QUEL EST LE VRAI SENS DES DÉCRETS DE CONSTANCE
« La Tour-Brûlée est le premier qui ait eu la hardiesse « d'expliquer le décret de la cinquième session dans un « sens tout différent de celui que présentent les paroles « mêmes de ce décret et de soutenir qu'il doit cire restreint « au seul cas de schisme. Mais tous les eflbris de ce dialec- « ticien ne servent qu'à faire voir qu'il a parfaitement 0 senti la clarté des expressions du concile, et qu'il n'a « imaginé ce sens que parce qu'il lui était impossible de « défendre sa cause sans contredire formellement le texte « de Constance. Aussi les auteurs qui l'ont suivi n'ont-ils « pu dire, à son exemple, que des rêveries toutes pures.
« Parmi eux écoutons le Père Gonzalès, général des Jé- « suites. Ce révérend Père, après avoir restreint les décrets « au temps du schisme ou d'un pape douteux, ajoute : a Peut-être les Pères, par inattention^ ont-ils laissé écliap- « per dans leur décret quelques paroles qui semblent avoir un « sens plus étendu. Certes je pense que loul le monde croira « plutôt que le Père Gonzalès a été lui-même inattentif « que d'accuser un si grand nombre de prélats et de théo- « logiens sages et circonspects d'avoir porté l'inalten- « lion jusqu'au point de ne pas entendre le sens dos mois « dont ils se servaient, et qu'ils semblaient choisir à B dessein.
0 Mais rien n'égale en absurdité la pensée de Bellarmin^ « que nos adversaires regardent cependant comme le plus '. 21
« ferme soutien de leur cause. Le concile, selon lui, 7i"a « prétendu s'assujettir que des papes douteux, et qui par con- « séquent ne sont pas papes; c'esl-à-dire que le concile, en a décidant que lui et tout autre concile général a reçu im- « médiatement de Jésus-Christ son autorité sur le pape « même, ne prononce que de grands mots qui au fond ne « disent rien, puisqu'ils signifient que le concile a auto- « rite sur ceux qui ne sont pas papes! ! ! Je le répète : encore « une fois, y a-t-il rien de plus absurde ?
« D'ailleurs le saint concile ne se proposait de travailler à « la réformation qu'après avoir fait un pape certain, et par « conséquent, lorsqu'il disait que le pape était soumis au « concile dans les choses qui concernent la réformaiion, « il ne voulait pas parler d'un pape douteux, mais d'un « pape certain, et qui aurait été fait par le concile même.
Après avoir réfuté quelques autres objections, Bossuet énumère tous les actes du concile de Constance dans lesquels cette assemblée agit comme supérieure du pape qu'elle va élire, ou qu'elle a élu, et les actes dans lesquels ce pape reconnaît lui-même que les décrets du concile l'obligent. « Si l'on considère, dit-il enfin, dans quelle « situation se trouvaient alors les affaires de l'Eglise, quels « étaient ses désirs, ses craintes, ses besoins, au milieu de « celte multitude de maux qui l'accablaient, cl auxquels « un schisme affreux mettait le comble, on conclura sans « peine que, pour guérir des plaies si profondes, il fallait « chercher d'autres remèdes que ceux qui n'ont d'effîca- « cité que dans un temps de schisme et contre des papes « douteux ; et par conséquent qu'il ne suffisait paâ au con- « cile de faire des décrets qui ne fussent applicables que
« dans ces temps de schisme. Aussi voyons-nous que les « Pères de Conslance, sans faire presque mention des pao pes douteux , admirent un principe supérieur et plus « étendu en décidant que toute personne, de quelque qualité « qu'elle soit , même papale , est soumise à tout concile « général. Par où ils instruisent tous les chrétiens qu'en « tout temps, quelle que soit la situation des afifaires, soit « qu'il y ail un schisme ou non, sous un pape douteux « ou sous un pape certain, ils doivent toujours reconnaî- « tre. également l'autorité souveraine des conciles et se « soumettre à leurs décisions. »
QDELLB EST l'aCTORITÉ DES DÉCRETS DE CONSTANCE?
« Nous ne rejetons pas tout le concile deComtance^ répon- « dent nos adversaires, mais seulement les premières ses- « sions. N'est-ce donc rien que d'ébranler les fondements « qui soutiennent ce respectable édifice, et d'agir en cela « par son autorité privée, sans qu'aucun concile ou qu'au- « cun pape ait rien fait de semblable? Si de telles entre- « prises sont permises, j'ignore, en vérité, ce qui ne le sera « pas. Mais entrons dans le détail des objections qui nous « sont faites, pour en montrer la faiblesse et la frivolité.
« Première objection et réponse. Nos adversaires prélen- « dent qu'il n'y avait au concile de Constance, dans les « premières sessions, que la troisième partie de l'Eglise, « parce qu'il n'y avait que les peuples et les royaumes « qui obéissaient à Jean XXIII. Mais nous répondrons d'a- « bord que toutes les obédiences avaient été convoquées
0 par rauloriUMlii vt'riiable papi», et en conS(''qiience d'un « décret du concile de Pise, Nous demanderons ensuite o s'il fallait laisser périr l'Eglise parce que les Espagnols, « les Ecossais et quelques habitants- de la Pou i Ile, at- « tachés aux anti-papes, s'opposaient à l'union? Qui o croira que celte multitude d'Eglises qui obéissaient au « |)ape légitime n'étaient pas en droit d'agir au nom de « toute l'Eglise, d'apaiser les troubles qui l'agitaient, ou « de jeter au moins les fondements de ce grand ouvrage? « Ce qui détruit enfin totalement cette objection , c'est « que, quand les deux obédiences furent réunies au con- « cile, elles le déclarèrent œcuménique, et approuvèrent « la bulle de Martin V. Certes, si elles avaient soupçonné « quelque erreur dans les décrets, elles ne se seraient réu- « nies au concile qu'en rejetant expressément ce qui leur « aurait paru erroné.
« // 7i'y avait point alors de pape certain dans r Eglise, « ajoute Bellarmin, et l'on ne peut décida' sans le pape les « doutes qui concernent la foi. Je répjnds qu'il n'y avait « point de pape qui fiit reconnu de tout le monde sans « exception ; mais il y en avait un certain, et que presque 0 toute l'Eglise reconnaissait. Car Bellarmin doit avouer « que ceux qui ne le reconnaissaient pas n'élaieni qu'une « poignée de gens en comparaison des autres.
« 11 n'y avait point de pape dans le concile, dit encore « Bellarmin; car Jean XXIII, qui avait assisté à son ouver- « ture, s'était déjà retiré lorsqu'on tint la quatrième ses- « sion. Mais Bellarmin croit-il que la fuite honteuse de ce « pape ait pu annuler l'autorité du concile. Le pape luitf même ne le croyait pas, puisque, le lendemain de son « départ, il envoya des députés à l'empereui' avec une lettre
« tic crtuuico, par laquelle il assurait (in'il exéculcrait lout « ce qu'il avait promis.
Seconde objection et réponse. L'auteur anonyme de la « doctrine de Louvain nous dit que bien des personnes « assurent que tous les Pères qui composaient le concile de « Constance ne consentirent pas aux décrets de la qua- « Irième et de la cinquième sessions ; que Jean XXIII n'y « consentit pas et ne les autorisa jamais ; qu'il se plaignit « même de ce qu'après sa retraite on avait publié quelques « décrois faux et erronés contre l'autorité des pontifes ro- « mains... Comme il était impossible à cet auteur d'affaia blir l'autorité du concile en produisant des actes pu- « blics, il eut recours à des bruits vagues et populaires... « Mais les actes du concile démontrent que deux cents Pèa res assistèrent à la quatrième session, et qu'après la « lecture des décrets de la cinquième tout le concile les «approuva. Ces actes, ces mêmes actes attestent égale- « ment que Jean XXIII adhéra au concile, même après «sa fuite, et que depuis il avoua souvent, sans que « personne l'en pressât, qu'il s'était enfui honteusement ■ « de Constance ; qu'il voulait s'en tenir à la décision • du concile;. que le concile de Constance étant une con- « tinuation de celui de Pise ne pouvait errer; qu'il rece- « yaîV, approuvait et ratifiait autant qu'il était en lui la senti tence de déposition prononcée contre lui. Le concile était « très-assuré que tous ses décrets auraient été très-valides « malgré l'opposition du pape; comment donc peut-on « contester leur va4idilé lorsque le pape les approuve?
« Que Jean XXIII, obsédé par une troupe de tâches fiallcnrs « qui avaient causé sa perte, comme nous l'apprend le car- « dinal d'Ailly, se soit plaint en particulier de la conduite
« du concile à Sou égard, qu'importe? Tout te qui inle- « resse est de savoir ce qu'il a déclaré publiquement au « concile.
« Troisième objection et réponse. Quelques-uns de nos « adversaires prétendent que le concile de Consiapïce n'était « pas œcuménique dans les premières sessions, parce qu'il « consentit qu'on fît une nouvelle convocation , dans la « quatorzième session, lorsque les procureurs de Gré- « goire XII vinrent s'y réunir. Mais c'est prendre un acte « de pure condescendance et de charité vraiment aposto- « lique pour une démarche de nécessité; car déjà la paix « était rétablie dans presque toute l'Eglise. Les meilleurs « esprits avaient abandonné les deux contendants, qu'on « voyait bien ne chercher que leurs propres intérêts, et « quelques personnes seulement leur restaient attachées « par des préjugés dont elles ne pouvaient se débarrasser. . . « L'Eglise, pleine de tendresse pour ses enfants, se déter- « mina donc à admettre la nouvelle convocation faite dans a la quatorzièmesessionpar les procureurs de Grégoire XII, « maisen déclarant qu'elle l'admettait en tant que cela regar- « daii leditGrégoire(l)... Quand lesEspagnols, qui avaient « adhéré à Benoît, vinrent se réunir au concile de Con- « stance, on usa de la même condescendance à leur égard « par la loi de la paix et par ménagement pour le fai- « ble (2) . Mais aucun d'eux n'exigea que les décrets déjà « publiés fussent retouchés ou au moins confirmés de 0 nouveau, comme ayant été faits par une autorité insuf- « fisante et douteuse. On continua sur le même pied toutes « les affaires entamées sans en recommencer aucune. Il
(1)T. 11,1. Ill.chap. II.
(2) T. Il, 1. 111, cfaap. IX.
NOTES. 327 « ne fut pas plus question de revoir et de retoucher ies dé- « crels de la quatrième et de la cinquième session, dans « lesquelles la supériorité des conciles sur le pape avait « été décidée, que les décrets contre Wyclifl'e et Jean Hus, 0 dans les sessions également tenues avant l'arrivée des a Espagnols
a Quatrième objectmi et réponse. Nos adversaires préten- « dent que Martin V n'approuva point et ne confirma « point les décrets de la quatrième et de la cinquième ses- « sion, et qu'on ne peut regarder comme décision d'un « concile œcuménique que ce qui a été approuvé et con- « firme par le pape... Dans le style ecclésiastique le mo « confirmer signifie simplement consentir, et donner par ce « consentement un nouveau poids à la décision. Mar- « tin V, devenu pape , a parlé des premières sessions « comme ayant été tenues par un concile général. Il les « approuvait suffisamment en communiquant avec ceux « qui en avaient publié les décrets. Il les approuvait « suffisamment en souffrant qu'on le mît à la place de « Jean XXIII, dont la déposition canonique n'était fondée « que sur ces décrets... Et il faut n'avoir aucune connais- « sance de l'antiquité, il faut ne pas savoir en quoi con- « siste proprement la force des saints canons, pour s'ima- « giner qu'un pape présent à un concile, et qui applaudit « à ses décisions, ne les confirme pas de la manière la plus « claire et la plus authentique.
« Cinquième objection et réponse. Bellarmin nous dit que « Martin V déclara expressément qu'entre les décrets con- « cernant la foi il ne confirmait que ceux qui avaient été « faits {conciliariter) synodalement, c'est-à-dire après un mûr
« examen, suivaiii l'usitge des conciles. Oi; tijoulo ce cai- B ilinal, il est certain que le concile de Constance publia sans « examen les décrets de la quatrième et de la cinquième ses- « sion. Quelle absurdité, bon Dieu ! de metlre des déciels « publiés dans deux sessions consécutives, faits de dessein « prémédité, posé-s comme des principes fondamentaux, « et enfin déterminés à l'unanimité des suffrages, au nom- « bre des choses qui n'ont été traitées que comme en pas- « sant et sans examen ! Je dis donc que révoquer en doute « si un décret a été fait suivant les règles, quand il a été « publié par le concile, après une décision précise et au- « ihenlique, c'est frayer un chemin pour attaquer et ren- « verser tous les canons, tous les décrets, tous les con- « ci les. »
Telle est en substance la célèbre dissertation de Bossuet relative aux trois questions capitales soulevées sur L'authenticité^ sur le sens et sur l'autorité des décrets de la cinquième session de Constance. Ces arguments ont été reproduits do nos jours par un illustre défenseur des libertés de l'Eglise gallicane, par le cardinal de la Luzerne, qui pose en outre ce dilemme aux ultramontains : « Les conciles de Pise et « de Constance ont été ou n'ont pas été œcuméniques. Sî « on convient avec nous qu'ils l'ont été, voilà le pape, au « jugement de l'autorité infaillible, inférieur au concile. « Si on dit qu'ils ne l'ont pas été, ilfaut admettre la con- « séquence qu'Alexandre V et Martin V ont été des intrus, « et que tous leurs successeurs, jusqu'à nos jours, sont des « papes illégitimes (1). »
De Maislre résume les graves conséquences de ce débat
(1) Sur la déclaration du clergé de France en liiSl.— Troisième paille, chap. ix.
xoTF.s, 829
en cilnnl l'opinion de celui qu'il notiime lopins >j,v:\m] îles prolosianis, cl peul-êiro le [tins grand d(!S lionnnis dans l'ordre des sciences. « Leibnilz, dil-il, objectait à liossnct, «en 1690, quon 7i' avait pu convenir encore clans CEyiise « romaine du, siège radical de l' infaillibilité ^ les uns le pla- « çant dans le pape, les autres dans le concile, quoique a sans le pape , etc. (i). Tel est, poursuit de Maisti'e, le « résultat du système fatal adopté par quelques lliéolo- « giens au sujet des conciles, et fondé principalement sur « un fait unique, mal entendu cl mal expliqué, précisé- « ment parce qu'il est unique ; ils exposent le dogme de « l'infaillibilité en cacbant le foyer où il faut le cher- « cher (2). »
C'est là en-cffcl loucher la plaie : ce qui ressort de celle grande discussion, c'est le péril du dogme de C infaillibilité. Bossuel lui-même, si fort contre ceux qui allaquenl l'authenticité, le sens cl l'aulorilédes actes de Constance, faiblit à son tour lorsqu'il pèse et apprécie les actes ^les conciles de Florence, de Latran, et des papes, dont les décrets sans révoquer en principe ceux de Constance, les annulent de fait (5). Etrange cl fâcheuse situation que fait au\ gallicans comme aux ullramonlains le dogme de celle infaillibilité qu'ils posent tous comme le fondement de l'Eglise, Cl qu'ils ébranlent en se combaltanl. Ce dogme les condamne, lorsqu'ils ont établi leur principe, à ruiner l'anlorilé des actes qui posent \\n principe contraire. L'unité succombe dans ce débat, et il y a péril des deux paris pour l'infaillibilité. De Maislre l'a compris ; aussi se dispcnsc-l-il
(1) Voy.|corrcsp. de Leibnilz avec Bossuer.
(2) Du Pape, I. I«J, cliap. wu
(3) Voir t. H, l. IV, cliap. v, p. 273, 274.
de répondre à ses adversaires pour en rire ; mais il y a dans ce rire quelque chose de discordant qui fait mal. Ce ne sont pas les joies du triomphe : c'est le rire du désespoir!
TABLE
Pages.
Préface y