CHAPITRE IV. 2Ôl
tenlioiis de la cour romaine; ses conclusions étaient beaucoup plus favorables aux droits de l'humanité qu'à ceux de la puissance ecclésiastique, et il fut lu pour la première fois dans l'assemblée des nations le 15 juillet 1415, le jour même où le concile venait de prouver, par le supplice de Jean Hus , que tout autre intérêt disparaissait à ses yeux devant celui des privilèges et du pouvoir du clergé. Les Polonais d'ailleurs avaient peu de crédit dans l'assemblée ; les chevaliers en avaient obtenu beaucoup par leurs intrigues, et ils s'étaient rendus redoutables par leur audace. Le mémoire de Voladimir n'eut donc aucun résultat. L'affaire fut reprise sans plus de succès le 13 février suivant et on eut recours, pour l'ajourner, à des prétextes plutôt qu'à des raisons. Cependant les chevaliers aiguisèrent contre les Polonais et leur roi la plume effrontée d'un moine dominicain, nommé Jean de Falkenberg. Ce malheureux adressa un affreux libelle à tous les rois, princes et prélats de la chrétienté. « Ladislas, « dit-il, est une idole, et le servir est une idolâtrie. « Les Polonais et leur roi sont des hérétiques et des « chiens impudents ; il est plus méritoire de les « tuer que de tuer des païens ; les princes séculiers
« qui les ft'ront pendre mériteront la gloire céleste, « et ceux qui les tolèrent seront damnés (I). »
Les députés des nations condamnèrent cet infâme pamphlet, et les Polonais furent en cette occasion chaleureusement secondés par les ambassadeurs du roi de France, et surtout par d'Ailly et Gerson, qui reproduisirent contre l'auteur les mêmes arguments qu'ils avaient fait valoir contre l'apologiste du duc de Bourgogne. Jean Petit et Jean de Falkenberg étaient en effet les champions d'une seule et même cause, celle du meurtre : l'un justifiait le crime et l'autre y exhortait.
La sentence, signée des députés des nations et de tous les cardinaux, portait que le livre de Falkenberg serait brûlé comme séditieux, impie, cruel et hérétique ; et il fut dit que cette décision, prise par les nations assemblées , serait confirmée en plein concile.
Otton de Colonne l'avait signée comme les autres cardinaux; devenu pape, chacun pensait qu'il confirmerait la sentence qu'il avait rendue étant cardinal; il n'en fut rien : les chevaliers le gagnèrent ou l'effrayèrent, et Martin V ne ratifia point la signature d'Otton de Colonne; aucun argument, aucune prière n'obtint de lui la condamna-
(1) Dugloss., Hist. Polon., lib. XI, p. 377, i87.
r.HA PITRE IV. 253
tion soit du libelle de Falkenberg, soit de l'apologie du duc de Bourgogne par Jean Petit.
Ce double déni de justice remplit l'âme de Gerson d'une poignante douleur. Il donna carrière à son indignation et signala en ces termes les conséquences dangereuses d'une telle conduite. « Après « s'être tant de fois engagé, dit-il, à extirper les « hérésies , ne point condamner de semblables « maximes, c'est donner lieu de penser qu'on a « cédé à la terreur; c'est provoquer les justes re- « proches des Bohémiens contre lesquels on a pro- « cédé avec rigueur, c'est inviter à la justification « des homicides, des trahisons, des parjures; c'est 0 apprêter à rire aux fidèles comme aux païens, et « surtout à Pierre de Lune et à ses fauteurs, qui « diront qu'on a toléré l'erreur, en plein concile, « sur des matières de la plus haute importance, et « qu'après l'élection d'un pape élu surtout pour « l'extirpation des erreurs, on les a moins ouver- « vertement combattues qu'auparavant. D'autres y « verront l'abandon de la vérité catholique et un - « assentiment donné à l'hérésie ; car ne point « s'opposer à une erreur, c'est y adhérer (1). »
Non-seulement le concile et le pape n'approuvèrent point la doctrine de Voladimir contre l'ex-
(1) Gers, oper., Dialog, apologel., t. H, p. 390.
254 LIVRE ly
termination des infidèles ou leur conversion par les armes ; le pape publia une bulle de croisade qui sanctionnait la doctrine opposée. Elle exhortait, par le conseil des cardinaux (1), toute la chrétienté à seconder en Afrique les conquêtes du roi Jean de Portugal sur les Maures. Martin V invite, par l'aspersion du sang de Jésus-Christ, empereurs, rois, ducs, princes, marquis, barons et autres, à s'armer vigoureusement pour secourir ce monarque dans son dessein d'exterminer les infidèles, avec promesse de leur accorder pour une œuvre si excellente des munificences spirituelles^ c'est-àdire des indulgences et la rémission de leurs péchés. Cette bulle, qui ordonnait une croisade contre les infidèles, fut suivie d'un décret terrible du concile, en vingt-quatre articles, et d'une nouvelle bulle du pape contre un peuple chrétien. Le supplice de Jean Hus, loin d'abattre l'hérésie en Bohême, avait doublé ses forces; la mort de Jérôme de Prague porta l'irritation au comble. Après avoir vainement tenté d'étouffer l'indépendance des esprits dans le sang de deux hommes, il fallut bientôt éteindre leur révolte dans le sang d'un peuple.
(1) De fratrum nostroriini consilio. — La bulle, datée du mois d'avril, ne porte point l'approbation du concile.
(Lenfant, Hist. du Conc. de Const., liv. VI.)
(IIIAPITRE IV. 255
Le décret du concile, formulé dans ce but, ordonne, entre autres choses, ce qui suit :
« Le clergé de Bohême sera rétabli dans ses « charges et dans ses biens ; les principaux disci- « pies de Hus, désignés par leurs noms, seront cités « en cour de Rome ; tous les livres condamnés de « Wycliffe, de Jean Hus et de Jacobel seront livrés « aux légats; on observera toutes les pratiques de « la religion touchant le culte divin, les images et « la vénération des reliques. Quiconque, prêtre ou « laïc , prêchera ou défendra les hérésies condam- « nées, ou rendra à Jean Hus et à Jérôme le culte « que l'on rend aux saints, sera traité en hérétique « relaps et puni par le feu (1). Tout séculier dû- « ment averti sera tenu de prêter assistance à « l'exécution de ce décret ou sera puni comme « fauteur de l'hérésie (2). »
Cet ordre du concile fut accompagné d'une bulle du pape adressée aux archevêques, évêques et inquisiteurs de la foi : elle est un modèle de procédure inquisitoriale. Martin V prescrit d'interroger les suspects et de les contraindre à répondre la main sur l'Évangile, sur le crucifix ou sur les reliques des saints, et à jurer de cette manière s'ils ne tiennent
(1) Tanquam hœretici relapsi lapsi puniantur ad ignem.
(2) Ex msc. Vindob. Ap. Von der Hardt, t. III, p. 1514.
aucune des erreurs consignées dans les quarantecinq articles condamnés de WyclifFe et dans les trente articles attribués à Hus (1).
A ces soixante-quinze questions le pape en ajouta trente-neuf, dont quelques-unes seulement seront ici rappelées.
On demandera à tout suspect :
S'il n'a connu durant leur vie ni Wycliffe, ni Jean Hus, ni Jérôme; s'il n'a eu avec eux aucun rapport d'amitié ;
S'il n'a point prié pour eux après leur mort;
S'il n'a aucun de leurs livres en sa possession, s'il ne connaît point ceux qui en possèdent, auquel cas il est tenu de les dénoncer.
S'il croit que tout ce que le sacré concile de Constance, représentant l'Église universelle, a approuvé et approuve, en ce qui touche la foi et le salut des âmes, doit être approuvé et observé par tous les chrétiens, et que les choses que le concile a condamnées comme contraires à la foi et aux bonnes mœurs doivent être tenues pour bien condamnées (2) ;
(1) Parmi los erreurs altribiides à Hus se trouve l'article suivant, qui paraît orthodoxe et dont nous ne voyons point qu'il ait été fail menlion dans son procès : Les deux natures, la diviniléet l'humanilc, sont un seul Christ.
(2) Celte question, que le pape Martin V ordonna de faire à tout