CHAPITRE Vllf
çait. Balthazar la reçut, la lut en silence et demanda du loisir pour répondre. Deux heures après, il 6t rappeler les cardinaux , et leur dit qu'après avoir attentivement lu et examiné la sentence du concile, il l'approuvait et la ratifiait de science certaine^ ajoutant qu'il acquiesçait à sa déposition. Il mit alors la main sur sa poitrine et jura en toute liberté et de son propre mouvement que jamais il n'apporterait le moindre obstacle aux décisions du concile, et qu'il renonçait absolument et de son plein gré au pontificat. « Plût à Dieu, dit-il, que je ne fusse «jamais monté ù ce faîte ! Depuis lors je n'ai pas « connu un jour heureux (I). »
Le concile, redoutant ses intrigues, le rapprocha de Constance, et, trois jours après sa déposition, le pontife déchu fut transféré dans ce même château deGotleben, où l'infortuné Jean Hus, arrêté par son ordre, languissait depuis six mois dans l'attente de son jugement et d'une mort assurée. Là, séparé des siens, privé de tous ses domestiques, à l'exception d'un seul, Balthazar tenta de renouer en secret avec quelques amis demeurés à Constance. Ceux-ci ne répondirent point, par prudence, et aussi parce que l'homme qui les implorait dans sa disgrâce
(1) Mscs. Lips. et Goth. Von der Hardt, t. IV, p. 29:..
avait, au temps de sa fortune, dédaigné letirs exhortations (1).
Quel contraste offraient alors les deux hommes prisonniers dans ces murs! Cet altier pontife, qui naguère refusait à toute autorité humaine le droit de juger le vicaire de Dieu, le voilà au pouvoir de ses ennemis, fléchissant sous leurs menaces, abandonnant les prérogatives de ce trône sur lequel il s'était assis, et pour lesquelles l'honneur et la foi lui commandaient de mourir ; le voilà sans appui en lui-même contre les disgrâces extérieures, se rachetant d'une dure captivité par des concessions plus lâches encore que ses aveux, reconnaissant des lèvres, dans un pouvoir rival, ce privilège iVinfaillibilité que les successeurs de Pierre n'attribuaient alors qu'à eux-mêmes; le voilà abattu, désespéré, trahissant d'amers regrets plus que des remords, s'humiliant par terreurdevant les hommes plutôt que devant Dieu, rempli de sollicitude bien davantage pour les misérables restes de sa vie temporelle que pour l'état de son âme dans léteinité, et plus accablé cent fois de sa propre infamie que de ses fers.
A quelques pas de lui et sous les mêmes verroux, un autre homme, un simple prêtre opposait à ses
(1) Theod. Niem., ap. Von (1er Hardt, t. IV, p. 297.
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ennemis, dans le seul intérêt de la vérité, une fermeté inébranlable ; il refusait de s'avouer coupable de quelques erreurs dont on l'accusait, parce que cet aveu, disait-il, eût été un mensonge et aussi parce que ses disciples y trouveraient une occasion de scandale et de chute. La vie de cet homme estpure, et cependant ses péchés l'inquiètent plus que ses périls ; il se préoccupe de son âme, de ses disciples, de ses amis, de Dieu surtout ; c'est Dieu seul qu'il implore dans sa détresse : s'il résiste, s'il refuse un lâche aveu, le sort qu'on lui réserve sera une mort lente, effroyable; et il résiste, il espère encore; son âme est forte, car Dieu est son espérance et sa force; et maintenant que la destinée le rapproche de son persécuteur et semble les mettre de niveau, il s'élève, il le domine de toute la hauteur de sa vertu, et, par elle, ils sont plus séparés, plus éloignés l'un de l'autre, qu'ils ne l'ont jamais été par la dignité extérieure et par la puissance.
L'histoire ne dit pas s'ils se sont vus alors, et il est présumableque l'oppresseur, dans son humiliation, évita les regards de l'opprimé ; mais il ne put lui cacher sa disgrâce. Jean Hus, dans ses lettres à ses amis, épanche librement tout ce que lui suggèrent les crimes dévoilés de Jean XXIIÏ et leur châtiment; il en tire avantage pour ses doctri-
nés. « Courage , dit-il ; répondez à ces prédica- « leurs qui vous prêchent que le pape est Dieu « sur la terre ; qu'il peut vendre les sacrements, « comme le disent les canonistes ; qu'il est la tête et « le cœur de l'Église en la vivifiant spirituellement ; « qu'il est la source, la fontaine d'où jaillit toute « vertu et tout bien ; qu'il est le soleil de la sainte « Église, l'asile assuré où il importe que tous les « chrétiens trouvent leur refuge. Voici que déjà « cette tête est comme tranchée parle glaive; déjà « ce Dieu terrestre est enchaîné ; déjà ses péchés « sont dévoilés ; cette source jaillissante est tarie ; « ce divin soleil s'est obscurci ; cecœur a été arraché « pour que personne n'y cherche un asile (1). »
Jean Hus fait ensuite un retour sur la cruelle persécution à laquelle il est lui-même en butte, et sur la corruption de ses juges, et laisse échapper l'indignation qui remplit son âme. « Le concile a con- « damné son chef, sa propre tête, pour avoir vendu « les indulgences , les évêchés et toutes choses ; « mais, parmi ceux qui l'ont condamné, se trou- « vent beaucoup d'évêques qui ont fait eux-mêmes « cet indigne trafic... 0 hommes corrompus ! que « n'ont-ils d'abord arraché la poutre de leur œil !.. . « Ils ont dit anathème au vendeur et ils l'ont con-
(l)Epist. xm.