XXXII PREFACE
plus dramatiques de chaque événement principal ; nous donnons, en un mot, l'histoire et non le journal du concile. Beaucoup de digressions et d'incidents sans importance seront écartés ; mais le récit n'y perdra rien, et le lecteur trouvera traité d'une manière complète tout ce qui offre un intérêt sérieux dans l'histoire de cette mémorable assemblée.
Origine du grand schisme d'Occident. — Partage de l'Europe,
L'histoire du Christianisme offre peu d'époques plus dignes d'attention que "la fin du XIV^ siècle et le commencement du XV^. La constitution monarchique de l'Eglise romaine, où la papauté avait prévalu sur les autres pouvoirs, exposait aux regards tous ses vices sans présenter aucun des avantages qu'elle avait eus à une époque antérieure, lorsqu'il avait fallu achever la conquête de TEurope païenne et refouler l'islamisme en Orient.
Si l'expérience avait pu modérer Tambition des souverains pontifes, ils auraient depuis longtemps reconnu combien celui dont ils pensaient tenir la place fut prévoyant et sage lorsqu'il disait : « Mon l'ojaume rHest pas de ce monde. » Cette autorité pontificale, qui se donnait elle-même pour infaillible, et qui prétendait disposer non-seulement de toutes les Eglises, mais de tous les royaumes (1), n'aurait pu subsister inoffensive que dans des mains impeccables, et, pour échapper aux violences sans cesse provoquées par des prétentions sans bornes, elle aurait dû être inviolable en réalité comme en droit.
Il n'en fut pas ainsi : les entreprises de quelques papes attirèrent sur eux la colère des rois, et leur puissance réelle répondait si peu à leurs droits imaginaires que ceux qui s'attribuaient l'empire sur tous les points du globe furent rarement indépendants sur un seul.
Un double danger naissait pour les papes du contraste entre l'autorité qu'ils s'arrogeaient et leur faiblesse réelle : d'une part, les princes menacés ou frappés par eux contestaient des droits qui blessaient les leurs, et répondaient par la
(1) Voyez à la fin du volume (note A) les célèbres maximes du pape Gn'goire VII.
guerre à leurs foudres ; d'autre part, les souverains qui s'estimaient en état de tourner ces foudres contre leurs ennemis étaient violemment tentés de se les assujettir. Ce fut entre eux à qui s'emparerait de ce glaive invisible dont la pointe était partout, ce fut à qui en saisirait la poignée dans la débile main qui l'agitait. Ainsi donc, ce pouvoir soi-disant absolu sur les choses temporelles, et dont les papes avaient fait une menace permanente pour tous, devint l'occasion d'un double et perpétuel péril pour eux-mêmes. Ils se virent fatalement condamnés à recourir à toutes les fâcheuses extrémités de la situation qu'ils s'étaient faite: il leur fallut de grandes armées pour combattre les rois ; il leur fallut beaucoup d'or pour solder ces armées, et cet or, destiné à un usage profane, il fallut l'obtenir par des moyens honteux. Le grand but d'Hildebrand fut oublié ; loin de s'appuyer sur leur autorité temporelle pour faire respecter leur autorité spirituelle, c'était celle-ci que plusieurs papes employaient indignement dans l'intérêt de leur grandeur terrestre. On vit alors des guerres criminelles soutenues par une affreuse simonie; la piété, la charité s'éteignirent dans les âmes à mesure que se multipliaient des indulgences et des pardons sacrilèges, et la corruption coula à pleins
bords de la source même d'où aurait dû sortir toute pureté morale et toute vérité.
Après deux siècles de succès mêlés de grands revers, les papes virent avorter leur gigantesque entreprise. Innocent III fut peut-être le seul qui, dans un temps favorable, à force d'audace et de génie, ait vécu redoutable à tous et indépendant de tous.
Depuis Clément IV, qui porla le dernier coup à la maison de Souabe, le pouvoir des pontifes ne fut plus illimité que dans leur pensée , et bientôt, durant leur long séjour à Avignon, ils se trouvèrent, vis-à-vis de la couronne de France, dans une dépendance presque aussi fâcheuse que celle qui avait avili la tiare sous le sceptre impérial.
Cependant la papauté, comme pouvoir spirilueî et infaillible, n'était encore que faiblement ébranlée dans l'opinion des peuples ; tant de scandales donnés au monde et tant de sang versé n'avaient point détruit le prestige. Le Ciel permit alors que les plus grandes forces de cette puissance fussent employées par elle-même à sa propre ruine, et les peuples soumis au pape, qui fléchissaient le genou devant ce Dieu nouveau, ne surent plus où trouver leur idole.
Ce fut là LE GRAND SCHISME d'Occident, qui
commença en 1378, après que Grégoire XI eut rétabli le Saint-Siège à Rome, et qui dura un demisiècle.
Plusieurs causes avaient contribué à rappeler Grégoire XI en Italie : Rome s'irritait de l'absence de son évéque, des factions la déchiraient, et le souverain pontife pouvait seul y réprimer par sa présence les séditions et les brigandages ; d'autre part, l'influence du roi de France était, comme nous venons de le dire, beaucoup trop grande à Avignon ; les papes n'y trouvaient point un asile assez sûr; ils avaient vu briller dans les campagnes voisines les lances des aventuriers conduits par Duguesclin; ils se souvenaient du jour où ces hommes farouches avaient levé sur eux un tribut de marcs d'or et de bénédictions. A ces causes se joignaient aussi des motifs religieux, fortifiés par les visions de deux femmes vénérées dans l'Eglise : sainte Catherine de Sienne et sainte Brigitte annonçaient avoir eu des révélations qui prescrivaient au pape comme un devoir le retour dans son évêché.
Il se décida donc et revint à Rome, où il mourut
6 INTRODUCTION fllSTORIQUE.
dans la seconde année qui suivit ce retour. Il prononça en mourant des paroles de regret et prévit les calamités qui allaient éclore. « Grégoire XI, dit « l'illustre Gerson, étant au lit de la mort, et tenant o entre ses mains le sacré corps de Jésus-Christ, a exhorta tous ceux qui étaient présents à se gar- « der de certaines personnes, soit hommes, soit « femmes, qui, sous prétexte de religion, débitent « des visions de leur cerveau ; il dit que , séduit « par de telles personnes , contre le conseil des « siens, il allait donner lieu à un schisme après sa « mort, si le Seigneur n'y mettait la main (!)• »
L'événement suivit de près ces paroles. Sur seize cardinaux qui se trouvaient à Rome avec Grégoire, quatre seulement étaient Italiens; parmi les autres il y avait onze Français et un Espagnol (2). Si le choix des cardinaux eût été libre, ils auraient, selon toute apparence, élu un pape français, mais le peuple de Rome voulait un pape italien. Une foule furieuse assiégea la porte du conclave et fit entendre des menaces de mort, criant: «Advisez, « advisez, seigneurs cardinaux, et nous baillez un « pape romain qui nous demeure ; autrement nous « vous ferons les têtes plus rouges que vos cha-
(1) Gers, oper., de Examinatione doctrinarum, 1. 1", p, ic.
(2) ï.e cardiîi.il espagnol ctaitlc célèbre Pierre, do Lune.
INTRODUCTION HISTORIQUE. l
« peaux (I).» Un Italien fut élu ; les suffrages unanimes tombèrent sur Tarchevêque de Bari, qui prit le nom d'Urbain VI.
Ce prélat, dit Thierry de Niem, qui fut son secrétaire, était, avant son élévation au trône pontifical, un homme humble, dévot, désintéressé, vigilant, laborieux , ennemi de la simonie et des simoniaques, amateur des savants et des gens de bien, réglé, austère dans ses mœurs et fort zélé pour la justice (2); mais il donna au monde un frappant et triste exemple du changement que la fortune apporte souvent dans l'âme des meilleurs. Parvenu au faîte des grandeurs humaines, la tête lui tourna; son cœur s'enfla d'orgueil, et le prêtre humble et modeste devint un despote intraitable et féroce.
Il avait conservé un zèle louable pour la réforme des mœurs du clergé, mais il y travailla avec un emportement téméraire, et, après trois mois de pontificat, ceux qui l'avaient élu protestèrent contre son élection. Les onze cardinaux français et le cardinal espagnol quittèrent Rome les premiers, et se rendirent sous différents prétextes à Agnani et de là à Fondi, d'où ils écrivirent à toutes les puis- Ci) Froîssard, (2) Theod.de Niem, rfeSc/m'm.Jil). I,c. i, n" 2.
sances de l'Europe et aux Universités la lettre suivante :
o Nous vous avons fait savoir les fureurs horri- « blés, la cruelle tyrannie, les entreprises audacieu- « ses et sacrilèges du peuple romain et de ses gou- « verneurs contre nos biens et contre nos personnes, « lorsque nous étions occupés à l'élection d'un pape, « pour nous forcer à en créer un à leur fantaisie. « C'est par cette malice effrénée que le siège de saint « Pierre est occupé par un apostat qui répand des « dogmes erronés et qui foule aux pieds toute vérité. « Nous ne l'avons point pour pape par une élection « canonique, le Saint-Esprit ne l'a point appelé, ce « n'est pas le consentement unanime qui l'a établi, « et il ne l'a été que par la plus cruelle rage d'une « part, et par les plus mortelles frayeurs de l'autre. « C'est ce qui nous a obligés à faire une protestation « publique contre cet intrus, que l'ambition a livré « à son sens réprouvé, de peur que les fidèles ne « soient séduits par ses artifices (1). »
L'avertissement donné par les cardinaux, pour être utile et méritoire, aurait dû se faire moins attendre ; la date de leur lettre et la violence de son style rendaient doublement suspecte la pureté des motifs qui l'avaient dictée.
(1) Lentant, Hisl. du conc. de Pise, t. \, p. 25.
Les trois cardinaux italiens (l) étaient restés auprès d'Urbain ; leurs collègues français s'avisèrent d'un indigne subterfuge pour les gagner. Ils écrivirent à chacun d'eux en particulier, en lui promettant le souverain pontificat , sous le sceau du plus grand secret. L'épreuve était trop forte : les Italiens accoururent à Fondi , et procédèrent avec les autres à une nouvelle élection ; mais ils furent trompés dans leur attente : un Français, le cardinal de Genève, fut élu pape 5 il prit le nom de Clément VII , et s'établit à Naples.
Il était difficile de choisir, selon le droit, entre les deux pontifes , et l'Europe se partagea selon l'intérêt de ses princes. Les royaumes du Nord, l'Angleterre, l'Allemagne, la Hongrie, la Bohème, la Hollande et presque toute l'Italie demeurèrent soumis à Urbain ; la France, l'Espagne, l'Ecosse, la Savoie , la Lorraine embrassèrent le parti de Clément VII, et le monde vit commencer une lutte effroyable à laquelle aucun des souverains de l'Europe n'était alors en état de mettre un terme. Les rênes de l'empire flottaient au hasard entre les mains avilies de l'indolent et cruel Wenceslas, roi de Bohême; Bichard II en Angleterre et Charles VI en France commençaient leur règne désas-
(l) Le quatrième, le caidinal de Saiut-Pieire, était mort.
treux; en Espagne, en Italie, en Hongrie s'élevaient et tombaient des despotes ineptes ou féroces. Sur aucun trône ne se rencontrait un homme capable d'apporter un remède au schisme, ou de donner à l'Europe une impulsion salutaire. On eût dit qu'un champ libre n'était laissé à la papauté qu'afin qu'elle se portât de plus terribles coups, comme si ce pouvoir était de sa nature si indestructible qu'il ne pût être détruit que par luimême.
Prolongation du schisme. — Ses effets désastreux. — Cours d'Avignon et de Rome.
Dès les premiers jours de ce long schisme, la situation de l'Église parut désespérée. Les rois virent alors plus que jamais un riche trésor à exploiter dans le double pouvoir que s'arrogeait la papauté aux abois : ils virent des armes au service de leur ambition dans les pardons et les foudres dont disposaient encore les pontifes rivaux. Ces derniers n'avaient rien à refuser aux souverains dont ils demandaient l'appui ; ils payaient en dons spirituels des secours temporels, et tremblaient
devant ceux qui se disaient leurs fils humbles et soumis. Dans ce conflit déplorable, dans l'incer titude désolante où vivait le monde, c'était aux rois de la terre à désigner aux peuples le vicaire du Roi des cieux, et il fallait que celui-ci fût leur esclave ou leur victime.
Le premier intérêt pour les deux concurrents était de faire reconnaître leur autorité dans TÉtat puissant le plus voisin de Rome, dans le royaume de Naples. Là régnait depuis longues années une reine tristement célèbre dans l'histoire, Jeanne, petite-fille de Robert d'Anjou , accusée , mais non convaincue, de complicité dans le meurtre d'André de Hongrie , son époux, assassiné trente-cinq années auparavant. Jeanne avait reconnu pour son héritier Charles de Duras, dernier rejeton de la première maison d'Anjou, qui avait aussi en perspective l'héritage de la maison de Hongrie : son ambition inquiète et fougueuse le sollicitait à des partis violents , lorsque Jeanne précipita sa destinée en se déclarant pour Clément VU, qu'elle accueille à Naples et qu'elle reconnaît pour souverain pontife.
Cette conduite attire sur Jeanne les anathèmes d'Urbain VI, qui l'excommunie; il délie ses sujets de leur serment, appelle en Italie Charles de Duras, le couronne roi de Naples, et le lance sur la
proie qu'il brûlait de saisir. Clément VII abandonne une capitale agitée par les factions, et trouve un refuge plus sûr à Avignon, tandis que Jeanne cherche un soutien et un vengeur dans la maison de France : elle offre son héritage à Louis , duc d'Anjou, frère de Charles V, et l'appelle à son secours. Ce prince, qui fut la tige de la seconde maison d'Anjou, lève une armée, reçoit de Clément VII l'investiture du royaume de Naples, et se dirige sur l'Italie. Telle fut l'origine d'une guerre acharnée entre les partisans des deux maisons d'Anjou , guerre inique des deux parts , et proclamée sainte par deux prêtres ennemis qui se disaient infaillibles.
Nous avons, dans les écrits de leurs secrétaires, des détails précis sur cette triste époque de la vie des deux pontifes. Thierry de Niem nous fait voir dans Urbain, son maître, les poignantes douleurs d'un indomptable orgueil; il nous le montre, rendu furieux par le sentiment de sa faiblesse, se débattant avec désespoir sous la main de ce même Charles qu'il a fait roi (l), l'excommuniant, le maudissant après l'avoir béni ; jetant dans des cachots infects les cardinaux révoltés de sa tyran-
(1) ApiTS la prise (U sa capitale, la reine Jeanne était morte élouftee, par l'ordre de ce prince.
nie, les torturant, les étranglant, et mourant luimême après eux d'impuissance et de rage (1).
L'annaliste de la cour d'Avignon, le célèbre Clémangis, nous trace un tableau très-différent, mais non moins déplorable, de son pape Clément VII, sous le joug de la maison de France, qu'il venait d'enrichir d'une nouvelle couronne.
« Qu'y a-t-il eu , dit-il, de plus misérable que « notre Clément pendant qu'il a vécu ? Il s'était tel- 0 lement rendu le seivitewôes seiviteurs des princes « de France qu'à peine un vil esclave aurait-il souf- « fert les indignités qu'il souffrait tous les jours des « courtisans. Il cédait aux circonstances, àl'impor- « tunitédes solliciteurs ; il feignait, il dissimulait, « promettait largement, poussait le temps avec l'é- « paule, donnant aux uns des bénéfices, aux autres « des paroles. Il faisait sa cour aux flatteurs et aux « bouffons, pour gagner les princes et les grands. « Il donnait les évêchés et les principales dignités à « de jeunes damoiseaux dont il aimait la compa- « gnie ; il faisait de grands présents pour acquérir, 0 maintenir et augmenter son crédit auprès d'eux, « et leur accordait sur le clergé toutes les exactions « qu'ils demandaient. Parla, il assujettissait telle- « ment tout le clergé aux magistrats séculiers qu'il
(1) Thcotl, de Nicm, de Schism.
« n'y en avait aucun qui ne fût aussi pape que « lui (1). »
Ainsi les rois exploitaient à leur profit la superstition des peuples, et se faisaient également une arme contre leurs ennemis de la violence de l'un des deux pontifes et de la faiblesse de l'autre. Quel respect pour la papauté pouvait encore subsister dans les âmes, lorsque les deux concurrents, entre lesquels les meilleurs esprits auraient difficilement prononcé, émoussaient leurs foudres en s'en frappant l'un l'autre? Quelle foi en l'infaillibilité pontificale était encore possible quand il n'y avait ni trônes, ni Églises, ni armées qui ne fussent d'une part riches en indulgences, et d'autre part accablées d'anathèmes? On voyait ainsi des deux côtés un égal abus des dons spirituels dans l'intérêt des passions les plus grossières; il fallait avilir la tiare pour la garder, se faire des créatures ù tout prix ou cesser d'être pape, et les pouvoirs que deux prêtres s'attribuaient sur le ciel et sur
(1) Clémangis, de Ruin. Ecoles.
Le pape Clément cherchait à acheter la faveur du roi , des grands et des princes par ses complaisances et par ses largesses, alJn que, comme l'aspic qui se bouche les oreilles, ils fussent insensibles aux pieuses remontrances de la ve'ucrahle Université de Paris... Mettant de côté tout scrupule de conscience, il accordait des faveurs et des dispenses à tous ceux qui les achetaient à prix d'argent. {Chron. du relig. de Saint- Denis.)
l'enfer, pour la désolation du monde, faisaient à la fois leur grandeur et leur servitude.
Le schisme survécut à ses principaux auteurs ; et vainement espérait- on qu'après la mort de l'un des deux concurrents les cardinaux de son obédience se réuniraient au collège du pontife survivant : c'était penser que le bien public et l'intérêt de l'Église les touchaient plus que leur intérêt propre; c'était étrangement se tromper. Pour la plupart d'entre eux, le bien public, Tintérêt de l'Église, c'était, avant tout, le maintien de leurs privilèges, la conservation de leurs honneurs, de leurs richesses ; or, s'abstenir de donner un successeur au pontife défunt, c'était renoncer à ce qui faisait leur force. Ils savaient qu'à peine ils auraient cessé de se faire craindre on se souviendrait de leur opposition bien plus qu'on ne leur tiendrait compte de leur sacrifice ; ils savaient encore que, pour traiter avec sûreté, il faut traiter à armeségales,et,pourqueleschances fussent égales entre les deux collèges , il fallait qu'il y eût deux papes. Aussi, tout en protestant contre le schisme, leur premier soin était-il de remplir le siège vacant auquel se rattachait leur fortune. Les députés des États, les ambassadeurs des princes qui, à chaque vacance, venaient conjurer les cardinaux
de rendre à l'Église la paix et l'union, en se réunissant au collège opposé, arrivaient toujours trop tard , et une juste crainte forçait à consommer l'élection avant qu'on eût entendu les raisons qui devaient y mettre obstacle.
Une autre crainte pourtant combattait la première dans l'âme des cardinaux : ils sentaient que le schisme, en agitant les esprits, en substituant pour eux la nécessité d'examiner à l'habitude d'obéir, mettait en péril l'autorité de l'Église et la leur. Si d'une part un intérêt présent les portait à l'entretenir, d'autre part un intérêt plus éloigné, mais non moins sérieux, les excitait à tout mettre en œuvre pour l'étouffer ; aussi redoublaient-ils, dans ce but, de précautions nouvelles, et toujours en vain. Chacun prenait l'engagement de tout faire , s'il était élu , pour l'union de l'Église, de sacrifier même à ce grand intérêt la dignité pontificale, chacun prêtait ce serment avant l'heure de l'élection ; mais ensuite le nouvel élu avait hâte de l'oublier. Ainsi, tous ceux qui s'efforçaient de mettre fin au schisme s'agitaient dans un cercle vicieux, et voilà ce qui fut vivement exprimé par le célèbre prédicateur français , Pierreaux-Bœufs. Après avoir défini une espèce de couronne lumineuse nommée halo^ qui se forme quel-
INTRODUCTION IIISTOIUQUE. 17
quefois autour des astres, il ajoute, dans son nhit et vieux langage : « Par ce cercle j'entends le « schisme, par la grande similitude que je vois qu'ils « ont l'un à l'autre. Hélas! le schisme présent n'a-t- 0 il pas bien forme d'un cercle où l'on ne trouve fin « ni issue ? Plusieurs autres schismes ont été ; mais « ce ne furent que demi-cercles, où l'on trouvait le « bout et les mettait-on à fin; mais en ce schisme « présent, nous ne trouvons ni fond ni rive (1). » Pendant près de quarante années cinq papes ou anti-papes donnèrent à l'Europe un pareil scandale. Urbain VJ était mort en 1389; les cardinaux italiens lui avaient aussitôt donné pour successeur Pierre de Thomacelli, qui prit le nom de Boniface IX, et un auteur contemporain a dit au sujet de son élection : Le second âge de ce schisme a commencé sous Boniface; mais ce second âge a été pire^ plus dépravé et plus scélérat que le premier. C'est sous son pontificat cjuon vit fleurir et croître la simonie, et que d'autres maux plus grands encore acquirent des fijrces toutes nouvelles (2). Nul en effet mieux que ce pape ne sut l'art de faire argent de toute chose : on dit que ce
(1) Preuves de la nouvelle Hist. du conc. de Consl., par Bourgeois du Chastenet.
(2) Vrie, lib. 111, ap. Voa tler Hardi, t. I.
fut lui qui rendit le premier les annales perpétuelles (1); Niem , qui en fut témoin, nous rapporte qu'on ne voyait dans toute l'Italie que courriers du pape, qui allaient s'informant s'il n'y avait point quelque bon bénéficier malade , pour négocier son bénéfice à Rome (2). Tous les péchés eurent leur tarif : c'est à Rome que l'absolution en fut promise. Pour participer aux grâces spirituelles attachées au voyage, il suffisait de la bonne intention de l'entreprendre, et pour en être dispensé c'était assez d'en déposer le prix; et les peuples payaient , et ils venaient en foule recevoir leurs pardons de celui qui n'en av^it aucun à espérer pour lui-même : tant une idée a de force lorsqu'elle a enfoncé ses racines dans le cœur de l'homme de manière à y faire cause commune avec ses plus graves intérêts. Et quoi de plus important, en effet, quel privilège pour l'immense majorité des hommes, que celui de racheter leurs péchés par quelques aumônes , et de mesurer, en quelque sorte, le droit de faillir sur l'avidité de celui qui pardonne ?
Boniface écrivit cependant à Charles VI une let-
(1) On entend par annale le revenu d'une année que ceux qui ont obtenu des bénéfices payent à la chambre apostolique.
(2) Theod. de Niem, de Schism., lib. II, c. viii.
INTRODUCTION UISTOBIQUË. 19
tre où il montrait un zèle ardent pour la paix et l'union de l'Église ; il déplorait l'état misérable où le schisme l'avait réduite; il pressait le roi, son très-cher fils, de s'employer tout entier à l'éteindre, promettant de sacrifier son propre intérêt au bien de la chrétienté. Clément VII, d'autre part, jouait également bien son rôle à Avignon. 11 ordonna des processions quotidiennes pour la paix, il composa pour la paix un office nouveau, avec ordre de le chanter dans son palais pontifical (1). Il prêchait pour l'union, et son intention paraissait bonne; mais, comme le dit un ancien auteur : « La douce accoutumance des honneurs du monde ne lui permettait point de prendre goût ni d'obéir aux moyens de cette union. » Il accordait de grandes indulgences à tous ceux qui assisteraient à son office de la paix^ mais en même temps il en accordait d'autres, avec de plus grands dons, à un fougueux prédicateur de Paris, Jean Goulain, pour qu'il prêchât la guerre. Les deux pontifes voulaient sans doute la paix et l'union, mais ces mots signifiaient dans leur pensée leur propre triomphe et la ruine de leur rival.
Plusieurs princes temporels, qui auraient pu réunir leurs efforts pour l'extinction du schisme,
(I) Relig. de Saint-Denis, liv. XII. -
songeaient pour eux-mêmes moins à l'éteindre qu'à l'entretenir. Les deux premiers concurrents au trône de Naples, Louis, duc d'Anjou, et Charles de Duras étaient morts ; leur querelle se continuait dans leur postérité : les fils qu'ils avaient laissés , Louis II d'Anjou et Ladislas de Hongrie, héritaient des prétentions rivales et des fureurs de leurs pères. Clément VU soutenait les droits du premier, Boniface proclamait ceux de Ladislas, et l'Europe fut de nouveau en feu.
Efforts de la France pour l'union.
Le roi de France, mieux qu'un autre souverain, aurait pu extirper l'ulcère qui rongeait l'Église ; mais seul peut-être, dans sa famille et dans sa cour, l'infortuné Charles VI aurait préféré l'intérêt général de la chrétienté à l'avantage particulier que pouvait retirer la couronne de la possession du pape à Avignon, et l'on peut dire que la force pour le bien lui manqua plus que la volonté. Sa fatale démence le fit retomber sous le joug funeste des princes de son sang : l'un d'eux, le duc d'Anjou , dont Clément était la créature, fit avor-
ter tous les efforts qui tendaient à Tunion ; il servait Clément VU et il usait de lui (1).
Ce que la cour ne fit pas, un corps célèbre l'entreprit. Au milieu des profondes ténèbres où l'Europe était plongée, les Universités jetaient seules quelque éclat ; aucune n'était alors plus en renom que l'Université de Paris, qu'illustraient d'Ailly et Gerson, et qui sut, à l'époque de la plus grande humiliation de la France, lui conserver dans l'opinion une glorieuse primauté.
Ce grand corps et surtout la Sorbonne (2), qui en faisait partie, prirent alors aux affaires une part immense, tantôt utile, tantôt funeste, rôle étrange et qu'on aurait de la peine à comprendre si les circonstances ne l'expliquaient pas. Dans un siècle où la théologie était presque l'unique science et où la plupart des questions de droit recevaient une solution théologique, les théologiens devaient être fort en crédit; la Sorbonne était une haute puissance dont chacun s'efforçait de s'assurer le con-
(1) Voyez dans laChron. du Relig. de Saint- Denis, liv.XI.c ii, le tableau des exactions de Clément VII et de ses cardinaux, ainsi que les violences inouïes au moyen desquelles le duc d'Anjou, régent, contraignait à la soumission le clergé de France et l'Université de Paris.
(2) On sait que la Sorbonne était la faculté de théologie de l'Université de Paris.
cours. Son importance redoubla lorsque l'affaire importante du siècle, le grand problème à résoudre, fut l'extinction du schisme. Toutes les autres questions étaient subordonnées ou se rattachaient à celle-ci, qui était elle-même de la compétence des grands docteurs de l'époque, des Cramaud, des d'Ailly, des Gerson ; le schisme touchait atout : l'Université se mêla donc de tout en cherchant à l'éteindre; elle s'habitua ainsi à intervenir dans l'Église, dans la politique, dans l'administration ; elle prit la première place lorsque les premiers pouvoirs de l'État s'effaçaient ou périssaient. Elle ne sut point sans doute s'y maintenir indépendante; en sortant de ses attributions elle sortit aussi de la modération dont elle devait donner l'exemple ; elle fut trop souvent le jouet de ceux qui s'appuyaient d'elle ; mais, à tout prendre, le rôle qu'elle remplit lui fut honorable, car elle chercha à faire prédominer l'idée du droit au milieu des plus brutales violences. Ce rôle fut illégal, mais alors toutes les lois étaient muettes, et, s'il est une preuve de l'extrême anarchie où la France était tombée, il atteste aussi le rang éminent auquel l'Université de Paris s'était élevée dans l'estime de l'Europe :
Elle tint, en l'année 1394, une séance solennelle
pour aviser à l'extinction du schisme, et conclut à l'obtenir par une de ces trois voies : la cession volontaire des deux concurrents, la décision d'arbitres acceptés des deux parts, ou enfin un concile général.
Clemangis présenta au roi par écrit le résultat de cette délibération. Charles VI l'accueillit avec faveur dans un moment lucide; mais bientôt un nouvel accès de son mal rendit l'avantage au parti des princes, et défense fut faite à l'Université de s'entremettre dans l'affaire du schisme. Elle persista malgré l'injonction du conseil, et déclara que les cours seraient fermés, que les leçons publiques cesseraient jusqu'à ce qu'il eût été fait à ses demandes une réponse favorable ; elle écrivit en même temps à Clément Vil une lettre vigoureuse, en l'invitant à choisir entre les trois voies d'accommodement. « Cette lettre est pernicieuse et empoison- « née, » répondit Clément VII ; la colère qu'il en eut lui fut, dit-on, mortelle; peu de jours après l'avoir reçue il expira.
Alors rois, princes. Église, Universités, tout le monde s'entremit auprès des cardinaux d'Avignon pour empêcher une élection nouvelle ; mais l'empressement de ceux-ci à perpétuer le schisme fut plus grand que tous les efforts contraires. Chacun
J4 INTRODUCTION BISTORIQUE.
des dix-huit cardinaux jura qu'il emploierait, s'il était élu, tous les moyens, jusqu'à la cession du pontificat inclusivement, pour amener l'union de l'Église, ajoutant toutefois cette clause : Si les cardinaux qui sont à présent et qui seront à venir ^ ou la plus grande partie d'entre eux^ le jugent expédient pour le bien de l'Église. L'ancien légat de Clément VII, Pierre de Lune, signa comme les autres et fut élu.
La clause restrictive du serment le rendait illusoire. Le pape élu n'était-il pas libre de nommer de nouveaux cardinaux disposés à juger le maintien du pontificat plus expédient à l'Église qu'une cession ? Ne pouvait-il se faire à lui-même un cas de conscience de déposer l'anneau de saint Pierre après l'avoir reçu ? C'est en effet ce qui arriva, et Pierre de Lune, pape sous le nom de Benoît XIII, après être monté sur le trône par la ruse la plus consommée, s'y maintint par une obstination indomptable.
11 était de la très-illustre maison de Lune, qui tenait l'un des premiers rangs dans le royaume d'Aragon. Agé d'environ soixante ans, petit, grêle, chétif en apparence, mais en réalité très-vigoureux, il avait l'esprit subtil, vif, pénétrant, d'une grande application à l'étude, et très-instruit sur-
tout dans le droit-canon. A ces qualités il joignait les défauts d'un ambitieux qu'aucun scrupule ne retient. Il était trompeur et fourbe, sans nul souci de la foi jurée, pourvu qu'il pût sauver les apparences, et pour conclure : « Il avait, dit Maimbourg, « une furieuse opiniâtreté, au delà même de tout « ce qu'un Aragonais est capable d'en avoir (l). » Grégoire XI, qui le nomma cardinal, le pénétra et lui dit, en lui remettant le chapeau : « Prenez garde, a mon fils, que votre lune ne s'éclipse un jour. »
Personne plus que Benoît n'avait fait paraître un zèle ardent pour l'extinction du schisme; c'est ainsi qu'il s'était élevé, et il eut recours au même moyen pour s'affermir. En notifiant son élection par ses légats au roi de France et à l'Université de Paris, il se montre prêt pour la cession désirée ; ils n'avaient qu'à parler. «Choisissez, leur dit-il, la « voie que vous jugerez la meilleure pour rendre la « paix à l'Église ; je souscris à vos vœux. » Dans une lettre qu'il écrit à Jean, roi de Castille, il fait du schisme et des maux de la chrétienté la plus affreuse peinture; il se reconnaît indigne du pontificat, il s'est défendu avec larmes de l'accepter ; s'il a enfin consenti, c'est dans l'unique dessein
(1) Maimbourg, Histoire du grand schisme d'Occid., livre III, p. 236.
de procurer sans plus de retard la paix et l'union de l'Église ; c'est pour la plus grande gloire de Dieu, qui a voulu employer à cette cause un si humble instrument, afin que sa divine sagesse éclatât davantage... Il faisait parade devant tous de ces beaux sentiments ; il aimerait mieux, disait-il, se confiner dans un cloître pour toute sa vie que de retenir la tiare aux dépens du repos de la chrétienté. Un jour qu'il s'entretenait avec les députés de l'Université de Paris, il mit sa chappesur la table et dit qu'il quitterait le pontificat avec la même facilité si l'union l'exigeait. Il blâmait fort son prédécesseur: Clément VII, au dire de Benoît, avait apporté trop de lenteur et trop de mollesse à l'accomplissement de cette œuvre sainte.
Qui ne se fût pris à de tels dehors? qui aurait cru que cet homme serait en réalité le plus invincible adversaire de cette paix, de cette union qu'appelaient en apparence ses vœux les plus ardents? Mais rien ne put fléchir ce cœur de fer, ni la soustraction d'obédience 4u royaume de France, résolue une première fois en 1398, et qui dura cinq ans, ni les ennuis d'un long siège, ni la désertion de ses cardinaux, ni la voix suppliante de la chrétienté, ni le cri de sa propre conscience. Apprenant la soustraction de la France, il dit froidement : « Qu'im-
« porte? saint Pierre ne comptait pas ce royaume « dans son obédience. » Assiégé par Boucicault, il l'excommunia ; il opposa cinq ans ses foudres aux armes des assiégeants. Manquant de bois durant un hiver rigoureux, il fit démolir une partie de son palais pour chauffer l'autre; tous les jours il paraissait aux meurtrières de son palais pontifical, tenant une clochette d'une main et un cierge de l'autre, et lançait l'anathème sur ses ennemis (t). Enfin, à la faveur d'un déguisement il échappa ; il rentra ensuite en triomphe dans Avignon ; la France lui rendit son obéissance, et, de tant d'efforts tentés pour le contraindre à céder, l'unique résultat fut de le confirmer dans la volonté d'être inflexible. Ses concurrents mesuraient leur obstination sur la sienne. Boniface IX avait eu pour successeurs Innocent VII d'abord, puis Angelo Coràrio, cardinal prêtre de Saint-Marc, pape sous le nom de Grégoire XII; ils furent aussi tous deux, avant leur élévation, zélés partisans de l'union, à laquelle ils mirent ensuite d'invincibles obstacles. Ils agissaient ainsi peut-être en conscience; ils avaient acquis le droit de délier tous les hommes de leurs serments, ils en usaient pour se dégager des leurs, et se parjuraient sans remords.
(1) Sismoiuli, Histoire des Français, lomc XII, p. 113.
Le jour vint cependant où, se voyant près d'être abandonnés de tous, il fallut que les deux papes donnassent personnellement quelque gage à l'union si désirée. Une entrevue fut proposée et consentie, et ils répétèrent à cette occasion, vis-à-vis l'un de l'autre, cette même comédie qu'ils avaient jouée à la face de l'Europe. Jamais ils ne purent tomber d'accord ni du jour, ni du lieu de l'entrevue. Celle-ci avait d'abord été fixée à Savone, et Benoît s'y était rendu, instruit d'avance que son concurrent n'y viendrait pas. « Grégoire, dit un contem- « porain célèbre, fit une nouvelle proposition qui « fut acceptée: ce fut que Benoît irait à Porto-Ve- « nere et Grégoire à Lucques, pour être plus à « portée de conférer ensemble. Grégoire partit « donc de Vienne au mois de janvier et se rendit à « Lucques ; de là il se fît diverses ambassades in- « fructueuses de part et d'autre. Benoît déclara « que tout lieu lui était indifférent, pourvu que ce « fût sur le bord de la mer, afin d'être toujours à « portée de sa flotte, mais Grégoire au contraire « ne voulait entendre parler que de la terre ferme. « Vous eussiez dit que l'un était un animal aquati- « que qui redoutait le sec, et l'autre un animal « terrestre à qui l'eau faisait peur. Conduite qui « irritait d'autant plus les esprits qu'on était per-
« suadé que ce n'étaient que terreurs affectées, a parce qu'ils auraient été également en sûreté soit « sur terre , soit sur mer. Tout le monde murmu- 0 rait hautement ; on ne pouvait voir, sans en fré- « mir d'horreur, que deux hommes plus que septua- « génaires sacrifiassent la religion, l'Église et leur « propre conscience à l'ambition de régner encore « quelques jours seulement (1). »
L'Église de France tint à cette époque un langage hardi et que les circonstances justifiaient. Le parlement, à la requête du roi, avait prononcé, l'année précédente, une seconde soustraction d'obédience à regard de Benoît XIII ; cette soustraction n'était que partielle et relative aux dîmes, aux annates et à la disposition des bénéfices; cependant des voix puissantes la condamnèrent, et le royaume semblait partagé. La sanction de l'Église étant reconnue nécessaire, l'assemblée générale du clergé de France fut convoquée, en décembre 1406, à Paris, en la présence du roi, des princes et du parlement. « On y compta, dit Maimbourg (2), u soixante-quatre archevêques ou évêques , envice ron cent quarante abbés, et un nombre infini
(1) Lettre de Léonard Arctin, secrétaire de Grégoire Xil, à PetrellodeNaples".
(2) Maimbourg, Histoire du grand schisme d'Occid., part. 1".
« de docteurs ei de licenciés des Universités du « royaume.»
Il y eut là comme un tournois théologique entre l'Université de Paris, qui demandait la soustraction absolue, et le parti de Benoît. Parmi les tenants pour l'Université on remarquait le Cordelier Pierreaux-Bœufs, le fameux docteur Jean Petit et Simon Cramaud, patriarche d'Alexandrie, archevêque de Reims et dans la suite cardinal. Pierre-aux-Bœufs parla le premier ; ce fut alors qu'il compara , comme on l'a déjà dit, le schisme à un cercle nommé Art/o, qui environne souvent les astres. « Cette « ressemblance, dit-il, n'était pas seulement quant « à la figure, mais aussi quant à l'origine. En ef- « fet, si l'un se forme des vapeurs de la terre, l'au- « tre est venu des vapeurs de la gloire, de l'ambition « et de la cupidité, ambition de présider, convoitise « déposséder; c'est le vent figuré en Job (ch. 1, 19), « d'où sortent tant de grièves tempêtes, conturba- « tiens de royaumes^ haines entre nations, moque- « ries de notre foi , doutes en nos sacrements et « mangeries de pauvres clercs (1). »
Le prédicateur accuse les deux papes d'être les
(1) Voyez le texte de ces discours extraits des manuscrits de Saint-Victor, dans les preuves de la nouvelle Histoire du concile de Constance, par Bourgeois du Chastenet.
auteurs de tous ces maux, et il ajoute : « De même o que les planètes ont deux mouvements, l'un qui « les entraîne vers le firmament, l'autre qui leur est « propre pour tempérer leur rapidité, tout de même « les cardinaux, les patriarches et les prélats, qui « sont les planètes du ciel de l'Église ou de son « chef, se doivent laisser entraîner à ses volontés a lorsqu'elles sont bien réglées; mais quand par ses « humeurs désordonnées le pape tient l'Église en « trouble ou la met en ruine, on ne peut nier que les « planètes susdites, les prélats susnommés ne doi- « vent courir à l'encontre. » Pierre-aux-Bœufs allègue entre autres preuves le concile tenu à Rome en 9G3, où Jean XII fut déposé, et il finit par demander, pour réduire Benoît XIII, des actes et non des paroles.
Jean Petit parla ensuite et dans le même sens ; puis ce fut le tour du patriarche d'Alexandrie, du célèbre Simon Cramaud qui avait présidé plusieurs assemblées précédentes du clergé de France (1). Il crut donner un nouveau lustre à l'Université
(1) Ce patriarche, réputé une des lumières de son temps, était un si grand personnage qu'au festin royal offert à Reims par le roi de France à l'empereur Wenceslas, Cramaud occupait la première place, Wenceslas la seconde, le roi de France la troisième. Voy. Froissart, ann. 1397, liv. IV, ch. LXii.
en lui accordant une étrange origine jusque-là inconnue. « Jules César, dit-il, quand il eut amené « celte université d'Athènes à Rome, s'en tint pour « très-glorieux et volontiers suivait le conseil des « maîtres et docteurs; le roi Charlemagne, qui l'a- « mena de Rome à Paris, la réputait un des grands «joyaux de son royaume. » L'orateur peignit ensuite très-vivement toutes les exactions de la cour romaine. « Quant aux dispensations, dit-il, ne « sont-ce pas dissipations ? Un évéque ou un ar- « chevéque ne saura-t-il mieux les modérer que «ne ferait un secrétaire en cour de Rome? » En ce qui touche les biens d'Église, Cramaud professe les opinions les plus hardies. « Le pape et « les prélats , dit-il , ne sont pas seigneurs des « biens de l'Église , ils n'en sont que les défenseurs « et les procureurs; mais les seigneurs tempo- « rels en sont les vrais seigneurs. » Revenant ensuite à Benoît, il fit ressortir avec force le contraste entre sa conduite avant son élection au pontificat et celle qu'il avait tenue plus tard, entre le désintéressement qu'il afficha d'abord, et l'ambition qu'il fit ensuite paraître. L'orateur termina en rappelant l'opinion des docteurs qui ont déclaré hérétique quiconque violerait son serment pour retenir la papauté.
Les conclusions de l'Université, toutes conformes à cet avis, furent qu'un pape qui a juré de céder, pour l'union de l'Église, quand il semblerait bon au collège des cardinaux ou à la majorité d'entre eux, est obligé de céder ; que s'il s'y refuse opiniâtrement il est parjure, infidèle envers Dieu et les hommes, et doit être déclaré hérétique par l'assemblée des prélats , poursuivi comme tel , et contraint à céder par les princes séculiers (I).
Le principal des tenants pour Benoît fut Guillaume Pilastre, doyen de Reims. La présence du roi ne le rendit pas plus réservé dans ses paroles. « Charles VI, dit-il, s'était rendu coupable en pro- « nonçant, à l'égard de Benoît, la soustraction d'o- « bédience ; il ressemblait à Osias entreprenant sur « les droits du sacerdoce, ce pourquoi, dit-il, le roi « eut la face couverte de lèpre. » Filastre d'ailleurs ne regardait point la soustraction comme possible. « Je prends , ajoutait-il , un exemple familier : a les bourgeois de Paris allèguent contre le pré- « vost qu'il est de mauvaises mœurs, comme l'on « prétend maintenant de notre Saint-Père, et disent « qu'ils ne lui obéiront plus. Le prévost en fait « pendre et justicier aucuns; ils demeurent pen- « dus. Ainsi notre Saint-Père peut nous excorarau-
(1) Maimbouig, Histoire du schisme d'Occident, part. l". I. 3
3i INTRODUCTION HISTORIQUE.
«nier, et, comme le larron demeure pendu, de- « meurons, nous aussi, excommuniés, car nous « ne lui avons pasôté la puissance des clefs. »
Mais la puissance réelle n'était alors ni à Rome, ni à Avignon. Le doyen de Reims avait mal pris son temps pour exalter son papcj ses paroles parurent autant de blasphèmes contre la majesté royale, et il fallut qu'il fit au roi amende honorable. « Sire, dit-il, j'ai parlé de ma langue seulement, « j'ai parlé imprudemment ; je ne le dis pour m'ex- « cuser, mais pour obtenir votre clémence. Je suis « un pauvre homme qui ai été nourri aux champs : « je suis rude de ma nature ; je n'ai pas demeuré « avec les rois ni avec les seigneurs pour que je sa- « che le style de parler en leur présence. Je serai « au temps à venir plus avisé et plus fidèle à Votre « Majesté, s'il vous plaist avoir pitié de moi. »
Piei"re d'Ailly, évêque de Cambrai, prit ensuite la parole; il combattit la soustraction, et demanda un concile général formé des obédiences des deux papes, pour aviser à l'union de l'Église et à la réformation des mœurs.
L'avocat général, Jean Juvénal des Ursins, résuma les débats, et fit preuve de dévouement plus que d'érudition. Il tança vertement le doyen de Reims pour avoir dit que le pape est suzerain
au temporel comme au spirituel. L'histoire et le droit-canon ne l'embarrassaient guère. « Ce ne fut « point, dit-il , par l'autorité du pape que Pépin suc- V céda à Childéric ; ce fut ce dernier qui se démit 0 pour ce qu'il n'avait nuls enfants, etentraenrelia gion. » Le droit d'assembler les conciles, quand il s'agit de juger les papes et de prononcer en matières de foi, appartient aux rois ; il le prouve par les exemples de Constantin et de Théodose, et par une décrétale de Nicolas. « Ce droit, dit-il, est ac- « quis à la couronne, non à la personne de Pépin ou « de Charles, mais au roi de France. L'élection de « l'évêque romain se faisait autrefois par les ecclé- « siastiques et par les laïques, comme celle des au- « très évéques, qui sont ses frères. » Et sur ce qu'on allègue le droit de saint Pierre, il ajoute que le siège apostolique ou la ccphalité fut premièrement à Jérusalem, puis à Antioche, puis à Rome; « Et s'il « se pouvait faire qu'il fût remis en son premier 0 lieu, en Jérusalem, je crois que ce serait bien. » Le concile, représentant l'Église gallicane, rendit un décret qui rétablit la soustraction d'obédience, comme en 1398, et qui fut confirmé par le roi. Benoît y répondit par une bulle foudroyante; il excommuniait les auteurs et les fauteurs du décret de soustraction , quels qu'ils fussent, cardi-
naux, archevêques, princes, rois et empereurs. Cette bulle parvint à Paris au milieu de l'horreur répandue par un affreux attentat. Le duc d'Orléans, frère du roi, et Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, longtemps ennemis , s'étaient reconciliés au pied de l'autel; ils avaient communié ensemble, et, trois jours après, dans la nuit du 23 novembre 1407, Jean-sans-Peur fit massacrer le duc d'Orléans. Ce forfait trouva un apologiste effronté dans le célèbre docteur Jean Petit, et le roi pardonna au meurtrier de son frère. Il n'y avait plus en France ni autorité royale , ni autorité religieuse ; le royaume était dévolu à un triple fléau , à la guerre étrangère , à la guerre civile , à la guerre théologique; on n'entendait plus, d'une extrémité à l'autre, que le choc des armes, les cris des combattants, les soupirs d'une nation à l'agonie; et, par-dessus tous ces bruits sinistres , les voix de deux grands-prêtres qui maudissaient le roi , le clergé, le peuple, et se foudroyaient l'un l'autre.
Concile de Pise. — Suite du schisme — Réveil des espril!».
Dans la désolation générale, l'Université de Paris ne perdit point courage ; elle redoubla d'efforts pour l'extinction du schisme. Après avoir inutilement député aux deux papes ses plus illustres docteurs, elle s'adressa aux cardinaux des deux obédiences, et ses exhortations furent enfin écoutées. L'ambition, l'orgueil du pouvoir soutenaient les pontifes contre les privations , les fatigues , les dangers de toute sorte; mais tant de souffrances étaient devenues insupportables aux hommes associés à leur fortune. Les cardinaux, condamnés par le schisme à une vie errante et misérable , avaient fini par en souhaiter sincèrement le terme ; il s'agissait pour eux d'arriver à ce but si désirable sans se compromettre , sans se livrer chacun à la discrétion du parti opposé. La cession volontaire et simultanée des deux concurrents n'était plus à espérer ; un seul moyen restait, savoir, leur déposition par un concile. Les cardinaux des deux cours y avisèrent; ils se réunirent et convoquèrent dans ce but un concile général.
Cette célèbre assemblée s'ouvrit , en l'année 1409, à Pise. Là se trouvèrent réunis vingt-quatre cardinaux , plus de deux cents archevêques et évêques en personne ou par procureurs , trois cents abbés, quarante et un prieurs, les généraux, les grands-maîtres de la plupart des ordres, les députés des principales Universités de l'Europe, ceux des chapitres de plus de cent églises métropolitaines et cathédrales , les ambassadeurs des pois de France, d'Angleterre, de Bohême, de Pologne, de Portugal, de Sicile et de Chypre, et de plusieurs grands princes, auxquels se joignirent bientôt ceux des cours du Nord et du roi de Hongrie ; enfin, plus de trois cents docteurs en théologie et en droit-canon. Jamais assemblée plus imposante ne s'était vue en Europe; jamais aucune, par le nombre et la qualité de ses membres, ne fut plus en droit de réclamer le nom de concile œcuménique.
Convoqué dans le double but de travailler à la réforraation et à l'union de l'Église , le concile ne songea qu'à éteindre le schisme. Il déposa les deux papes, les nommant tous deux défenseurs, approbateurs du long schisme , et , comme tels , hérétiques (l) , dévoyés dans la foi , enveloppés dans le
(I) C'est un principe du droit-canon que ropiniâlrete dans un schisme de'gonère en he'résie.
crime de parjure (1). Pour ces causes le concile les dépose, les retranche, et leur défend à l'un et à l'autre de se plus porter pour souverain pontife , déclarant l'Eglise romaine vacante, et défendant aux chrétiens , sous peine d'excommunication , d'obéir à l'un ou à l'autre des deux concurrents. Peu de jours après, Pierre de Candie, cardinal de Milan , de l'ordre des Frères Mineurs, fut élu pape d'une voix unanime par les cardinaux , et prit le nom d'Alexandre V. Souverain pontife, il conserva toutes les vues étroites et les petites passions d'un moine ; il se préoccupa beaucoup plus du triomphe particulier de son ordre que des intérêts généraux de la chrétienté, et, après quelques règlements de peu d'importance, il congédia l'assemblée, ajournant les réformes au prochain concile.
Alexandre V ne possédait d'ailleurs aucune des rares qualités qui eussent été nécessaires pour surmonter les difGcultés de la situation : avant le concile elles étaient immenses ; elles furent , après le concile, plus grandes encore.
Les papes déposés, Grégoire et Benoît, protestèrent, et chacun d'eux convoqua un autre concile, l'un à Civitat de Frioul, l'autre à Perpignan ; ils y réunirent à grand'peine quelques prélats dévoués,
(1) Niem, de Schism., lib. III, c. xuv.
40 INTRODUCTFON HISTORIQUE.
mais ils n'en donnèrent pas moins à ces assemblées le nom de conciles œcuméniques qu'ils refusèrent à celui de Pise. En effet, disaient-ils, l'Église, c'est le pape; il suffisait qu'il fût présent quelque part pour que l'Église y fût aussi, et où il ne se trouvait d'intention ni de fait, elle n'était pas non plus. D'après ces principes, le concile de Pise, où s'étaient rendus, il est vrai, des représentants de toute la chrétienté, mais que le pape n'avait ni convoqué, ni présidé, n'était point un véritable concile universel, mais un conciliabule. Beaucoup d'ecclésiastiques partageaient cette opinion, qui était aussi celle de plusieurs souverains, et entre autres celle de l'empereur Robert. Ce prince, élu roi des Romains par les électeurs qui avaient déposé son prédécesseur Wenceslas , n'était point regardé comme légitime empereur par une partie des membres du concile de Pise; son autorisation n'avait pas été demandée pour le convoquer : il s'en vengea en ne reconnaissant, à son tour, du vivant de Grégoire, ni les droits du concile, ni la validité de l'élection d'Alexandre.
Ainsi de tant d'efforts il n'était résulté qu'un embarras de plus, qu'un nouveau péril pour la chrétienté. Au lieu de deux papes elle en comptait
trois (f). Le premier but du concile, la fin du schisme, avait donc été manqué; le second, l'adoption des réformes nécessaires, le fut aussi, et cependant c'était là un point capital. La corruption de l'Église et de la société était la grande plaie du siècle, et il nous est difficile de comprendre aujourd'hui à quel excès elle était alors parvenue.
Les preuves de l'effroyable corruption du clergé ne sont pas dans les invectives de ses ennemis; elles sont toutes dans les écrits de ses plus illustres membres, de ceux qui, par leur situation, leur caractère et leurs intérêts, devaient souhaiter que l'Église fût forte et purifiée de toute souillure. Ce ne sont pas seulement les poètes, les nouvellistes, les chroniqueurs qui nous la montrent corrompue; ce sont des cardinaux, des prélats respectés, des docteurs illustres, qui recherchent ses vices pour les extirper, comme le médecin sonde les plaies pour les guérir.
On sait le terrible traité de Clemangis sur la
corruption de l'Église ; il dépeint en traits brûlants
les usurpations de la cour romaine ; il montre dans
l'affreuse simonie des papes les conséquences fa-
(l) Grégoire Xll n'avait plus dans son obédience que] quelques villes en Italie et en Allemagne; Benoît XIll avait encore l'Espagne, 'e Portugal, l'Ecosse, les comtés de Foix ctd'Ar-
taies de leurs prétentions exagérées. « Pour soua tenir leur rang , qu'ils prétendent supérieur à « celui des empereurs et des rois, il leur fallut, « dit-il, après avoir dissipé le patrimoine de saint « Pierre, se jeter à corps perdu sur les autres ber- « geries, et dépouiller les brebis de leur fruit, de « leur laine et de leur lait. C'est ainsi qu'ils s'at- « tribuèrent la disposition de toutes les églises du « monde, le droit des élections et des collations, a afin d'attirer dans le gouffre de la chambre apos- « tolique tout l'or de la chrétienté. Les bénéfices « qu'ils venaient de vendre une première fois par « des grâces présentes , ils les vendaient une se- « conde fois par des grâces expectatwes^ et ce n'é- « tait ni aux plus savants, ni aux meilleurs, mais « aux plus riches, » De là Clemangis nous fait une hideuse peinture de l'excessive ignorance et de la dégradation du clergé; il nous montre les prêtres courant de maison en maison, jouant, buvant, faisant la débauche. Passant ensuite de la corruption du clergé séculier à celle des monastères : a Maintenant, dit-il, voiler une fille, c'est la flé- « trir (1). »
On a dit de nos jours que ce fameux écrit de Cle-
(1) Les expressions de Clemangis sont beaucoup plus énergiques que celles que nous osons employer.
INTRODUCTION HiSTORIQUE. 43
mangis était exagéré (I); cependant nous ne voyons pas qu'il ait été contredit par les contemporains ; aucune voix ne s'est élevée pour réfuter ces redoutables accusations; elles ont été confirmées par tous. Ecoutons le cardinal de Cambrai, Pierre d'Ailly, le maître et l'ami de Gerson. Il écrit dans un de ses traités : « La corruption de l'Église est si « grande qu'on dit proverbialement qu'elle n'est « plus digne d'être gouvernée que par des ré- « prouvés (2). » Écoutons Gerson lui-même. « La « cour de Rome, dit-il, a inventé raille offices pour « avoir de l'argent , mais à peine en trouve-t-on K là un seul pour cultiver la vertu. On n'y parle « du matin au soir que d'armées, de terres, de « villes et d'argent, mais rarement, ou plutôt ja- « mais, on n'y parle de chasteté, d'aumône, de jus- « tice, de fidélité, de bonnes mœurs; de sorte que « cette cour, qui était autrefois spirituelle, est de- « venue mondaine, diabolique, tyrannique, et pire « qu'aucune cour séculière... Les puissances sécu- « lières ne doivent point permettre que l'épouse de « Jésus-Christ soit indignement prostituée (3). » Gerson s'élève contre les règles de la chancellerie,
(1) Michelet, Histoire de France, t. IV.
(2) Pelr. de Alliac,Ca«. reform. ap. Von der Hardi, t.icr, p.424.
(3) Gers, de Mod. uniend. et reform. Ecoles.
par lesquelles on confère les églises, les canonicats et autres bénéfices à des gens de néant, comme cuisiniers, palefreniers, muletiers, et à des meurtriers, tandis qu'on néglige les meilleurs et les plus capables (t).
Si tel était alors le clergé, quelle devait être la société laïque élevée par lui tout entière, société qui en recevait de si tristes exemples, qui ne cherchait point sa direction dans les instructions simples et touchantes du Sauveur, mais qui les demandait aux enseignements subtils des casuistes et des théologiens ? Quelle morale pouvait se conserver saine et pure dans l'âme de ceux à qui l'on persuadait que devant Dieu une erreur touchant la doctrine était plus condamnable qu'un crime, que l'argent rachetait les péchés, que nul n'était tenu de garder sa foi à un hérétique, et que c'était œuvre pie de le trahir et de l'égorger?
Ces principes portèrent leurs fruits; jamais en
(1) Cum un qui sunt familiares cardinalium , aliquando homicidœ, iUileraii, seuirregulares, coqui,slabularn, mulaterii, per hujus modi régulas cancellariœ possinl in ecclesiis calhedralibus hahere dignitales, canonicalus ; s«d illi qui sunt magistri in arlibus vel medicinis, baccalaurii in jure canonico vet civili, nequaquam possinl lali gralia gaudere.Gcrs. , ibidem, t. Il , p. 194.
INtRODUCTlON UISTORiQUË. 45
Europe, el surtout en France, au milieu des plus affreuses convulsions politiques, on ne vit un plus petit nombre de grands caractères, jamais tant de coupables et si peu de justes, plus de maux et moins de remèdes.
Les consolations du ciel manquaient aux malheureux, les promesses de l'avenir ne calmaient plus les douleurs présentes, et, pour ceux qui tournaient encore leurs regards vers une autre vie, l'espoir même était mêlé de terreur. La confiance des peuples dans les pardons de l'Église était ébranlée, depuis que le troupeau d'un pape était excommunié par l'autre, et qu'il suffisait d'une erreur involontaire pour changer des bénédictions en anathèmes. Entre tous les maux du schisme, celui-là, dont les historiens parlent peu , était le plus poignant, et il arracha aux peuples des cris désespérés; il les anima d'une espèce de rage contre ceux qui prolongeaient ce fléau terrible, auquel ils attribuaient sans réflexion tous leurs maux : son extinc^ tion était ainsi devenue leur unique pensée; il leur semblait que, le jour oîi le schisme finirait, toutes leurs souffrances auraient leur terme.
La multitude pensait ainsi, mais la plupart des hommes qui joignaient quelques lumières au désir du bien, soit prêtres, soit laïcs, voyaient plus loin
et demandaient davantage; ils sortirent d'un long sommeil, et, à force de gémir de l'ambition des papes, ils s'enhardirent à juger des droits de la papauté. .
On examina ce soleil pâlissant, cet astre qui, maintenant affaibli et partagé, ne repoussait plus un regard investigateur; on y aperçut des taches jusque-là inconnues; on rechercha les titres de cette puissance , on ouvrit le livre où on les disait renfermés; on fit ce qu'on ne faisait plus depuis des siècles, on sonda les Écritures , on y chercha le modèle de la primitive Eglise; on s'étonna en l'y retrouvant , et la surprise fut extrême. Alors des problèmes redoutables s'agitèrent au fond des cœurs, et le monde fut gros de ces idées fécondes auxquelles l'avenir appartient, mais qui ne portent leurs fruits qu'au milieu des tempêtes. Les uns ne voulurent voir dans les désordres de l'Église que des vices extérieurs, que des infractions faites par le clergé aux lois de la morale ; ils crurent qu'il fallait conserver intactes les doctrines de cette Église et son organisation hiérarchique; ils pensèrent qu'il suffisait de mieux balancer les pouvoirs pour rendre leur action moins abusive , de purifier l'édifice, de nettoyer les souillures du dehors, pour qu'il reprît sa beauté première : ceux-là comp-
talent dans leurs rangs beaucoup d'hommes bien intentionnés, mais contenus par les doubles entraves de l'habitude et du préjugé, redoutant par-dessus toute chose les nouveautés et les égarements du sens individuel.
Quelques autres, plus hardis, crurent que l'édifice était lui-même à renouveler , qu'il n'était pas seulement dégradé à l'extérieur, mais altéré jusque dans ses fondements, et que des mains humaines avaient changé les bases posées par la main divine. Ceux-ci se dirent que le clergé , qui s'était écarté si fort de la vérité sur des points aussi clairement définis que le sont, dans les Ecritures, toutes les questions morales, s'en était sans doute éloigné beaucoup plus dans des questions obscures et dogmatiques, sujettes à tant d'interprétations diverses : ils se demandèrent si le signe le plus assuré de toute fausse doctrine n'était plus, comme au temps des apôtres, son immoralité, et si par hasard cette Eglise, d'où partaient tant de foudres contre les hérétiques, ne serait pas elle-même infectée d'hérésie.
Une fois dans cette voie hardie, ils ne s'arrêtèrent plusj ils appliquèrent cette règle d'appréciation aux doctrines de la papauté avec une précision rigoureuse et une impitoyable logique ; un grand
nombre leur parurent fausses, dangereuses, coupables; ils y virent autant d'hérésies ; ils flétrirent comme telles le droit que s'arrogeaient les papes de mettre l'excommunication au service de leurs intérêts temporels, d'appeler les peuples aux armes, de les faire s'égorger les uns les autres , de trafiquer des péchés, de dégager des serments, de se proclamer eux-mêmes saints, infaillibles et souverains du monde ; ils ne reconnurent à ces traits ni le bon pasteur des peuples qui donne sa vie pour ses brebis, ni le serviteur des serviteurs de Dieu.
Voyant enfin, dans l'affreuse anarchie où étaient tombées l'Église et la société, les conséquences de ces mêmes doctrines qu'ils réprouvaient, ces mêmes hommes se dirent que les égarements de la liberté de conscience ne pouvaient devenir plus funestes au monde que ne l'avait été l'abus du principe d'autorité.
Cette double manière de voir le mal dans l'Église donna naissance à deux grandes opinions sur les moyens de le guérir : l'une était d'agir avec le clergé et par lui, l'autre malgré le clergé, et, au besoin, contre lui; celle-là espérait tout des synodes et reconnaissait les conciles œcuméniques comme seule autorité infaillible ; celle-ci n'attribuait l'infaillibilité qu'à la parole divine révélée dans les li-
vres saints, et elle en appelait, pour les interpréter, à la conscience et à la raison. La première de ces deux opinions était celle des Universités et du plus grand nombre des prélats étrangers à l'Italie ; elle eut pour son plus illustre représentant, à l'époque du schisme, Jean Charlier Gerson, chancelier de l'Université de Paris ; la seconde opinion avait été, depuis plusieurs siècles, celle de tous les hommes qui s'étaient séparés de l'Église romaine en la voyant elle-même, sous d'ambitieux pontifes, s'écarter de la voie tracée par son divin fondateur. A la fin du XIV^ siècle et au commencement du grand schisme, cette opinion était celle de Wycliffe, qui compta pour ses disciples, au XV^ siècle, Jean Hus, au XVIe, Luther.
Wycliffe et Gerson.
On comprend d'autant mieux les hommes qui se sont illustrés, dans les luttes de leur âge, par leur caractère ou par leur génie, que l'on connaît davantage ceux qu'ils ont pris pour guides et ceux qu'ils ont eus pour adversaires. Sous ce double point de vue, la grande et mélancolique figure de Jean Hus
est inséparable dans l'histoire de celle de Wycliffe et de Gerson; parler d'eux,c'estdéjà parler de lui : l'un fut son maître, l'autre son accusateur et son juge.
Tous deux d'ailleurs tiennent une place immense dans l'époque dont nous retraçons l'histoire : Gerson par sa vie, par son zèle à combattre le pape et les hérétiques, à défendre avec le catholicisme gallican les principes de la morale, à fonder l'Église sur l'autorité des conciles; Wycliffe, par la mémoire qu'il a laissée, par ses écrits dont s'inspira Jean Hus, objets d'émulation , d'admiration, pour les réformateurs, de colère et d'épouvante pour le clergé romain.
Ces deux grands hommes, qui nous apparaissent encore aujourd'hui dans des rangs si opposés, présentent néanmoins dans leur caractère comme dans leur conduite beaucoup plus de ressemblances que de contrastes.
Dans l'un comme dans l'autre, une active et pieuse ferveur était unie à une haute intelligence ; pour tous deux la grande et sainte cause de la religion était inséparable de la raison et de la morale ; ils se montrèrent également ennemis de cette scolastique, qui substituait dans les discours et dans les écrits des théologiens les vaines arguties d'une logique subtile aux inspirations d'une raison
droite et d'un esprit généreux; tous deux voulaient une science vivante qui trouvât le chemin du cœur à la place de cette oiseuse dialectique dont Bacon a dit qu'elle était l'art de fendre un cheveu en quatre, et que Gerson compare à des toiles d'araignée dont la trame subtile ne peut être d'aucun usage pour la vérité (1). Ils s'élevèrent avec une égale indignation contre la coupable conduite d'un clergé qui négligeait le culte en esprit pour une religion purement cérémonielle, et qui oubliait ou dédaignait de raviver les âmes par l'enseignement et la prédication de la parole évangélique(2).
(1) « Vilandae sunt araiieae, quae ipsi Minervaè (qiiam sapientiaeDeam fingunt) ideo invisae acodiosaeferunlur, quod in subtilissimorum, sed fragilium Oloruin contextionc se ipsas evisceranl. Debent eiiim solidn esse et fortia sapientiae documenta, iiec lam cass« subtilitatis quam planae veritati deservientia. •
Gers. Sermo in dieSepluag. an. 1388, t. lil, p. 1029.
(2) Le Christ a prêché l'Évangile, il a ordonne à tous ses apôtres ot à ses disciples d'aller et de prêcher l'Évangile à tous les hommes... Ah ! Seigneur! puisque Jésus et Jean, poussés par la charité, sont sortis de la solitude et ont prêché au milieu du peupic, quels sont ces hérétiques qui osent dire qu'il est meilleur de demeurer en repos et d'observer de prétendues ordonnances que de prêcher l'Évangile de Christ !
Wyctiffe msc. ofafeigned contemplative life. Gerson écrit de Bruges à Pierre d'Ailly, dans sa première lettre sur la réforme de la théologie : « Je parle par expérience ; je déclare que, dans nos églises cathédrales et presque partout, on célèbre des rites insensés et qui sont les restes des cérémonies sacrilèges des païens et des idolâtres... La parole de Dieu, qui est
WycliffeetGerson s'efforcèrent enfin l'un et l'autre d'arrêter par le bras temporel les empiétements du sacerdoce; ils eurent la confiance des rois qu'ils représentèrent dans des circonstances difficiles ; plus tard, lorsque cet appui leur manqua, ils ne sacrifièrent pas leurs principes à leurs intérêts, et, après avoir consumé leur vie dans une lutte héroïque contre les intolérables prétentions de la papauté, ils moururent; l'un interdit, censuré par l'Église et disgracié par son roi ; l'autre , dans les rigueurs d'un exil volontaire. Tous deux furent accusés d'hérésie par les ennemis également ardents et implacables qu'ils s'étaient faits dans leur ordre; et, en effet, lorsqu'ils provoquent au retour des mœurs et de la discipline de l'ancienne Eglise, lorsqu'ils signalent les abus des richesses et des pouvoirs ecclésiastiques en flétrissant l'ambition de la cour romaine , la corruption du clergé séculier ou régulier , il serait difficile de dire lequel des deux prend un ton plus haut et emploie un langage plus fort et plus incisif : on en jugera par quelques exemples.
certes le plus grand remède des maladies spirituelles, et dont la prédication est le principal devoir des prélats , est abandonnée comme inutile et au-dessous de leur grandeur. » Gers, op.^ t. I, 121.
S'agit-il de définir l'Eglise et de limiter la puissance spirituelle du pape,Wycliffe s'exprime ainsi :
« Quand les hommes parlent de la sainte Eglise, «s ils entendent seulement les prélats, les prêtres, « les moines et tous ceux qui portent tonsure, « quelque criminelle que soit leur vie ; cependant « ceux qui seront sauvés sont seuls membres de la «sainte Eglise; beaucoup, au contraire, qui sont « appelés tels sont ses ennemis et sont membres de « la synagogue de Satan (1). » « Nos prélats, dit-il « encore, font de nouveaux articles de doctrine; « il ne suffit plus de croire en Jésus-Christ, il faut « croire encore que l'évêque de Rome est le « chef de la sainte Eglise ; mais aucun apôtre n'a 0 jamais obligé les hommes à croire une semblable « chose de lui-même , et cependant les apôtres « étaient tous également assurés de leur salut. « Comment donc un misérable pécheur obligera-t- « il le monde à croire qu'il est le chef de la sainte « Eglise, lorsqu'il ne sait pas si lui-même sera sau- « vé? Certes, lorsque l'évêque de Rome attire sur « lui la condamnation par ses péchés, c'est un dé- « mon d'enfer que l'on présente à l'adoration des « hommes comme le chef de la sainte Eglise. Ils di-
(1) Wycliffe. On eight Ihings by which simple men are distrayed. — Vaughan, t. II, p. 279.
« sent qu'il est de foi que tout ce que le pape oro donne ou décide est ordonné ou décidé par Jésus- « Christ; mais jamais hérésie plus dangereuse n'a «été suscitée par le diable (1). »
L'opinion de Gerson sur ce point capital n'est guère moins précise :
« L'Eglise universelle, dit-il (2), est l'assemblage « de tous les chrétiens, Grecs, Barbares, hommes, « femmes, nobles, paysans, riches et pauvres. C'est « cette Eglise qui, selon Ja tradition, ne peut ni er- « rer ni faillir ; elle n'a pour chef que Jésus-Christ; « le pape, les cardinaux, les prélats, les ecclésias- « tiques, les rois, le peuple en sont membres, quoi- « qu'à des degrés différents. . . Il y a une autre Eglise « nommée apostolique qui est particulière et ren- « fermée dans l'Eglise universelle, savoir: le pape « et le clergé; c'est celle-là qu'on a coutume d'ap- « peler l'Eglise romaine, c'est elle dont on tient que « le pape est la tête et que les autres eeclésiasti- « ques sont les membres; celle-là peut errer et faille lir, elle peut tromper et être trompée, elle peut « tomber dans le schisme et dans l'hérésie; elle
(1) Wycliffe, MS.of Prêtâtes, ch. xiv. Voyoz la Vie de Wycliffe, par Vaughan, t. II, p. 273.
(2) Gers, de Modis wniendi acreform. Ecoles, in concil., t. II, p. 163-164-166-167.
« n'est que l'instrument et l'organe de l'Eglise uni- «verselle, et elle n'a d'autorité qu'autant que TE- «glise universelle lui en donne pour exercer le « pouvoir qui réside en elle seulement.... L'Eglise « a le droit de déposer les papes s'ils se rendent in- « dignes de leur office ou s'ils sont incapables de « l'exercer ; car si , pour le bien public , on dé- « pose un roi qui tenait le royaume de ses ancêtres « par droit de succession, combien davantage peut- « on déposer un pape qui n'a cette dignité que par a l'élection des cardinaux et dont le père ou l'aïeul « n'avaient peut-être pas de quoi manger toute Leur 'tjaini de fèves? N'est-il pas intolérable que le fils nd'un pécheur de Venise (l) veuille posséder le « pontificat comme son propre héritage , au grand « préjudice de l'Eglise et malgré tant de rois, de « princes et de prélats?
« Ce n'est pas l'autorité du pape qui le rend « saint , puisque cette autorité peut tomber en « partage aux bons et aux méchants ; ce n'est pas « non plus le siège papal, car c'est l'homme qui « doit sanctifier la place et non la place qui sanctifie « l'homme... Quelle absurdité qu'un simple mortel, « un enfant de perdition, un simoniaque, un avare, « un menteur, un fornicateur pire qu'un démon,
(l)Grt'goireXII.
« prétende lier et délier sur la terre et dans le «ciel(l)!»
Est-il question de l'autorité temporelle et respective des papes et des rois : non-seulement Wycliffe conteste les droits du pape sur les royaumes et sur les biens de l'Eglise ; il dévoile les immenses abus des décrétales , il établit en principe que les prêtres doivent être subordonnés à la loi civile et aux magistrats en ce qui touche leurs propriétés dans le royaume et leur conduite personnelle (2).
(1) Ridiculum cnim est dicerc qucwl uniis homo morlalis dicat se potestatem habcre in cœlo et in lerra ligandi et solvendi à pcecatis, et quodille sit filius perdilionis , simonincus, avarus, mendax, fornicator, superbus, et pejorquam diaholus. — Gers., 211, p. 168.
(2) «Jésus -Christ et les apôtres obéissaient aux rois, et its recommandaient à tous les hommes de leur être soumis, de les craindre et de les honorer. Le sage roi Salomon a déposé un souverain pontife traître envers lui et envers le royaume, il Ta exilé et en a élu un autre à sa place. Notre Sauveur Jésus-Christ a payé tribut à l'empereur... Il a souffert une mort cruelle sous Pilale, sans contester sa juridiction... Saint Paul en appelle du grandprêtre des Juifs à un empereur païen... Seigneur, qui donc a soustrait notre clergé à la juridiction du roi, puisque Dieu a donné pouvoir aux rois sur tous les infracteurs de la loi?... Voilà ce qu'ont fait ces nouvelles décrétales par lesquelles des clercs orgueilleux ont décidé que notre clergé ne paierait ni subsides ni taxes pour l'entretien de notre roi et de notre royaume, sans l'assentiment de ce prêtre mondain qui est à Rome ; et cependant ce prêtre superbe est souvent l'ennemi de notre pays et soutient se-
Que dit Gerson sur ce même sujet dans son traité célèbre déjà cité sur les moyens d'unir et de réformer l'Eglise ? Il donne à entendre que les livres injurieux aux droits des évêques et des empereurs, intitulés le Sexte^ les Clémentines et les Décrétales, ne doivent le jour qu'à l'arrogance et à l'orgueil des pontifes de Rome. « Et cependant, dit- « il, les papes ont voulu qu'ils fussent reçus comme « l'Évangile (1)... Et quant à cette maxime par la- « quelle ils ne peuvent être jugés de personne, ce « sont eux qui l'ont inventée ; elle est contraire au « droit naturel et au droit divin, qui veulent que, « le pape étant homme , et par conséquent su- « jet à l'erreur et au péché, soit sujet au juge- « ment comme un autre homme pour toutes sortes « de fautes, et même plus qu'un autre, son éléff vation rendant ses fautes plus dangereuses.... « Le pape n'est pas plus grand que Jésus-Christ ou « que saint Pierre, qui se sont soumis aux puis- « sances séculières et qui ont ordonné à tous les « hommes de s'y soumettre. Jésus-Christ surtout
crètemont avec notre or ceux qui nous font la guerre. Ainsi un prêtre (étranger, et le plus orgueilleux des prêtres, est devenu le maître du royaume ! »
(Vaughan, 1. 11, p. 232. Wycliffe, Ms., of the curse expounded, c. ii.) (1) J. Gerson, idem, p. 166,
a ayant déclaré que son règne n'était point de ce a monde, et ayant fui lorsqu'on voulut le faire roi, « peut-on souffrir qu'un pape criminel soit exempt « d'une juridiction reconnue par celui même qui fut « sans péché?... En temps de schisme, poursuit « Gerson, c'est à l'empereur, en qualité d'avocat et « de défenseur de l'Eglise, d'assembler les conciles « de concert avec les rois et les princes de la chré- « tienté; c'est à eux et à tous les seigneurs d'em- « ployer leur autorité et de sacrifier leur vie pour le « bien de l'Eglise, dont ils sont les pères, les méde- « cins et mêmes les chirurgiens, qui ont le droit « d'arracher et de couper depuis la tête jusqu'aux « pieds tout ce qui est corrompu et gangrené (1). »
Les rapports si frappants entre les paroles de Wycliffe et celles de Gerson, lorsqu'ils traitent de la discipline et des mœurs, se retrouvent sur quelques points du dogme et en particulier en ce qui touche le pouvoir des prêtres dans le tribunal de la pénitence.
Rien assurément n'est plus remarquable dans toute la doctrine de Gerson, et nulle part il ne s'est avancé plus loin sur l'extrême limite qui sépare le catholicisme des communions dissidentes. « Le pape, dit-il, ne possède point cette puissance
(1) J. Gers., u6i supra. , p. 180, 187.
« qu'il croit avoir sur la terre et dans le ciel ; il « n'a d'autre pouvoir que celui de déclarer que « l'absolulion a lieu dans le domaine spirituel.... « Le pape ne remet point les péchés , mais Dieu «seulement qui lave l'iniquité; le pape absout, « c'est-à-dire il montre que le pécheur est absous. « Il faut avouer que le pape ne s'inquiète point de « cette exposition de la doctrine, conforme cepen- « dant à la raison et à la vérité : admettons qu'il « dise : Toute puissance m'est donnée dans le ciel et « sur la terre, dans le purgatoire et dans le para- « dis ; de la plénitude de ma propre puissance je « puis tout faire, et il n'y a personne qui puisse « me dire : Pourquoi faites-vous ainsi ? Mais alors « le pape ne devrait point mentir dans ses lettres « lorsqu'il s'intitule le serviteur des serviteurs de « Dieu ; il devrait dire : Je suis le maître des maw « très du monde (1\ »
(1) Ergo ipsi papae non est attribiita potestas illa quani ipsi papae credunt in ccelo et in terra ; sed solum est ei data potestas spiritualium dcnuncialoria acabsoluloria... Nani papa non reinittit peccata, sed soins Deus est ille qui dolet iniquitatos. Sed henc absolvif, hoc est absolutum ostendit... Sed ponamns quod papa non ciiretdeista expositione,quœ tamen vcrissima est, et rationis secutiva; sed dicat: Ccrte poleslatem habco in cœlo et in terra, in purgalorio, in paradiso, et de plcnitudine potestatis meae possum faccrc quod niihi libet, et nullus débet esse qui dicat : Cur hoc facis? Rêvera lune papa non deberet mentiri in litteris suis di-
Wycliffe n'a guère été au delà, et sur cette grave matière il formule ainsi son opinion : « Des a prélats mondains blasphèment contre Dieu en « s'arrogeant un pouvoir qui n'appartient qu'à lui « et qui consiste à remettre les péchés et à en « donner l'entière absolution ; leur sentence n'est « valable qu'autant qu'elle est un écho véritable « de celle qui est prononcée dans le ciel , et ils « persuadent au peuple qu'ils absolvent de leur «propre chef, de leur autorité absolue, tandis « qu'ils ne le font réellement qu'en qualité de dé- « légués et de vicaires, et qu'ils n'ont d'autre droit « que celui d'annoncer aux hommes que s'ils sont « réellement contrits Dieu les absoudra. Sans cette « contrition, sans un profond repentir, le pécheur « n'est absous ni par un homme, ni par un ange, « ni par Dieu même (1). »
La différence sur ce point entre Wycliffe et Ger-
son est bien plus dans les conséquences qu'ils
tirent de leurs principes que dans les principes
mêmes ; elle existe dans leur pensée, elle est nulle
dans les mots. Gerson enfin s'écarte encore du
dogme romain et se rencontre avec saint Augustin
cencio servus servorum Dci , scd Dominus doininorum inundi.
J.Gers., 1. 11, p. 198, (1) Ms. of Prêtâtes, c. xnn.— Vanghan, Vie el opinions de Wycliffe, t. H, 284.
et Wycliffe sur les doctrines de l'élection et de la justification par la foi sans les œuvres, ef, peut-être même s'explique-t-il à ce sujet d'une manière plus nette et plus absolue que le réformateur de l'Angleterre. « L'homme , dit Gerson , ne peut rien « faire par sa propre volonté pour se relever de «sa chute; il ne mérite point par ses œuvres; « Jésus-Christ est seul sauveur, et il ne sauve que « ceux qui ont été prédestinés de touteéternité(l).» Gerson avait compris sans doute combien était courte aux yeux du clergé romain la distance entre lui et les hérétiques ; il aurait voulu, au prix de son sang, agrandir cet étroit intervalle qui le séparait d'eux. Il croyait tendre au port du salut et frémissait de penser qu'un pas plus loin il y avait un abîme sans fond où l'Eglise, telle que la concevait sa pensée catholique, pouvait tomber et disparaître. De là son excessive rigueur contre ceux qui invitaient à franchir cette dernière limite; plus celle-ci était étroite et plus il croyait devoir y accumuler les obstacles, plus il voulait la fortifier par la terreur et par les châti-
(1) Ncque coiifugiendiim est ad illoriini mérita vcl opéra qiios ab aeterno praedestinal Deus ; quia si ex operibus, jam non ex gratJa. Gers.de Consol. tlieol, 1. 1, p. 137 et suiv. — Comparez ce irailé de Gerson avec celui deWycliffe, intitulé de Verilate Script, exposit.
ments. Son esprit en cela entraînait son cœur; il pensait sauver l'Eglise en l'armant de toutes ses foudres contre ceux qu'il regardait comme infectés d'hérésie. La manière dont il poursuivit Wycliffe mort , dans ses disciples et dans sa mémoire, témoigne assez qu'il ne l'eût pas épargné vivant, et le rapprochement que nous venons de faire entre ce grand homme et lui eût été à ses yeux le plus mortel outrage.
Plusieurs causes expliquent le but si différent où parvinrent Gerson et Wycliffe en partant de principes analogues, et, au nombre des principales, il faut compter les différences profondes qui existaient dans l'établissement religieux des deux pays.
En France, les glorieux souvenirs de l'épiscopat étaient liés depuis la chute de l'empire romain à toutes les grandes traditions nationales ; ils rappelaient des idées de protection, d'indépendance, de patriotisme : là les plus grands abus de la cour romaine avaient été repoussés par les rois d'accord avec leur clergé ; l'Eglise de France avait su conserver quelques libertés, quelques précieux privilèges. Par toutes ces causes , ceux qui voulaient des réformes en France étaient portés à mettre leur confiance dans les évêques et atout espérer d'eux.
En Angleterre il n'en était pas ainsi : les souvenirs de la conquête normande n'étaient pas encore effacés ; les hommes d'origine saxonne, qui composaient l'immense majorité de la population, n'oubliaient pas que le Saint-Siège avait adjugé l'Angleterre à Guillaume, que les évéques de leur race avaient été dépossédés et remplacés par des conquérants. C'étaient les prélats normands qui avaient soumis l'Angleterre saxonne aux exigences de la cour romaine ; Tépiscopat tout entier ne réveillait dans une grande masse de la nation que des souvenirs d'oppression et de spoliation : ceux qui désiraient des réformes n'attendaient donc des évéques ni assistance ni sympathies.
Ce double fait explique donc jusqu'à un certain point le but si différent où tendaient Gerson et Wycliffe au milieu de circonstances d'ailleurs à peu près semblables. Gerson , membre d'un corps illustre qui faisait lui-même partie de l'Eglise gallicane, mit toute son espérance dans l'épiscopat et les universités , dans les évéques et dans les docteurs. Wycliffe, voyant dans les évéques des étrangers, des maîtres, plutôt que des pasteurs, mit son espoir ailleurs; il méconnut la hiérarchie ecclésiastique et chercha sa force dans les saints livres, dans la parole de vie, qu'il présenta
aux hommes comme leur seul guide infaillible.
Engagés dans cette voie, chacun la suivit avec l'ardeur qui lui était propre et subit les influences de son caractère et de sa situation : Gerson, homme d'Etat et homme d'action, formé jeune encore aux grandes affaires, se préoccupa beaucoup plus des idées d'ordre et d'autorité , et chercha surtout à concilier la morale avec les institutions de l'Eglise sans les ébranler. Wycliffe, plus retiré, plus contemplatif, voyait dans l'Eglise plutôt les motifs de condamner que la nécessité de supporter; il se préoccupa moins de la discipline extérieure que de la purification intérieure, des moyens charnels de coercition que de la régénération en esprit et en vérité, du prêtre que du chrétien, de la conformité aux traditions de l'Eglise que des prescriptions de l'Evangile.
Gerson disait : Le siège papal a été occupé par des hérétiques et des meurtriers ; donc l'autorité infaillible n'est pas dans le pape; elle est dans les conciles généraux qui représentent l'Eglise universelle.
Wycliffe avait dit : Il n'y a que Dieu seul qui ne puisse jamais ni tromper ni être trompé.
Ils reconnaissaient tous deux que nul homme n'était réellement absous ni excommunié s'il ne
Tétait par Dieu môme. Gerson n'en concluait pas que la parole du prêtre fût inutile pour déclarer et confirmer la sentence divine ; aux yeux deWycliffe, l'arrêt prononcé par Dieu dans le ciel n'avait pas besoin d'être ratifié par un homme sur la terre (t).
Gerson voulait que la disposition des biens ecclésiastiques fût soumise à de certaines règles qui en assurassent l'emploi pour le bien et l'édification de la chrétienté ; Wycliffe, convaincu que le clergé ne serait jamais très-riche sans être trèscorrompu, rappela les prêtres à la pauvreté évangélique ; il prétendit que le clergé ne possédait pas de biens par lui-même, que dans le Nouveau-Testament les dîmes étaient dépures aumônes, et que, si les prêtres n'employaient pas leurs richesses selon l'intention des donateurs, ils devaient en être dépouillés.
Subordonnant ses vues hardies aux idées d'ordre extérieur et d'autorité religieuse et spirituelle, Gerson, dans le prêtre , vit toujours Ihomme investi des pouvoirs transmis par l'Esprit- Saint ; Wycliffe pensait, au contraire, que la régénération intérieure dans l'espérance du salut éternel, que la réunion à Dieu par la foi en son divin Fils, et par une
(l) Vaughan, Vie de Wyeliffe, oh. v ot viii.
66 iNTRonucTicw historique.
vie conforme à celle de Jésus-Christ, était Tunique but de la religion, le tout du Christianisme ; il crut que Dieu ne transmettait des pouvoirs spirituels qu'à ceux qui étaient en état de les recevoir ; il ne crut pas qu'une parole d'excommunication ou d'absolution prononcée par un prêtre souillé d'iniquités pût ouvrir ou fermer à qui que ce fût l'enfer ou le ciel. Il en conclut logiquement que c'était à l'homme aidé de la grâce divine à faire son salut, et il formula hardiment les propositions suivantes, subversives des pouvoirs ecclésiastiques, tels qu'ils étaient généralement alors attribués aux gens d'Eglise : à l'heure de la mort le méchant est en vaifl muni de bulles d'indulgences et de pardons, et enrichi d'un trésor d'innombrables messes par les moines et les prêtres ; la prière d'un méchant prêtre n'a aucune valeur devant Dieu ; nul n'est véritablement prêtre ou évêque que celui qui conforme sa vie à la loi du Christ ; car c'est en vertu de cette loi seule que le pouvoir lui est donné (1).
Gerson enfin admit la plupart des croyances
généralement reçues dans le monde catholique à
son époque ; Wycliffe rejeta, entre autres dogmes,
celui qui avait été imposé à la foi de l'Angleterre
(1) Vaughan, Vie de WycHIfe, ch. v cl viii.
à la suite de la conquête normande, il rejeta la transsubtantiation (1).
On voit, par ce qui précède, que Wycliffe mit plus d'unité, plus de suite dans ses doctrines, et qu'il ne recula devant aucune de leurs conséquences, tandis que Gerson, moins libre et plus partagé, posa des prémisses dont il s'effraya lui-môme. La vie de sa pensée fut un douloureux et perpétuel combat : si d'une part il était sollicité aux nouveautés par les mouvements d'une âme ardente et généreuse, et par l'indignation que soulevait en lui la corruption de son Eglise, d'autre part il était retenu, comprimé par son respect filial pour cette même Eglise,et par la crainte très-légitimedesécarts du sens individuel au sein d'une population ignorante et brutale, dans un pays sans gouvernement et presque sans lois. Aussi non-seulement il s'arrêta, comme on l'a vu, devant les limites que franchit Wycliffe; il fut souvent encore inconséquent avec lui-même. « Il faut, disait-il, refuser l'o- « béissance à des supérieurs égarés ou coupa- « bles (2). » Il donna, de son autorité privée,
(1) II n'admit pas non plus la présence réelle.
(2) Sic ergo concludo quod snpcrioribns sit ohediondiini in iicilis c!t honeslis; non antcm compclli dcbemus ad eoinni obedicntiam,ubi opéra eorum siint notorie prava...Ubi paslores snnl lonsores; ubi non surit agui sed lupi, ubi non snnt praîîati po-
l'exemple d'une invincible résistance aux ordres d'un pape qu'il reconnaissait pour légitime (1) ; et pourtant nous le voyons se vouer avec une infatigable ardeur, et consacrer plusieurs traités célèbres (2) au rétablissement de l'autorité ecclésiastique et hiérarchique à laquelle il portait de si rudes coups.
« L'Eglise universelle, disait encore Gerson, est 0 seule infaillible; elle est composée du clergé et « de tous les fidèles. » Mais en posant la démocratie en principe dans l'Eglise, il ne l'établit pas
nerites animas suas pro ovibiis suis , sed Pilali salisfacicntes aliorum cupiclitatibns et tlcsidoriis, et iihi non millunt relia sua jn capturam animarum, sed pecuniarum; ubi non Christi, sod niorcs gerunt Ânti-Chrisli*
Gers., de Mod. un. et réf. EccL, t. H, p. 193.
(1) Voyez surtout son traité de Anle-Christ. Pap. et la réponse qu'iltit, au nom de l'Université de Paris, à la bulle du pape Alexandre V en faveur des moines mendiants. «Un grand trouble, ditil, est survenu dans l'Église à cause d'un certain écrit en forme de bulle, que quelques-uns des quatre ordres mendiants ont obtenu ou plutôt ont extorque par ruse de noire Saint-Père le pape, et en effet, le Saint-Père, qui est un grand théologien, ne l'aurait jamais accordé s'il eût pris le temps de l'examiner ; mais (comme l'assurent les graves docteurs de notre Université) tout a été fait malgré lui et à son insu, ou du moins sans jugement ni délibération préalable, comme il arrive souvent aux liommes trop occupés, d'accorder certaines choses par importunité, par surprise ou par relâchement de conscience. »
Gers., Serm. stip. bull. moid., t. lî, p. 435.
(2) Tract, de Ecrhs. folest. — Tract, de Unit. Eccles,
INTUODUCTION HISTORIQUE. Gl)
de fuit; il se gardait de la multitude comme du pape; il cherchait à constituer dans l'Eglise une puissance représentative, une double aristocratie du rang et de la science, des prélats et des doc leurs ; il voulait que le peuple fût représenté, mais il ne l'admettait pas à choisir ses représentants ; l'autorité ecclésiastique reposait ainsi sur des bases purement arbitraires; ses décisions, soutenues de la puissance civile, pouvaient régler les choses extérieures et temporelles; mais comment auraientelles engagé les consciences et réglé les rapports intimes de l'homme avec Dieu , et qu'y a-t-il de commun entre un grade dans la science et une autorité souveraine dans la foi? Gerson recommandait comme le remède aux plus grands maux la méditation de la parole divine ; il voulait que celleci fût versée à flots dans le cœur des hommes, et en même temps il en défendait la lecture aux gens simples et illettrés, et condamnait la traduction de riLcrilure sainte en langue vulgaire (1). Il travaillait (' ifin à une réforme morale dans l'Eglise, et il appela, pour y concourir avec lui; ceux mè-
(1) Riirsiis .so(niitiir ex pra;itiissis proliilx'iuljiiii esse viiI^mitiii transla'innciii lihroriini sacroiiim iiostra;Bil)lia', praîserliin cxlra inoralilalt's e l liisloiias.
Gers., Sccitnda Icclio rouira vanam curioxilalem, t. |e'', p. 105.
mes qui vivaient de ses abus. C'était là une grande illusion : la réforme du clergé par le clergé était l'œuvre de sa vie entière; ce fut le but noble et chrétien , mais impossible à atteindre , auquel il tendit avec un courage et une constance dignes d'admiration.
Nous le suivrons sur le grand théâtre où il a combattu, où il a failli, et où seul peut-être il échappa, à force de dévouement et d'illusion, à l'horreur qu'inspirent les actes barbares dont il fut complice; le sang des martyrs retombe sur sa tête vénérable sans la souiller. Nous assisterons à ses luttes, à ses glorieuses défaites, à la ruine de ses plus chères espérances, et, quand aux yeux des hommes il sera vaincu, abattu et brisé, alors il sera tout à fait grand devant Dieu.
Pour conclure, nous dirons que d'amères déceptions abrégèrent les jours de Gerson, et que la mort vint à point pour soustraire Wyclifle au ressentiment de ses ennemis. Le premier fut mal secondé dans la plus noble partie de sa tâche, et qui eut pour objet la réforme des mœurs du clergé; mais, dans sa lutte contre les empiétements de la cour romaine, il eut nécessairement pour appui l'épiscopat , aux dépens duquel la papauté s'était agrandie ; Wycliffe , au contraire , s'attaquant
non-seulement aux mœurs, mais à la puissance même du corps ecclésiatique, l'eut presque tout entier pour adversaire.
Les doctrines de l'Église gallicane furent en quelque sorte incarnées dans Gerson; il fut véritablement l'âme des grandes assemblées où elles furent débattues et reconnues durant le schisme; la doctrine de Wycliffe résume les diverses opinions de plusieurs hommes célèbres qui l'avaient précédé, et entre autres de Claude de Turin, Arnaud de Brescia, Bérenger, Pierre Valdo. Wycliffe les formula d'une manière plus complète et plus savante; il leur donna un nouveau corps; il les établit d'une part sur la ruine de la puissance ecclésiastique, considérée au point de vue spirituel comme infaillible, et au point de vue temporel comme indépendante de la puissance civile; d'autre part sur l'autorité des Écritures, interprétées par les lumières de la raison, et dont il donna la première traduction en langue anglaise.
Gerson est le grand précurseur de Bossuet, "Wycliffe annonce Luther; il fut, par la hardiesse de sa parole , par son génie , par l'exemple de sa vie entière, le véritable père de la grande réforme du XVI*^ siècle à laquelle Luther attacha son nom. Cette gloire fut refusée à Wycliffe, parce que le
succès des opinions' humaines dépend moins de ce qu'elles valent en elles-mêmes que des circonstances et des temps au milieu desquels elles se produisent. Pour assurer le triomphe des principes formulés avexî tant de logique et d'éloquence par Wycliffe à une extrémité du monde chrétien, il fallait que ces doctrines , après avoir franchi les mers, se fussent enracinées, dans un temps plus opportun, au cœur de l'Europe; il fallait que des hommes d'une haute intelligence et d'une grande vertu les répandissent d'abord par leur parole et les consacrassent ensuite par leur sang. Voilà ce qui eut lieu en partie à l'époque du grand schisme d'Occident : ce fut l'œuvre d'un chrétien, qui offrit sa vie en sacrifice à la liberté religieuse ; ce chrétien, ce martyr fut Jeak Hls (1).
(I) Voyez sur \Vyi.-lilTc !;i iiutc B à la lin du volume.