Les réformes nécessaires
La France traverse, depuis bientôt cent ans, une crise dont l'importance et l'intensité se manifestent par des symptômes d'une inquiétante gravité :
L'instabilité des gouvernements, La persistance des idées révolutionnaires, La faveur des doctrines antisociales, L'affaiblissement du sentiment national, Les périls de la nationalité.
En moins de cent ans , la France a successivement proclamé , accepté ou subi : la république, la dictature militaire, la monarchie constitution-
nelle, revenant de l'une à l'autre, passant avec autant d'indifférence que de passion de l'un à l'autre de ces gouvernements, mais n'en répudiant aucun définitivement.
Les passions politiques qui éclatèrent en 1789 ne se sont point apaisées après la victoire et ont compromis la victoire même, non-seulement par leurs excès contre les œuvres de l'ancienne société, mais aussi contre les œuvres de la nouvelle. On a vu se former, dans le pays, un parti d'hommes qui acceptent le titre de parti de la Révolution, comme si aucune société pouvait, sans se dissoudre à très-courte échéance, être en révolution permanente. Des esprits élevés, des livres populaires, des hommes habitués à la pratique des affaires ont donné leur adhésion à ce parti, en portent le drapeau et se préparent à en soutenir la cause, soit en France, soit dans l'Europe entière, quelques-uns au profit de l'humanité elle-même , sans se douter de leur impuissance.
D'autres doctrines se sont développées à l'ombre du parti de la révolution permanente. Ces doctrines ne prétendent pas seulement s'emparer du gouvernement de l'État et de la direction de la société ; elles mettent la main sur la famille et
l'individu et les font marcher à leur guise. Elles détruisent l'autorité paternelle , elles nient l'indépendance de la famille, elles abolissent la propriété, elles dispersent le capital, elles substituent une volonté commune , arbitrairement exercée par quelques-uns, à la volonté de chacun, et par conséquent anéantissent deux des plus précieuses facultés de l'homme, l'activité et la liberté.
Et ces doctrines se présentent comme le but inespéré, l'espoir inattendu, le progrès tant désiré de l'humanité. Elles propagent partout que l'abolition de la propriété, la destruction du capital, l'asservissement de la liberté individuelle seront suivis d'une ère de bonheur incomparable pour tous, se refusant à reconnaître qu'il se trouve déjà sur la surface de la terre des peuples sans propriété, sans capital, sans liberté, et de comparer leur destinée à celles des peuples qui ont été assez heureux, assez forts, assez intelligents, assez bien doués pour constituer au milieu d'eux la propriété, le capital et la liberté.
Tant de contradictions dans les faits, les passions et les doctrines ne pouvaient point être favorables au sentiment national. Le sentiment national s'entretient par la sécurité, la concorde, la participation aux mêmes idées et à la même
destinée. Si le travail est menacé, si la liberté n'est pas respectée , les conditions de la vie sociale n'existent plus. Là est certainement la cause secrète, mais profonde, de l'affaiblissement du sentiment national. Il s'use à chaque mutation de gouvernement, à chaque révolution nouvelle, et toute doctrine antisociale en est la négation même.
De l'affaiblissement du sentiment national naissent, par une conséquence inévitable, tous les périls de la nationalité. Or, depuis 1789, la France a été envahie trois fois et deux fois conquise. En 1840, elle a vu se former de nouveau contre elle une coalition européenne devant laquelle elle a reculé, et en 186G, elle a hésité devant un État qui, en 1700, n'était encore qu'un simple électorat allemand. Aussi , de tous les grands États de l'Europe est-elle le seul qui ait perdu depuis 1789. Tous les autres se sont agrandis, tous les autres ont augmenté leurs ressources. Elle seule a dû subir une diminution de son territoire.
Déjà la France a éprouvé, au quatorzième et quinzième siècles, une crise aussi grave et y a résisté. La crise du quinzième siècle n'a pas présenté cependant des caractères aussi alar-
mains. Elle est demeurée essentiellement politique et nationale; elle n'a même pas eu pour résultat de changer complètement l'état intérieur de la société. L'organisation féodale, bien que modifiée , lui a survécu. La crise actuelle est non-seulement politique mais sociale, et les crises sociales sont les maladies les plus dangereuses des sociétés, parce qu'elles indiquent un mal profond dans les éléments sociaux.
Cet état de la société française a été et est encore signalé de toutes parts, soit en France, soit en Europe, partout enfin où quelque esprit indépendant porte ses regards avec intérêt sur les destinées de la France. 11 forme surtout un contraste remarquable avec la situation intérieure des autres peuples qui paraissent avoir pris la direction de la civilisation. Ainsi , une guerre terrible a pu dévaster les Étals- Unis pendant quatre ans, sans que la société y ait été un seul jour ébranlée, sans que les institutions de Washington aient fléchi ; ainsi l' Angleterre a pu, à deux ans d'intervalle, entreprendre pacifiquement deux grandes réformes dans ses institutions ; ainsi l'Autriche est passée tout à coup, sans transition et sans péril, de l'état despotique à l'état constitutionnel; ainsi l'Italie a pu accom-
plir, en quelques années, une rénovation extraordinaire sans menacer en rien son état social.
Quand de si grandes choses s'opèrent à côté de la France, sans rien compromettre, et quand on voit combien peu la France a encore obtenu, après avoir tout compromis, même la patrie, comment ne pas être inquiet sur son avenir!
De là ce cri que nous entendons de toutes parts, mais qui, avec du courage et de la persévérance, pourra encore rester sans écho : La France est en décadence !
Il est certain que des symptômes de décadence sont, depuis plus de trente ans, signalés dans la société française ;
Savoir :
1° La stagnation de la population ;
2° La prépondérance des classes les moins éclairées ;
3° La décrépitude des classes anciennes ou riches;
4° L'antas;onisme moral des crovances et des idées;
5° L'amoindrissement des caractères et de la moralité en raison directe du progrès des richesses ;
6° L'affaiblissement du lien national;
7° Le progrès des idées révolutionnaires et le goût des utopies.
La stagnation de la population en France est un fait positif. Les familles se dépeuplent. Le niai, à cet éçard, est irès-çrand, surtout dans les campagnes. Dans les villes on a plus d'enfants, mais on les conserve moins bien. Il en résulte que, dans les grands centres, le nombre de décès l'emporte sur celui des naissances. La France est le seul peuple européen dans ces conditions. Quand Polybe décrivait la décadence de la Grèce, il mettait au premier rang la dépopulation par la diminution du nombre des enfants dans les familles, afin de mieux conserver les richesses. C'est exactement la situation de la France. Inutile de citer des chiffres , ils sont dans toutes les statistiques.
Le plus grand danger des sociétés démocratiques consiste dans la prépondérance du nombre. Ce danger devient effrayant, quand, au nombre, il faut joindre l'ignorance ou l'inexpérience. 11 n'y a aucune témérité à affirmer que si les États- Unis ont pu prendre de si prodigieux développements avec leurs institutions actuelles, et maintenir, sans péril, avec avantage au contraire, ces institutions, il en faut chercher les causes dans
l'extrême développement de l'instruction publique et dans la libre organisation de tous les pouvoirs locaux. Par l'instruction, les masses américaines échappent à l'ignorance, elles échappent à l'inexpérience par la pratique des libertés locales. En France, l'instruction en général et spécialement l'instruction du peuple est absolument insuffisante; et, en même temps, toute liberté locale faisant défaut , les sociétés de secours mutuels ellesmêmes n'étant pas indépendantes, l'inexpérience des affaires publiques est radicale. Or, par l'exercice du suffrage universel , c'est la volonté du nombre qui domine toutes choses. La direction de la société est donc confiée en ce moment à l'ignorance et «à l'inexpérience. Jusqu'à ces derniers temps , la prépondérance du nombre a coïncidé avec la décadence des États et l'établissement du régime despotique, car le despotisme sera toujours le frein de l'ignorance et le port de refuge de l'inexpérience.
D'autant plus considérable est le péril des sociétés dans lesquelles le nombre dirige le gouvernement, que ces sociétés sont plus anciennes. Les sociétés subissent toujours l'influence des conditions historiques au milieu desquelles elles se sont développées. Par sa nature, la société
grecque était et est restée une société démocratique , aussi n'est-ce point le progrès de l'influence du nombre qui a été réellement la cause de la ruine de la société grecque. Au contraire, la société romaine était une société essentiellement aristocratique. Rome , la Rome catholique du dix-neuvième siècle, est encore une ville aristocratique. L'introduction du principe démocratique dans la société romaine a, peu à peu, disjoint, désuni et comme détraqué ses excellents ressorts. Aussi à chaque pas du principe démocratique a correspondu un nouveau signe de décadence dans la société romaine. Plus les affranchissements se sont multipliés, plus le droit de cité a été étendu, plus la société s'est corrompue et déeradée. La société romaine était morte quand son plus exécrable tyran, Caracalla, fit don du droit de cité à tous les sujets de l'empire. La France ne saurait se soustraire entièrement à cette situation , puisque pendant près de dix siècles la France a été la société féodale, la société aristocratique par excellence. Et de là, pour elle, ce fait inquiétant que, d'une part, les familles les plus antiques, les plus respectables par leurs traditions , les plus importantes par leur richesse, sont en quelque sorte en dehors du
mouvement social, en dehors de la vie commune, vivant pour elles-mêmes et avec elles-mêmes, toujours dominées par le principe de la naissance et du sang, refoulées de plus en plus par le flot du grand nombre et, d'autre part, que cette retraite, cette séparation les plaçant en dehors de la marche des idées, elles sont inévitablement frappées par la décrépitude , soit dans le principe de leur renouvellement physique, soit dans le principe de leur renouvellement moral. La France se trouve ainsi privée d'une de ses forces les plus précieuses, car les États souffrent évidemment, quand les familles les plus anciennes, les plus honorables, les plus riches sont sans action et sans influence sur leur destinée.
L'antagonisme entre les croyances religieuses et le développement intellectuel et moral des sociétés est aussi, pour elles, une cause de décadence. Pour les sociétés grecque et romaine, celte cause a été de toutes la plus importante. La première n'a point résisté à l'action des grandes écoles philosophiques qu'elle a eu la gloire de produire, mais qui, toutes, sans exception, ont attaqué, à leur foyer, le principe sur lequel la société grecque reposait tout entière, le principe de la vie publique ; — et la seconde a été détruite
par le christianisme. La Grèce et Rome, Rome surtout, pendant plusieurs siècles, ont présenté, au plus haut degré, le spectacle d'un antagonisme radical entre les croyances et les idées. En Grèce, c'est le développement intellectuel qui a renversé les croyances ; à Rome, ce sont les croyances qui ont vaincu le développement intellectuel. Plusieurs fois déjà cet antagonisme s'est manifesté , et avec une grande intensité, dans la société française et, chaque fois, il y a été suivi de déchirements redoutables. La croisade Albigeoise, la Renaissance, la Réforme, le dix-huitième siècle tout entier sont les étapes de cet antagonisme. Bien que les conditions de la lutte et l'équilibre des forces aient changé, il n'en est pas moins certain que cet antagonisme existe encore parmi nous, et qu'il est pour la France une cause d'affaiblissement. La France a pris une grande et belle part dans le développement de la richesse en Europe. La race française n'est pas aventureuse, entreprenante, hardie; elle limite volontiers ses horizons; elle aime la sécurité et parfois la médiocrité; — mais elle est au plus haut point laborieuse et économe. Le goût du travail est la plus grande force de la société française. C'est cette force qui a suffi à tout jusqu'à présent. Et le travail étant
vivifié par l'épargne, la richesse s'est accrue dans d'immenses proportions dès que le travail a pu agir en complète sécurité et avec une complète égalité. Eh bien ! le développement rapide de la richesse a-t-il été favorable à la condition morale de la société? c'est ce qu'il est impossible d'affirmer. — On serait plus fondé à dire que chaque progrès de la richesse a amené un progrès en sens inverse dans l'énergie du caractère national. Que de familles, que d'individus pour lesquels l'acquisition, la conservation, l'accroissement de la richesse sont l'unique et exclusif objet de la vie humaine! que de familles, que d'individus pour lesquels la richesse a remplacé toutes les aspirations, toutes les espérances, toutes les ambitions, toutes les joies! que de familles, que d'individus qui la poursuivent avec l'acharnement du chasseur, sans choisir les moyens, sans se douter même qu'il y ait à choisir! INotre temps n'a-t-il pas reçu à cet égard des enseignements qu'il n'oubliera jamais? n'a-t-il pas vu se constituer de grandes sociétés, presque en rapport avec l'État, qui avaient pour objet de donner à certaines branches du travail une valeur factice, et au moyen desquelles certaines personnes ont pu réaliser dans quelques semaines, dans quelques jours, et parfois dans
quelques heures des profits prodigieux sans aucune responsabilité?
Quand l'acquisition de la richesse ne repose plus sur la notion du travail et de l'épargne, elle devient une cause de danger extrême et de corruption profonde pour les sociétés; de danger, par l'emploi de tous les moyens; de corruption, par le mauvais exemple et le mauvais usage de ce qui a été mal acquis. De là, dans les caractères un affaissement, une dégradation, une corruption sans limites et sans fond, et par conséquent une merveilleuse préparation pour les révolutions.
Jusqu'à présent la société anglaise, la société allemande, même la société américaine, celle-ci dans de moins bonnes conditions, ont su développer la richesse sans développer en même temps la corruption. En cela elles ont donné une preuve décisive de leur vitalité.
Le premier résultat de la corruption produite par la richesse, c'est l'affaiblissement du lien national. Or, qui pourrait soutenir que les idées de nationalité ne se sont pas affaiblies clans la société française? qui pourrait affirmer que, dans les familles riches, le sentiment du devoir national existe encore? qui ne comprend que sous les idées d'humanité, de cosmopolitisme, de régénération
universelle, il se cache une utopie pernicieuse, puisque la société française seule y ajoute foi, et qu'autour d'elle le sentiment national est plus vivace, plus irritable, plus ombrageux que jamais?
Le second résultat c'est d'ouvrir la voie aux idées, aux utopies révolutionnaires.
Il est bien rare que les révolutions n'aient pas deux causes, en apparence contradictoires, se reliant cependant au même principe, l'utopie et l'envie. L'utopie a pour racine dans le cœur humain une pensée généreuse, c'est celle de la justice distributive. La corruption de la richesse l'irrite, elle veut réformer, changer, refaire; de là un premier courant révolutionnaire. La corruption n'excite pas moins l'envie, non point pour réformer, mais pour participer, de là un second courant révolutionnaire. Dans l'âme de Barnave et de Yergniaud il n'y avait que l'utopie généreuse d'une France libre ou républicaine. Dans l'âme de Mirabeau l'envie avait plus de place; elle régnait seule dans celle de Couthon.
A côté du mal il faut placer le bien, et aux symptômes qui peuvent inquiéter et attrister opposer ceux qui doivent donner confiance.
Ces symptômes sont les suivants :
i° Le progrès de l'union et de la tolérance
— XVÏI —
réciproque entre les diverses classes de la société ;
2" La puissance du travail et sa meilleure rémunération;
3° La plus juste répartition de la richesse;
4° Le développement de l'instruction.
Ces symptômes sont très-précieux parce qu'ils permettent d'espérer que la France approche d'une situation sociale qui rendra durables et fécondes des institutions libres, seuls remèdes quelle puisse opposer avec succès aux germes de maladie et de décadence qui viennent d'être signalés.
Que les divers membres de la grande famille française soient moins séparés qu'autrefois; que l'orgueil de race des uns et la haine des autres aient diminué; qu'il se soit opéré entre eux, par la force des choses, et sous l'influence de deux gouvernements libres, un rapprochement lent mais incessant; qu'ils consentent à se trouver sur les mêmes bancs et à en discuter ensemble les mêmes questions; qu'ils comprennent et acceptent qu'il existe pour tous, nobles, bourgeois, ouvriers de toutes conditions, des intérêts communs, des devoirs communs, des droits communs; que la naissance, la fortune, l'éducation, l'intelligence même ne changent pour aucun d'eux la nature de
ces droits, et que ces droits appartiennent à tous, comme membres de la même grande famille nationale, ayant tous le même titre à la même justice, à la même liberté, à la même sécurité, c'est ce que le spectacle qui se passe sous nos yeux en ce moment témoigne d'une manière assez significative pour que tous en aient conscience.
Qu'à aucune époque, en France, le travail n'ait été aussi puissant, aussi fécond, aussi respecté, aussi honoré, aussi nécessaire à tous; qu'il soit mieux récompensé qu'autrefois; que ses lois, ses conditions de développement, ses admirables ou inépuisables fruits soient mieux connus, mieux appréciés; c'est encore un fait tellement éclatant en Europe et dans la société française en particulier, qu'il ne saurait être mis en doute par personne.
A quelle époque a-t-on vu autant de simples ouvriers s'élever, par leur éducation, leur intelligence naturelle, leur travail, à des situations plus sûres et souvent aussi considérables? Quand ontils amélioré plus rapidement leurs habitations, leur nourriture, leurs mœurs, modifié leurs habitudes, leurs préjugés, adouci leurs passions?
Le travail est donc mieux récompensé.
Et le travail étant mieux récompensé , la ri-
chesse se répartit avec plus de justice et clans de meilleures conditions.
A cet égard, combien de progrès dans la société française tout entière î II y a à peine vingt ans les questions de salaires, de grèves, de coalitions étaient impossibles à aborder. De part et d'autre une intolérance absolue provenant d'une égale ignorance. Sans doute tout n'est pas terminé et les conditions de la vie humaine ne sont pas changées ; elles ne changeront même jamais ; la lutte, la concurrence resteront des lois immuables, mais l'intelligence humaine les interprétera mieux, les appliquera mieux, en agrandira incessamment l'horizon, et plus la sphère de l'activité humaine sera vaste, plus les hommes seront tenus de s'unir et de s'entendre pour l'embrasser tout entière.
Enfin l'instruction est en progrès, surtout dans les classes les plus nombreuses, progrès insuffisant, progrès qui n'a pas marché de pair avec le progrès politique, progrès encore mal assuré, considérable et bien précieux tout de même.
C'est vers le développement de l'instruction à tous les degrés, par tous les moyens et par toutes les classes que la société française doit diriger ses plus constants efforts. Avec l'instruction elle
pourra paralyser les effets de la corruption de la richesse en donnant une plus grande part aux habitudes intellectuelles dans la vie de chacun ; elle atténuera les dangers de la prépondérance politique du nombre; elle diminuera peu à peu l'antagonisme entre les croyances et les id elle mettra chacun à même de mieux résister à la séduction des utopies ou à l'entraînement des idées révolutionnaires.
Les causes profondes de la crise que traverse la société française doivent être cherchées dans le principe de développement de toutes les sociétés. Les sociétés humaines sont des associations organisées qui se forment , vivent , grandissent , se transforment, dépérissent ou meurent selon l'énergie de leur tempérament et la nature de leur direction. Sans doute, comme toutes choses humaines,, elles paraissent soumises à la loi de la mort, mais dans d'autres conditions que l'homme lui-même ; et l'on pourrait presque dire que leur loi est plutôt la loi de renouvellement ou de la transformation que celle de la mort.
Des sociétés humaines ont néanmoins péri, et parmi ces sociétés, deux qui avaient, l'une surtout, la société grecque, donné la preuve d'une extrême vitalité; c'est que les sociétés humaines
ne sont pas seulement soumises à des causes intérieures de développement ou de conservation , il existe encore pour elles des causes extérieures qui peuvent les compromettre et parfois même les anéantir. Ces causes peuvent se ramener à deux : le mouvement des populations sur la surface de la terre, et partant le peuplement même du globe, — et la concurrence ou la lutte entre les sociétés elles-mêmes.
La première cause ne paraît exercer en Europe, depuis des siècles, aucune influence. Et cependant elle n'a pas cessé de l'y manifester, non point avec autant d'énergie qu'à l'époque de la chute de l'empire romain , mais par des faits considérables et inquiétants. Ainsi , les longues guerres de la Turquie et de l'Autriche, qui ont beaucoup affaibli l'Autriche; — ainsi les luttes terribles de la Russie et de la Pologne ; — ainsi les luttes de la Russie et de la Turquie, — se rattachent au mouvement de distribution des populations à la surface de la terre. Nul doute que si l'Angleterre, si l'Allemagne n'avaient trouvé à exporter en Amérique ou en Océanie le surcroît de leur population , les contrées de l'ancienne Gaule n'auraient eu à soutenir de nouveau les luttes terribles du cinquième et du quinzième
siècles. ?sul doute que tôt ou tard les immenses populations de la Paissie ne soient un danger de premier ordre pour tous les habitants de la vallée du Danube et de la péninsule Hellénique. Ce même mouvement a anéanti l'Egypte, la Judée, les grands empires d'Assyrie, et c'est la seule force qui ait pu couvrir la Grèce du linceul de mort qu'elle soulève à peine aujourd'hui.
Dans la crise que la France éprouve en ce moment , cette première cause n'exerce aucune action. La France est libre de ses mouvements.
La seconde, la lutte des sociétés entre elles, a une part plus considérable. Il n'y a pas de doute que l'acharnement avec lequel, à la fin du siècle dernier, l'Angleterre et l'Allemagne ont attaqué la Révolution française n'a été pour la France un grand malheur. L'Allemagne a agi à un point de vue essentiellement politique; l'Angleterre, à un point de vue politique, économique et social. Ces deux grandes nations n'ont point voulu que la France possédât d'institutions contraires aux leurs, ni qu'elle acquît en Europe une puissance plus grande, et l'Angleterre a multiplié ses efforts pour s'emparer d'une partie de la clientèle du travail français.
Ces luttes, qui ont coûté à la France si cher,
qui ont mis en péril son existence même, qui ont conduit deux fois à Paris l'Allemand et l'Anglais, indiquent assez l'importance des causes extérieures qui menacent les États.
Bien que les idées de paix prévalent dans tout le mouvement moral et intellectuel de l'Europe occidentale, il y aurait imprudence à admettre que le principe de ces luttes n'existe plus et que la société française n'aura pas à en soutenir d'autres. Le seul fait certain c'est que, quant au moment présent, elle n'en paraît pas menacée.
Dès lors sa liberté est plus entière pour s'occuper d'elle-même, et sa responsabilité plus grande. Que la Grèce, que Rome n'aient pu opérer leur mouvement de transformation, en présence des causes extérieures de dissolution qu'elles ont rencontrées, on peut l'admettre; la France ne court point le même danger.
Déjà au onzième et au quinzième siècles elle s'est transformée et a fourni deux belles carrières; il semble qu'elle ait encore à sa disposition les ressources nécessaires pour continuer l'évolution au milieu de laquelle elle se trouve, sans pouvoir encore indiquer nettement si elle saura la conduire à terme.
Les excès du régime de Napoléon , les excès de
1848, la réaction de 1852 ont, à trois reprises différentes, arrêté net le mouvement de la société et l'ont exposée elle-même à des dangers extrêmes, en 1814 en compromettant la nationalité, en 1848 en compromettant l'ordre, et en 1832 en compromettant la liberté, c'est-à-dire les trois fondements de l'existence et du développement de la société.
De ces fondements, la nationalité et l'ordre public paraissent maintenant assurés; seul le dernier, quoiqu'en progrès depuis 1852, est encore incertain.
Il est incertain parce qu'il est la condition même de l'évolution, de la transformation que la société française doit accomplir.
Le droit national, le droit de l'ordre public, de tous temps, ont été très-profonds dans la société française ; seul le droit de la liberté ne l'a pas pénétrée. C'est cependant celui qu'il faut qu'elle acquière, qu'elle acquière à tout prix, parce que c'est le seul qui peut guérir les maux dont elle souffre, et la mettre de pair avec les autres grandes sociétés contemporaines.
Le droit de liberté comporte :
1° Le droit d'égalité politique entre les citoyens;
2° Le droit de la liberté personnelle ;
3° Le droit de la liberté du travail;
•4° Le droit de propriété ;
5" Le droit de la liberté de l'intelligence ;
6° Le droit de gouvernement.
Parmi ces droits, les quatre premiers sont acquis à la société française, à divers degrés, dans différentes conditions, mais sans retour possible en arrière.
L'égalité entre les citoyens n'est pas seulement dans les lois, elle est encore dans les faits, elle est dans les mœurs; ainsi se trouvent détruits, après combien de siècles de malheurs et de souffrances ! tous les résultats de l'arrivée successive sur le même territoire des diverses couches de races d'hommes dont la population a été formée, des superpositions d'idées, de meurs, de traditions, d'institutions qui en sont résultées et des luttes qui ont éclaté entre ces éléments d'origine différentes. De là le courant formidable de la société française vers les institutions démocratiques.
La liberté personnelle est moins parfaitement garantie, moins complète, moins respectée que l'égalité. Plusieurs dispositions du Code pénal y sont contraires. La procédure criminelle la méconnaît dans quelques-uns de ces droits inviolables. En 1848, en 1852, en 1858 elle a été ouvertement refusée à des milliers d'hommes qui ont
été frappés sans jugement. Enfin la lui de sûreté générale en a été et en est encore la négation absolue. Les Français n'ont pas encore compris que le respect de la liberté de l'individu était le principe sacré de toutes les libertés publiques, que, sans cette liberté, les autres ne seraient, ne pouvaient êtçe rien, que tous les droits disparaissaient devant celui de la personne et que quand la personne était à la merci de la force tous les autres droits l'étaient aussi.
Les progrès de la liberté du travail n'ont pas subi les mêmes temps d'arrêt que ceux de la liberté personnelle. Moins liée directement au droit, de gouvernement que la liberté personnelle, la liberté de travail a pu se développer depuis 1789 sans exciter autant d'ombrage aux divers gouvernements, et plus près de l'idée égalitaire que de l'idée libérale, elle a profité de la préférence que la société française a accordée aux idées d'égalité sur les idées de liberté. Il ne faudrait pas croire qu'elle soit complète et qu'elle n'ait aucune conquête à faire. Il suffit d'ouvrir le recueil des lois administratives de la France pour en être bientôt convaincu. Que de règlements, de traditions, d'habitudes, en opposition avec celte liberté ! Et puis dans les idées des populations que de pré-
jugés à surmonter ! Quand la loi sur les coalitions a été votée, il semblait à quelques bons esprits que toute entente était désormais impossible entre le travail et le capital. Quelques grèves ont eu lieu, le mouvement n'a été qu'éphémère et en quelques mois s'est dissipé. C'est que, dans la liberté des faits, depuis longtemps, le prix du travail était librement fixé et discuté.
Le travail est la base des sociétés modernes, de même que l'esclavage était la base des sociétés antiques. L'affranchissement du travail, le respect du travail sont les plus grands progrès de notre époque. Les sociétés, et dans les sociétés les classes qui ne s'y soumettront pas sont condamnées à une ruine que rien ne saurait prévenir. Elles consomment sans produire, et comme elles ne trouveront point, comme autrefois, dans la société des moyens de récupérer leurs pertes, elles descendront dans la misère, et la misère les conduira à la mort.
Le travail a besoin de garantie, de sécurité, de paix ; il lui faut donc la liberté politique qui seule la lui assure. C'est ce qui en fait l'élément décisif de la résistance et du progrès dans les sociétés actuelles.
Élément libéral, élément conservateur, libéral parce qu'il veut des garanties de paix et que par
l'exercice de l'intelligence il aboutit à la liberté; élément conservateur, parce que l'ordre est la condition première de la sécurité sociale , sans laquelle l'état économique n'étant plus le même, le travail diminue aussitôt.
Le droit de propriété est une des plus anciennes acquisitions de la société française. Il a précédé de beaucoup le droit d'égalilé, le droit de liberté personnelle , le droit de liberté du travail. Dans les plus anciens documents historiques, on le rencontre constitué, accepté, respecté; selon la nature des temps, complet et déjà se suffisant à lui-même. Il a été le principe essentiel de la société féodale, soit en ce qui concerne l'appropriation du sol, soit en ce qui concerne la liberté de la personne et la liberté du travail, et partant la France a aussi bien connu ses maux que ses bienfaits.
Il n'a pas seulement, dans nos lois, l'origine historique de l'occupation et du partage du sol, il a aussi celle du travail. C'est par le travail et l'économie que, pendant tout le moyen-âge, les classes moyennes ont fourni le fonds des richesses et de la propriété mobilière de la France et que peu à peu elles sont parvenues à démembrer la propriété foncière féodale et à l'acquérir, par le
même mouvement qui, aujourd'hui, rend les cultivateurs ruraux acquéreurs des domaines des bourgeois.
Ainsi fondée sur la tradition historique et sur le travail, la propriété a deux racines profondes que nulle utopie ne pourra jamais attaquer, en supposant que les utopies puissent avoir quelque effet sur les grands principes économiques qui gouvernent les sociétés humaines malgré elle et quoi qu'elles fassent.
L'effroi et les réactions causées dans la société française par les doctrines opposées au principe de la propriété n'ont point pour causes la faiblesse ou la fausseté du principe lui-même, mais bien l'ignorance des propriétaires absorbés par le labeur quotidien; ils n'ont peut-être jamais réfléchi à ce qui est l'objet de leur perpétuelle occupation, et ne pensant qu'à la jouissance qu'ils en retirent, ils n'ont songé qu'à la perte qu'ils auraient à supporter. L'absurdité des attaques n'a été surpassée que par l'absurdité de la défense.
Il semblerait que des progrès sérieux ont été faits à cet égard , et que chacun est aujourd'hui à peu près convaincu que les conditions des sociétés et les lois économiques ne changent point selon la volonté des hommes.
Le droit de la liberté de l'intelligence et le droit de gouvernement sont d'une autre nature que le droit d'égalité, de liberté personnelle, de travail et de propriété et ne peuvent appartenir qu'à des sociétés dont le développement est déjà considérable, car ils ont pour principe, non plus seulement le bien de l'individu mais celui de la société elle-même. Ce n'est pas seulement pour lui-même que l'individu entend être libre dans la manifestation de l'activité de son esprit, ou qu'il désire coopérer au gouvernement de la société, c'est aussi pour exercer une influence quelconque soit sur l'esprit des autres, soit sur le gouvernement de la société.
Le droit de la liberté de l'intelligence se manifeste de trois manières distinctes :
1° Par la liberté religieuse ;
2° Par la liberté de l'enseignement;
3° Par la liberté d'écrire.
La plus intime connexité existe entre ces trois manifestations du droit de la liberté de l'intelligence ; elles ne se confondent pas pour cela. Ainsi, en France, la liberté d'écrire est complète; il n'en est de même ni de la liberté de l'enseignement, ni de la liberté religieuse.
Dans la société grecque, la liberté d'écrire a
aussi été absolue. Socrate est mort pour affirmer la liberté de l'enseignement, dans un État qui admettait la liberté religieuse.
Dans l'Inde la liberté religieuse est à peu près complète; elle n'existe pas en Chine; la Judée a repoussé la liberté religieuse, la liberté d'enseignement et la liberté d'écrire.'
Dans la Perse, avec certaines précautions, la liberté religieuse a résisté au fanatisme musulman.
Enfin à Rome, longtemps, la liberté religieuse a été entière ainsi que la liberté d'enseignement et la liberté d'écrire. Ce n'est que sous l'Empire, et avec des mouvements de réaction, que, peu à peu, ces libertés ont été attaquées, sans jamais disparaître; et une preuve éclatante, c'est la prédication, par la parole et par les livres, du christianisme. Rien ne peut donner une plus juste idée de la manière dont s'exerçait alors le droit de la liberté de l'intelligence que de se rappeler saint Paul enseignant, à Athènes, devant l'aréopage, la fausseté des dieux grecs et la vérité du christianisme. Dans quelle société européenne une pareille discussion pourrait-elle avoir lieu publiquement?
Le droit de la liberté de l'intelligence qui avait été le puissant instrument de triomphe du chris-
lianisme fut ensuite nié, attaqué et combattu par lui. au surplus, comme par toutes les grandes religions.
Toute l'histoire intellectuelle des sociétés européennes se rapporte à la lutte qui s'est engagée entre le christianisme, au nom de l'unité de la foi, et le principe du droit de l'intelligence. Nulle part cette lutte n'a été plus rapidement engagée, depuis Pelage, mieux soutenue de part et d'autre, que dans la société française. Àbélard, Montaigne, Voltaire, Saint-Bernard, Bossuet, ont maintenu avec énergie le droit de l'autorité et le droit de la liberté.
C'est dans les épreuves de la foi chrétienne que s'est rencontré et que se rencontrera le terrain de transaction entre des doctrines en apparence inconciliables. La foi religieuse a besoin de liberté; elle n'existe, elle ne vit que par la liberté; cette liberté qui lui est nécessaire pour elle-même, comment pourrait-elle la refuser aux autres ?
De là le grand spectacle que présente la société américaine où la liberté garantit à toutes les croyances religieuses la même protection, la même indépendance, les mêmes ressources. La foi n'est plus dans le domaine du gouvernement; elle ne quitte pas son pays, sa force permanente,
la conscience. Elle reste libre dans ses actes, libre dans ses luttes, libre dans ses fidèles, à la seule condition de ne pas faire aux autres ce qu'elle ne veut pas qu'on lui fasse. C'est le principe chrétien par excellence; c'est ce principe qui animait le grand évèque qui, réfugié et formé à Boston, est venu mourir à Bordeaux.
Il semble, d'après bien des symptômes, que le principe de la tolérance intellectuelle a définitivement pris pied dans l'Église catholique; qu'elle accepte les conditions , aujourd'hui inévitables pour tous, des sociétés civilisées, la lutte et la liberté dans la lutte ; qu'elle comprend qu'elle a plus à y gagner qu'à y perdre, parce que la liberté est plus favorable au développement du sentiment religieux que l'autorité.
La puissante organisation de l'Église catholique aux États-Unis, ses progrès incontestables en Angleterre, son indépendance en Belgique et en Allemagne, le mémorable exemple que lui donne, en ce moment, l'Église d'Irlande, certes l'une des premières Églises catholiques par la puissance de sa foi et la réalité de ses services, tout cela a exercé et est appelé à exercer une action décisive sur la marche du catholieisme.
Peu à peu il arrivera de lui-même à se séparer
partout de l'État, à ne compter que sur lui-même et à ne réclamer que la liberté, mais une liberté complète, et le seul obstacle qu'il y ait lieu d'entrevoir dans cette évolution, de la part de certains peuples ou de certains gouvernements , notamment de la France, c'est la mauvaise disposition de l'État à accepter cette séparation.
L'alliance de l'Église catholique et de l'État a beaucoup plus profité à l'État qu'à l'Église ; peutêtre en a-t-elle retiré certains avantages temporels quoique transitoires; au fond, c'est elle qui a eu la moins bonne part. Et la meilleure preuve, c'est que ses forces réelles, son influence religieuse, sa reprise de possession des âmes dans la société française, se sont surtout manifestées dans les trente-cinq années de liberté politique dont la France a joui, c'est-à-dire dans le temps où précisément l'intimité des relations de l'Église avec l'État avait diminué. Qui pourrait affirmer que l'Église catholique a été bien inspirée dans l'appui qu'elle a prêté au gouvernement de 1852? qu'elle a fait une bonne campagne en attaquant les lois de la liberté de l'enseignement, en exigeant de nouveaux programmes pour les lycées et les facultés, en secondant le gouvernement et la société dans la déplorable réaction à laquelle le régime
impérial a donné son nom? Sans doute elle a pu voir au Sénat quelques-uns de ses chefs, elle a pu entendre un de ses cardinaux prétendre que ses prêtres obéissaient à la consigne militaire comme le soldat, mais en même temps elle a reconnu de tous côtés, dans la société, de la part de tous les esprits libres un mouvement d'éloignemçnt, une recrudescence d'attaques, un réveil dangereux des idées anti-chrétiennes, et elle a pu se rendre compte alors combien plus prudents , combien plus prévoyants, combien plus vraiment chrétiens étaient ces modestes évêques catholiques d'Irlande, qui refusaient toute place à la Chambre des lords et toute part dans le partage des biens de l'Église protestante. Ces biens ont été cependant la propriété sacrée de l'Église d'Irlande; elle ne faisait que rentrer dans ce qui lui appartenait légitimement; les évêques ont préféré conserver leur pauvreté afin de conserver l'empire des âmes.
Agir sur l'âme humaine, la consoler, la pénétrer, la fortifier, la convaincre, l'inspirer du souffle du sentiment religieux, le plus vivifiant de tous ceux qui aient prise sur elle, l'aider et la conduire dans les luttes de la vie, voilà désormais le domaine des religions dans les sociétés civilisées,
et le domaine est si grand, si vaste, si illimité, qu'il peut et doit suffire à toutes les ambitions.
Ce n'est que par la liberté, avec la liberté que l'Église catholique aura la certitude de conserver sa part d'action dans ces sociétés. Cette part sera d'autant plus grande que plus intime sera l'alliance de l'Église avec la liberté. L'Église assistera à la discussion publique de ses dogmes, à la négation de ses miracles, à la critique de sa discipline, à l'explication de ses rites, sans pouvoir contraindre personne à croire comme elle, à comprendre comme elle, à voir comme elle. Elle se retrouvera dans les conditions des luttes du troisième et du quatrième siècles, de tout le dix-huitième siècle, et comme elle a pour base le sentiment, indestructible dans l'âme humaine, de la divinité et de la providence de Dieu, elle aura toujours à sa disposition la plus grande de toutes les forces et elle-même demeurera, surtout dans les sociétés libres, la première institution morale.
Dans tous les peuples qui ont connu et pratiqué la liberté, la religion a été l'un des principes essentiels de la Constitution. La liberté repose, comme la religion, sur la notion du devoir, et, parfois, l'homme libre a besoin de l'excitation religieuse pour l'accomplir.
Toute idée de développer dans une société la liberté et d'en proscrire la religion est chimérique; il faut que ces deux grands sentiments de l'âme humaine, l'activité libre et la foi, s'entendent; cette entente forme seule un faisceau de résistance assez puissant pour permettre aux États libres de résister aux dangers qui les menacent.
C'est donc vers l'accord de l'Église catholique avec les principes de la société moderne que, dans toute la France libérale, doivent tendre tous ceux qui désirent pour leur pays le développement des sentiments religieux et de la liberté politique.
L'Église catholique , comme les autres cultes acceptés par l'État, renonceront à sa tutelle et reprendront leur indépendance. L'État reprendra la sienne.
La liberté religieuse conduit à la liberté de l'enseignement.
Longtemps le christianisme a combattu le droit de la liberté de l'enseignement, comme le droit de la liberté d'écrire. Il les a combattus, puis absorbés. Le temps a marché; les relations des peuples entre eux ont appris aux peuples chrétiens qu'il y avait d'autres religions que le christianisme et qu'eux-mêmes n'avaient pas toujours été chrétiens; on a connu, on a commenté, on a
admiré les monuments des civilisations dont le christianisme avait remplacé l'influence morale; l'esprit de critique s'est éveillé, la science s'est placée en face de la religion, l'enseignement a dû modifier sa méthode, ses traditions, ses tendances. Longtemps l'esprit chrétien est demeuré le principe de l'enseignement, même après la Renaissance. Depuis 1789, l'enseignement a dû être constitué dans d'autres conditions, sans que la liberté y prît place.
Tout est prêt dans la société française pour achever l'œuvre. Le christianisme ne demande plus d'être le principe de l'enseignement. Le demanderait-il qu'il ne l'obtiendrait pas, de même que l'État n'obtiendrait plus un catéchisme où Napoléon serait canonisé par anticipation. Après quarante années de discussions, l'opinion publique a prononcé. Elle accepte la liberté de l'enseignement, elle la pratique. Les enfants des uns sont élevés par les lycées catholiques, les enfants des autres par des lycées libres, d'autres par les lycées de l'État. Quelques jalousies peuvent exister encore entre des institutions qui ne professent pas d'après les mêmes méthodes ni les mêmes idées ; la tolérance a marché ; d'excellents officiers, de bons professeurs sortent de toutes les
écoles et nul ne songe à leur demander où ils ont appris à devenir des hommes de labeur et de science. Il faut compléter l'œuvre dans l'enseignement secondaire, la réaliser dans l'enseignement supérieur. Quant à l'enseignement primaire, elle existe en fait, par suite de l'intervention de l'autorité municipale. Les Conseils municipaux choisissent et parfois ils font une part à chaque influence. Et en cela ils donnent l'exemple de la véritable liberté.
Au surplus, le principe de la liberté du droit d'enseignement admis, c'est plutôt dans l'organisation communale, départementale et régionale qu'il trouvera à entrer dans la pratique , que par une nouvelle intervention de l'État ou par le concours des particuliers.
L'Église catholique, grâce à ses traditions, aux ressources de la foi, à sa puissante organisation, sera peut-être en mesure d'élever quelques grands établissements; rien ne pourra être mis en rapport à cet égard avec les moyens de toutes sortes dont disposeront les communes et les départements quand ils auront enfin brisé la tutelle de l'État.
Le droit de la liberté d'écrire se subdivise en deux branches : la liberté de la presse, la liberté du livre.
La liberté du livre est à peu près complète ; il y aurait bien quelques modifications à introduire dans les lois et règlements sur l'imprimerie, ce n'est plus qu'une affaire de détail.
Quant à la liberté de la presse, elle a fait de grands progrès dans les mœurs, parce que l'état intellectuel de la société s'est fortifié. Dans les lois, le principe est admis désormais et il y restera, puisqu'il est appuyé sur les mœurs. Seulement deux questions importantes sont à résoudre.
Si la liberté de la presse est une liberté individuelle seulement, si elle est envisagée surtout comme industrie, elle peut être soumise aux lois et aux procédures en matière civile; si elle est une liberté sociale, une force politique, elle ne peut être régie que par les lois et les procédures en matière politique. L'opinion publique demande plutôt une très-grande tolérance qu'une trèsgrande liberté pour la presse; elle regrette plutôt les poursuites qu'elle ne refuse sa confiance aux magistrats qui les' jugent; mais l'exercice de la liberté politique ne trouvant de garantie que dans la publicité de la presse, les mœurs publiques changeront de tendance à l'égard de la presse, et les lois et procédures en matière politique, c'està-dire le jury, lui seront rendus.
La seconde question est de savoir si la liberté de la presse n'est pas un moyen d'éducation publique, et partant si, à ce titre, elle ne doit pas être dégrevée des charges écrasantes qui pèsent sur elle. C'est ainsi, comment en pourrait-il être autrement? que l'Angleterre, la Belgique, les États-Unis et tous les peuples libres envisagent la presse, et, par suite, ils se sont attachés à lui demander le moins possible de contribuer aux dépenses de l'État alin que, par réciprocité, elle contribuât le plus possible à hâter, à compléter, à améliorer l'éducation publique.
Bien des passions et des préjugés se rencontrent encore dans la société française à l'égard du droit de la liberté de l'intelligence. Les uns se figurent volontiers que toute idée religieuse sera détruite, les autres que l'idée religieuse envahira tout; ceux-ci que les doctrines les plus insensées seront enseignées à la jeunesse , ceux-là que les écoles du moyen-âge renaîtront de leurs cendres, d'autres qu'aucun gouvernement ne sera assez solide pour résister à l'excès des haines politiques et que la famille, la propriété seront également précipitées dans le même abîme que la religion.
Toutes ces chimères ont pour fond la mauvaise éducation politique de la France. Ni la famille,