celui qui habitait ici n’existe plus et son cadavre je le porte, je le garde en secret, je l’ai ramené en ces lieux que vivant il aimait.
11 y a de la mélancolie à supporter ainsi le voisinage d’un mort, ce mort fût-il un ancien moi, un agrégat de souvenirs en train de se décomposer ; et voici peut-être pourquoi je suis mal à l’aise, ici, où tout me parle de lui.
De lui, et non pas A’ elle.
Eh oui ! ils ne la connaissent pas, elle, ces vitraux, et ces tapis, et ces sièges, ils ne savent que le rappeler, lui ; et malgré moi, je me souviens
aussi. Je ne voudrais pas le revoir, et ils me l’imposent.
Comme il se plaisait dans cette pièce !
Là-bas je devine plutôt que je n’aperçois, dans la nuit ' du vitrail qui s’illumine par endroits de lueurs pourpres ou glauques, je devine la figure naïve et merveilleuse qu’y fondit autrefois artiste nconnu, un anonyme verrier.
Lui, souvent se reposait en la paix de cette face.
Par une après-midi de soleil où s’embrasaient les rubis cernés d’étain, où éclatait la magique splendeur des bleus profonds, des puissants jaunes, des verts radieux, Claudine avait surpris sa contemplation émue.
— Hé, hé ? avait-elle dit, seriez-vous amoureux de la Madone ?
— Elle est belle, laisa-t-il échapper.
— Sacrilège!
— Petite folle !
— En effet, reprit-elle en s’approchant, je comprends : sa tête possède beaucoup de vie.
— Beaucoup, n’est-ce pas ? Sa bouche ressemble un peu à la vôtre, Claudine...
A ce moment, un jeu de lumière fit palpiter la
bouche transparente qui s’embrasa, et sa figure à lui dut prendre une soudaine expression d’intense passion, car la jeune femme se précipita.
— Je t’en prie, retourne-toi... viens près de moi !... viens !... plus près...
11 céda.
Mais, comme il se penchait vers Claudine, cherchant ses lèvres, ses lèvres savoureuses, elle le repoussa violemment, pour s’effondrer sur un divan, en lui criant à travers des sanglots et des larmes:
— Oh, ne recommence plus jamais!... jamais ! car, vois-tu ? si tu étais resté une seconde de plus à la regarder comme ça... je te jure que j’aurais pris ce presse-papier, là ! et je l’aurais tuée, ta bonne femme en verre...
Pardon, mon chéri ! Pardon ! tu sais bien que j’aime tout ce que tu aimes, cependant... j’ai été folle, mais vraiment elle est trop belle, et on aurait juré qu’elle vivait !...
Peu après cette bizarre scène de jalousie, il sacrifia Claudine à la madone, redoutant pour son vitrail le retour d’une crise analogue.
Il se plut davantage à reposer son âme en la paix de la face divine.
Sur le divan où pleura Claudine, souvent il s’étendait, les yeux mi-clos, aux soirs d’été lorsqu’il revenait du pavillon de Passy, loué pour Madeleine.
Madeleine... !
Il plaçait près de lui le petit meuble en bois de teck, qui renfermait ses cigarettes de tabac américain, de ce tabac, blond, fin et parfumé comme une chevelure féminine, que Marie-Ève l’avait accoutumé à fumer; et, dès les premières bouffées, dans le léger brouillard d’azur laiteux, les visions récentes s’évoquaient.
Madeleine !
Ce nom et son corps, oh, d’une rare perfection, le corps d’une extraordinaire richesse de tons, d’une splendide architecture ! éblouissante carnation, où le fugace dessin des veinules à fleurs de peau égratignait par endroits de tranparences violettes l’aurore pâle et lumineuse des chairs ; modelé savoureux, dont les contours, gonflés par la masse des cheveux ombrant la nuque, s’amincissaient au cou, pour s’élargir sans laids méplats,
sans saillies osseuses en déparant l’harmonie, à l’attache des bras, descendre lentement la douce pente de la poitrine enorgueillie de l’épanouissement des seins, fleursjumelles, s’infléchir au-dessus des hanches ainsi qu’au long d’un col d'amphore, puis tomber par de sinueuses et molles courbes, jusqu’aux chevilles menues, aux pieds joliment cambrés — ce corps et ce nom, c’est tout ce qu’il avait obtenu de cette femme.
Enigmatique, se claustrant dans une volontaire et tenace taciturnité, elle compliquait d’un perpétuel mystère leurs entrevues, taisant sa vie, son passé, son âme.
Leur rencontre elle-même avait présenté un égal caractère d’obscurité, et ne pouvait lui fournir aucun indice susceptible de le renseigner utilement sur la personnalité réelle de cette étrange maîtresse.
A quelle station Madeleine était-elle montée dans le compartiment qu’il occupait depuis Pau ? 11 s’était endormi après Bordeaux et se souvenait seulement de son réveil, lorsque l’express, soudainement immobilisé par un accident de machine, s’arrêta brusquement sur un pont, en pleine nuit. L’air froid pénétrant par la portière entr’ouverte,
les sifflements de la locomotive, le bruitde l’eause précipitant sous les piles avec un grondement continu, répercuté par le tablier de métal, tous ces bruits imprévus accrurent une compréhensible stupeur qui grandit encore lorsqu’il aperçut, penchée sur la voie, sur le vide que trouait la rapide lueur de falots, s’agitant pour des signaux, une silhouette féminine.
Allongé sur les coussins, embarrassé de plaids et de couvertures, il se sentit îidicule, et s’efforça de rendre sa tenue plus correcte.
L’inconnue avait gardé sa pose d’attente.
— Pardon, madame ! dit-il alors, avons-nous déraillé ? Qu’y a-t-il donc ? Est-ce grave ?
Cette phrase grotesque l’indigna aussitôt qu’il l’eut prononcée, et cette colère jointe à la fraîcheur ambiante acheva de. dissiper l’engourdissement dernier, laissé par le sommeil.
Elle s’était retournée.
La veilleuse éclaira une jeune femme, d’aspect élégant, en cache-poussière beige, serré à la taille très fine par une haute ceinture de cuir brun ; il était malaisé de distinguer son visage, dissimulé
sous une voilette de gaze ; néanmoins on en devinait les traits agréables.
— Rassurez-vous, monsieur, répondit-elle. Ce n’est pas grave, mais j’ignore pour combien de temps nous en avons, avant de quitter ce pont.
A ces paroles qu’une voix légèrement gouailleuse rendait ironiques, il se mordit les lèvres, puis désireux de se réhabiliter, et peut-être aussi poussé par cette arrière-pensée de désir qu’éprouve un homme en face d’une jolie femme :
— Je vous prie, madame, d’excuser le sans-gêne avec lequel je vous ai interrogée, mais...
— Vous dormiez si bien. Il est fort désagréable d’être réveillé, fit-elle en souriant.
— Je vois que vous ne me gardez pas rancune.
— C’est bien naturel.
— Me permettrez-vous de ne pas demeurer débiteur envers votre obligeance de ses aimables renseignements, et d’essayer d’en obtenir de plus précis sur notre sort?
— Très volontiers.
Elle s’effaça pour le laisser passer ; il sauta prestement sur le ballast.
Le chef de train lui apprit complaisamment que
l'on avait déjà télégraphié à la gare la plus proche, par l’intermédiaire d’un garde-barrière dont la maisonnette se trouvait fort heureusement à moins d’un kilomètre du pont. Une machine de secours était annoncée, qui ne tarderait pas.
Du reste l’émoi du premier moment était calme. Chacun avait réintégré sa place, et Iecalme régnait de nouveau au-dessus de l’incessant murmure du fleuve.
11 regagna le wagon où l’attendait la jeune femme. A présent, seules, avec les lanternes qu’on avait détachées du fourgon et la lueur rouge du cendrier de la locomotive, les trois glaces claires de leur compartiment trouaient encore les ténèbres: tout le reste du convoi était retourné à l’ombre et au repos.
— Eh bien, demanda la voyageuse.
— Nous repartons dans un quart d’heure.
— Croyez-vous qu’on rattrapera ce retard?
— En partie, peut-être. Seriez-vous attendue?
Elle ne répondit pas à cette question. Après un
silence, elle dit:
— Le bruit des eaux est sinistre; ne trouvezvous pas? si le pont s’effondrait...
— Quelle idée! 11 n'y a aucun danger, je vous assure. Vous êtes peureuse?
— Parfois.
— Même lorsque vous n'êtes pas seule ?
— Je suis souvent seule.
— Pas en ce moment.
— C'est vrai...
En face l'un de l'autre, ils causaient, vite devenus camarades, mais ne riant qu'à demi, n'osant trop bouger, de peur d'un effleurement soudain, car, depuis le début de cette conversation, une vague prescience, cet instinct secret qui habite au plus caché de notre être les avertissait d'un danger, certes très désirable.
D’abord attirée parlesdehors élégants delavoyageuse son attention, à lui, s'était rapidement teintée de sensualité; et de ce que la jeune femme ne s’était renfermée ni dans une significative réserve, ni dans une attitude de moquerie, il en concevait un espoir, au début incertain, vague, puis de seconde en seconde raffermi, acquérant une précision plus nette. Cette inclination grandissante devait influencer sa voix, ses gestes, ses répliques, et la voyageuse l'avait certainement remarquée,
car elle parlait plus fébrilement, animée d'une gaieté nerveuse.
Des coups de sifflet retentirent dans le lointain, se rapprochèrent.
Un homme passa en courant, portant un falot.
— Enfin, nous allons quitter ce maudit pont, dit-elle.
— Vous regrettez donc si vivement cette halte?
— Non! déclara- t-elle franchement, en levant les yeux.
Leurs regards se heurtèrent.
Dans le même temps qu'ils en éprouvaient un trouble délicieux et profond, un choc eut lieu qui, maladroitement, le jeta contre la voyageuse.
11 ne chercha pas à s'excuser, mais, affolé par ce contact imprévu, il osa un baiser près des lèvres voilées.
Elle se défendit mal, ne repoussa pas l'audacieux; et le train repartit avec fracas, les emportant sans qu'ils s’en fussent aperçus.
Lorsqu'au matin, le rapide stoppa en gare de Paris, la jeune femme appela un homme d'équipe qui se chargea de ses menus bagages; puis, elle se perdit dans la foule encombrant la sortie.
Fidèle à l’engagement qu’elle avait exigé de lui, il attendit qu’elle eût disparu pour descendre à son tour.
A de brusques abandons, des élans de passion semblant sincères, en dépit de la soudaineté de l’aventure, Madeleine avait fait succéder de singuliers mutismes, une sorte de confusion craintive, de honte peureuse, lorsqu’il avait voulu lui demander de la revoir. Néanmoins, après une longue défense et lorsqu’elle eut obtenu de son honneur de galant homme le serment formel que jamais il ne tenterait de la suivre, de connaître d’elle ni son passé, ni sa vie présente, elle avait consenti à promettre de lui donner de ses nouvelles, plus tard.
Une semaine passa, puis plusieurs, sans lettre.
Sur ce divan, s’il songeait parfois à leur rencontre, c’était, alors, avec le regret et le dépit de s’être laissé jouer, peut-être par une aventurière, désireuse de pimenter de mystère ses impressions de route? peut-être par une névropathe en quête d’affriolantes sensations? — et pourtant il eût souhaité qu'on lui démontrât l’injustice, la fausseté de ces dures appréciations.
Au mois de juin, il devait aller en Norvège rejoindre Marcillac.
Il resta.
Cette constance fut récompensée : une carte signée Madeleine lui fixa un rendez-vous, au Bois, à cette heure fort ridicule où ne se rencontrent que des lads promenant leurs chevaux, des fêtards attardés, quelques cyclistes filant sur la banlieue, et les arroseurs tôt levés. L’écriture, toute ronde, renversée, évidemment déguisée ne lui apprit rien; l’enveloppe ne portait sur ses timbres aucune désignation de quartier; on l’avait jetée dans une des boîtes du Bureau central.
Derrière le tir aux pigeons ils se rencontrèrent.
Des brumes légères couvraient le bleu-pâle dû ciel d’un réseau de soie dorée et transparente. Une fraîcheur de rosée émanait des ifiâsses dê verdure immobiles. Le matin s’éveillait calme et délicieux, égayé du bruissement d'ailes et du pépiement d’innombrables oiseaux jaseurs.
La jeune femme se montra tout aussi impénétrable qu’en la nuit première de leur mise en présence.
Toutefois elle accepta la location d’un petit pa-
villon à Passy, donna une adresse « poste-restante», mais se réserva d’indiquer la date de ses visites.
Là-bas, la première fois où, les rideaux clos et les flambeaux allumés, Madeleine se dévêtit, la splendeur de son corps l’éblouit.
Elle était venue à l’heure exacte, par elle-même fixée, et tout de suite elle avait dénoué sa voilette, déposé son chapeau, s’était dégantée, très à l’aise, comme si ce rez-de-chaussée, rapidement meublee par un inconnu, et conservant malgré une hâtive parure de fleurs des relents de logis banal, insuffisamment habité, eût été un home familier. La facilité avec laquelle elle acceptait cette réception improvisée, la souriante indifférence qu’elle apportait à ces menus soins de toilette, sa complaisance à livrer ses mains et ses lèvres aux baisers de son amant le surprirent d’abord. 11 attendait, gardant le souvenir de scènes analogues, plus de retenue, des gestes de regret et de défense, des « comment ai-je consenti...? »
Mais, déconcertante, Madeleine s’asseyait, sur son invitation, à la petite table offrant la collation d’usage; elle tapotait sa robe de foulard bis à
LES REFLETS DU MIROIR l8j
grande fleurs mauves, félicitait gaiement son convive sur l’ordonnance du couvert, nullement embarrassée, causant ainsi qu’en quelque salon, chez une amie. Cependant, à de certains détails, à ces indéfinissables nuances, ces modes particuliers de parler, d’agir qui dévoilent mieux la personnalité d’une femme que la connaissance parfaite de son état social, l’impression première s’effaçait chez le jeune homme, et il se convainquit alors de l’inanité de ses craintes touchant une ridicule mystification de la part de quelque professionnelle en verve.
Mondaine ?
Mais de quel monde?
Bourgeoise?
Déclassée peut-être?
Il ne s'attarda pas à chercher la solution du problème. Renversée vers lui, ie buste offert, les lèvres rieuses découvrant l'éclat humide des dents, Madeleine le regardait avec ce clin de paupières, çe trouble des prunelles, ce plissement irritant des sourcils qui décèle la présence du désir. Près d’elle il subissait cette folle et impérieuse impulsion, qui, dominant toute réflexion, l’avait précipité dans
ses bras, la première nuit. 11 se dégageait des cheveux souples, du corps gainé de soie, du cou, des bras demi-nus, un parfum léger, subtil, grisant à la façon de l’éther, et qui l’enivrait, sitôt que respiré. Mais comme il tentait de dégrafer le corsage :
— Mon ami, dit-elle, sur un ton de douce gronderie, ne soyez pas maladroit ! et prenez garde, il y a des épingles...
Ecrin bruissant, écrin jaloux, la robe aux fleurs mauves s’entr’ouvrit, et les épaules émergèrent de l’écume des frêles dentelles. Aux flammes des bougies les bras se vêtirent de reflets. Puis le jeu des lumières se plut à frotter de carmin les coudes levés, s’augmenta de frissons roses, s’aiguisa de pourpre, s’enrichit de coulées d’or brun, se glaça de luisances pâles, en s’attardant à la poitrine orgueilleuse, descendit, s’atténua d’ambre et d’ombres pour se perdre enfin aux plis des étoffes froissées, et Madeleine apparut ainsi, merveilleuse, attirante, infiniment belle.
Madeleine!
Ah ! les longues heures qu’il passa sur ce divan, enveloppé des flocons de fumée trop odo-
rante où se lovait le corps serpentin, le corps magnifique, le corps aimé, qu’il perdit par un sot désir de connaître plus que lui.
Durant cette liaison, il avait souvent souhaité détruire l’enveloppe de mystère que Madeleine persistait à vouloir autour d’elle, etdissiper l’ignorance dans laquelle il demeurait à l’égard du reste de sa vie.
Cette discrétion que la jeune femme ne justifiait par aucune raison, et qu’elle continuait à exiger de lui, devenait une oppressante gêne.
De quel droit, se demandait-il parfois, à présent que de communs souvenirs, une intimité déjà longue nous réunissent, se refuse-t-elle à lever ce masque hermétique dont elle cache... quoi ?
Quels motifs la dirigent !
Quels immarcessibles mobiles la contraignent à agir de cette étrange façon?
Infamie ?
Respectabilités?
11 entendait le savoir.
Sa maîtresse éludait systématiquement ses questions, se refusait à toute discussion, ne contredisant aucune de ses hypothèses, se taisant, soit
qu’il la priât, soit qu’il l’accusât. Quelque querelle qu’il suscitât, elle ne se départit jamais de cet exaspérant mutisme.
Un jour d’automne, au mépris de la parole donnée, estimant d’ailleurs que la persistance du manque de confiance que lui témoignait Madeleine le dégageait de son serment, il résolut de la suivre.
11 faisait presque nuit, lorsque la jeune femme quitta le pavillon.
Des rafales se succédaient, balayant les feuilles mortes, et chassant par les rues des tourbillons de poussière. Il feignit de rentrer, mais laissant la porte entr’ouverte, put en se dissimulant dans l’ombre du mur apercevoir Madeleine qui montait dans une voiture fermée, attendant à quelque distance.
Un instant il eut honte de cet espionnage, et fut près de renoncer à sondessein. Or, un fiacre passa. Instinctivement il fit un signe ; le cocher arrêta son cheval. Quelques secondes plustard, il avait donné ses instructions à l’homme, qui sur la promesse d'un fort pourboire s’employa de son mieux à satisfaire le client.
Heureusement la rue, très longue, se perçait en ligne droite, les voitures étaient rares, et celle de Madeleine ne s’éloignait pas rapidement. Il réussit donc à la filer.
Des hauteurs de Passy, ils descendirent au Trocadéro, traversèrent la place de l’Etoile, parvinrent au parc Monceau, s’arrêtèrent enfin rue de Moscou.
A la lueur d’un réverbère il reconnut Madeleine, et la vit entrer sous une voûte.
11 pénétra à son tour dans la maison ; mais après avoir cherché un introuvable concierge, monté un escalier obscur, qui ne le conduisit pas à la loge espérée, il reconnut, en poussant une porte vitrée donnant sur une cour, que l’immeuble possédait une sortie sur la rue de Turin.
Furieux de son inutile poursuite, irrité contre lui-même et fort penaud, quand il revint, la voiture de la jeune femme avait disparu.
Le lendemain, il se réveilla de fort mauvaise humeur, se tança de sa sotte curiosité, qui l’avait poussé à commettre une action, peu délicate en somme, et sa colère s’accrut quand son valet de chambre lui remit son courrier, où une lettre portant l’écriture renversée, bien connue, lui annonçait en termes
courtois et décisifs, une rupture irrémédiable.
En vain, il écrivit de longues lettres suppliantes à l’adresse convenue, il ne reçut pas de réponse, et lorsque après quinze jours d’attente, il se rendit au bureau de poste indiqué, on lui remit toutes ses missives. Aucune ne manquait.
Madeleine avait tenu sa parole.
11 ne sut donc pas qui était la voyageuse au beau corps ; et cette maîtresse demeura pour lui qui l’avait serrée contre sa poitrine, qui savait sa bouche et ses seins et ses hanches... l’inconnue?
Sa tristesse et, pourrait-on dire, ses remords durèrent jusqu’au règne de Suzy aux yeux de mer...
Pourquoi toutes ces choses m’obsèdent-elles, maintenant que je possède tant de chers motifs d’oubli? pourquoi ai-je cédé à leur obsession, et écrit cette histoire déjà vieille, cette histoire d’un autre moi-même qui depuis longtemps n’est plus?
Ah, ce mort s’agite terriblement en moi, et tressaille, et dans cette demeure qui fut la sienne, dans ce tombeau, propice aux évocations de spectres, les tapisseries de souvenirs où se déroule la promenade des ombres ironiques, les tapisseries
aux tons fanés, s’avivent, se colorent, ondulent, frémissent! Leurs personnages fantomatiques se réveilleraient-ils ?
Je n’aurais pas du revenir ici, car maintenant le cadavre que je traînais, léger, petite poussière grise, devient lourd, resurgit de la cendre, pèse sur ma poitrine, piétine mon cœur, m’échappe, et le voilà qui se dresse près de la table, à côté de moi. Il me désigne, de son index cerclé d’argent, cette bague,,. ! une photographie souriant en son cadre de maroquin bleu ; et je crois entendre :
— Hé, hé, quelle diligence à me vouloir supprimer ! Quelle hâte d’ignorer celui que vous fûtes, d’abandonner vos apparences anciennes !
Vous tremblez, vous rougissez.
Le passé, naguère aimable, s’est transformé en cortège gênant.
Et d’abord, réfléchissez-y : sans nous, vous n’existeriez pas, vilain ingrat.
Moins d’orgueil. Regardez franchement. Acceptez cette visite, et causons un peu.
Je refuse l’invitation.
11 continue:
— Vous écrivez vos mémoires, à présent.
Littérateur, va !
Nous agissions plus, nous, et pensions moins.
Jeunesse, sans doute, expansion, vitalité, sève bouillonante.
La sève ne déborde plus qu’en gouttes mesurées, qui s’allongent au bout de la plume et forment de laides lignes noires.
Fi donc !
Ce n’est pas toutefois, vous le savez, que le manque de curieux épisodes, matière à narrations, nous ait interdit ce divertissement ; et tenez, je suis sûr que vous alliez omettre, volontairement ou pas, un chapitre, un important chapitre. 11 me plairait de l’ajouter à vos mémoires.
Y consentez-vous?
Cette résurrection du passé me pénètre, me tourmente, m’obsède. 11 s’impose, étale sous mes paupières closes les images détestables, autrefois chéries, murmure à mon oreille des noms, réveille le timbre de voix anciennes et familières. Des ombres m’entourent, me frôlent, violent l’intimité de mon âme, ricanent et chuchotent, et bruissent, et volètent, frôleuses, brillantes, renées avec la
parure de prestige que leur conférèrent mes passions d’alors.
Me voilà triste et accablé de honte !
lime semblequej’ai commisunemauvaiseaction.
Ces rappels de luxure ancienne, ces noms retracés, ces scènes complaisamment évoquées, et d’autres se présentaient déjà à ma mémoire..., tout ce que je viens de penser, d’écrire, me pèse comme une profanation.
En vérité, ne devrais-je pas me consacrer tout à l’adoration d’une blanche image, ériger à la Fiancée des temples bien clos, des autels sévèrement gardés où s’érigerait, à l'abri des sacrilèges, la figure belle et chaste ?
Phyllis, pardonnez-moi !
J’ai péché.
Certes je fus coupable, mais, aux Thébaïdes lointaines, les ascètes les plus saints ne surent pas mieux que moi se garder de l’invasion des lémures et des démons obscènes. Si je fus ici repris quelques instants par la domination des choses, l’envoûtement du décor, s’il me fallut subir le défilé des fantômes de ma vie morte je ne garde pas moins intact et cher, votre doux souvenir.
Pardonnez-moi Phyllis !
Et peut-être saviez-vous qu’il en serait ainsi ? Vous m’avez dit, après cette réponse qui me promettait votre amour, vous m’avez dit qu’il vous était impossible de demeurer plus longtemps aux Tamaris. Vous vous retiriez dans votre famille, vous m’engagiez à revenir ici, alléguant des motifs... lesquels? Je ne me souviens plus. Lajoie de vous savoir mienne obscurcissait ma raison, et lorsque vous vous êtes tue, j’ai obéi, esclave aveugle et muet, et sourd pour tout ce qui n’était pas vous-même.
Pourquoi cependant m’avoir imposé les regrets de votre absence, au lendemain d’un mois de délices, terminé par un tendre aveu, un libre consentement à notre union ?
Pourquoi tant d’épreuves ?
Pourquoi demeurer ainsi, énigmatique, toujours, Phyllis !
Seul ! maintenant je me retrouve seul, et tout autre, heureux d’attendre un inespéré dénouement et désolé de ne pas encore connaître votre âme, votre âme mystérieuse...
Je ne me plaindrai pas; je ne dois pas me plaindre. Toutefois, loin de vous, j’ai peur.
J’ai peur, ici, dans ce sournois tombeau qui garde mal son cadavre, qui laisse échapper les émanations de ce passé mort, des vapeurs lourdes et funèbres, dont les nuages sacrilèges ont tout à l’heure obscurci mon âme.
Pardonnez-moi Phyllis !
Phyllis secourez-moi !
Je n’avais instruit de monaventureaucunde mes amis ; et j’hesite à leur faire part du dénouement. Pourtant, je sais que tôt ou tard il faudra me résoudre à cet aveu.
Aujourd’hui, Maurac, à qui j’avais été rendre visite, m’a questionné sur mon voyage. Pour ne pas répondre par l’énoncé de la vérité, j’ai évoqué les montagnes rouges, les crépuscules violets, les lunes d’ambre, la mer laiteuse, et nous avons intarissablement discuté sur la lumière, les couleurs, le pittoresque, l’exotisme. A différentes reprises, je fus sollicité, par une sorte de remords intérieur, d’avouer, de conter mon histoire, ou tout au moins d’apprendre au peintre mes récentes fian-
çailles. Chaque fois, une inertie singulière, une gêne étrange me retint.
C’est absurde!
Mais, toute ma conduite, depuis quelques mois, ne l’est-elle pas?
Je ne veux pas me mentir à moi-même, masquer de belles excuses la sottise de ce mutisme inexplicable : je pourrais alléguer, en effet, un désir de ne pas exposer notre délicate, notre rare intimité amoureuse aux commentaires de ceux qui ne savent pas, ou une tendance à m’envelopper, à la ressemblance de Phyllis, en un voile de mystère...
Non! je ne chercherai pas plus longtemps la raison de ce silence, peut-être parce qu’à la découvrir je risquerais...
J’ai dit que je ne chercherais pas.
Le courrier des Messageries Maritimes vient de m’apporter un paquet de lettres de Phyllis. Courts billets, longues confidences, toutes, en dépit de leurs allures différentes, parfois mélancoliques, parfois badines, enjouées, ironiques mêmes, toutes gardent un je ne sais quoi qui leur est propre
et leur constitue une personnalité, si l’on peut dire, personnalité faite de tendresse, de passion, de sincérité.
En les relisant, je retrouve la même sensation douce, que j’éprouvai au cours des longues aprèsmidi de causerie, sous les chênes-verts et les tamarins enguirlandés de roses, devant le paysage de soleil.
Le buste gracieux, le corsage mauve-rose, les hanches courbes, le visage aimé s’offrent au-dessus des lignes frêles, et souvent, abandonnant la lecture de ces feuillets, j’ai clos mes yeux aux réalités présentes pour mieux revivre ce cher passé.
Ah! je comprends maintenant la valeur que Phyllis accordait au souvenir, et je regrette de ne pas posséder ses précieuses facultés d’émotion?
Certes je ne demeure pas entièrement indifférent au retour de ces jolies images, mais je n’obtiens plus ni l’aiguë, la délicieuse blessure dont je souffris si heureusement en reconnaissant dans la passante de la rue de Rivoli l’idéale Phyllisde mon rêve; ni le frisson affolant, le très spécial frisson que me causa le contact du jeune corps, serré contre le mien, en un élan peureux, ce matin où
des dauphins jouaient près de notre barque; ni le trouble qui m’envahit, dans la salle fraîche, emplie du parfum des violettes, lorsque M. Nycho et Phyllis décidaient de ma destinée. Je sais exactement la profondeur de cette blessure, la nuance de ce frisson, l’intensité de ce trouble; toutefois, la blessure ne se rouvre pas, le frisson ne parcourt plus mon être angoissé et joyeux, le trouble ne voile point mon regard et n'égare pas ma pensée. Et cependant, je voudrais tant, au lieu d’enregistrer ainsi, paisiblement, l’accompagnement sentimental des visions d’antan, pouvoir, comme Phyllis, entendre, à chacune de leurs apparitions, mon cœur battre avec la même force qu’à la première, pouvoir comme elle jouir éternellement, identiquement, des mêmes plaisirs.
Phyllis !...
— Et Claudine, et Marie-Ève, et Madeleine, et Suzanne ?...
Pourquoi faut-il donc qu’en mon âme, toujours se lève un méchant moi-même, semblable à l’esclave des triomphes antiques, et comme lui cynique et cruel?...
— Logique !
11 a raison.
Je n’ai pas le droit de formuler un souhait tel que celui, qui tout à l’heure montait à mes lèvres — et comme les contradictions se succèdent en moi !
Hier, je me plaignais de la suggestion du décor, qui m’imposa la résurrection du cadavre de ma vie ancienne. Des figures d’amantes ont passé, et j’ai regardé ce défilé sans qu’il éveillât les désirs d’autrefois, malheureux déjà de le subir.
Ce soir j’appelle de tous mes vœux la présence de ces désirs, sans réfléchir à ce qu’ils n’accompagneraient pas seulement l’image de Phyllis.
Pourquoi ne revient-elle pas ? Pourquoi m’imposer de perpétuelles épreuves ?
Voici huit jours que je l’ai quittée, et je suis bien las.
Une fois autopsié, le cuir chevelu cachant une partie de la figure, le crâne laissant voir la cervelle laiteuse, le gilet rouge des muscles de la poitrine ouvert sur le rose fané et sali des poumons, les intestins saillant hors de l’abdomen, et çà et là l’épiderme soulevé par endroits sur la pourpre des chairs avivées de reflets humides, le plus beau corps humain devient une masse informe, repoussante, qu’il est pénible de regarder, tant elle s’éloigne de l’apparence splendide que lui conférait la vie.
De même, s’il nous était donné de discerner les sentiments qui nous meuvent dans nos actions, et les moins connues, nous et cette foule dont
nous faisons partie, qui nous entoure, ce ne serait pas, j’imagine', une chose bien propre à développer le respect d’autrui et de soi-même, l’admiration pour certains, l’estime accordée à quelquesuns, l’amour enfin de cette humanité.
Aussi pourquoi tenter de fouiller si avant dans les raisons d’être, les vouloirs, les sentiments, les pensées de chacun et de nous-mêmes t
Par quelle chaîne inconnue d’associations d’idées, ces paroles, tantdefois entendues, ont-elles résonné, de nouveau à mes oreilles, tandis que j’en déduisais des conclusions sévères pour mon impatience pessimiste, et ma curiosité touchant les mobiles qui avaient éloigné Phyllis de moi, temporairement.
En une frêle colonne de bleu hyalin, s’élevait la fumée, le mince ruban de fumée d’une cigarette achevant de s’éteindre sur le sable fin du grand hall vitré où les bustes et les statuettes mettaient des blancheurs de lis au-dessus des corbeilles fleuries du jardin ; et au milieu des pelouses murmurait le grêle cristal des fontaines. Longtemps, je fixai pensif, le ruban léger, qui diminua, se réduisit à un fil d’argent . ambré, puis cessade flotter.
Or, comme je' relevais la tête, j’aperçus près de moi un faune qui riait, et je compris qu’il avait raison, que j’étais un sot de poursuivre vainement l’insaisissable, et de m’essouffler après tant d’autres en la recherche de l’impossible, alors que la tiède journée de printemps s’éclairait de parfums et de fleurs; que les sculptures aimables s’immobilisaient pour la satisfaction de mon esthétique en attitudes gracieuses, — et qu’il faisait bon vivre, sans plus d’analyse! Un désir d’action me saisit. Je quittai la chaise de fer où ces réflexions banales m’avaient assailli et me dirigeai vers une porte que défendaient deux imposants bas-reliefs.
Quelques instants après, ma bicyclette retirée du garage où je l’avais laissée, je roulai dans le soleil vers le Bois, déjà oublieux des ratiocinations précédentes, de mes tristesses habituelles et de l’ennui qui, loin de Phyllis, m’avaient repris.
Aux rampes du Trocadéro, la résistance des pédales ralentit mon allure. Je montai lentement. Au travers des massifs l’horizon s’élargissait peu à peu. Par delà les cheminées d’usine et les toits pressés, la Seine s’enfuyait plus loin vers les coteaux de Sèvres et de Meudon, enveloppés de
brumes légères. En même temps, je songeai de nouveau à la faute que j’avais commise en n’apprenant pas le sujet de mon voyage à Maurac, et j’eus un moment de contrariété en me ressouvenant de la ridicule conséquence que cette absurde contenance avait entraînée, me contraignant à me taire de nouveau devant Champcé et Marcillac, rencontrés récemment.
Des maisons se succédèrent, un parc, les fortications, puis ce fut la fraîcheur des taillis et l’eau dormante des lacs.
Ensuite l’ivresse de la course diminua la netteté de ma vision, obscurcit mes sens. Je ne perçus plus les feuillées ombreuses, la route, les voitures, les passants, que comme des masses confuses, scintillantes, différemment colorées. Des odeurs errantes passaient, effluves balsamiques des sapins, senteurs délicates des lilas. Enfin le seul plaisir de la vitesse, la joie de se sentir emporté dans le soyeux bruissement des billes et la rapide, la silencieuse envolée des roues, le vertige du décor, la volupté de se libérer des pesantes entraves habituelles par la fuite rapide me conquirent tout entier.
Autour du Champ de Courses de Longchamps, des coureurs s’entraînaient. Je dus adopter une marche plus modérée, et j’atteignis ainsi le Moulin où je rencontrai Champcé.
— D’où viens-tu, lui demandai-je ?
— De Saint-Germain. Et toi?
— Du Salon du Champ-de-Mars, section de la sculpture.
— Ah ! et où vas-tu ?
— Nulle part.
— Allons-y ensemble, si tu veux! Mais arrêtonsnous auparavant aux Chalets du Cycle n’est-ce pas?
J’acquiesçai volontiers à cette proposition.
Quelques instants après, nous étionsassis devant des boissons fraîches, sous les hauts arbres, aux fûts émaillés de plaques multicolores dont les inscriptions célèbrent l’excellence de tel produit ou dénombrent la foule et le prix des consommations offertes. D’entre les petites tables rondes etles chaises semant le gravier, une autre végétation surgissait, poteaux de fonte, marquises de verre, colonnes supportant de multiples appareils d’éclairage ; et çà et là, hautes fleurs, sombres, pâles, graves, les hommes habiles à porter les plateaux chargés
de fragiles architectures de cristal se dressaient, attentifs.
Congestionnés, écarlates, blêmes, cireux, gras, maigres, courts, longs, gauches, adroits, des cavaliers survenaient, égrenant une grise gamme de nuances sobres, égayée par endroits de la tache des maillots blancs, du liseré des cols de porcelaine, du reflet des plastrons brillants. C’étaient aussi en boléros de piqué blanc et culottes de satin noir, en chemisettes detoile roseetjupesd’alpaga,lescheveuxfrisottantsprèsdes tempes rosées parla course, des femmes, qui arrivaient provocantes, souples, dans la sonnerie claire des grelots, l’éclat des nickels et de l’émail.
Des grooms, en livrée bleue à boutons d’argent, s’empressaient, immobilisant les machines qui, ensuite, entre leurs mains expertes, étincelaient légères, scintillantes, jusqu’aux cadres de bois où côte à côte elles se pressaient, petites, grandes, simples, compliquées, les unes toutes nues, les autres harnachées de trousses et de cuirs fauves, alignant le frêle assemblage des tubes noirs, verts, rouges, bruns, et les roues aux menus rayons d’acier.
— Te souviens-tu, me dit alors Champcé, d’une de nos conversations, l’an dernier, à cette même table ?
— Nous nous sommes souvent arrêtés ici.
— Cette fois tu étais, comme cela t’arrive trop souvent, hélas! ennuyé, las, mélancolique. Tu me confias ton dégoût de vivre à cette époque, trop calme, dans laquelle les sentiments et les actes semblent se conformer à la simplicité des costumes, exempts de rubans, de panaches, d’épées, et emprunter un caractère de commun avilissement à l’uniformité des constructions sans art, desappartements d’une égale banalité.
— Je me souviens.
— Tu déplorais l’absence de combats et d’aven tures, regrettant les chevaleries gothiques, les drames Renaissance et tout le séduisant passé.
— C’est exact.
— Opposant les splendeurs fastueuses, la richesse héroïquede ces tempsau prosaïsme actuel, tu ne craignis pas de proclamer même la déchéance de l’amour, rabaissé à la vulgarité clandestine de l’adultère, au mercantilisme des vierges en quête d’époux ' et des courtisanes présentes, trop différentes à ton-
gré des prêtresses antiques ; et, c’est en vain que — ô ironie — moi, homme de guerre et de cheval, je défendis cette paix et ces bicyclettes, et te répondis qu’il nous appartenait de créer la Beauté, en accommodant notre vision esthétique, comme nous accommodons notre vision réelle à la recherche des éléments d’art, épars dans nos cités, nos machines, nos navires, et ne le cédant en rien à ceux des civilisations disparues.
— Accorde-moi que depuis, j'ai reconnu que tu avais raison, compris tes arguments, sanstoutefois éprou/er une joie plus certaine.
— Mais alors, tout à ton évocation de décors romantiques, tu m’écrasas de répliques violentes...
— ... Modulées sur un ton suranné.
Je pris à témoin ce même tableau qui là s’offre à nos regards. Tu l’avais dénigré, alléguant la posture disgracieuse, les attitudes inharmoniques, les apparences de garçonnets que prenaient ces femmes, quand soudain s’avançèrent Suzanne et son amie Clarisse : tu fus touché de la grâce ! — de leur grâce, devrais-je dire, car te souviens-tu ? étaient-elles vraiment belles toutes les deux, ce matin-là !...
Je n’écoutais plusChampcé qui continuait dedécrire ces images dont le cadre était demeuré semblable à celui d’alors et m’infligeait, par cette persistance,’un rappel analogue, maintenant douloureux, [car j'eusse voulu oublier tout ce passé étranger à Phyllis; et, malgré moi,jerevoyaisSuzy, non pas la Suzy d’avant mon départ pour Beaulieu, mais celle de ce matin auquel Champcé avait fait allusion. Les yeux surtout, ces yeux malicieux et profonds, doux et pervers, et magiques et tendres et impérieux, j’en percevais de nouveau les regards : ils étaient l’eau fraîche et glauque, l’eau qui désaltère et l'eau qui donne les fièvres, l’eau qui attire par ses frissons languides, ses furtifs reflets d’or, ses rapides assombrissements. Entre la haie frêle des cils, ils brillaient attirants, lumineuses émeraudes vers lesquelles se précipitaient les désirs, phalènes ivres. Et leurs caresses, leurs attendrissements, leurs sourires, leurs gronderies se précisaient en de courtes scènes.
— ... A la côte de Picardie, vous étiez déjà les meilleurs amis du monde, et nous vous avons laissé à Versailles, Clarisse et moi.
Il y a un an, déjà... Mais qu’as-tu ? Je n’aurais peut-être pas dû...
— Non, ce n’est pas cela, fis-je, avec un sourire contraint.
Champcé se tut.
Ainsi ce chapitre que tentait d’écrire, l’autre soir, le fantôme à ma ressemblance ancienne, je l’avais revécu. Le spectre m’accompagnait, toujours aux aguets, quoi que je fasse et où que j’aille, pour, moqueur, triomphersûrement de mes velléités d’affranchissement. Certes j’avais été cet homme, l’amoureux des yeux de Suzy, et bien que celui-là fût réellement disparu, remplacé par un être nouveau, le fiancé de Phyllis, en moi et pour moi il ressuscitait, et je demeurais impuissant à l’anéantir entièrement.
J’eus un geste irréfléchi de colère, et sur une mine interrogative de Champcé j’allais lui répondre, lui apprendre le motif de mon isolement à Paris, de mon voyage, de cet accablement, quand soudain, et si brusquement que j’en ressentis une aiguë douleur au cœur, j’aperçus Suzanne qui se dirigeait vers nous.
Elle?
Les petits pieds chaussés de hautes bottines fauves, écrasaient le sable sous leurs talons, et se rapprochant, svelte dans un costume ample, veste-sac et jupe de couleur brune, la jeune femme conservait une souple démarche que je connaissais bien. Plus près, derrière la voilette qui cerclait de dentelles pâles le chapeau de paille, bas et recouvert de piqué blanc, je rencontrai les yeux de mer, les yeux profonds et doux, qui veillaient.
Ainsi, je n’étais en proie ni à une hallucination, ni à un cauchemar, et cependant l’intensité de mon trouble me portait à douter de la réalité de cette scène.
Devais-je croire à une singulière prédestination ? Etais-je donc voué aux rencontres extraordinaires, au hasard renouvelé de mises en présence, tellement invraisemblables qu’on les eût dites imaginées par quelque médiocre dramaturge? Quoi ! n’avais-je trouvé Champcé sur ma route que pour qu’il me menât en cet endroit précis d’où, un an plutôt, j’étais parti avec Suzy, et Champcé n’avaitil immédiatement évoqué cette histoire que pour aiguiller ma mémoire dans ce sens et qu’enfin, vivante illustration de son récit, de mes pensées,
Suzy se révélât ?
Ce fut si rapide et si inattendu que ma surprise, mon égarement annihilèrent en moi toute résolution, et me conduisirent à une passivité dont profita Suzanne.
De brèves paroles s’échangèrent avant que j’eusse pu me débarrasser du manteau d’oppression dont s’obscurcissaient mes pensées et s’alourdissaient mes actes.
— Bonjour Flirt! bonjour vous! dit Suzanne. Je suis heureuse de vous rencontrer, et vous déjeunerez ici avec moi, n’est-ce pas ?
— Déjeuner! s’ccria Champcé, mais quelle heure est-il donc?Excusez-moi, il faut que je file, je suis attendu.
— Toujours aimé, petit Flirt !
Suzy sourit, serra la main que lui tendait Champcé, et s’assit en face de moi. S’accoudant à la table, elle avança sa figure, à demi masquée par le treillis léger de sa voilette, au-dessus de ses mains croisées, et me regardant comme autrefois :
— Et vous ? dit-elle.
— Un instant, je songeai à m’enfuir, et balbutiai ;
— Je regrette, ma chère amie, je regrette beau- . coup de ne pouvoir vous tenir compagnie plus longtemps mais...
— Mais?
— Je ne puis, je...
— Ce n’est pas gentil de me laisser toute seule ainsi.
Les yeux prièrent, félins, caressants, forts de tout ce qu’ils contenaient de souvenirs anciens... et je restai, pour leur triomphe.
— En somme, pensai-je, en manière d’excuse vis-à-vis de moi-même, je transforme à tort en chimères d’effroi, en monstres d’épouvante, les moindres, les plus insignifiants événements, et la terreur avec laquelle j’ai envisagé cet incident, très vulgaire au demeurant, manque de proportions raisonnables. Qu’ai-je à craindre de Suzy, et qu’avais-je à trembler devant elle? Ce déjeuner terminera, point désagréablement, ma promenade de ce matin et je devrais me conformer mieux aux conclusions que je formulai là-bas, près du faune insoucieux et moqueur: point d’analyses, point de recherches de sentiments artificiels ! Jouissons de l’heure qui passe, sans réfléchir à celles qui l’ont
précédée et chercher à prévoir la couleur de celles u qui la suivront.
Tandis que le maître d’hôtel dressait la table 1 dans un petit pavillon de bois clair, Suzy, renver- ( séedans un fauteuil d’osier, se dégantait lentement. Elle tourna vers moi sa main très blanche, égratignée imperceptiblement par le lacis violet des veinules à fleur de peau ; puis :
— On dit que l’opale est une pierre néfaste et qui porte malheur, et cependant, vous voyez, j’ai toujours à mon doigt votre bague, même lorsque je monte à bicyclette.
Les gemmes scintillaient à la lumière, et Suzy semblait se plaire à en suivre les reflets.
Devant cette insistance à me rappeler qu’elle tenait de moi ce bijou, cette pose d’attente, je songeai un moment que peut-être elle eût désiré revivre ce passé commun, et qu’elle avait machiné cette entrevue pour servir de prélude à un recommencement. Comme si elle avait deviné mes soupçons elle reprit :
— Je suis fort contente de ce que vous ayez bien voulu ne pas abandonner votre ancienne Suzy ; en vous revoyant je me faisais fête de pas-
ser quelques instants avec vous. Vraiment, je vous sais un gré infini d’être resté.
Assez froidement, je répondis :
— C’est avec une si aimable insistance que vous m’en aviez prié.
Elle feignit de ne pas entendre, et continua
— D’ailleurs, nous ne nous sommes pas quittés bien fâchés, n’est-ce pas? Nous n’avons pas été de ces amants qui se haïssent follement dès qu’ils ne s'aiment plus — peut-être parce que vous étiez très doux et moi très résignée.
Décidément cela devenait dangereux.
— Ne parlons pas du passé, voulez-vous Suzanne. Il est inutile de vous attrister par de vains regrets ; vous étiez joyeuse, tout à l’heure, disiezvous ?
— Je le suis encore ; mais vous avez raison, il vaut mieux ne pas songer à ces choses.
Le maître d’hôtel, s’approchait.
— Du Graves ? demandais-je à Suzanne.
— Oui.
— Et de l’eau d’Evian ?
— Si vous le voulez bien. Allons, vous vous souvenez encore des goûts de cette pauvre Suzy,
et vous voudriez qu’elle ne se souvienne plus du tout de vous ! Reconnaissez que ce serait difficile, <k pardonnez-lui si elle n’a pas pu éviter de rappeler ce temps où vous n’étiez pas si méchant pour elle.
Cette escarmouche se termina par l’arrivée du premier service, dont la diversion me causa un réel plaisir, m’apportant une trêve, un soulagement heureux. Car déjà je me reprochais d'avoir si bénévolemment accepté l’invitation de Suzy, non pas que ce déjeuner en tête-à-tête avec une ancienne maîtresse, en un restaurant banal, me parût offensant pour mon amour et pour Phyllis. Son image demeurait en mon âme associée à celle de l’idéale Phyllis vers qui mes désirs et mes rêves tendirent avec tant de force qu’elle ne parvenait pas à s’effacer entièrement ; et, de ce fait, élevée très haut, très loin des vulgarités de la vie ordinaire, les reflets mêmes de tels incidents n’arrivaient point à l’atteindre. Au surplus l’incorrection relevait du domaine de la vie mondaine et conventionnelle, non de celui de la vie sentimentale. Mais les reparties de Suzanne, obscures, peut-être à dessein, m’inquiétaient, ravivant les
soupçons rejetés précédemment, suscitant des craintes analogues, qui devant l’attitude demeurée calme de ma partenaire, se dissipèrent néanmoins peu à peu.
Puis, comme je me félicitais de ne point avoir eu à poursuivre cet échange de propos équivoques, qui m’avait troublé tout à l’heure, Suzy, depuis un moment très occupée en apparence à savourer le goût de grosses fraises ananas, qu’elle choisissait attentivement, au milieu du panier orné de feuilles vertes, Suzy cessa de regarder les fruits, et releva la tête, inclinant ses regards vers moi.
Les stores du pavillon, à demi baissés, diminuaient l’aveuglance de la lumière extérieure, qui, pénétrant à travers les frêles rideaux, caressait les boiseries de sapin verni, allumait les cristaux de la table,, et enveloppait la figure de Suzanne d’une caresse très douce, presque immatérielle, veloutant les joues rosées, estompant de frottis clairs les cheveux onduleux, éclairant la bouche, plus rouge de ce baiser, les yeux plus profonds et plus glauques.
Je m'étonnai de sentir, à cette vue, se réveiller en moi-même le souvenir des désirs anciens. Une
brûlante vapeur de honte monta à ma face, incendia mes tempes ; et cependant, je ne réprimai pas l’élan impétueux des pensées mauvaises. Pendant quelques secondes, je subis la fascination des jours que je croyais définitivement, enfuis, incapables de reparaître ; et ce fut alors chez chacun de nous, la connaissance nette, j’en suis certain, l’aiguë pénétration de l’esprit de l’autre. Les prunelles de Suzy, et ses palpitantes paupières aux cils tremblants, m’apprirent qu’elle percevait mon angoisse, et jouissait de la joie du triomphe. En moiune infinie détresse se mêlait à l’étrange volupté des ressouvenances, renforcée par la vision présente.
Or, sans autres préliminaires, soudain Suzy, me dit :
— On vous a rencontré à Monte-Carlo, le mois dernier.
— C'est fort possible.
— Et avec une très jolie femme. Tous mes compliments.
— Suzanne !
• Vous devez l’épouser, n'est-ce pas?
Quoi ! Suzanne savait donc ce que j’avais tu à mes amis...
Ces quelques paroles me bouleversèrent.
Au dehors, des tziganes — peut-être les mêmes que j’entendis en cette nuit de fête, chez Mme de Brétigny — attaquèrent une mélancolique czardà. Je revis les jardins et la mer, et Phyllis accoudée aux balustrades de marbre.
De ces souvenirs, une tristesse émana, qui, au décor présent, se nuança douloureusement de regret et de dégoût, amollit mes gestes, courba ma tête, abaissa mes paupières. J’aurais voulu sangloter.
Suzanne s’était tue, et les plaintes des violons continuaient de pleurer dans un demi-silence, parfois troublé par le carillon des grelots lointains.
Je ne songeai pas à demander à Suzy comment elle avait appris le secret de mon voyage et son dénouement, ni le pourquoi de ces propos, non plus qu’à me raidir en une attitude d’indifférence, à tenter de nier la vérité ou à feindre la colère, l’indignation, le mépris.
Atterré, je ne sais combien de temps je demeurai ainsi, en proie à un malaise croissant, lorsque
ja voix de Suzannne retentit à nouveau, très douce. Elle parla, les yeux baissés, sans gestes.
— Je vous ai fait souffrir, alors que j’avais désiré, très sincèrement, me réjouir avec vous, comme une amie sincère, du bonheur que l’on m’a dit être le vôtre.
Ne me croyez pas méchante et ironiquement cruelle. Je suis désespérée de l’effet inattendu de ma maladresse ; j’étais si heureuse tout à l’heure quand, gentiment vous avez accepté de rester seul avec moi. Et maintenant!... Allons, il vaut mieux que je vous quitte et que je n’essaye plus jamais de vous revoir, puisque je ne sais que vous causer du mal.
Adieu.
Elle se leva, et avant que j’aie pu lui répondre, la retenir, elle avait abandonné le pavillon de bois clair.
Phyllis ajourne encore son retour.
Cette prolongation de son absence m’inquiète, et pour elle et pour moi, et pour notre amour. Dans ses lettres, elle commence à m’entretenir d’autre chose que de nous-mêmes. Elle cite des noms d’amis, de parents, me conte des historiettes familiales, des anecdotes de petite ville, et cette intrusion du monde extérieur, cet envahissement de notre intimité, par les étrangers, les indifférents m’irrite, m’effraye aussi. Car, l’aventure de l’autre jour avec Suzanne, encore qu’il ne soit là rien accompli d’irréparable, ni même de très grave, m’avertit d’un danger possible.
J’ai beaucoup réfléchi depuis ce matin-là. En
somme, je n’ai plus rien à redouter du passé: les obsessions qui me harcelèrent à mon retour se sont dissipées, et Suzy a déclaré ne plus tenter de me revoir. Mais j'ai songé aux conséquences d’un entraînement plus vif, d’une obsession plus intense, d’un hasard plus mauvais, et j’ai dû reconnaître ma faiblesse en regard de la force qu’acquièrent, de par cette faiblesse même, les événements extérieurs vis-à-vis de moi-même. Or, j’ai désiré remonter aux causes de cet état d’infériorité, espérant au cours de cette recherche rencontrer un remède ou au moins un salutaire palliatif.
Hélas, le mal est trop ancien, et je ne puis maudire son auteur, et je ne crois plus à la guérison.
Fils unique, ma mère, demeurée veuve très jeune, avait reporté sur moi l’affection qu’elle avait vouée à mon père. Aussi, des liens affectueux, mais trop étroits nous avaient-ils unis de telle sorte que l’influence éducatrice de cette âme féminine chérie, mais apeurée, tremblante, redoutant sans cesse pour moi, jusqu’à l’ombre d’un chagrin, le soupçon d’un péril, la possibilité d’une émotion forte, persista, et après avoir enlevé toute
initiative, tout élan, tout désir à mon enfance, empêcha plus tard l'éclosion d’une personnalité originale, d’une volonté robuste, d’une sensibilité bien équilibrée en mon être adolescent.
Depuis sa mort, je me trouve ainsi errant dans la vie, irrésolu, partagé entre les réapparitions brusques, les suggestions ataviques de résolutions viriles et l’indestructible inertie de cette faiblesse acquise qui m’empêche de les exécuter.
Pauvre maman! était-elle heureuse de voir son fils lui obéir avec tant de soumission, et, petit garçonnet, perdre peu à peu tout esprit de bataille, de révolte, devenir l’enfant modèle que les mères citent avec envie, et dont les camarades sourient.
Elle avait, pour moi, combattu ses goûts de mondaine, remplacé sa gaie frivolité par d’austères attitudes, refusé de se remarier, consacré tout son temps à surveiller mes études, préparer mes répétitions, m’enveloppant d’un réseau de tendresses jalouses et de sa protection continue.
Puis, plus grand je l’inquiétai déjà, alors que je commençais à souffrir de cette étroite sollicitude.
Ah, ce soir où rentrant tard dans la nuit, j’aper-
çus sa silhouette triste au balcon, sur lequel elle avait veillé pour m’attendre !
Et mon épouvante, mon désarroi quand je la perdis! ,
Sans guide, sans appui désemparé, je crus une moment ne plus pouvoir vivre.
Qu’entreprendre, puisque personne n’était plus là qui me conseillât?
Quelle carrière embrasser puisque personne ne se réjouirait plus de mes succès ?
Je vis mes amis qui, libres et heureux, savaient choisir des buts d’activité, et les atteindre, et confusément je sentis que je n’étais pas semblable à eux.
J'ai abandonné toute étude, tout travail; j’ai voyagé, j’ai connu le désir et souhaité l’amour, et enfin tenté de tromper mon ennui par le rêve.
Or, à présent que le rêve se réalise, je crains que la funeste influence qui d’outre-tombe me poursuit, qui en moi déforma mon âme primitive, ne me détourne encore du bonheur, si proche, et de l’espoir qu’il contient.
Et cependant ma mère m’aimait!
O Phyllis, toi seule peux me sauver, inscrire en le vagabond miroir de mon âme un reflet durable, fortifier ma misérable débilité, en revivifiant par un amour fécond cet être affaibli par l’excès même d’un amour stérile!
Devant toi, ô mon aimée, j’aurai la fierté de vouloir et de penser, et tu seras l’amie, et tu seras l’amante!...
Pourquoi ne revient-elle pas?
l Marcillac m’avait annoncé son prochain départ. Dans quelques semaines il s’embarque pour New- York, et de là, se rendra en Floride...
11 m’avait avoué en outre un flirt d’outre-mer, que ce voyage doit transformer en une union dé finitive.
Cette confidence m’entraîna à ne plus lui taire mes fiançailles avec Phyllis, et nous avons tous deux descendu interminablement la pente des aveux, dans cette joie qui se double du plaisir de la détailler devant autrui, de s’en offrir le spectacle à soi-même et d’en recevoir pour ainsi dire, l’écho multiplié par le retentissement que lui prête cette enfantine démonstration.
Maurac et Champcé, mis au courant, ne m’ont pas tenu rigueur du peu d’empressement que j’apportai à leur communiquer la nouvelle et m’ont félicité avec la réconfortante sincérité des vrais amis. Champcé ne m’a point paru se souvenir de notre conversation de l’autre matin et de ma rencontre avec Suzy. Une allusion, glissée par moi, ne fut paS même comprise. Et c’est ainsi que parfois nous accordons une valeur extrême à de menus incidents, nous souffrons d’événements crus par nous très importants, alors qu’ils ne sont nullements retenus par ceux auxquels nous prêtons si volontiers et à tort des jugements pareils aux nôtres.
D’autre part, les lettres du dernier courrier m’avaient apporté de plus affectueuses tendresses et surtout la promesse d’un prompt retour.
De toutes ces émotions vives et heureuse^, une conséquence imprévue résulta.
A évoquer l’image prochaine de Phyllis, et les félicités attachées à l’aimée, le trouble sensuel des anciens soirs de désir déroula devant moi ses voiles tissés de voluptueuses figures. Les lèvres trop rouges, les joues fardées, les yeux pervers, le
corps rayonnant de la Phyllis qui s’érigea pour la première fois dans le cliquetis des lourds bracelets et le scintillement des bagues, hantèrent mes nuits, nuits de combats fiévreux avec l’insaisissable, nuits de luttes énervantes contre les ruses de l’Imaginaire, qui triomphèrent trop pour queje ne fusse point tenté de me soustraire aux lassants cauchemars.
En remède à cette insurrection du désir, je résolus d’user de la fatigue physique, du changement de milieu, et quittai cette salle où, à la place des fantômes de Claudine et de Madeleine naguère resurgis, flottait la permanente tentation de l’irritante amie, de l’intangible amante.
Pendant deux jours, j’ai fui, pesant sur les pédales de ma machine, avec rage, comme pour broyer les souvenirs mauvais et m’éloigner plus sûrement des lascives obsessions. Les bois, les plaines, les villages aperçus au loin, grandissaient fantastiques, accouraient à moi, le double rideau d’arbres de la route s’entr’ouvrait, me livrant passage, et le gazon des fossés, des talus, les pierres du chemin se fondaient, flous, en des nuages onduleux tandis qu’à mon visage une brise fraîche
soufflait, ondoyant mes tempes de sa perpétuelle nappe de glace.
Aux soirs, un sommeil calme fut ma récompense.
Je suis parvenu ainsi à ce petit village de Touraine, et réfugié dans une auberge proprette, ensoleillée, tranquille, j’attends le télégramme qui ne me rappellera à Paris que pour l’arrivée de Phyllis.
Des coqs chantent, des poules gloussent, et des pigeons roucoulent près des chiens endormis en la grande cour sur laquelle s’ouvrent mes fenêtres et que prolonge au delà de la porte à double vantail une rue montante, avec des murs égratignés du jet vert et noir des ronces, des mûriers, des églantiers. Parfois des joueurs de boule passent se rendant au jeu tout proche, et c’est autour de moi, la gaieté saine, fruste, franche de ces hommes, le repos de ce décor. Je songe alors que rien maintenant ne saurait plus m’empêcher de posséder Phyllis, l’Amour, le Bonheur!
L’enveloppe bleue, maculée des timbres à encre grasse et barrée transversalement de quelques li gnes d’une écriture anonyme est là, ouverte depuis plusieurs heures, et je ne suis pas parti.
Partirai-je demain ?
Je ne sais plus. Je ne sais plus si je rêve ou si je vis, si tout ce qui a été ne fut qu’un rêve ou bien exista réellement. Je ne sais plus rien.
Pendant longtemps, j’ai hésité devant ce cahier, n’osant l’entr’ouvrir, et pour la première fois depuis que j’y consigne pêle-mêle, sans dates, sans préoccupations littéraires, et toujours pour moi seul, mes souhaits, mes espoirs, mes rêves, le récit de ma vie, j’ai eu peur de continuer, car, déjà
j’avais constaté le pouvoir quasi-magique des pensées lorsqu’elles se renforcent ainsi d’un commencement d’acte par la matérialisation de leur expression, et vraiment, ce soir, j’en viens à me reprocher d’avoir cédé à la tentation de formuler ainsi mes pressentiments, mes craintes, réalisables autant que mes vœux, et ce danger m’épouvanta.
Mais quel autre confident élire ? et comment me résigner à demeurer après la journée toute une nuit en tête-à-tête avec la vision récente, sans l’avoir amoindrie par une confession ? Puis, confession se confond presque avec repentir et pardon C’est là encore un motif de ne point reculer devant l’aveu pénible mais salutaire, même comme ici, s’il ne s’adresse qu’à moi.
Hier, je me trouvais à bicyclette sur la levée de la Loire, promenade facile et délassante, le long des joncs bruissants, de l’eau caressant le sable blond, des champs pâmés sous le soleil et des coteaux bleus.
Soudain, à quelques cent mètres de moi, déboucha par une route latérale une cycliste, qui fila aussitôt dans la direction que je suivais.
D’abord je n’y pris pas garde, mais ensuite lorsque je n’eus plus devant moi qu’un petit point remuant, une minuscule silhouette décroissant audessus du scintillement lointain des roues, et du velours pâle de la route, un puéril désir de me rapprocher d’elle, de l’atteindre me poussa à activer mon allure.
A un coude de chemin, de hautes futaies l’abritèrent de leur manteau et me la dérobèrent un instant ; puis, leur ombre franchie, de nouveau, je l’aperçus. Je gagnais visiblement sur elle.
Peu à peu, je distinguai la légère colonne de poussière, levée par la course, et au-dessus du nuage frêle, un buste infléchi, une nuque, des cheveux, dissimulés par le nœud de la voilette.
Plus près, une inquiétude me vint à reconnaître la nuance brune et la coupe élégante du vêtement.
— C'est absurde ! pensai-je. Pourquoi Suzy se promènerait-elle, seule, précisément en ce coin de Touraine? 1! existe d’autres costumes de cette couleur et de ce genre, et j’ai déjà trop souvent rencontré le hasard depuis quelques mois pour... et l’ironique moi-même qui souvent continue, mo-
queur, à parler en moi lorsque je me tais, s'empressa d’ajouter :
— ... Ne pas douter de le rencontrer une fois de
plus.
Or, par un incompréhensible revirement moral, aussitôt après cette crainte et cette pensée, le souhait que la forme féminine poursuivie fût effectivement Suzy s’énonça impérieusement en mon âme.
Bientôt, l’inconnue et moi, nous atteignîmes presque Ensemble un petit raidillon qui menait à un pont suspendu.
Le mauvais état des planches rugueuses, les saillies des larges madriers cloués là pour faciliter la traversée aux chevaux, contraignirent la jeune femme à ralentir.
Au milieu des câbles d’acier entrecroisés, je la dépassai, et, tournant la tête, je devinai, plutôt que je ne perçus, derrière les dentelles blanches, les yeux de Suzanne.
— Tiens, s’écria-t-elle dans le même temps, c’est vous qui me donniez la chasse ainsi, vous ! Je fuis Paris pour vous éviter ma présence, et vous voilà
Bonjour vieux vous !
Les routes sont exquises ici, n’est-ce pas?
Tout de même, vous avez eu du mal à me rejoindre ; je me suis bien défendue, hein ?
11 eût été ridicule de dramatiser la situation par de brèves paroles d’adieu et un virage immédiat ; et d’ailleurs l’endroit se prêtait mal à l’exécution d’un tel dessein.
D’autre part, je dois avouer en toute franchise qu’une joie, causée par l’irruption de sentiments complexes, de pensées multiples, et qu’alors je ne pus définir, m’avait conquis dès que j’eus reconnu Suzanne.. Etait-ce le charme demeuré puissant des anciens souvenirs, embusqués aux plis de ses paupières, au creux de ses lèvres, au fourré de ses cheveux, et renforcé par la surexcitation latente d’un désir brutal, mal apaisé par les dérivatifs appropriés mais temporaires auxquels j’avais eu recours ? Etait-ce aussi, le plaisir de fixer des traits connus, après quelques jours d’isolement, d’entendre une voix aux modulations douces et familières, après le grossier parler des villageois, plaisir semblable à celui que cause, en pays étranger, la rencontre soudaine d’un compatriote ? Etaitce encore l’attrait d'une lutte possible, d’un com-
bat aiguisé de sensualité où j’aurais à me défendre contre les courtoises attaques de la belle ennemie, et, dans ce cas, le souhait de me démontrer à moimême, par une éclatante victoire, le progrès de ma force, et la fin décisive de mon asservissement aux suggestions ambiantes, quelque alliciante qu’enfût la tentation ? Je ne saurais même maintenant, distinguer parmi ces mobiles, celui dont la prépondérance s’accompagna de cette émotion tendre, qui me poussa à répondre, au mépris du plus élémentaire devoir, et de la plus vulgaire prudence :
— J’aurais dû, en effet, vous reconnaître plus tôt à cette vaillance : je sais vos qualités...
— Cyclistes ! car les autres...
— Pourquoi vous montrer si injuste envers vous-même?
— Quoi ! Ne suis-je pas méchante et maladroite, très méchante et très maladroite ! Ne vous ai-je point fait souffrir l’autre matin, et n’ai-je pas, à présent, fort mal choisi ma retraite?
— Je vous pardonne bien volontiers, Suzanne, si en effet vous avez voulu me fuir, encore que
Paris eût été assez grand pour nous contenir tous les deux.
— Mais vous aussi, vous êtes parti, puisque...
— Eh bien ! puisque, comme vous alliez le dire, nous nous rencontrons ici, par un hasard toutefois moins extraordinaire peut-être qu’il ne semble.
— Plaît-il ? fit-elle brusquement. Mettriez-vous en doute ma bonne foi ! 11 ne manquait plus que cela, par exemple.
Du reste, c’est fort simple ; je ne vous ai pas cherché, et vous ayant trouvé, je ne tiens pas du tout à vous garder, surtout étant donné les circonstances que vous savez.
Je file à l’instant, et dans deux heures, un express me ramènera dans ce Paris que, selon vous, je n’aurai pas dû quitter.
Comme nous roulions sur une pente assez rapide, Suzanne, malgré ses efforts pour arrêter sa bicyclette, dut continuer.
— De grâce, repris-je alors, ne vous emportez pas ! Un peu plus de patience, d’ailleurs, vous eût évité cette sortie. Je voulais vous proposer de continuer notre promenade en bons camarades. Les routes sont exquises ici, n’est-ce pas?
— Non, je ne veux pas. Je suis libre. Nous ne sommes plus rien l’un à l’autre, et vous moins que personne ne deviez insister ainsi. Je ne subirai pas plus longtemps votre persiflage !
Suzanne sauta de machine et s'apprêta à faire volte-face. Mais, devant la jeune femme, la côte que nous venions de descendre, se dressait, menaçante, escaladant le ciel et chauffée à blanc, en dépit des bois adjacents. Devant la mine désappointée de Suzy et la grimace qu’elle ne put dissimuler, je ne réprimai point un franc éclat de rire.
Cette manifestation la désarma et sa colère — avait-elle été bien réelle ? ne tint pas plus longtemps, apostrophant à son tour avec une comique indignation :
— Tu ris, vieux vilain ! C’est dégoûtant !
Puisque c’est comme ça, tu vas immédiatement
mettre pied à terre, et ranger nos machines dans le fossé. Il se fait bigrement chaud, et je crois qu’on serait beaucoup mieux en ce sous-bois que sur cette sale route, qui nous a mis de si méchante humeur !
Tout en me parlant, elle avait relevé sa voilette, et s’éventait avec ses gants prestement défaits .
Son visage m’apparut alors, tel qu’à notre première rencontre, avec un front moite, des joues fardées par la course, les yeux plus brillants et comme colorés du reflet des feuillages sombres sous lesquels elle m’attendait déjà.
Et puis... ce fut très ridicule, et très banal !
Très banal en vérité, et je m’exagère peut-être trop l’importance de ce misérable incident.
Entraînement passager, surexcitation momentanée, rappel de désirs anciens renforcés par l'intensité latente du désir présent, mille raisons m’offrent leur excuse. Mais je sens qu’au delà des apparences il subsiste autre chose, qu’en demeurant seul avec ce souvenir, il me deviendra impossible de revoir Phyllis avec la même joie confiante, que je ne saurai plus reconquérir pour elle le même abandon heureux...
11 serait préférable de renoncer à elle.
Préférable !
Me taire, vivre de mensonges, ou lui dire tout, ou partir? c’est, quelque résolution que j’adopte, ruiner l’édifice encore inachevé de notre amour.
Toutefois, j’essayerai : je lui parlerai, car il me
répugne de m’avilir dans une dissimulation que d’autres estimeraient cependant meilleure que cet absurde aveu...
Demain je verrai Phyllis...
Phyllis !
Je n’ose presque écrire ce nom, et des sanglots me viennent !
Ah, que je pleure au moins comme un enfant, puisque je suis resté dans la vie un enfant, un enfant sans mère, sans guide, un pauvre petit enfant stupide, qui n’a su désirer le beau jouet de ses rêves que pour le briser et se plaindre !
C’est fini !
Je crains qu’elle ne me pardonne jamais, ou qu’elle me reproche toujours de lui avoir causé cette peine imméritée ; il eût été si simple de me taire.
Oui ! c’est fini !
Et en effet je suis plus calme, ce soir, à la façon de ces désespérés qui, avec sang-froid, ajustent le revolver défïnititif.
Il me semble, depuis que je l’ai quittée, que je tombe, que je tombe de très haut dans un gouffre immense, que je tombe très lentement. Je sais que la terre est proche où je m’écraserai, qu’il n’y a plus de salut possible pour moi, et peut-être est-ce
pour cela que je me laisse si volontiers bercer par la chute : la souffrance ne devient terrible que lorsqu’on attend la guérison.
Elle n’a pas dit un mot.
Tout de suite elle a pleuré.
Elle a pleuré sans cris, avec de gros sanglots qu’elle n’étouffait pas.
Oh, cette minute ! le silence de cette minute !...
Je n’ai pu causer ; ses sanglots étranglaient ma gorge, et j’étais près de pleurer.
Pauvre, pauvre Phyllis !
Il ne faut pas que je pense à toutes ces choses.
Rien, à présent, ne saurait empêcher que cette minute ait été telle, et ne demeure.
Ne demeure ! pour elle, toujours semblable, accompagnée de la même douleur ? ne m’a-t-elle pas avoué autrefois que sa mémoire lui présentait ainsi les souvenirs ? Elle avait peur du demain, et je ne la comprenais pas !
Jamais elle ne pardonnera.
Et ce fut si ridicule et si banal !
Non cependant ! à y réfléchir, rien n’apparaît comme banal et ridicule, car la valeur intrinsèque de leurs actes ne se révèle pas au jugement des
individus, et leur sensibilité seule intervient pour en apprécier la valeurrelative, qui, ainsi, peut démesurément grandir, si bien que tel événement, inaperçu des indifférents égale en immensité, pour un être, l’importance d’une catastrophe mondiale...
Voici que je m’attarde à de médiocres redites, et qui sont d’une piètre philosophie !
Est-ce donc là tout ce que me suggère la perte de mes espérances, et d’un tel amour?
En vérité je suis plus coupable encore que l’autre jour.
Ne devrais-je pas réagir, essayer de reconquérir Phyllis?
. Hélas ! j’ai pris depuis trop longtemps l’habitude d’obéir : lorsqu’elle m’a fait un signe d’adieu, je suis parti sans oser rien tenter.
Et maintenant... ?
Réellement je suis indigne d’elle ! et pourtant je l’aime, et je sens que nous aurions été heureux.
Est-ce donc vraiment fini... ?
Plusieurs fois, au cours de la nuit qui s’est écoulée avant celle-ci, et qui se passa pour moi en puérils sanglots que ponctuait la répétition des heures monotones, sonnées par un vieux coucou familier, plusieurs fois j’ai pensé me lever, rouvrir ce cahier pour y inscrire, avec un ultime adieu pour mes amis, une prière. J’aurais souhaité que le récit de cette triste aventure, fatale à ma destinée, devînt salutaire à d’autres âmes, en leur indiquant les périls du rêve, les dangers du réel, et aussi le remède qui, je crois, consiste à savoir, en la vie, assigner à l’activité dont on dispose une fin réalisable et qui, par la tension constante que nécessite la poursuite de sa réalisation, demeure
seule capable d’empêcher la dispersion mauvaise de notre intelligence, l’affaiblissement de notre volonté, la surexcitation dangereuse de notre sensibilité. N’était-ce pas, faute d’un tel moyen de concentration de mes forces, faute d’une éducation mieux comprise où ne s’atrophiâtpoint dès l’enfance ma personnalité future, où ne s’amoindrît point mon énergie, sans espoir d’une réaction favorable, que j’avais anéanti une merveilleuse passion et stérilisé, peut-être pour toujours, le champ d’espoir où déjà germait le Bonheur?
Mais l’excès même de ma douleur me retint dans l’accomplissement de cette résolution, si faible qu’elle ne se réalisa pas. Une imprévue torpeur de brute me surprit soudain.
Quand je me réveillai, mal reposé par ce court sommeil, prêt à remâcher des lambeaux de phrases amères, Marcillac était près de moi.
Il écarta les rideaux dt la fenêtre.
La lumière chaude des jours de soleil venait caressante, douce, consolatrice.
Je détournai la tête, tristement.
Devant cette singulière attitude, ne s’apercevant pas de ma détresse, Marcillac me dit alors :
— Fichtre ! mon cher, tu n’es guère aimable. Peut-on savoir pourquoi ?
J’hésitai un moment, puis ne tardai pas à lui confier mes craintes depuis Beaulieu, mes tourments ici, pendant l’absence de Phyllis, ma fuite en Touraine pour échapper aux obsessions dangereuses et à l’emprise du désir, enfin ma rencontre avec Suzy, et l’aveu !
Il ne put s’empêcher d’avouer avec un soupir :
— Et moi qui venait tout joyeux te dire adieu avant de prendre le paquebot après-demain. Je savais ta fiancée revenue : je voulais te demander de venir nous voir là-bas. Pouvais-je me douter...? Pourquoi aussi lui avoir dit ?
— Il me semblait qu’en me taisant j’aggravais ma faute, l’amplifiant de toute la laideur d’un mensonge.
— D’unmensongelcen’eûtpasétéunmensonge. ,
— Oh ! il est inutile, va, de discuter à présent là-dessus. Que ma conduite ait été raisonnable ou non, cela n’importe plus beaucoup !
— Evidemment, mais... vous n’allez pas pour une semblable histoire renoncer l’un à l’autre. Que tu aies été maladroit, soit ! cependant tu n’es pas coupable...
— Que faire ?
— D’abord quitter cet air désolé, cette mine abattue, sapristi, ne désespère pas si vite ?
— Elle ne pardonnera pas.
— Tu n’en sais rien, car en somme, comme dit la chanson « mieux vaut avant qu’après! »... Bon! Voilà que je suisjgrossier et brutal, et que j’aggrave ta peine au lieu de t’aider à chercher le moyen d’en sortir !
— Je ne cherche pas.
— Tu as tort. Va lavoir, parle-lui!
— Elle ne me recevra plus.
— Insiste ou écris-lui! Fais-lui comprendre que ce serait idiot, imbécile, de vous rendre tous les deux malheureux pourtoujours, parce que... parce que... ! Et puis tu l'aimes ! tu n’as pas cessé de l’aimer ! j’en suis sûr, etdès lors il n’y a pas déraison pour qu’elle n’oublie pas, et pour que tu neluisois pas fidèle, à présent.
— Certes ! et je sens que si je l’avais possédée, je n’aurais plus pu éprouver que du dégoût pour les autres, car elle seule réalisera tout ce que j’ai vainement cherché ailleurs. Mais loin d’elle, et l’aimant, l’aimant !... L’amour ne va pas sans l’exal-
tation du désiret le désir une fois déchaîné cherché une satisfaction immédiate...
— Eh bien, tu vois que tu trouves des arguments !
— Sincères, et je m’explique maintenant comment tout s’est passé. C’est paradoxal, c’est ironique, et c’est monstrueux, mais en réalitéc’est decet amour toujours présent pourPhyllis,et insatisfait, qu’est résulté cette passade, cette insulte à cet amour même.
— Expose-lui ces raisons.
— Comment veux-tu que je les lui fasse admettre ! Au contraire elle s’autorisera de... et tiens? sais-tu ce que je crois ? elle ne m’a jamais aimé, elle ne m’aime pas ! Elle a tant retardé son retour: elle cherchait un prétexte, et maintenant que je le lui ai fourni...
— Allons ! c’est absurde ! si elle avait voulu rompre, une lettre polie eût suffi.
— Non ! je ne me trompe pas. Déjà, à laTurbie, elle a différé sa réponse, n’osant accepter, ensuite elle a entrepris ce voyage — en un pareil moment, au lendemain de nos fiançailles ! puis elle a prolongé son absence. C’est simple ! j’étais venu en
intrus dans sa vie. Pourquoi aurait-elle accepté de devenir ma femme ! c’est très simple ! j’aurais dû soupçonner sa méfiance, comprendre qu’elle resterait toujours l’étrangère... l’étrangère... !
Et voilà que, comme un niais, je lui ai, moimême, donné le moyen de m’éconduire ! et je ne peux pas protester et me défendre ! Hein, mon vieux Marcillac, suis-je assez ridicule ?
— Ne t’énerves pas ainsi ! Tout à l’heure, tu raisonnais très sagement...
— Trop sagement ! Je ne veux plus raisonner, je ne veux plus rien. D’ailleurs je n’ai jamais su vouloir. Ah, je t’envie, toi ! Tu ne connais pas plus le désespoir que l’ennui : tu es fort, tu possèdes l’équilibre que confère la puissance d’une volonté robuste, tu commandes à ton être avec confiance et le gouverne aisément comme un beau yacht, bien gréé, docile, aux voilesblanches,augouvernail solide. Moi, je ne suis qu’une laide épave, ballottée des courants... Pars, mon vieux! Sois heureux là bas, en Floride! et laisse-moi.
— Ne dis donc pas de bêtises.
— Si, laisse-moi ! tu vois, je suis calme maintenant.
— Tu ne le seras plus avant une heure.
— Va ! Je dormirai.
— Dors ! je te promets de ne rester qu’un instant.
Marcillac approcha de mon lit un fauteuil, s’assit et choisit un cigare dans une boîte qui se trouvait là. Mais après l’avoir allumé, il le laissa presque aussitôt s’éteindre, et, l’œil obstinémentfixé sur un dessin du tapis, il demeura très absorbé en aprence dans cette contemplation.
Seul, un mouvement nerveux que je lui connaissais bien, un retroussis instinctif des lèvres dénotait chez lui la présence et l’intensité d’un trouble intérieur.
Je le regardais d’entre mes paupières demi-baissées, ne parvenant ni à m’assoupir, ni à joindre en un semblant de raisonnement les idées éparses qui m’assaillaient.
Bientôt ces dernières devinrent rares et le défilé des images obsessionnelles s’imposa, demi-rêve, demi-cauchemar, perçu avec la vague conscience que ce n’était ni tout à fait un rêve, ni tout à fait un cauchemar. 1
Il y eut un cahier blanc sur une table, près d’un abat-jour de cuivre rose.
Dans la lumière métallique et pourtant douce, au-dessus des feuillets pâles, une buée monta, où des lettres s’enlacelaient, où des mots couleur de brouillard frissonnaient, légers, menus, cendre de pensées.
Puis l’étrange vapeur se condensa en une poignée de couleurs tendres, une minuscule image, confuse, qui grandit peu à peu, ondula, acquit des renflements serpentins, s’effila au centre, devint enfin semblable à une vivante statuette polychrome.
A la tunique desoie brochée, aux bracelets, aux bagues, aux lèvres fardées, aux yeux d’algues et de mer, à la chair candide, je reconnus l’apparition du soir d’ennui et de désir.
Une foule l’entoura, l’étouffant presque, animaux fantasques, vieilles femmes souriantes.
Elle grandit.
Derrière elle, ce fut une parure d’étoiles, un paysage de nuit, un décor de houles.
Elle grandit encore.
Les flots s’illuminèrent, la nuit s’éclaira, des fleurs s’offrirent.
Elle grandit.
Je la sentis alors près de moi :je respirais le parfum de sa chair ; je saluais la mer dans ses yeux ; l’incendie de ses lèvres me brûlait. Elle était très grande ; elle me prit dans sa main et...
Me laissa tomber.
— Quand avais-je donc éprouvé déjà cette sensation de chute, de chute, longue, lente, interminable et si triste, qui se continuait sans fin dans le noir, dans le deuil ? —
Je n’apercevais plus qu’une nuée rousse qui s’enfuyait.
Ensuite, je vis un miroir brisé : et c’était trois petits miroirs.
Dans le premier, il y avait le corps miraculeux du beau fantôme enfui, et c’était le corps de Madeleine !
Dans le second, une bouche saignait comme une blessure, et c’était la bouche de Claudine.
Dans le dernier, des yeux de féerie brillaient, et c’étaient les yeux de Suzy.
... Et ces trois petits morceaux du miroir brisé, je compris que c’était moi-même, que c’était ce
qui restait de mon âme, à jamais dépossédée de l’unique, de la radieuse vision !
Une si horrible étreinte me saisit à la gorge à cet instant, que je me débattis en criant.
— Qu’y a-t-il ? fit Marcillac, se levant précipitamment.
— Un cauchemar, lui répondis-je, ou plutôt... la continuation du cauchemar qu’est ma vie depuis deux jours.
— Encore ?
— Non ! Je vais être bien sage, me lever. Permets que je sonne pour le tub ; l’eau froide me sera peut-être plus favorable que le sommeil.
— Tu ne me renvoie plus?
— Pardonne-moi, et merci d’être resté !
La douche, le thé, les cigarettes, je m’attardai à ces menues distractions par où la joie de vivre me reprenait peu à peu, à ces petits plaisirs dont se diminuait ma peine, et qui me procuraient un relatif soulagement.
Puis ce furent les ordinaires soins de toilette, la fraîcheur des flacons, les éponges molles, les caresses du linge.
A ce moment un bruit indistinct de voix tra-
versa la portière : je la relevai. M. Nycho était là qui causait avec Marcillac.
Je m’avançai.
Le vieillard vint me serrer les mains avec force. 11 n’eut pas de longues paroles de regret, seulement :
— Que n’ai-je pu, fit-il, vous entretenir davantage à la Turbie ce jour où... — vous vous souvenez, l’escadre appareillait.
Nous aurions peut-être évité...
— Vous connaissez donc ?
— Oui ! Je devais partir ce matin pour Hambourg. Phyllis m’a prié de rester.
— Sait-elle... ?
— Que je suis ici ? Non ! Elle m’eût empêché de venir.
Je me tournai vers Marcillac :
— M’étais-je trompé ? lui dis-je. Et, en vérité ç’eût été trop au-dessus du possible.
Marcillac s’adressant à M. Nycho :
— Mon ami, déclara-t-il, souffre peut-être moins | d’avoir commis cette faute qui détruisit son boni heur, que de ne savoir pas si sa fiancée l’aima jamais comme il l’aimait.
— Marcillac, interrompis-je, tais-toi ! Tu n’as pas le droit de parler ainsi.
— En ces circonstances, reprit-il, la franchise seule peut devenir votre salut à tous deux. Il ne faut pas qu’un doute, une réticence, gardée par un faux point d’honneur, vous barre pour toujours la route qui attend votre rencontre.
— Vous avez raison, Monsieur, fit M. Nycho.
— Eh bien, continua Marcillac, répondez-nous donc, vous, Monsieur, qui savez sans doute pourquoi...
— Oui, Monsieur Nycho, suppliai-je, dites-moi pourquoi Phyllis différa tant sa réponse aux Tamaris, pourquoi elle prolongea si cruellement son absence, pourquoi elle me refusa le mot d’espoir et de pitié' que réclamait ma confession? Pourquoi tout cela, si vraiment elle m’aima ?
— Elle vous aimait, et précisément elle a craint que son amour ne la rendît mauvais juge du sentiment que vous lui disiez éprouver. Elle redoutait de votre part un enthousiasme passager, laissant trop de place ensuite à l’indifférence, sinon aux regrets. Elle avait peur de cet amour, ne pouvant se résoudre à le croire partagé, et surtout,
dans ce cas, elle n’eût pas voulu aliéner votre vie votre liberté, votre cœur. Voici les raisons de sa conduite.
— Sont-ce bien les seules?
— Peut-être pas.
— Mais alors ?
— Je n’ose en effet vous affirmer que cet excès de délicatesse demeura entièrement étranger au ressouvenir d’une circonstance ancienne de l’exis tance de Phyllis, et ce que vous m’avez dit Beaulieu de la surprenante vitalité du sentiment dans sa mémoire me fait craindre...
— Quoi ? Parlez, je vous en prie.
— Eh bien, il vaut mieux que vous sachiez, en effet ; et d’ailleurs mon premier dessein était de vous confier ces choses, aux Tamaris, déjà.
— 11 y a quelques années, un ami de la maison, là-bas, avait courtisé Phyllis, sansqu’ellerépondîtà ses avances. L’histoire est banale. 11 insista. On voulut contraindre Phyllis à se fiancer. Elle s’y était presque dédiée, lorsque soudain, par dépit ou dans l’espoir d’une plus riche fortune il la délaissa pour épouser une autre jeune fille.
Bien qu’elle ne l’ait point aimé, elle garda de cette aventure un pénible froissement...
— D’amour-propre ! s’écria Marcillac. Donc, nous sommes sauvés.
Je le regardai, stupéfait.
— Naturellement, reprit-il, l’amour-propre n’est pas l’amour. Et puisqu’elle t’aime, sache que l’a mour, comme la lance merveilleuse de la légende, peut seul guérir les blessures qu’il cause. Allons cours, et va te faire pardonner !...
Arrivé au petit hôtel, près du Bois, je bousculai la Bretonne accourue, et qui, du reste, ne me défendit que mollement la porte de sa maîtresse.
Dans le petit salon, aux tentures bleues striées de palmes pâles, Phyllis pleurait.
Lorsqu’elle me vit, elle tenta de s’enfuir. Je la retins doucement et m’agenouillai, mais lorsque je voulus parler, plaider notre cause, je ne pus que pleurer à mon tour en embrassant ses chères mains
Fin