‹ Les reflets du miroirChapitre 5 sur 12 · IO · texte numérisé non relu

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sales, et les longs cigares que sont les torpilleurs.

Entre la route et la rade, le fort et le port, la ville dégringole, fouillis de constructions hétéroclites, de jardins, de bâtisses grises, de maisons roses, de villas orange, mélange de citronniers au feuillage sombre, étoilé d'or pâle, de rosiers escaladant les arbres et les murs, et de masures livides d'hôtels louches.

La vie éclatait partout en bruits, en lumières, en sons, en formes, en odeurs, animant ce décor d'opérette d'une beauté intense !

11 me parut alors que les femmes, les marins, les soldats, les promeneurs, les bicyclistes devenaient des êtres nouveaux, vus pour la première fois. Les objets eux-mêmes prirent un aspect inconnu, un sens autre.

Je perçus, comme autant de révélations, l'âme complexe des formidables machines qui dormaient au creux des vaisseaux noirs, le labeur des barques pesantes entraînées par leurs toiles aux couleurs barbares, le luxe des cuivres polis, étincelants parmi la blancheur des bâtiments de plaisance, les multiples drames et les comédies recélés par les toits versicolores, la savoureuse fraîcheur des vergers;

' et, du même coup, mes mesquines peines d’antan, mes infimes chagrins du passé, toutes ces menues variationsde mon moi, qui m’occupèrenttantalors, s’effacèrent, devant cette poussée ardente se ruant au travers des tentures de deuil et des rideaux d’ignorance à l’abri desquels, attentif au seul microcosme qu’ils protégeaient, j’avais vécu si longtemps.

Dans cette gloire, victorieuse de mon orgueil et de mon égoïsme, l’image de Phyllis réapparut, grandie de leur déchéance.

Sa chevelure se confondait avec les voiles sanglantes et les cuivres resplendissant là-bas sur les eaux, ses yeux contenaient les promesses de la terre brune, l’infini de la mer, les paillettes blondes du soleil. Sa bouche, rappelant les tuiles et les briques des maisons, tenait enclos les sourires, les aveux, les mensonges.

Elle incarnait splendidement en une seule et magnifique apparence l’amour et la vie.

Différente de moi-même comme ces images l’étaient de mes pensées, forte et tendreetcoloréeet attirante, résumant en elle toute la beauté, ainsi que ce paysage condensait en lui toute la vie, elle sus-

citait dans mon âme les élans vigoureux, les transports de joie, le tumulte sentimental, et réveillait dans mon corps ces impulsions qui tendent les muscles, Tes contractent, les inondent de sang. J’aurais voulu lever les bras vers elle, les refermer sur ma prise, la serrer contre ma poitrine, tandis que mes yeux eussent bu dans les siens les voluptés du large monde, des flots doux, et que ma bouche eût goûté la saveur de ses lèvres, l’ivresse de leurs baisers !

Je respirai plus fortement, crispant mes poings sur le vide, avançant mes mâchoires d’une façon animale, plissant le front, les sourcils, et une volonté nouvelle m’animait, secondant ma sensibilité accrue, mon intelligence élargie, achevant de transformer mon être : vivre ! je voulais vivre ! donner ma sympathie, mon affection, mon amour, non plus à une stérile idole imaginaire, mais à une personne réelle, à des chairs chaudes, vibrantes, passionnées !

— Dès demain, me dis-je, je me rendrai aux Tamaris.

Et mille projets s’avancèrent en désordre à la suite de cette idée, m’offrant chacun un moyen

LES REFLETS DU MIROl R

sûr de parvenir au but. Leur troupe agitée et confuse m’accompagna un temps : je songeai à la félicité d’obtenir de Phyllis un bienheureux consentement, et à cette incomparable fortune avoir rencontré déjà celle par les traits de qui j’avais précisément fixé mon idéal de beauté et dont j’espérais l’amitié amoureuse : Socrate et les physiognomistes avaient peut-être raison, et je découvrirais sans doute quelque jour l’âme de Phyllis adéquate à la merveille de son corps, et semblable à mes propres rêves.

Mais, lorsque je revins vers Beaulieu, la rade disparut au premier tournant du chemin, les villas s’égrenèrent, dispersées comme un troupeau indocile, le soleil s’éteignit. Je me retrouvai seul, si l’on peut dire, et ne sus pas pourquoi, ma vision intérieure demeurant la même, le faible plaisir éprouvé à voir la côte se parer des reflets crépusculaires, et à me souvenir du calme, de la tranquillité, du repos dont j’avais joui jusqu’à présent, suffisait à chasser, ainsi qu’une vapeur bouillonnante vite dissipée, le flux d’aspirations récentes, de sentiments vifs, de pensées neuves, qui m’avait troublé. Un mesquin contentement de moi-même me recon-

quit, le veule égoïsme d’aul refois remplaça la poussée généreuse de l’heure précédente; sous les cendres de l’oisiveté ancienne, molle et satisfaite, décrût la flamme ardente du désir.

Aujourd’hui, après quelques heures de flânerie, passées à Monte-Carlo, autour des tables de jeu et au concert où l’on donnait de la musique classique je retournai vers Monaco par le boulevard de la Condamine.

Le vieux château, debout sur le roc, s’avançait, dominant de son ombre la mer encore lumineuse. Une frêle brume pourprée voguait au loin estompant l'orbe agrandi des cieux. Près de la grève aux cailloux bruissants, au-dessus des navires a l’ancre, qui allumaient leurs feux, des oiseaux planaient, qui descendirent lentement, les ailes étendues, sur les flots rosis par le crépuscule, et s’y laissèrent bercer dans le remous.

L’heure était douce, tiède, embaumée du parfum des jardins fleuris d’tEillets, de jacinthes et de chèvrefeuilles.

J’aperçus Phyllis qui s’avançait à pied, en compagnie d’une dame âgée et de deux messieurs.

Que lui disaient ces gens ?

• Elle n’était plus la grave personne de l’autre nuit; je la vis rire.

Lorsqu’elle fut seule, je l’abordai.

— Vous ne m’avez pas dit, chez Mme de Brétigny, pourquoi je vous retrouve ici ? fit-elle.

— Me l’avez-vous demandé ?

— Je ne me souviens pas en effet de vous avoir interrogé. J’aurais dû le faire, car nous avons causé de choses...

— Sérieuses.

— J’ai dû vous paraître insupportablement ennuyeuse.

Ce fut avec un mouvement de tête câlin, un sourire attirant, un regard tendre que Phyllis formula cette question; et je pressentis alors qu’en son âme s’éveillait un sentiment analogue au mien, un désir encore fragile et vacillant, mais qu’il dépendait de moi de rendre robuste et impérieux. Des paroles amoureuses, des velléités de confidences, des ébauches de sentimentales protestations se présentèrent à mon esprit, montèrent à mes lèvres. Je savais qu’il fallait les dire, mettre à profit le trouble de Phyllis, la complicité du mo-

ment; ma bouche s’entr’ouvrit, mais Phyllis déjà:

— Je rentre aux Tamaris, m’accompagnerezvous ?

Je balbutiai, heureux, quelques mots d’acceptation banale.

Nous avons ensuite marché le long des plages que le soir teignait d’améthyste, sans nous parler, et le mince croissant lunaire luisant au firmament pâle aiguisait de reflets de métal neuf la raillerie, l’ironie moqueuse de son étroit sourire.

Sans doute mon silence fut absurde, hors de propos. N’aurais-je pas dû exprimer mes espoirs, mes désirs, mon amour, céder au véhément enthousiasme qui me posséda à Villefranche, loin de Phyllis cependant ? 1

A ses côtés, je demeurais insensible.

Ce n’est donc pas une sotte timidité qui m’entravait, la peur du ridicule, le défaut d’adaptation à la situation, mais plutôt le manque de trouble, de fièvre passionnelle, que devait me causer sa présence, et qui pourrait me donner cette hardiesse, absente !

Voici donc où j’aboutis, en dépit de l’extraordi-

naire de notre rencontre, malgré l’autorisation que Phyllis me donna de la revoir à Paris, ces semblants de rendez-vous, et même cette discrète invite dernière : n’oser pas hasarder une parole tendre, parce qu’elle ne me les inspire pas, craindre devant elle toute allusion à un sentiment, même obscur, et lorsque je me retrouve seul, m’abandonner aux regrets, aux débauches d’imagination, l’appeler en vain, avec des cris sincères!

En vérité, il semble que le hasard, s’il me favorisa de l’invraisemblable réalisation d’un de nos rêves se désintéresse singulièrement de moi, à présent, et néglige trop de poursuivre cette réalisation dans le sens d’une concordance entre mes pensées et mes actes, entre la Phyllis idéale et cette inquiétante Phyllis existante : les idées et les sentiments de l’une diffèrent trop de ceux que je prêtai à l’autre, et de cette déconvenue je demeure hésitant, perplexe, faible.

Un cheval, lancé vers une haie, prêt à la franchir, s’arrête s’il découvre un fossé imprévu derrière le mur d’épines qu’il a déjà mesuré, et projette ainsi son cavalier par-dessus le double obstacle. Je me suis dérobé de même, dès que j’ai

reconnu au delà de l’apparence physique de Phyllis un monde insoupçonné, et seule, mon imagination a continué la course, que, rétif, j’avais craint de poursuivre.

Toutefois, en y réfléchissant, je ne puis me plaindre, car à mesure que j’évoque la première entrevue qui nous rapprocha, les phrases de notre étrange entretien sur le souvenir, cette récente promenade de muets, une violente attirance m’entraîne à continuer ce voyage dans l’inconnu, cette excursion plutôt en âme étrangère.

Etrangère et tout éloignée de moi-même, de mon mode de penser, de sentir, d’agir qu’elle soit, elle suscite en moi l’envie impérieuse de la connaître, de la posséder, de donner un sens à l’énigme qu'elle pose, et ma curiosité s’éveille.

Ma curiosité s’éveille.

Certes ! mais ma sensualité s’endort !

Pourtant n’ai-je pas revu la chevelure d’airain sombre, ou d’or solaire, les yeux aux iris brun d’algues, lamés de pervers reflets glauques, les lèvres très rouges, cette figure enfin, appelée le soir de désir !

De moire grise ou d’émeraude, de satin ou de rubis, les soirs ont passé; d’autres sont venus, au ciel d’orgueil paré de pourpre, et des crépuscule^ furent, tout de tendresse, enrubannés de lilas.

Phyllis cependant demeure l’amie et l’étrangère, l’étrangère surtout. Car les adorables lèvres se gardèrent closes pour les paroles définitives, les yeux se turent, et je ne sais si l’autre nuit, en le décor de fête, c’est vraiment cette image indifférente qui parla, ou si ce ne fut pas plutôt la belle Phyllis de mon rêve. ,

Ne pouvoir les confondre, les étreindre toutes les deux, les aimer ensemble.

Ah, les songes près de la lampe, les espoirs de

l’automne et ses mélancolies, et la flambée de désirs aux yeux de Suzy, et le départ, et l’ensevelissement ici, sous les molles caresses des choses!

Je suis las à présent de tant de repos, de tant de plaisir calme, je suis las aussi de rêver, las de voir marcher à mes côtés, plus insaisissable que la Phyllis imaginaire, la belle statue que je crus ne pas être indifférente. Oui ! je sais, j’ai refusé l’aventure, je me suis tu quand il fallait parler, et l’indifférence et la passion se sont disputé tour à tour mon âme inquiète, sans l’obtenir.

Mais l’ennui, la douleur nous guettent au détour des joies que nous persistons à vouloir.

Sachons nous garder de ces mauvaises rencontres... je quitterai Beaulieu dès demain.

Demain !

Je devais la revoir.

Et voici que j’hésite encore; mon choix échappe de nouveau à l’arbitrage désintéressé de la pure raison. Que parlais-je donc de froideur, d’indifférence, d’ennui? — de douleur, certes!

Au moment de me résoudre à l’abandonner, je vois une nouvelle Phyllis s’animer, souriante; je ne doute pas quecette Phyllis, demainm’ait perdu

ce sourire que lui veut mon espoir, mais je sens aussi que mille invisibles petits souvenirs rattachent en cet instant étroitement à moi ; et je souffre à ridée seule de manquer une possibilité de la retrouver et d'éprouver encore, de ce fait, ces sensations que maintenant sa mémoire réveille en moi.

Marie-Eve, un soir où nous ne causions pas esthétique et dans le début de nos relations m’avait dit à peu près en ces termes :

— Notre époque est douce et agréable à vivre : c’est le règne des nuances, des demi-teintes cependant colorées mais si frêles, si délicates ; et nos étoffes semblent le reflet de nos âmes fragiles, ouvrées des dessins rares que sont leurs fines sensations, leurs joies spéciales, leurs désirs compliqués, leurs peines étranges.

Je crois avoir continué :

— Certes, certains d’entre nous s’éloignent de plus en plus des brutes primitives et féroces, des sensualités grossières, des instincts violents. La

ca

couleur vive du sang nous répugne autant qu’elle exaltait nos ancêtres, et les actes autrefois réputés héroïques passent à la rubrique des faits divers et n’intéressent plus les gens de goût, ni les poètes.

Mais que répondrons-nous si l’on nous accuse de devenir pareils aux efféminés de toutes les décadences ?

— Tenez-vous pour préférable la barbarie des Spartiates, des Romains austères de la République, l’atroce sauvagerie des hordes d’invasion ?

— Ils étaient sains et robustes.

— Les civilisations d’alors ne périrent pas de maladie et quant à la force physique, jamais on ne parla tant d’athlétisme, jamais le sport ne fut plus en honneur : je connais de mes camarades qui lutteraient avec le Scythe le plus farouche, et le tomberaient !

— Selon vous, notre activité intellectuelle et physique différerait autant de celle de nos prédécesseurs que nos vêtements, nos coutumes, notre langue, et de même que notre vision des couleurs par exemple s’est augmentée, notre pouvoir sur les choses s’est accru, et la liste de nos connaissances, de même notre âme tout entière serait plus

raffinée, plus complexe, et il ne faudrait donc pas continuer à concevoir la vie moderne selon les apparences anciennes, et la juger avec les modes d’autrefois?

— C’est en effet mon opinion, et je ne crois pas à l’éternité des sentiments humains, sous une forme immuable,

Amour n’est plus Eros.

L’amant se transforme perpétuellement, avec les siècles, les contrées et les êtres eux-mêmes.

Eh bien ! Marie-Eve raisonnait peut-être juste, et je me désespère sans motif de ne pas agir en ténor d’opérette, en amoureux conventionnel, en héros romanesque, de ne pas continuer les gestes habituels, de ne pas me comporter suivant les ritesconnus.Jen’ai point risqué les paroles d’aveu, les attouchements préparatoires, les serrements de main significatifs, les regards passionnés. Je n’ai pas osé les déclamations pathétiques, les agenouillements, les baisers audacieux — sont-ce là des preuves que j’aime moins Phyllis ?

Non à la vérité! non !

Et cependant il me paraît qu’en ce moment je chercheà me leurrer de sophismes, froids comme

l'artificielle Marie-Ève dont l’image les accompagna.

Certes, j’aime Phyllis ; je suis resté; je l’ai revue nous avons causé. Mais pour la seconde fois j’ai compris que quelque chose nous séparait. Sans pouvoir définir cet obstacle, je possède la certitude que ce n’est ni la dissemblance de nos âmes, comme je l’avais cru, dans le décor de fête, ni mes hésitations, ni l’indolence de ce pays!

Il me semble que je cherche un ennemi dans le brouillard, un ennemi tout proche et que je ne vois pas, un inconnu et quel est-il? 11 m’éloigne de Phyllis lorsque je'm’approche d’elle, il refoule dans mon gosier muet les mots sincères qui m’étouffent, il est en elle et contre moi, et cela seul, je le pressens, je le sais : ce matin me l’a révélé.

Aux Tamaris, quand je m’y présentai, Phyllis se disposait à sortir avec M. Nycho, son voisin, un vieux savant septentrional.

Au rebours des anciens professeurs à besicles d’or, qui se complaisaient seulement au maniement des in-folios, aux promenades emmi les textes obscurs, à la contemplation des algèbres et

des philosophies, monsieur Nycho aime à diriger d’une main experte un rapide tricycle automobile, et si son nez flaireur chausse parfois des lunettes, leurs branches sont d’acier, et leurs verres bleutés ont pour mission de protéger les yeux fureteurs, de l’indiscret contact, non pas des réalités, mais des fragments de réalité, aveuglance de la route, poussières brutales, moucherons indiscrets. Mais, ce jour-là il avait délaissé sa monture habituelle, et ce fut à pied qu’avec nous il descendit le long des cactus aux pointes robustes, par la route poussiéreuse qui conduit à Monaco.

Du reste près du château, M. Nycho prit congé. Peu après Phyllis déclara :

— 11 fait déjà très chaud. Je voudrais me reposer. Consentiriez-vous à me mener sur la mer?

Je m’empressai de héler un de ces matelots paresseux qui dorment sur la grève, à l’ombre de leur bateau. L’homme aux jambes nues, coiffé du bonnet rouge des pêcheurs, mit à flot, aidé de quelques camarades, sa barque à la proue relevée.

La voile hissée, et dès que nous eûmes doublé la pointe du Môle, le batelier accepta de me confier la barre. Nous restâmes seuls, Phyllis et moi.

séparés par la toile gonflée, du marin étendu à l’avant.

Autour de nous des alcyons frappaient les houles de leurs ailes, avec des cris aigus; l’esquif à peine balancé glissait loin des côtes semées de maisons claires. Une transparence violette nous environnait.

Soudain des dauphins s’aperçurent, qui se poursuivaient en jouant. Leur masse noire, effilée, tranchait un instant le satin des ondes calmes, pour s’évanouir aussitôt. Comme l’un d’eux, après avoir plongé, resurgit près de nous, Phyllis craintive se serra contre moi.

Ce léger choc déchaîna en mon être une lourde, une irrésistible, une puissante avalanche de sensations qui fondit rapide, embuant mes prunelles d’un brouillard sanglant, déracinant mon cœur, ébranlant mes tympans de son fracas tumultueux. Sur l’enclume de mes tempes, d’impitoyables marteaux de pierre rebondirent. Mes ongles griffèrent d’effroi le bois du gouvernail, et à l’aiguë douleur qui perça ma poitrine et ma nuque, je connus que l’amour enfin me pénétrait.

Pourtant, je n’ai pas baisé les yeux glauques

levés vers moi, ni les lèvres trop rouges ; je ne me suis pas emparé du corps qui m’effleurait, et ma bouche ne sut que murmurer de stupides mots de réconfort...

C’est qu’un invisible lien retenait mes bras prêts à l’étreinte, un ironique démon me soufflait les paroles absurdes, contraignait mon désir à se travestir des chastes apparences d’un calme respect!

Le malaise de ce matin se change en tristesse ce soir ; et un soupçon obsédant m’accable ; une question se formule, impérieuse, me promettant presque, par sa solution, la solution aussi de l’inquiétant problème.

— Quels sont ces souvenirs dont Phyllis m’avouait, l’autre nuit, parmi les girandoles et les musiques heureuses, désirer conserver à jamais l’image sentimentale ? N’est-ce pas leur ombre qui s’interpose entre nous?

Successivement j’évoque des caresses de mère, des visions blanches, lointaines, des plaisirs d’enfant toute petite devant les jolies poupées, puis des joies d’adolescentes en robes déjà longues, lorsqu’aux jeux par où se révèlent la souplesse des lignes juvéniles, les balles légères frappent

fortement les raquettes attentives, et encore les émotions de jeune fille, aux flirts possibles.

Découvrirai-je, parmi ces sentiments, celui que je cherche?

Ah ! pour que Phyllis ait paru craindre tant, il doit nécessairement s’agir de ressouvenancesplus précieuses!

— Et si la mémoire de voluptés anciennes mérita de garder en son cœur une telle place et tant chérie, elle ne m’aimera pas, elle ne peut pas m’aimer ! — ses désirs resteraient donc ainsi à jamais satisfaits...

Je blasphème — et j’ai peur! peur de la vérité — , et peur de l’erreur!

Non ! je ne me trompe pas, c’est à cette barrière fermée, à ce mur de souvenirs que je me suis heurté l’autre nuit et ce matin, et voilà pourquoi je souffre tant ce soir !

Dédaigneux des parfums et des harmonies, et de la beauté des étoiles, j’ai discuté sottement, guerroyant en fou contre une passion, contre l’inconnu! je me suis fatigué à démontrer l’absurde et à vouloir maladroitement que son cerveau à elle fût pareil au mien ! Oublieux des désappointe-

ments, des ennuis, des heures maussades, aussi bien que des enchantements, des sourires, des jours gais, j'ai cru, naïf comme Dieu, que toutes les créatures étaient faites à mon image ! — et je m’étonnais de cette gêne, de ce désaccord, de leur permanence entre nous.

Or, l’amour de Phyllis est sans doute irrémédiablement acquis au passé. Elle ne veut pas oublier et je ne puis lutter à la fois contre sa volonté et contre ses souvenirs, et contre moi-même !

Phyllis, Phyllis, pourquoi me contraindre à regarder ainsi en arrière ?

Semblable à l’antique Orpheus, ne t’aurai-je donc retrouvée que pour te perdre encore !

Décidément j’eusse mieux fait de partir.

Un mois s’est passé... un mois !

A mesurer ainsi l’envolée rapide du temps, une terreur me prend, car je pense, banale pensée et pourtant si profonde et si triste, que ces jours écoulés ne reviendront jamais, qu’aucune de leurs heures ne sonnera plus, et qu’elles comptent terriblement dans ma vie, parce que je ne les reverrai pas et que la personnalité même qui agissait en moi à ce moment est déjà morte, ne me laissant de tous ses actes, de ses plaisirs comme de ses peines, de ses sensations, de ses idées, qu’une poignée de souvenirs très pâles, dont l’exactitude, la corrélation avec les impressions et les désirs d’où ils procèdent se trouve considérablement

amoindrie. Que de lacunes en outre obscurcissent cette existence passée, la mienne cependant ! Que d’interruptions, que de videdans ce qui fut continu, empli de tant d’incidents ! Au cours de cette revue rétrospective que je tente,, mal secouru par une mémoire forcément incomplète et discursive, je retrouve çà et là, voilées de cette brume impossible à dissiper entièrement et qui, chez moi, estompe d’indifférence toute ressouvenance, inani mées, rapides, froides, presque étrangères et si rares, les images de ces adorables moments d’heu. reuse causerie, et combien manquent à l’appel? Ah, pourquoi ne les avoir pas notées dans la fraîcheur du présent, dan£ l’épanouissement de leur jolie tendresse ! Je me suis abandonné à croire que le rappel de ces instants heureux durerait toujou rs et, à les voir se renouveler, mon illusion s’est fortifiée. Insoucieusement j’ai gaspillé les chères heures, et maintenant je me réveille déçu, surpris de ne plus conserver des riants tableaux que d’errantes et faibles taches. Tout a fui, fantastiquement ravi à mes regards par le linceul hermétique du vague, uniformément confondu dans l’épaisse nuit d’oubli. Seuls surnagent, dans ce naufrage du

passé, quelques' détails retenus, comme pour mieux souligner la disparition de l’ensemble; de ces multiples parties de moi-même descendues avant moi au néant, me précédant peut-être ainsi, afin de me rappeler qu’il est le but commun de tous les êtres, et m’en éclairer le chemin... Le chemin du Néant ! il y a là plus qu’une métaphore : n’est-ce pas une définition acceptable de la vie?

Non certes pour Phyllis, dont la pensée se refusait à concevoir la mort dans l’avenir, de même qu’elle ne parvenait pas à accepter la mort du passé !

Et voici qu’à ce propos les ténèbres de l’hier s’illuminent. Ma mémoire calomniée désire sans doute se justifier, car je me souviens.

Je me souviens des premières minutes de tendresse que j’ai vécues près de Phyllis, près de ses fleurs et de ses pensées.

Ses fleurs, de merveilleux œillets. Ses pensées, roses comme ses fleurs, comme cette botte d’œillets de la Malmaison, aux pétales de chair pâle, mate, par endroits avivée de meurtrissures peintes en carmin léger.

De la gerbe montait une odeur fraîche que je respire encore, en même temps que de nouveau tintent à mes oreilles les sonnailles grêles de l’attelage et que s’étend devant mes yeux la route blanche, coupée d’ombres bleues.

Ces puérils fragments de décor, alors presque inaperçus, secondaires, effacés, prennent, en ce moment où je les revois très nettement, l’importance de témoins solennels, décisifs, indestructibles, me révélant ainsi la valeur et l’intensité du sentiment qui devant eux me troubla. Sans leur vigueur, sans leur précision, je pourrais douter de cette émotion même, mais sans elle, ces insignifiants morceaux de passé eussent-ils été si précieusement retenus ?

Nous allions vers Roquebrune, cet étrange village dont les habitations sont des cavernes, les rues, des souterrains, et qui du haut en bas de la montagne surmontée des ruines d’un château, la ronge de tous ces trous, de tous ces couloirs, fourmilière de termites humains.

Autrefois des pirates y vécurent.

Le roc est presque inabordable par mer, et les routes au flanc des coteaux, difficiles.

Terrés dans ce sûr refuge, bêtes de proie aux soudains carnages, aux rapts audacieux, ils illustrèrent de sanglantes histoires qui ne sont pas encore effacées des mémoires de ce pays.

Songeant à ces légendaires récits de pillage et de meurtre :

— Regardez Phyllis, dis-je. Vraiment on ne sait où l’on est et si l’on rêve !

Ces montagnes, ces arbres au geste effaré ; au loin la mer... Si pourtant surgissaient d’entre les troncs noueux des figures de rêve, des apparitions hagardes ! Cette gorge, là, près de nous, cettegorge est fort profonde. Il y flotte une mystérieuse brume, et le soleil y coule avec peine d’obliques, de timides rayons qui se déchirent aux pierres et aux ronces épineuses.

Regardez Phyllis. Peut-être verrez-vous, au fond, tout au fond du gouffre, les fantômes des vierges égorgées qui errent, dit-on, à cet endroit, réclamant une sépulture.

— Mais, répondit-elle en riant, je ne parviens à distinguer que l’émeraude tachée d’or dont sont

vêtus Les petits lézards peureux qui courent sur les rocs les moins froids.

— Il n'y a pas d'ironie dans vos paroles ?

— Si, je le concède.

— Et l'idée terrifiante de la mort ne s’est pas associée en vous à l'aspect funèbre de ce paysage?

— L'idée... terrifiante ? Où prenez-vous donc q ue l'idée de la mort soit pour moi u ne idée terrifiante?

— Serait-elle gaie? hasardai-je.

— Plutôt.

— Je ne vous demande plus si vous vous moquez...

— Je parle du plus raisonnablement que je puis.

Ces étranges paroles de Phyllis avaient suscité

en moi une ardente curiosité, qui, d'ailleurs, ne tarda pas à être entièrement dissipée, car la jeune fille reprit:

— Ne jugez pas ce que j’ai dit une fanfaronnade d'absurde esprit fort, dictée par un sot désir de vous étonner en exprimant de macabres plaisanteries, ou l’expression d’une apparente bravoure, d’une fausse témérité. Considérez au contraire, je vous prie, ma boutade, en dépit de ses allures légères, comme l’exacte traduction d’un

sentiment réel, d’un état absolument sincère, et vous vous rendrez bientôt compte de la légitimité de ma déclaration. Toutefois je comprends qu’elle ait pu vous déconcerter au premier abord...

Phyllis se tut un instant, effeuilla quelques pétales. Puis le regard que je lui connaissais déjà creusa ses prunelles, fermées à la vision de l’actuel. Enfin, elle reprit d’une voix dolente :

— Pourquoi notre conversation a-t-elle dérivé vers ces sujets ? Pourquoi ma franchise me conduisit-elle à devoir, sous peine de paraître fantasque et ridicule, vous confier mes pensées les plus chères, mes images favorites, et que j’aurais voulu toujours céler à tous?

Et puis, j’ai peur à présent. Je crains qu’une fois révélées, elles ne s’envolent à jamais, désertant à la fois mes lèvres et mon cœur.

J’esquissai un geste, je tentai de parler.

— Non, dit-elle avec vivacité, ne vous défendez pas! ne me défendez rien ! vous n’êtes pas coupable, et mes craintes sont enfantines, enfantines ainsi que mes pensées elles-mêmes.

Quand j’étais encore presque un bébé, ma gouvernante m’entretenait souvent de la mort et du

paradis, en sorte quej’avais fini par imaginer ce paradis, le voir dans mes rêves, le désirer éperdument !

Je me le représentais comme un très grand jardin, orné de fleurs que l’on pouvait cueillir, avec des arbres aux fruits innombrables et délicieux, qu’il n’était pas défendu de manger.

Des fontaines et des ruisseaux jaillissaient du milieu des gazons, et sans se mouiller l’on y puisait de l’eau avec des seaux d’argent et des arrosoirs d’or.

Par les allées, les anges organisaient les rondes et offraient des jouets, sous le regard paternel et souriant du bon Dieu.

Ce monde-ci, auprès de l’autre, me semblait la pénitence des méchants. Aussi je m’efforçais de devenir très sage, espérant mourir et m’en aller jouer au beau paradis.

— Ainsi, la mort...

— La mort ! Pour moi mourir, c’était monter au ciel habillée comme en un jour de fête, entourée de lumières et de fleurs.

— Mais la tristesse froide des cimetières, le lugubre aspect des dalles funéraires...

— Les cimetières de mon pays ne possèdent

pas cet aspect : des oiseaux y volent, du .soleil y dore le marbre des tombeaux, des roses les parent et les vivants se promènent là sans crainte.

— Avez-vous donc conservé cette âme d’enfant, naïve et heureuse ?

— Je vous ai répondu déjà, l’autre soir: en moi, les mêmes figures, les mêmes idées s’associent immuablement aux mêmes douleurs ou aux mêmes joies, sans que le temps affaiblisse la netteté de leurs visions ni la puissance du sentiment qu’elles ramènent, toujours semblable. Comprenez-vous maintenant pourquoi j’ai peur du demain ?

— Quoi, cette nuit-là chez Mme de Brétigny. c’est l’intégrité de tels souvenirs que vous défendiez ainsi!

— Sans doute.

— Pardonnez-moi, m’écriai-je alors — et comme j’allaisajouter... si j’ai douté de vous! Phyllis me regarda de ses yeux clairs et reprit de sa voix harmonieusement balancée :

— Pouviez-vous savoir que ce souvenir puéril vivait en ma mémoire d’une vie si puissante, me procurait tant d’émotions douces? Pouviez-vous savoir que, lorsque je me sens trop seule et près de pieu-

rer,je tente pour oublier le présent de me réfugier dans mon paradis d'autrefois, dans mes rêves de petite fille, aux illusions heureuses?

A ces paroles, une nouvelle Phyllis se manifesta pour moi. Je regrettai, honteux, mes visions de luxure : la figure pâle se révélait liliale, les mystiques sclérotiques luisaient, plus candides, les prunelles empruntaient aux pierres précieuses leurs froids scintillement, et les lèvres rouges se paraient de la pourpre encore immaculée des orgueilleuses roses, non décloses. La chevelure de métal irradiait en chaste auréole!

Et l'âme réelle de Phyllis transparut, âme depetite fille et de vierge, âme ignorante de la passion et de la vie, âme naïve — c’était donc elle qui avait élevé entre Phyllis et moi cette barrière où s'anéantissaient mes élans et mes désirs, elle, l'ennemi inconnu que je réclamais à la nuit, et qui s'était dérobé jusque-là !

Chère petite âme, comme en cet instant une infinie gratitude pour vous me transportait !

Je vous ai bénie, car vous m'absolviez de mes propres reproches, vous projetiez sur l’apparente obscurité de mes actes votre pure lumière, et

vous m'apportiez votre simplicité droite, saine, éblouissante, au contact de laquelle s'évanouissaient mes doutes, mes contradictions, mes mauvaises hypothèses !

Soudain notre véhicule s'arrêta sur une place, toute blanche. Près d’une fontaine, des gamins dé" guenilles et bruns, des marmots sales, se bousculaient dans la poussière en criant. Derrière nous, le chemin que nous venions de suivre s’abîmait brusquement dans le vide, entre des rochers et des toits de tuiles. Des campagnes s’étendaient au loin, longuè suite de vergers, plantés d’orangers sombres et de citronniers, bande de tapisserie séparant les montagnes boisées d’oliviers de la mer étincelante.

Le cocher dirigeant alors son fouet vers la droite, désigna un tertre au gazon rare, où s’amoncelaient des décombres, dorés par une chaude patine, des pans de murailles démantelées surplombant quelques maisonnettes au crépi tendre, rose, vert, blanc.

— Si madame et monsieur veulent visiter les ruines du château, je vais mettre mes chevaux à l’ombre là-bas.

Il fait très clair, l’on doit voir les côtes italiennes, Vintimille, San Remo peut-être.

Nous descendîmes de voiture.

Au moment où nous nous engagions parmi les gravats séculaires, un vieux mendiant nous salua.

Assis sous la voûte d’une arche brisée qui lançait une gerbe de pierres éraillées et jaunies vers le bleu resplendissant du ciel, il tendait un large feutre, aux bords déchiquetés et crasseux. Nous y jetâmes quelques pièces de monnaie, et le vieil homme se leva.

Courbé sur son bâton, le chapeau oscillant en sa main branlante, il nous remercia avec une loquacité véhémente, et un sourire qui creusait ses rides, et découvrait ses gencives édentées :

— ... nuovi sposi... ! ces mots, au milieu du verbiage obséquieux nous firent tressaillir tous les deux.

Un mouvement involontaire agita le bras de Phyllis qui se serra contre moi. Puis :

— Il nous a cru de jeunes mariés, n’est-ce pas? me demanda Phyllis, en essayant de sourire.

— Les vieillards savent quelquefois prévoir l’avenir... murmurai-je.

Ne voudrez-vous pas revenir un jour ici, et que les paroles du vieux mendiant soient exactes?...

— Vous! m’épouser! vous me connaissez à peine.

— Je vous ai attendue si longtemps.

— Savez-vous si ce n’est pas seulement un sentiment passager, une curiosité furtive qui vous pousse vers moi, parce que vous me croyez semblable à une figure de vos rêves ?

— La curiosité n’est pas l’amour et je...

— Taisez-vous ! je vous en prie, n’ajoutez rien !

Vous alliez prononcer, sans terreur, ces mots si

terribles et si profonds : Je vous aime !

Vraiment vous osiez ?...

Les hommes répètent cela à tout venant ; et vous aussi, vous tenez donc cet aveu pour banal et nécessaire et si peu compromettant ?

— Que vous êtes injuste et cruelle ! et que doisje faire ? Quoi que je tente, quelque respectueux que je me montre, votre premier mouvement est un recul, votre premier sentiment, de la méfiance !

— Mais votre audace justifie mon recul, votre

conduite autorise ma méfiance, ét vous voyez que j'ai eu tort de céder à vos prières, de vous permettre de me revoir, d’accepter votre amitié..

— Qu'ai-je donc commis de si grave ? Certes, je n'aurais peut-être pas dû vous parler ainsi, sembler vous imposer mon amour, alors quej'ignorais si...

— Non, je n'aime personne !

— Personne !

— Oh, ne continuons pas ! Je ne veux plus rien, rien vous dire, je ne veux plus que vous me disiez rien. Laissez-moi : vous voyez que je suis toute troublée et toute fiévreuse de cette discussion, et je ne voudrais pas pleurer devant vous...

Phyllis s’éloigna.

Je ne vis plus, au détour d'une muraille, qu'un pan de jupe grise, une torsade d’or, une transparence de soie rose.

Et à ce moment, ironique, une voix me questionna;

— Eh bien, es-tu satisfait?

La petite voix moqueuse résonnait en moi avec les vibrations légères d'un timbre de cristal heurté par une baguette d’argent.

— Je la reconnais, pensai-je. v

— Certes,c’est moi qui t’ai dit \«Prendsgarde,la réalité est plus forte que le rêve » et te demande à nouveau : Eh bien ?..

— Je devrais répondre, enthousiaste et ravi, que jamais je n’eusse espéré féerie plus exquise.

— Mais?

— Mais je regrette un peu l’ancienne Phyllis. Celle-ci toute réelle qu’elle s’affirme, demeure 'trop insaisissable.

— Fi, le brutal ! 11 me souvient que tu ne voulais ni étreintes, ni rendez-vous, rien que...

— J’avais tort...

Pourquoi Phyllis tarde-t-elle tant à me répondre? Elle n’ignore plus mon amour à présent. J’ai parlé, elle s’est tue. Ce n’est pas cependant de la coquetterie, ce n’est pas de la pudeur feinte : elle est franche et ne ment pas, et ne sait pas les gestes qui repoussent pour mieux attirer. Oh, tout est déconcertant en cette âme et obscur, et il semble que la silhouette blonde que je vois là-bas au détour des murailles n’ait gardé la trompeuse ressemblance physique de Phyllis que pour me con*

traindre mieux à reconnaître combien furent vains et puérils et irréalisables mes rêves d’alors !

La petite magicienne à la voix moqueuse ricana.

le songeai :

— Pourtant, en cet instant, une étrange émotion continue à vibrer erl moi, et les battements de mon cœur, les tressaillements intimes de mon être, mon angoisse presque heureuse loin de troubler mon âme au point d’obscurcir en elle toute intelligence semblent au contraire la guider vers une connaissance mieux éclairée, l’avertir de ses méprises antérieures.

Serait-il donc vrai que cette fuite de Phyllis équivaut à un aveu, que cet effarouchement signifie plus qu’un regard prometteur ?

Peut-être !

Défense instinctive et farouche contre l’envahissement d’un sentiment nouveau, ce départ témoigne avoir de la sincérité de la jeune fille: elle ai- •mait fière, hautaine, à penser seule; de quel droit, moi, l’inconnu d’hier tentai-je de la contraindre à m’associer à ses rêves ?

Certes, elle n’ignore pas que néanmoins des lois naturelles l’amèneront à se soumettre, mais

sans doute ne veut-elle pas se rendre à la première sommation... et je respecterai cette révolte et j’attendrai que, librement, elle décide non pas de son asservissement, car je ne me résoudrai jamais à l’odieux rôle de mâle dominateur, mais de notre alliance.

Toutefois comment lui faire comprendre ce que je souhaite! Je demeure si mal habile à exprimer le sens général de mon désir, de quelle façon lui en détaillerais-je les particularités ? Si elle les connaissait, peut-être hésiterait-elle moins ? Et puis, le sais-je ? Tant de fois déjà, je me suis trompé. Je l’avais conçue telle que la Phyllis de mes songes, et seul son corps réalisait ma vision. J avais desespéré d’apprendre le secret de ses rêveries : elle me l’a révélé — et il â déçu toutes mes hypothèses...

A ce moment Phyllis revint le visage grave, et nous redescendîmes parmi les ruines vers la petite place blanche. Près de l’arche brisée, sous la voûte de pierre jaunie, notie double regai d, instinctivement lancé, ne rencontra plus qu’un muet pan de mur : le vieux mendiant était parti.

Jolies ruines, beau point de vue, n’est-ce pas,

monsieur et madame ? interrogea gaîment le cocher revenu. Vous ne regrettez pas la promenade ?

Nous n’avons pas répondu, car en ces instants il semble que les moindres paroles, les moindres gestes des indifférents, les attitudes mêmes du décor prennent une apparence spéciale, intentionnelle, adéquate aux plus secrètes pensées et qu’il s’adaptent ironiquement d’une façon tenace et gênante aux plus subtiles nuances de sentiment. L’écho des souvenirs tout récents nous poursuivait l’un et l’autre de sa répétition moqueuse; une intense gêne rendait maladroits mes gestes, anéantissait mes velléités de causerie, et tint durant le reste du trajet, obstinément baissées les paupières roses de Phyllis...

Le lendemain...

— C’est étrange, il y a quelques instants, ce passé m’apparaissait comme un paysage d’automne enveloppédefroids brouillards, d’où n’émergent que de rares et fuyantes silhouettes au gré des brumes chassées par le vent, épaisses fumées blanches ici, diaphanes gazes pâles là; et maintenant voici que je distingue mieux le chemin parcouru, ses haltes heureuses, tout le déjà vu: les

brouillards se sont enfuis et un printemps nouveau, pareil à l’ancien, a refleuri d’églantines les buissons de souvenirs. —

Le lendemain, je m’aperçus qu’après mes propos trop clairs de la veille, il me devenait impossible de prolonger dans un sens purement amical mes relations avec Phyllis. Si je ne voulais pas sembler avoir prononcé les paroles d’aveu à la légère, dans un mouvement de lyrisme irréfléchi, et sans leur accorder l’importance qu’elles devaient entraîner, il me fallait demander à la jeune fille cette réponse qu’elle avait tue.

Déjà, à penser qu’elleme taxait peut-être d’étourderie inconvenante, qu’elle réprouvait cet enthousiasme auquel j’avais donné si peu de suites qu’il en acquérait une apparence blessante, un violent malaise moral m’envahissait, amenant à sa suite de la colère. Je me pris à haïr ces menues complications par lesquelles la vie réelle et factice masque de vilains vêtements la vie sentimentale rêvée. J’eusse voulu rompre ces fers, rivés par la politesse conventionnelle aux pieds des amants, comme pour alourdir leurs premiers pas, les avertir en les faisant trébucher, et arrêter dans leur

élan ceux que ne continue pas à emporter, pardessus toutes barrières et parfois jusqu'au mur implacable des fatalités, du néant où ils se brisent, la permanente suggestion de la brute impulsive, toute d'instincts et de violence, qui sommeille en nous.

Puis, l'image blanche et tendre de l'habitante des Tamaris prédomina, effaçant celle de la Phyllis des soirs de désir, et, plus calme, encore que très ému de la démarche que j'allais tenter, je résolus de me rendre à la Turbie.

Or, aussitôt que je fus en marche, je me sentis déjà autre, et peut-être ridicule, et peut-être joyeux, et triste aussi, et plein d'angoisse et de bonheur à la fois. Un inaccoutumé raidissement rendait mes gestes difficiles, gauches, solennels, embarrassés. Tout dans mes attitudes me déplut, et pourtant étaient-elles si différentes de l'ordinaire? Quel être nouveau agissait cette fois encore en moi, si éloigné du rêveur près de la lampe, du gai camarade qui promenait uneUmaginaire Phyllis aux carrefours de son âme, parmi les palais et les temples et les larges perspectives d’avenir, et surtout de l'amant de Suzy aux yeux pervers! En vérité,

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je ne parvenais pas à me retrouver dans cet inconnu qui me doublait, et je montai en wagon, je traversai la gare de Monaco, je cheminai sous le soleil, le long des cactus poussiéreux, à la façon d'un halluciné, tremblant de me réveiller en pleine réalité, de reprendre possession de ma conscience claire dans la confortable demeure de mon habi-, tuelle personnalité.

Aux Tamaris, Phyllis, revenue de sa promenade du matin, terminait sa toilette; je fus prié en son nom, par une camériste, de rester à déjeuner avec M. Nycho, qui se trouvait là.

Près du vieux savant je redevins plus calme; mes mains cessèrent de trembler ; au creux de leurs paumes une crispation insupportable qui, jusque-là durait, s’apaisa peu à peu.

M. Nycho, appuyé à une fenêtre entr’ouverte, regardait la mer. Un promontoire de rochers l’envahissait au premier plan, s’avançant, boisé, formant une sorte de décor, comme le portant de •quelque gigantesque scène; et, une à une, de lourdes masses noires sortaient des invisibles coulisses, déployant au-dessus d’elles un long et mince éventail de fumée.

— L’escadre manœuvre, dis-je.

— Elle appareille pour le golfe Juan.

— Ah! elle quitte son mouillage de Villefranche.

— Oui, mais... elle reviendra bientôt.

— Vous connaissez donc ses mouvements ordinaires ?

— Je suis un vieil habitué de la côte. Voici très longtemps que je viens ici, chaque hiver.

Il se retourna vers moi :

— J'ai vu bâtir cette villa par les parents de Phyllis.

Leur fille est seule maintenant, bien seule dans le vaste monde...

Lorsqu’elle retourne dans son pays natal, où habitent encore quelques-uns de ses proches, il lui semble que sa propre famille lui est plus étrangère que ses amis, car depuis son enfance elle vécut sous d’autres cieux, s’accoutuma à d’autres usages et à d’autres mœurs.

C’est ainsi que nulle part ne se trouve pour elle la demeure protectrice où l’on se repose de la vie, et surtout où celui qui...

M. Nycho laissant la phrase commencée en sus-

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pens, reprit après une pause, et comme se parlant à lui-même :

— J’éprouve à son endroit une affection quasi paternelle, mais est-ce bien cela qui conviendrait à sa jeunesse, à sa beauté?... je ne crois pas, et, d’autre part, en dépit de ma sollicitude, je suis trop vieux, je ne puis la suivre partout, veiller toujours sur elle. Certes elle est très grave; elle est très sage ; et précisément cette gravité, cette sagesse ressemblent trop à de la tristesse : je crains qu’en secret elle ne pleure souvent. Cette âme fraîche devrait ignorer les douleurs, les regrets, les mélancolies. Pourquoi pleure-t-elle? Je doute que ses raisons soient analogues aux puérils motifs des autres jeunes filles. Aussi, je regrette l’absence d’une mère, ou d’un mari, à qui elle eût accordé l’aveu des pénibles confidences et dont elle eût reçu des consolations qu’elle ne voudra, hélas ! demander à aucune autre personne.

Je m’avançai alors vers M. Nycho, et regardant ses yeux clairs :

— Voulez-vous, dis-je, que je tente d’être cette personne?

11 prit mes mains d'un geste tendre.

— Oui, répondit-il, oui! et puissiez-vous réussir!

Lajoie du bon vieillard m’avertit du triomphe de sa ruse ingénue : grâce à ce mouvement de confiance qu’il avait si malicieusement provoqué, je lui avais révélé, en quelques paroles, mes espérances, mes désirs, mon amour.

Toutefois, souhaitant d’acquérir en ce vieil ami de Phyllis un précieux allié, heureux au surplus de satisfaire à ce besoin de divulguer, de détailler, d’approfondir devant autrui l’objet de leurs préoccupations, que ressentent tous les passionnés, je continuai :

— Je n’ai plus à vous dissimuler rien de ce qui touche à mes pensées sur Phyllis, et de plus je voudrais vous persuader, vous, son ami, presque aussi dévoué qu’un père, de la sincérité profonde du sentiment qui m’entraîne vers elle. Ce n’est pas une inclination banale, inspirée par l’attrait seul de ses qualités physiques et morales, quelque grands qu’en demeurent le pouvoir, la grâce, la séduction; ce n’est pas non plus l’irrésistible et l’irraisonnée impulsion qui précipite un être vers un autre, élu entre mille, encore que le sentiment

s'en rapproche. Phyllis réalise pour moi plus que la fiancée, plus que la femme tentante et désirable que l'on souhaite sienne...

Et je commençai à instruire M. Nycho de mon extraordinaire histoire, sans omettre ni mes défaillances, ni mes enthousiasmes, ni mes surprises, ni mes joies, pour lui confier enfin l'aventure décisive de Roquebrune.

A m'écouter, le vieillard apporta une attention sévère, qui substitua rapidement sur son visage, à l'expression de la souriante indulgence précédente, un aspect nouveau. Les rides de son front établirent un large fossé entre les murs pâles des sourcils, ses yeux me fixèrent attentivement, et, lorsque j’eus terminé ma confession, son masque rasé de prêtre s'avança hors du double rideau des cheveux blancs qui s'allongeaient près des joues de cire; ses iris gris s'avivèrent de reflets ; de légers clins de paupières accompagnèrent le mouvement rapide des lèvres encore charnues et roses.

— Je vous remercie, commença-t-il, de la preuve de sympathie que vous venez de me donner; et je vous avouerai que j'y fus d’autant plus sensible qu'en moi votre récit intéressa non seulement le

vieux témoin de l’enfance de Phyllis, son ami comme vous vous plaisiez à me nommer, son ami, mais encore l’incorrigible trappeur de faits, le chasseur d’observations que je suis resté. Sans préjuger en rien de votre amour pour la science, je suppose néanmoins que vous êtes plus impatient de connaître d’abord les commentaires du premier de ces deux individus.

Phyllis, m’avez-vous dit, vous a confié qu’elle se réfugiait volontiers dans le passé...

— Qui pour elle se pare de la même vie qu’au temps où il était le présent et persiste, éternellement semblable à lui-même, ramenant un cortège de joies ou de douleurs identique.

M. Nycho réfléchit un instant; puis, comme il allait répondre, une porte s’ouvrit et Phyllis entra.

Je me souviens, confusément, du déjeuner dans une petite salle fraîche, emplie du parfum des violettes qui décoraient la table.

Des portes vitrées s’ouvraient sur un décor de soleil où scintillaient les palmes des jardins, les frondaisons des bois et les pierreries de la mer étincelante.

Une fillette nous servit et versa des vins clairs,

emprisonnés en de hautes fiasques enrubannées d'osier.

Puis, M.Nycho parla. Phyllis prononça des mots doux, caressants, prometteurs, mais cette réponse pour laquelle j’avais connu l’angoisse, la peur presque, et de ridicules affres, je l’entendis à peine en sorte que cette scène se joua sans moi, si je puis dire: j’y assistai en acteur malhabile, distrait, bredouillant les importantes répliques, en spectateur étrangement désintéressé d’une action au moment même où son dénouement eût dû l’émouvoir^

Phyllis me demandait d’attendre un mois pour qu’elle pût prononcer librement la définitive sentence.

Ce mois, je l’ai passé en quotidiennes visites aux Tamaris, et dans deux jours expire le délai convenu.

Un mois s’est passé... un mois!

C’est pour demain ! Encore quelques heures, et je saurai.

Pour la première fois depuis plusieurs semaines, je ne suis pas allé à la Turbie aujourd’hui, ainsi qu’il convenait, à la veille du jugement. Or, loin de Phyllis, privé du sourire devenu habituel, des jeunes regards, de la voix harmonieuse, du parfum léger, de l’enchantement des jolis gestes, j’ai eu le regret de subir, au lieu du charme des images accoutumées, l’empire des sèches pensées, des réflexions distraites, des ratiocinations à l’infini.

Toutefois, j’avais tenté d’abord de recourir à la complicité de ce pays indolent, endormeur, à la magie du décor, me souvenant de sa séduction

première, et de la h*dte heureuse où j’avais failli succomber et perdre jusqu’au désir de conquérir Phyllis. Mais, pendant mes visites aux Tamaris, tout autour de moi, a changé, — n’est-ce pasplutôt que j’ai moi-même égaré mon ancienne âme ? — et cet après-midi, lorsque j’ai voulu entreprendre une de ces promenades qui, au début de mon séjour ici, me procuraient un plaisir nouveau et enjôleur, un calme égoïste et doux, la monotonie de la route poussiéreuse, le tintement des grelots au guidon des bicyclettes, les claquements de fouet des cochers, le soleil trop chaud, le bruissement des palmes trop sèches, la radieuse aveuglance de la mer trop claire, et toute la brutalité de la lumière, de ses bleus intenses, de ses ors éclatants, de ses blancs crus, toute l’exubérance extérieure, loin de distraire mon être inquiet ne parvint qu’à le blesser. Je regrettai les silences et les lentes eau. sériés, le doux mauve-rose du corsage de Phyllis, et la fraîcheur de la terrasse ombragée de tamarins, de chênes-verts, où des guirlandes de fleurs essaiment leurs grappes aux couleurs douces. Alors, comme un chemin creux s’offrait, qui montait entre les oliviers, je m’en fus dans la montagne.

Puis, n’entendant plus que les bêlements de quelques moutons, paissant non loin de là, les rares cris du berger, et les chuchotements des petites feuilles remuantes, je m’étendis sur l’herbe fleurie de pâquerettes et fermai les yeux en appelant Phyllis.

Durant quelques instants la gracieuse silhouette se dessina, au milieu des objets dont j’avais appris les contours et les formes, et qui l’entouraient d’un cadre familier. Je revis la figure pâle, aux iris bruns d’algues lamés de reflets glauques, les lèvres trop rouges, le buste qui surgissait, comme une corbeille offerte, au-dessus de la taille onduleuse et des hanches courbes. Les sourires, les gestes, les attitudes ouvrirent chacun un livre de souvenirs.

Or, ce défilé s’accompagna d’intérieurs commentaires.

Je reconnus ainsi que, depuis le jour où à Roquebrune je perçus la beauté de cette âme vierge, le désir, au rebours de ce que j’éprouvai, lors de mes anciennes aventures sentimentales, le désir n’avait plus travesti d’irritante manière les sensations diverses, reçues pendant ces longues entre-

ibo

vues. Non, ce n’étaient plus les trompettes aiguës, et sonnant haut, brutales et déchirantes dont j’avais entendu les attirantes fanfares près de Claudine, de Madeleine, de Suzy ! Cette fois, une plus , douce, une autre harmonie, tendres violes et harpes murmurantes, m’avait séduit.

Amour intellectuel ?... et les regards, la voix, le parfum !

Etait-ce donc plutôt, était-ce vraiment ce que je dénommai « amitié amoureuse », faute d’une meilleure appellation, ce que je pensai n’exister seulementqu’aux contréesdu rêve et des vains souhaits ?

Quelque grande que fût mon incertitude à l’égard de l’identité exacte de ce nouveau, de ce complexe, de ce très puissant hôte, je ne pouvais néanmoins nier sa présence en moi, et fallait-il au surplus discuter sur son nom, amitié, amour, ou tous les deux ensemble, lorsqu’il m’apportait un bonheur jusque-là inconnu et qui s’annonçait durable? ,

Hé! dans cette dernière affirmation, ne me montrais-je pas trop téméraire, trop prompt à conclure?

— Phyllis n’a pas encore parlé.

Cette pensée, à peine formulée, grossit à lafaçon

d’une nuée d’orage, s’étendit opaque, froide, et versa sur la gaie campagne de mes songeries la pluie mélancolique et dense de toutes les moroses hypothèses qu’elle contenait : pourquoi avaisje accepté ce délai, ce retard? N’aurai-je pas dû, ce matin-là, encouragé par M. Nycho, sûr de son appui, et prêt à manifester mes vœux, exiger une immédiate réponse ?

11 semblait, certes, qu’un trouble singulier, une sorte d’ivresse qui venait seulement de se dissiper, m’eût envahi, eût obscurci mon entendement.

J’examinais à une lumière nouvelle, plus claire, la situation passée ; je ne parvins point cependant à m’expliquer comment je l’avais pu accepter telle, avec ses visites sans flirt, ses conversations sans aveux, ses continuels tête-à-tête...

Une ironique surprise me retint devant ce tableau de mes propres actes. Quoi ! les événements s’étaient succédés dans cet ordre, et j’y avais joué ce rôle étrange !

Allons ! mon âme demeurait le vagabond miroir s’éclairant complaisamment des reflets du moment, incapable de les modifier, d’en diriger l’éclo-

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