‹ Les réformateurs avant la Réforme. XVe siècle. Jean Hus et le Concile de ConstanceChapitre 264 sur 274 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

les unir, et dont le premier de tous doit être le respect des droits de la conscience dans l'interprétation de la parole divine. Ce principe forme comme un lien invisible et sacré entre les martyrs de toutes les croyances chrétiennes, et il eut à Constance sa manifestation la plus éclatante. La cause de Jean Hus est celle de tous ceux pour qui la religion est moins une affaire de forme et d'habitude que de conscience et de conviction. Jean Hus a défendu cette noble cause à Constance, il est mort pour elle, et c'est pour cela qu'il est grand.

Le voyageur, en visitant cette cité célèbre, y trouve partout le vivant souvenir de ce drame immortel; Jean Hus et Jérôme s'y présentent de toutes parts à sa pensée ; il demande, il cherche où ils ont protesté, où ils ont souffert, où ils sont morts. Parmi les reliques fameuses que la ville conserve du grand concile, ce ne sont pas les plus riches, ce ne sont pas celles qui ont appartenu aux puissants qui attirent tous les regards : on passe rapidement devant le fauteuil où trôna l'empereur, devant l'autel où officia Jean XXHI et près de la mitre qu'il a souillée avant de l'avoir perdue; mais on s'arrête devant la Bible de Jean Hus, livre précieux annoté de sa main, où il puisa l'espérance qui soutint son courage; on examine avec un mélange d'admi-

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ration et d'effroi la iidèle image de la cellule étroite et sombre où l'amour de la vérité l'emporta, dans une ànie héroïque, sur les rigueurs de la plus affreuse prison et sur les terreurs de la mort ; on interroge enfin cette brique grossière sur laquelle la main du grand martyr traça dans les ténèbres des caractères maintenant illisibles pour des yeux de chair, mais où les yeux de l'âme liront toujours une éloquente protestation contre les oppresseurs de la consience. On ne trouve à Constance, ville catholique, aucun monument élevé à Jean Hus et à son ami: mais la ville entière, théâtre de leurs souffrances et toute remplie de leur souvenir, est l'impérissable monument de leur gloire.

Quatre siècles sont écoulés depuis que JeanHus et Jérôme ont été appelés à rendre témoignage. Si nous considérons dans ses phases principales l'état religieux de l'Lurope durant cette longue période, nous verrons toujours en présence les deux grands principes de l'asservissement au sacerdoce et de l'interprétation libre et individuelle des Ecritures.

Il y a quatre cents ans, des croisades sans cesse renouvelées, des bûchers sans nombre étouffaient toute manifestation indépendante ; la Bible était mutilée ou cachée ; le sacerdoce, makré d'éclatants scandales et de nombreuses disgrâces, était encore le maître du monde, et, dans ce corps redoutable, les meilleurs mêmes et les plus dignes

défendaient la lecture de la sainte parole. Quelques voix courageuses protestaient; mais protester, c'était oser mourir.

Un siècle plus tard, la moitié de l'Europe rejetait

le joug sacerdotal ; elle reconnaissait Jésus-Christ

- pour l'unique médiateur entre Dieu et l'homme,

et sa parole pour la règle suprême de la foi et de

la vie.

La religion romaine, ébranlée d'abord et sur le point d'être renversée dans la plupart des Etats européens par la révolution du XVr siècle, retrouva cependant, peu d'années après la Reforme^ une vigueur inespérée; elle s'est maintenue sur le terrain qu'elle avait conservé ; dans quelque pays même elle enfonçait plus avant ses racines, tandis que le protestantisme avait cessé de conquérir.

Deux grands faits expliquent cet état de choses, sujet d'étonnement pour d'excellents esprits.

Le catholicisme s'est retrempé, s'est fortifié extérieurement après la Réforme en revenant à son vrai principe , à l'autorité ; le protestantisme a perdu sa force expansive, il s'est affaibli en reniant le sien, la liberté (1).

Lorsqu'à la voix de Luther l'Europe se fut par-

(1) Beaucou]) d'c-glises protestanles posent le saM gratuit comme le principe fondamental de la Réforme; mais, pour se dé-

tagée, le clergé, par l'effet d'une rivalité salutaire, sentit le besoin d'épurer ses mœurs, d'acquérir des lumières, de s'unir, de se rallier dans un centre commun, sous une direction unique. On vit naître en même temps une milice savamment dfsciplinée, ardente , infatigable, marchant au but par tous les chemins , à travers tous les obstacles , et vouée tout entière à la grandeur, non du pape, mais de la papauté. Jamais entreprise ne fut poursuivie avec plus d'ensemble, de vigueur et de ténacité. Annihiler l'individu (I) au profit de la grandeur de l'ordre, fortifier l'ordre pour rendre la papauté forte, élever enfin l'autorité du Saint-Siège audessus de toute autorité pour étendre et affermir le principe catholique, voilà ce que les Jésuites ont voulu , et , si l'on conteste la moralité de leurs efforts, on ne peut, du moins, dans d e certaines limites et malgré de nombreuses disgrâces , leur refuser l'avantage du succès (2). Ils ont vu l'Église

tacher, sur ce point comme sur tant d'aulrcs, de l'Église romaine, qui admet le me'rite des œuvres, il a fallu recourir au libre examen, que recommande aussi saint Paul, et qui est, avec l'obéissance la plus entière à l'Évangile, le principe distinclif le plus général des communions dissidentes.

(1) Perindè accadaver.

(2) Nous avons reconnu cependant (p. 275) que les hommes qui

catholique divisée en deux parts très-distinctes , représentant l'une le principe gallican, l'autre le principe romain. Obligés de choisir, leur choix n'élait pas douteux. Ambitieux de conquêtes et voués à l'obéissance, ils savaient que, pour conquérir en obéissant à un pouvoir extérieur, il faut que ce pouvoir soit un, stable, toujours visible, toujours agissant et sans appel. Ne trouvant point ces garanties de force et de durée dans les conciles généraux, les Jésuites se sont tournés vers le Saint- Siège, qui seul les présentait. Par leur étroite théologie , par leur déplorable casuistique , ils ont amoindri sans doute le catholicisme dans la sphère des idées; mais par leur discipline incomparable ils l'ont fortifié, pour un temps, dans le monde extérieur, dans la sphère de l'action .

Le protestantisme semblait alors s'arrêter à la

oui revendiqué pour le pape le privilège de rinfaillibililé, aussitôt après les grands conciles de Constance et de BAle, et qui ont proclamé l'autorité du Saint-Siège supérieure à celle dos conciles généraux, avaient contribué à mettre l'Église en opposition avec elle-mâme; nous avons vu qu'ils l'ont affaiblie au point de vue logi(|ue, eu compromettant tout ensemble son unité et son infaillibililé. Mais les Jésuites n'ont pas créé cet état de choses, qui exis tait avant eux ; ils ont reconnu la situation et n'en sont i)as responsables.

(l)Voy. page 275.

suite des effrayants désordres causés par ceux qui, du temps même de Luther, avaient poussé à l'extrême les conséquences du droit d'examen; les réformés ont dû donner des gages aux gouvernements temporels ; ils se sont vus dans l'obligation absolue de montrer que leurs doctrines étaient en harmonie avec l'ordre civil et les lois, et ils les ont formulées dans des confessions particulières et nationales. Un grand nombre d'églises ont bientôt oublié que ces confessions n'avaient aucun caractère canonique, qu'elles étaient des témoignages et non des décrets, qu'elles constataient la foi, mais n'obligeaient pas les consciences. Beaucoup d'hommes d'un mérite éminent, qui avaient refusé d'être contraints , ont osé contraindre , et de cette erreur sont sortis des maux incalculables. On a substitué de toutes parts une autorité coercitive, née de la veille, à celle qui, du moins, comptait des siècles de durée. Dès lors l'esprit de secte, qui divise, malgré des principes communs, a pris la place de l'esprit de l'Evangile, qui rapproche malgré les dissidences; le protestantisme en a souffert, et le spectacle de ses luttes intestines a multiplié dans son sein les indifférents et les incrédules.

Le catholicisme en a profité ; il a avancé, comme on avance toujours, par les fautes de ses adversai-

res autant que par les forces que l'on possède en soi. Le progrès néanmoins n'a été ni général ni constant ; l'Eglise romaine a eu des crises terribles à traverser, et son histoire présente durant cette époque de nombreuses alternatives, de progrès et de revers.

Aujourd'hui commence une autre époque : le monde chrétien entre dans une crise nouvelle dont le réveil religieux qui se déclare est le prélude. Jamais le clergé romain n'a été mieux discipliné, jamais il n'a mieux marché sous un drapeau unique, au commandement d'un seul : toutefois, il a plus sujet de craindre que d'espérer; il comprend le péril, et sa discipline même trahit ses alarmes.

Le sacerdoce ressaisira difficilement l'empire: il s'agite avec bruit; mais, au milieu même des contrées catholiques, il s'agite seul : la société laïque presque tout entière fait silence (1); une voix secrète lui dit qu'en jetant son cri de guerre le clergé soutient sa propre cause plus que celle du genre humain et de l'Evangile éternel.

Pour dominer longtemps le présent il faut avoir

(1) «Je suis seul ici de mon opinion, » disait M. de Montalembert dans une discussion me'morable, et ses paroles étaient alors la véritable expression du catholicisme sacerdotal.

l'instinct de l'avenir; pour conduire le monde il faut le connaître, il faut posséder, avec la force qui civilise, rintelligence qui améliore. Le sacerdoce a rempli jadis cette mission glorieuse, mais il a cessé de comprendre le siècle dont il n'est plus compris; il y a, dans toute l'Europe une solidarité écrasante entre lui et les hommes d'un passé sans avenir, il y a je ne sais quel lien fatal, quelle association irrémédiable entre sa cause et toutes les causes perdues (1); l'autorité enfin sur laquelle l'Église romaine repose fait de nos jours peu de conquêtes; s'il y a discipline et obéissance dans les rangs du clergé, il y a partout ailleurs, dans les intelligences, désordre et anarchie; le monde catholique est lui-même en travail d'un ordre nouveau ; il aspire à trouver une formule qui mette fin à un douloureux antagonisme en conciliant davantage la foi et la raison.

Déjà partout croît et s'enracine le principe de la liberté de conscience^ qui porte en ses flancs la liberté cV examen et de culte. Dans les pays oîi la superstition a le plus d'empire, où naguère encore

(1) Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de ne nos paroles: compAlir aux douleurs, c'esl le devoir du clergé ; les guérir, c'est sa gloire ; mais aveugler les partis soufi'rants ou vaincus, nourrir des regrets sans espérances, échauffer des ressenlimenls sans portée, de toutes les erreurs c'esl la plus déplorable.

cette liberté de conscience était proscrite comme la grande voie qui mène à l'impiété, elle est reconnue comme un droit (1); elle est tolérée dans ceux mêmes où le sacerdoce règne sans partage (2). On la hait et on la craint, mais on n'ose ouvertement la proscrire parce qu'elle est forte, et ses plusmortels ennemis ne se déclarent pas.

En prêchant l'aveugle obéissance, on se pique de respecter la liberté, on a horreur de la violence; on proclame très-haut le bras de chair impuissant pour contraindre l'esprit; les fils des croisés vantent la pieuse ardeur des aïeux, mais ils cachent un côté de leurs sombres armures; ils n'en avouent pas toutes les taches; près du sang infidèle qui décore, il y a du sang qui souille. . . du sang chrétien !

La liberté de conscience a vaincu : semblable à une mer immense, qui monte et monte toujours, elleagrandi, elle a gagné jusqu'au pied de ce Vatican , dont les foudres sarrêtent impuissantes devant elle.

Ainsi l'emporte le grand principe pour lequel

(l)Voy. In déclaration que vient de faire la reine de Portugal au sujet de la jeune femme condamne'o à mort dans l'ile de Madère. {Archiv. du Christ., t3 juillet 1844.)

(2) Les étrangers protestants sont soufferts à Rome, et ils ont la liberté d'assister à la célébration de leur culle dans la chapelle des ambassades.

Jean Hus a offert et donné sa vie ! Principe vraiment chrétien, qui réprouve et flétrit tout effort brutal de la chair sur l'esprit, qui admet et sanctionne comme un droit sacré, en tout être pensant, la résistance du sens intime à toute influence extérieure avant que la conviction soit formée : vérité qui a fait la gloire de la première Eglise, et qu*ont trop méconnue ceux dont les pères mouraient pour elle ; vérité impérissable sur laquelle repose l'avenir religieux du monde, et dont le triomphe rappelle cette parole du grand martyre de la Bohême : « Le pontife, les prêtres et les pha- « risiens ont jadis condamné la vérité; ils l'ont « crucifiée, ils l'ont ensevelie ; mais elle, sortant du « tombeau, les a vaincus tous (1) ! »

(1) Voy. t. I«r, p. 101.

Note A, page 65.

llécapitulation de tous les arlicles produits contre Jean Hus au concile de Constance, comme étant tirés de ses œuvres (1 ) .

[Articles imputés comme extraits du livre de l'Eglise.

i . 11 n'y a qu'une sainte Église catholique et universelle, qui renferme dans son sein tous les prédestinés.

2. Saint Paul n'a jamais été membre du diable, quoiqu'il ail fait quelques actions semblables à celles des méchants. Il en est de même de saint Pierre, qui , par la permission de Dieu, tomba dans un grand parjure, afin qu'il se relevât avec plus de force.

5. Aucune partie de l'Église ne se détache jamais du corps, parce que la grâce et la prédestination qui les lie ne peut jamais déchoir.

4. Un prédestiné, qui n'est pas actuellement en étal do grâce par la justice présente, est toujours membre de la sainte Église universelle.

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