CHAPITRE VII
il avait réuni plusieurs de ses confrères. Là, étant à table, le souvenir de son ami dans les fers se représenta vivement à sa pensée ; sa douleur secrète s'exhala en termes peu mesurés, et il s'oublia jusqu'à nommer le concile une école du diable , une synagogue d'iniquités (1). Quelques prêtres scandalisés de ces paroles les rapportèrent à l'officier qui commandait dans la ville , et Jérôme fut arrêté.
D'autres relations (3) portent simplement que des officiers de Jean de Bavière, comte palatin et prince de Saltzbach, se saisirent de Jérôme le 24 avril dans la cité de Hirsaw, d'où il fut conduit et retenu à Saltzbach. Il y demeura sous la garde du prince jusqu'à ce que le concile eût fait connaître ses volontés. L'ordre fut donné d'envoyer le prisonnier à Constance , et il y fut transféré aussitôt.
Jérôme entra dans la ville environné de gardes et enchaîné sur un chariot (3). Il fut mené dans ce sombre appareil chez l'électeur palatin, frère de Jean de Bavière, et on l'y retint jusqu'à ce qu'il
(1) Reichental, Concii. Constant.
(2) TheobM., Bel. Hus, p. 27 ; Von deiHardt, t. IV, p. 216.
(3) Venit igilur currui impositiis, calciiis longis ac goiiantibiis constrictus. Msc. Lips. Von der Hardt, t. IV, p. 216.
parût en public dans une congrégation gén<*rale des membres du concile.
Les cardinaux, les prélats, les docteurs se réunissent, le 23 mai, dans le réfectoire des Frères- Mineurs. Jérôme alors est tiré par leur ordre de la maison de l'électeur ; des soldats le promènent par la ville; l'électeur le conduit et marche lui-même comme en triomphe en avant du triste cortège; Jérôme se présente ainsi dans l'assemblée, chargé ou plutôt décoré de ses fers {{).
Lecture est faite de la citation de Jérôme au concile, et d'une lettre dans laquelle Jean de Bavière rend compte de son arrestation; puis un évoque prend la parole et demande à Jérôme pourquoi il n'a point obéi et pourquoi il a pris la fuite. «Je me « suis retiré, répond Jérôme, parce que je n'ai ob- « tenu de sauf-conduit ni de vous ni de l'empereur, « sachant d'ailleurs que j'avais ici un grand nom- « bre d'ennemis mortels. Je n'ai pas reçu la cita- « tion du concile ; si je l'avais connue , je serais « revenu, je le jure, oui, lors même que j'aurais « déjà regagné mon pays. »
A cette réponse l'assemblée se leva ; il se fit une clameur confuse, au milieu de laquelle un grand
(1) Graridibus adhuc catenis ac perstrepentibus ornatus aut orieratus. Msc. Lips. ap. Von der Hardt, t. IV, p. 216.
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nombre produisirent des accusations et des témoignages contre Jérôme. Il paya chèrement alors les triomphes de son éloquence, les succès éphémères qu'avait obtenus jadis, dans ses voyages à travers l'Europe, sa parole hardie, exercée aux luttes de l'école. La rancune des docteurs est la plus dangereuse , parce que les blessures de l'amour-propre sont incurables , et les petites passions trouvent accès dans le cœur des plus grands hommes, lorsqu'ils peuvent se les déguiser à eux-mêmes sous le voile de l'intérêt général. L'illustre Gerson en donna un triste exemple.
«Jérôme, dit-il, lorsque vous êtes venu à Paris, « vous vous imaginiez, avec votre éloquence, être « un ange du ciel ; vous avez troublé l'Université « en émettant dans nos écoles plusieurs proposi- « tions fausses , surtout au sujet des idées et des « universaux.
«—Maître Gerson, répondit Jérôme, les proposi- « tions que j'ai émises dans l'Université de Paris, et « les réponses que j'ai faites aux arguments des « maîtres, je les ai établies scientifiquement comme « philosophe et comme étant maître moi-même « dans cette Université. Si j'ai enseigné des er- 0 reurs, prouvez-les, et je les rétracterai.»
Un docteur de Cologne interrompit Jérôme.
256 LIVRE If.
« Lorsque vous étiez à Cologne , dit-il , vous ave? « avancé plusieurs arguments erronés.
« — M'en citeriez-vous un seul? » demanda Jérôme.
A cette question imprévue le docteur se troubla. « Ils ne me reviennent pas, dit-il, mais plus tard « ils vous seront rappelés. »
Un troisième, se levant à son tour, dit à Jérôme : « Vous avez soutenu à Heidelberg de graves er- « reurs au sujet de la Trinité ; vous l'avez peinte « sous l'image d'un bouclier à trois pointes; vous « l'avez ensuite comparée à l'eau, à la neige et à la « glace.
« — Ce que j'ai dit, ce que j'ai peint à Heidelberg, « répondit Jérôme , je suis prêt à le dire et à le « peindre encore. Faites voir que ce sont des er- « reurs, et je les abjurerai en toute humilité et de « tout cœur. »
Un murmure s'éleva ; plusieurs voix crièrent : Au feu ! au feu /
« Si ma mort vous est agréable, reprit Jérôme, « que la volonté de Dieu soit faite ! — Non, Jérôme, « dit l'archevêque de Saltzbourg, car il est écrit : « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais je veux « qu'il vive et se convertisse. »
Le bruit et les vociférations redoublèrent ; enfin,