Les réfractaires Jules Vallès
Sous le premier empire, chaque fois qu’on prenait à la France un peu de sa chair pour boucher les trous faits par le canon de l’ennemi, il se trouvait, dans le fond des villages, des fils de paysans qui refusaient de marcher à l’appel du grand empereur. Que leur faisait à eux, les ébats de nos aigles, au-dessus du monde, que l’on entrât à Berlin ou à Vienne, au Vatican ou au Kremlin ? Vers ces hameaux perchés sur le flanc des montagnes, perdus dans le fond des vallées, le vent ne chassait point des nuages de poudre et de gloire. Ils aimaient, eux, leurs prairies vertes, leurs blés jaunes ; ils tenaient comme des arbres à la terre sur laquelle ils avaient poussé, et ils maudissaient la main qui les déracinait. Il ne reconnaissait
LES RÉERACTAIRES.
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pas, cel homme des champs, de loi humaine qui pût lui prendre sa liberté, faire de lui un héros quand il voulait rester un paysan. Non pas qu’il frémît à l’idée du danger, au récit des batailles ; il avait peur de la caserne, non du combat peur de la vie, non de la mort. Il préférait, à ce voyage glorieux à travers le monde, les promenades solitaires la nuit, sous le feu des gendarmes, autour de la cabane où était mort son aïeul aux longs cheveux blancs. Au matin du jour où devaient partir les conscrits, quand le soleil n’était pas encore levé, il faisait son sac, le sac du rebelle ; il décrochait le vieux fusil pendu au-dessus de la cheminée, le père lui glissait des balles, la mère apportait un pain de six livres, tous trois s’embrassaient; il allait voir encore une fois les bœufs dans l’étable , puis il partait et se perdait dans la campagne.
C’était un réfractaire.
Ce n’est point de ceux-là que je veux parler.
Mes réfractaires, à moi, ils rôdent sur le fumier des villes, ils n’ont pas les vertus naïves, ils n’aiment pas à voir lever l’aurore.
Il existe de par les chemins une race de gens qui.
eux aussi, ont juré d’être libres; qui, au lieu d’accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s’en faire une tout seuls , à coups d’audace ou de talent; qui, se croyant de taille à arriver d’un coup, par la seule force de leur désir, au souffle brûlant de leur ambition , n’ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie ; qui n’ont pu, en tous cas, faire le sacrifice assez long, qui ont coupé à travers champs au lieu de rester sur la grand’ roule, et s’en vont maintenant battant la campagne, le long des ruisseaux de Paris.
Je les appelle des réfractaires.
Des réfractaires, ces gens qui ont fait de tout et ne sont rien, qui ont été à toutes les écoles ; de droit, de médecine ou des chartes, et qui n’ont ni grade, ni brevet, ni diplôme.
Réfractaires, ce professeur qui a vendu sa toge, cet officier qui a troqué sa tunique contre la chemise de couleur du volontaire, cet avocat qui se fait comédien, ce prêtre qui se fait journaliste.
Des réfractaires, ces fous tranquilles, travailleurs enthousiastes, savants courageux, qui passent leur vie et mangent leurs petits sous à chercher le mouvement perpétuel, la navigation aérienne, le dahlia bleu, le merle blanc ; des réfractaires aussi, ces inquiets qui ont soif seulement de bruit et d’émotions, qui croient avoir, quand même, une mission à remplir, un sacerdoce à exercer, un drapeau à défendre.
LES RÉFRAOTAIRES.
Rô Cm Cf. lire, quiconque n’a pas pied dans la vie, n’a pas nue profession, un état, un métier, qui ne peut passe dire quelque chose, ophycléide, ébéniste, notaire, docteur ou cordonnier, qui n’a pour tout bagage que sa manie, sotte ou grande, mesquine ou glorieuse, qu’il fasse de l’art, des lettres, de l’astronomie, du magnétisme, de la chiromancie, qu’il veuille fonder une banque, une école ou une religion!
Des réfractaires, tous ceux qui n'ayant point pu, point voulu ou point su obéir à la loi commune, se sont jetés dans l’aventure ; pauvres fous qui ont mis en partant leurs bottes de sept lieues, et qu’on retrouve à mi-côte en savates.
Réfractaires, enfin, tous ces gens qui vous ont des métiers non classés dans le BotUn : inventeur, pofite, tribun, philosophe ou héros....
Le monde veut en faire des percepteurs ou des notaires. Ils s’écartent, ils s’éloignent, ils vont vivre une vie à part, étrange et douloureuse....
Le réfractaire des campagnes, du moins, a pour lui l’amitié des gens du village, l’amour des belles filles de l’endroit : on en parle dans les veillées; il trouve toujours sous le ventre de quelque pierre des provisions de poudre ou de pain. Il n’a à craindre que les gendarmes; et encore s’ils sont trop près, les pantalons bleus, il abaisse le canon de son fusil ; s’ils avancent, il fait feu!
Le réfractaire de Paris, lui, il marche à travers les huées et les rires, sans ruser et sans feindre, poitrine découverte, l’orgueil en avant comme un flambeau. La misère arrive qui souffle dessus, l’empoigne au cou et le couche dans le ruisseau ; de vaillantes natures souvent, des esprits généreux, de nobles cœur.s, que j’ai vus se faner et mourir parce qu’ils ont ri, ces aveugles, au nez de la vie réelle, qu’ils ont blagué ses exigences et ses. dangers. Elle les fera périr, pour se venger, d’une mort lente, dans une agonie de dix ans, pleine de chagrins sans grandeur, de douleurs comiques, de supplices sans gloire 1 Voulez-vous me suivre et faire le chemin? Il y a des auberges drôles sur la route.
Je les reconnaîtrais entre mille, ces réfractaires!
Ce paletot de coupe ambitieuse, brûlé par le soleil et fripé par la pluie, ce pantalon qui fut gris-perle, cet habit à queue de morue dessalée par la misère, quia déjà servi trois carêmes, sous lequel je l’ai vu
trotter l’automne dernier par l’orage, cet hiver sous la neige l Et la chaussure! toujours étrange! des souliers de bal, des bottes de pécheur, des bottines de femme, ce qu’ils trouvent I — des pantoufles, quand il y en a. Mon Dieu oui ! j’en ai vu qui ont ainsi traversé la vie — en voisin — en pantoufles et en cheveux. J’ai connu des chapeaux trop larges, donnés par une grosse tête, qui ont été tenus à la main pendant des semaines, des mois, des années. J’en ai connu qu’on n’ôtait jamais parce qu’ils battaient de l’aile, et qu’il aurait fallu les prendre par le tuyau pour présenter ses civilités. Ceux qui le savaient, d’en rire, et les réfractaires aussi ! Pour dissimuler leur misère, ne pas la porter comme un joug, ils la portent comme une fantaisie. Ils prennent des airs d’inspiré ou d’excentrique, de farceur ou de puritain, — Diogène ou Brulus, Escousse ou Lantara. Ils cachent sous le voile de l’originalité leurs angoisses et leur honte, dussent-ils donner des coups de canif dans des bottes neuves pour excuser les trous des souliers passés et des bottines à venir. Ils consentent à passer pour fous, à condition de paraître moins pauvres; ils laissent dire qu’ils déménagent, pour avoir l’air d’avoir des meubles.
Voilà l’histoire de bien des tournures étranges et de plus d’une tête à la Juif-Errant. Il y a des barbes qu’on laisse traiter de socialistes parce qu’il en coûte trois sous chaque fois pour se faire raser et que l’on
soupe avec trois sous dans une chambre de réfractaire. . .
Entre eux, du reste, et le pauvre banal existe la différence de l’esclave au vaincu. Ils n’ont point l’air de mendiants, mais d’émigrés. Leur origine se trahit plus fièrement encore dans les rides de leur visage ; j’y lis autre chose que les angoisses d’un corps qui souffre, j’y lis les douleurs de l’orgueil blessé.
Ils rient pourtant : Il le faut bien I — S’ils ne mettaient jamais de masques, s’ils n’attachaient pas de grelots à leur bonnet vert, leurs visages pâles nous feraient peur, nous ne voudrions pas frotter nos habits à leurs haillons, noire ennui tranquille à leur tristesse pleurarde et bêle; leur excentricité fait passer leur misère, jette des fleurs sur leurs guenilles. Ils rient, c'est là leur courage et leur vertu; c’est souvent pour ne pas pleurer. Ces rires-là, je les connais : ils valent les larmes des crocodiles.
COUnENT ILS DXREITT.
Comment? je me le demande quelquefois avec effroi. J’ai le vertige à descendre dans ces estomacs vides. J’ai connu des gens qui n’ont jamais reçu un sou du pays, qui n’ont pas gagné mille francs, que dis-je? cent écus dans le cours de leur existence, qui
n’ont point, que Je sache, tué ni volé, et qui ont vécu ainsi des huit, dix, douze années, avec des bissextiles dans le nombre.
Comment ils font pour ne pas mourir? ils ne pourraient eux-mômcs vous le direl Leur union fait un peu leur force. Ils se connaissent tous dans cette Vendée 1 Poètes crottés, professeurs dégommés, inventeurs toqués, sculpteurs sans ciseau, peintres sans toile, violonistes sans âme, ils se rencontrent fatalement, un jour, une nuit, à certaines heures, dans certains coins, sur la marge de la vie sérieuse; ils se sentent, se reconnaissent et s’associent: ils organisent la résistance, ils collaborent contre la faim.
L’un fait le plan, l’autre les courses. Ils ont le nez fin, les chouans! Ils flairent une tranche de gigot à une lieue du manche; ils savent débusquer, ramener, prendre au gîte, attraper au vol un déjeuner à la fourchette ou un dîner au chocolat, — comme ça se trouve. Une choucroûle un soir, une soupe à l’oignon un malin, un ordinaire par-ci, de \' extraordinaire par-là....
C’est un diplôme qu’on arrose, des frais d’examen qu’on mange; il est de toutes les folies et de toutes les fêtes, le réfractaire! Il paye sa place par des bons mots, raconte des histoires de journalistes, dit des vers au dessert.
Il y a les hasards heureux, le duel où l’on est té-
moin, le dîner à l’hôpital avec l’interne, avec le sousofficier à la cantine.
C’est quelquefois un homme à l’aise, gêné un moment, qui vient associer sa détresse ignorante et timide à leur misère audacieuse et savante, chez qui l’on trouve toujours quelque chose à vendre : un paletot, des bouteilles vides, une pipe turque....
Tous les ridicules humains lui payent tribut, au réfractaire.
Artistes et bourgeois, poltrons et matamores, sages et fous, quiconque a des vers à lire, une histoire à placer,'une femme à maudire, le monsieur qui joue à l’artiste, l’homme qui veut avoir un trgane, lâches dont on prend les querelles, ivrognes dont on tient la tête, philosophes dont on est le Greppo, tous ceux qui ont besoin d’un coup d’épaules, d’un coup de main, d’un éloge, d’une consolation, d’un service, le trouvent là pour partager la soupe et l’émotion. Calembours dont on rit, vers qu’on admire, manie qu’on flatte, bosse qu’on gratte, soupers d’adieu, dîners de fondation, repas de noces , lapins d’enterrement;
Voilà 1
Il découpe son pain dans les travers des uns, dans les vices d;^ autres, il déjeune d’une joie et dîne d’une tristesse. Insensible, du reste, comme la pierre, il ferait du vin avec des larmes. S’il tombe du ciel un peu de cuivre, il va s’asseoir, le réfractaire, dans
une de ces gargotles où nagent sur le devant, dans des saladiers à coqs bleus et des assiettes ébréchées, des haricots à l’huile, des épinards à l’eau et des poires au vin. Des hommes de vingt-cinq ans, taillés pour faire des sous-préfets, des députés et des magistrats, je les ai vus entrer dans des crémeries de la rue du Four Saint-Germain, leurs œuvres sous un brus, une livre de pain sous l’autre, comme des maçons ; ils vont se faire tremper la soupe et attaquer un bœuf — nature ou aux pommes — qui m’effrayerait moins, vivant et furieux, dans les arènes de Madrid.
Ils pouvaient être si heureux! Les arbres sont si verts au pays, le vin si frais, les draps si blancs 1 Mais non : vienne la faim, vienne le froid, on ne pensera pas aux grands feux qu’on fait là-bas, aux dîners du dimanche, avec la poule bouillie dans la marmite et le gigot cuit au four. On préfère rôder dans la neige, la faim au ventre, mais la flamme au cœur! On se croit libre !
Ils se disent libres !
on ILS ICSEXT?
Dans des rues tristes, des coins sales, des hôtels borgnes, dans l’escalier d’une maison neuve, dans le fauteuil d’un vieil ami.
J’ai eu pour voisin pendant plusieurs mois, dans celle grande Bibliotlièque de Sainte-Geneviève, un réfractaire qui, tous les soirs à dix heures, quand on fermait, prenait son chapeau, — la rue d’Enfer, et parlait pour Versailles. C’était pendant l’iiiver terrible de 1853. Un de ses amis, garçon à l’aise, qui avait loué à l’année, de ces côtés, un pavillon et un jardin, lui laissait sa clef en décembre, et il allait là par dix-sept degrés de froid, toutes les nuits. Une fois il trouva un homme, un paysan, étendu au milieu de la roule, déjà à moitié couvert par la neige. Il se pencha vers lui, reconnut qu’il vivait encore, souffla dessus, pressa ses mains, mais il sentit le frisson le gagner,^ son sang se glacer ; il eut peur de mourir aussi, il continua sa route au trot et laissa mourir l’autre.
J’en ai vu de plus tristes! J’ai vu des gens qui nous valaient s’ensanglanter les mains contre les murs d’un cimetière pour aller coucher entre les tombes I Si on les eût surpris, on aurait cru qu’ils venaient couper les doigts à bagues ou violer les mortes.
Car il faut un asile I
Chacun, gâcheur de plâtre ou gâcheur de vers, homme ordinaire ou phénomène, doit avoir quelque part, à deux pouces ou deux cents pieds au-dessus du sol, au rez-de-chaussée ou au neuvième étage, au moins un coin, une niche, un trou où se loger, un grabat, une malle, un tonneau, un cercueil.
\li LES réfractaires.
Oh! les angoisses des nuits blanches, qu’ils appellent, eux ;