CHAPITRE f. / I
dans les flammes. Interrompu soudain et interrogé par un de ses condisciples, il répondit : « J'este sayais quelle part des tourments de ce saint « homme je serais capable d'endurer. »
On s'accordait à reconnaître en lui un esprit élevé, une parole facile et persuasive et une moralité exemplaire. « Jean Hus, dit le jésuite Balbi- «nus, qui d'ailleurs ne lui est point favorable, « était plus subtil encore qu'éloquent; mais la mo- « destie et la sévérité de ses mœurs, sa vie austère « et irréprochable, son visage pâle et mélancoli- « que, sa grande douceur et son affabilité envers « tous, même envers les plus humbles, persuadaient « mieux que la plus grande éloquence (1). »
Hus fit de rapides progrès dans ses nouvelles études, et ses talents se produisirent bientôt avec éclat. Il avait pris les ordres, comme faisaient alors la plupart des lettrés et des savants, et ne se distingua pas moins dans l'Eglise que dans l'académie. Sa réputation parvint à la cour du roi
(1) Subtilior lanion quam eloquentior semper est habitus Hiissus; sed morosad omnem scrvitutcm conformali, vita horrida et sinedeliciis, omnibusabrupta, quam luillus accusareposset, Iristis et exbausta faciès, languens corpus, et parata omnibus obvia, etiam vilissimo cuique,benevob^ntia, omni lingua facundius perorabant.
Balbinus. — Epit. rer. Bohem., p. 431.
Wenceslas, qui avait succédé, en i378, à son père Charles IV sur le trône héréditaire de Bohème et sur le trône impérial. La seconde femme de ce prince, la reine Sophie de Bavière, choisit ttus pour son confesseur; il se fit des amis nombreiix et puissants, autant par la faveur de cette reine que par son mérite personnel. Toutefois sa célébrité iîè dateque de l'année 1404, et la chapelle de Bethléem, qu'il desservait, fut le véritable berceau de sa renommée.
Les livres de Wycliffe étaient alors connus à Prague : le mariage de Richard II, roi d'Angleterre, avec Anne, sœur du roi de Bohême, ayant rapproché ces deux pays, de nombreux rapports s'étaient étaiilis entre eux, et un jeune Bohémien, au retour d'un voyage en Angleterre, rapporta d'Oxford les ouvrages du grand hérésiarque. Jean HuS les lut; mais des opinions si har-dies rétôrihèrëtit àlôh sans le convaincre, et môme, si nods fefi cr^j^diis théobald, l'un des écrivains les mieux infdtmés, Jean Hus aurait parcouru d'abord les écrits de Wycliffe avec une pieuse épouvante (1). H donna le conseil au jeune homme de les brûler 6u de les jeter dans la Moldau.
Bientôt cependant un grand nombre d'exemplai-
(1) Theobald,, Bell. Hussil.,c. 11, p. 2.
CIlAPITllE I.
res des œuvres de Wyclifrc furent apportés en Bohême, et Hus prit de ses doctrines une opinion beaucoup plus favorable. La lutte scandaleuse des deux pontifes, le luxe et l'arrogance des cardinaux, la corruption du clergé, avaient fait sur lui une impression douloureuse qui l'agitait jusque dans son sommeil.
Mais une révolution religieuse était encore loin de sa pensée, et il fallut pour l'y porter des circonstances inouïes. Si les scandales de l'Église, désolée par le schisme , révoltaient son âme pieuse, toute rupture violente répugnait à son esprit doux et modeste, et il faut dire à sa louange que l'insurrection, dont il donna un des premiers l'exemple, n'était point de sa part urie opposition systématique et froidement préméditée, mais l'effet d'une indignation chaleureuse, et qu'elle fut beaucoup moins la rébellion d'une pensée indocile que la généreuse révolte d'un cœur droit et chrétien.
Diverses circonstances favorisaient merveilleusement en Bohême le libre mouvement des esprits. La célèbre Université de Prague, fondée par Charles IV, avait fait de cette ville un foyer de lumières; des hommes intelligents, éclairés et hardis, y affluaient de toutes les paHies de rAilemdghë, et
si nulle part la corruption du clergé n'était plus grande que dans ce royaume, nulle part aussi les écrits qni la flétrissaient n'étaient plus répandus et plus savamment commentés. Là enfin les prêtres coupables, bravés par la multitude, ne trouvaient dans le gouvernement ni faveur, ni appui. Le roi de Bohême, Wenceslas, avait été, à cause de ses vices, dépouillé, en 1400, de la dignité impériale par la diète de Francfort ; irrité de sa déposition, il gardait rancune au pape, qui l'avait approuvée. Indifférent d'ailleurs à un réveil intellectuel dont il lui était impossible d'apprécier la cause ou de prévoir les suites, il tolérait le mouvement réactionnaire beaucoup moins par prédilection pour les partisans d'une réforme (jue par haine pour leurs adversaires. La reine Sophie couvrait en toute liberté les premiers, et surtout Jean Hus, de sa puissante protection.
A mesure que se prolongeait le schisme, Hus étudiait plus sérieusement les écrits de Wycliffe, et il en parlait avec plus de louanges. 11 ne se présentait ni comme chef de secte, ni comme novateur; il ne réclamait des autres pour lui-même ni admiration, ni soumission, ni éloges; il tirait sa force de l'autorité de la parole divine qu'il prêchait dans sa chapelle de Bethléem avec un zèle infatigable, et